Analyse. Ce que le Harlem Shake dit de nous, par Fabien Loszach. Le phénomène Harlem Shake a été reproduit plus de 100 000 fois et comptabilise plus de 400 millions de visionnements sur YouTube.

http://voir.ca/fabien-loszach/2013/03/05/ce-que-le-harlem-shake-dit-de-nous/

Le phénomène a tout de la blague potache : il implique
quelques amis, un peu de folie juvénile et une envie sincère de la
partager avec le monde entier. Et puis, comme dans toute blague potache,
il y a ceux qui n’aiment pas du tout, trouvant le phénomène trop
primaire ou déjà trop périmé. Peu importe ces réticences,  le phénomène
Harlem Shake a été reproduit plus de 100 000 fois et comptabilise plus
de 400 millions de visionnements sur YouTube.

Le premier Harlem shake a été posté le 2 février, on y voit quatre
personnes déguisées en collants roses, en super hero et en tenue
d’extraterrestre dans une chambre de bonne en train de mimer une
levrette sur un morceau d’un certain DJ Baauer (intitulé logiquement
Harlem Shake). La dance dégénère après quelques secondes quand
un sample tiré de la pièce invite à faire le Harlem shake (Do the Harlem
Shake), invitation cryptique s’il en est. La vidéo a été mise en ligne
par un certain Filthy Frank, humoriste japonais de son état sur sa chaîne Youtube DizastaMusic
Filthy Frank aime beaucoup se déguiser en Mr Pink, un accoutrement qui
consiste en une combinaison lycra rose, et qui le rend imperméable à la
honte pour danser sur les tubes du moment dans les lieux publics.

La même journée, 5 autres adolescents sur le même fuseau horaire,
mais 3000 km au sud, en Australie, répondent à ce premier opus, lancé
telle une bouteille à la mer, par une vidéo à peine différente qui
posera les bases iconographiques du Harlem shake : pendant les premières
secondes de la chanson, un individu muni d’un casque, danse seul dans
un lieu public sans que les autres protagonistes n’y prêtent attention.
Quand le sample « do the Harlem shake » se fait entendre, le plan se
termine et reprend dans une deuxième scène identique où cette fois toute
la foule est contaminée par la frénésie et danse de concert. La vidéo a
depuis été jouée presque 20 millions de fois et depuis, le phénomène ne
s’essouffle pas.

Dj Baueer de son vrai nom Harry Rodrigues producteur de ‘trap music’ pour l’étiquette Mad Decent reste
dubitatif devant ce succès planétaire. Profitant de la modification de
la méthodologie  de comptage du American billboard qui prend désormais
en compte les vidéos jouées surYouTube, son Harlem shake s’est hissé à
la deuxième place du top 100. Refusant de capitaliser sur ce meme pour
asseoir sa notoriété, il profite néanmoins des dividendes reversés par
YouTube aux détenteurs de droits (une des raisons pourquoi Mad Decent  a
laissé les fans utiliser le morceau). Dans une entrevue accordée lors
d’une séance de questions sur la plateforme Reddit, Harry Rodrigues
observait le phénomène avec philosophie et réalisme, se déclarant
heureux que sa chanson ait pu lier tant de gens, mais sachant
pertinemment le prix à payer : « Im gonna have lots of new haters and
lots of new fans, and I think thats kinda just the game. »

Devant cet engouement planétaire, plusieurs ont revendiqué la
paternité du Harlem shake, un Harlem shake naturellement plus
authentique… Dans un article inspiré,
le New York Times rappelle que le « vrai » harlem Shake serait né au
début des années 1980 dans les quartiers misérables de la grosse pomme
entre deux parties de basket dans Rucker Park. Albert Boyce  AKA Al. B.
profitait des pauses pour amuser la foule avec ses moves fresh et son
style proche du Popping. Al. B. passera sa vie à danser avant de casser
sa pipe en 2006.

Plusieurs internautes ont aussi vu dans la surprenante vidéo
norvégienne « Men Humping a Bridge » ajoutée en août dernier les
prémisses du genre. Le montage utilise la même structure binaire : une
coupure sépare une phase plutôt calme où l’on découvre un pont vide et
une deuxième beaucoup plus explicite où un homme nu étreint ledit pont
sur fond de musique techno. Brillant.

Que raconte le Harlem shake dans sa forme si simple et épurée? Rien,
diront certains qui y voient juste une énième forme de mimétisme
panurgien propre aux masses traditionnellement plus perméables aux
phénomènes de mode. Toutefois, si l’on s’attarde un peu sur la
sémiologie (c’est-à-dire aux signes et aux significations de ces
vidéos), comme l’a fait avec brio Nicolas Jung, on peut déceler quelques thèmes typiques.

La personne casquée qui danse seule au milieu d’un groupe qui
l’ignore est un élément perturbateur qui vient troubler l’ordre social.
« Cet élément déclencheur explique Nicolas Jung
est le trouble-fête qui, seul, transgresse les règles établies et
introduit le désordre dans l’ordre social. Il suffit ensuite d’un appel,
« Let’s the Harlem Shake », pour que l’environnement paisible et
équilibré se transforme en un lieu orgiaque où tout semble permis :
défoulement total, déguisements improbables, quasi-nudité, actes sexuels
mimés. »

Rappellons-nous à ce sujet de la tragédie d’Euripide Les Bacchantes
dans laquelle Dionysos, dieu du vin, du théâtre, de la fête, mais aussi
de la folie revient dans la ville de Thèbes d’où il a été chassé. Cette
cité calme est dirigée par Penthée, l’archétype du conservateur, il
s’oppose en tout point à Dionysos, personnage ambigu, androgyne,
bisexuel. Dionysos est le Dieu du vin, de la végétation arborescente et
des sucs vitaux (sève, urine, sperme, lait, sang), il amène avec lui la
fête, la débauche et l’effervescence. Dionysos va mettre Thèbes sens
dessus dessous, et faire des homo-sapiens des homo-ludens voire même des
homo-demens, un peu comme notre homme casqué.

 Pentheus, king of Thebes, opposes
the orgiastic cult of Dionysos / Bacchus, but he is torn to pieces by
the god’s wild followers, the Bacchantes. © Mary Evans Picture Library

 Le mythe a bien évidemment une connotation politique, et personne ne
s’étonnera qu’il réémerge dans des zones de conflits. Ainsi, jeudi 28
février, celui qui se fait appeler Kandil (@kandily  sur Tweeter)
et qui se décrit comme un  promoteur de la révolution égyptienne
annonce qu’un Harlem shake vient tout juste de s’organiser devant
l’édifice des frères musulmans, le parti politique du président Mohamed
Morsi  qui préconise une lecture stricte du Coran.

Emmenée par un Dionysos à la tête de Mickey Mouse et en tenue
traditionnelle, la foule de plusieurs centaines de personnes défie
l’autorité religieuse dans ce qu’elle a de plus réactionnaire.

La vidéo du Caire entendait aussi relayer la voie d’une partie de la
jeunesse tunisienne aux prises avec les mêmes réalités sociopolitiques.
Après la révolution de Jasmin, une partie de la population a porté au pouvoir le parti Ennahda,
une formation elle aussi d’obédience islamiste. Cette dernière affirme
progressivement ses valeurs en condamnant notamment les supposés
symboles de la culture occidentale comme les tenues déshabillées ou plus
simplement la danse. Au Maghreb, les 15-24 ans représentent presque 1/5
de la population et leur niveau d’éducation s’est grandement amélioré
notamment en Tunisie. Profitant d’un certain essor économique, cette
jeunesse a eu la chance de grandir avec internet, préférant bien souvent
les vices de la culture pop mondiale aux préceptes poussiéreux de
l’Islam à papa.

La veille de la vidéo du Caire, des étudiants tunisiens en sont venus
aux mains avec des salafistes (personnes qui revendiquent un retour à
l’Islam des origines) après que ces derniers aient essayé d’empêcher
l’organisation d’un Harlem Shake au cœur de l’institut des langues de
Tunis en raison de son caractère « indécent ». En effet, les étudiants
tunisiens, comme leurs homologues japonais et australiens n’hésitent pas
à danser découverts, à mimer des actes sexuels et à se moquer des
conservateurs, bref, ils se comportent comme des jeunes. « Keep up the
fight, Tunisia! Everyone should be allowed to dance » lit-on sur les
commentaires de la vidéo, des commentaires provenant de toutes les
régions du monde. If the kids are united…

Lundi 4 mars, l’agence France Presse révélait que le premier ministre de
l’Éducation tunisienne ordonnait la tenue d’une enquête pour identifier
les responsables d’une autre vidéo réalisée par des lycéens dans
l’école des Pères Blancs d’El Manzah, près de Tunis. Petite innovation
scénaristique cette fois, on découvre un individu seul dansant le
désormais auguste Gangnam Style être mis à l’écart par un
adepte du Harlem Shake. Après le traditionnel Do the Harlem Shake, le
lycée exulte et pendant une vingtaine de secondes, les adolescents
jubilent dans des accoutrements loufoques, mais aussi avec de fausses
barbes pour se moquer encore une fois des religieux. Outré, le ministre
Penthée a promis « d’éventuelles expulsions d’élèves ou le licenciement
du personnel éducatif ».

Le désir de participer à un événement collectif et planétaire s’inscrit
dans la forme traditionnelle du rituel. Le rite est un ensemble de
conduites, d’actes répétitifs et codifiés d’ordres linguistique,
gestuel, imaginal (des images partagées) et postural à forte charge
symbolique. La vie quotidienne réserve des moments consacrés au rituel,
des rituels qui offrent le sentiment d’appartenir à une gigantesque
communauté jeune qui partage les mêmes références. En reproduisant le
Harlem shake, on s’inscrit dans une histoire collective. Notons enfin
qu’internet a accéléré la vitesse de propagation des rituels : quand il
fallait plusieurs siècles pour qu’une prière se répande sur quelques
centaines de kilomètres dans l’antiquité, il ne fallait plus que
quelques dizaines d’années avec l’imprimerie et désormais plus que
quelques heures avec le grand réseau mondial. Internet  permet  la
propagation viral du rite (et sa disparition quasi immédiate).

Deuxième point enfin, le Harlem shake est une manifestation idéale de
la folie, de la fête et du chaos libérateur. Il y a dans la fête, une
dimension sensuelle et révolutionnaire non négligeable qui la rapproche à
bien des égards des bacchanales grecques données en l’honneur de
Dionysos. Ici, la fête se vit sur un mode extatique et affirme les
potentialités du corps contre les contraintes de la morale et de la
société. La fête est un exutoire collectif qui implique perte de
contrôle et transgression de l’ordre établi. Le  Harlem shake est une
métaphore de la révolution et des désirs de libération, pendant 20
secondes l’ordre moral devient chaos; un chaos régénérateur on l’espère.

 

image, : Harlem Shake au Caire, Egypte© Reuters

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