Rupture
Un renversement de perspective – et une nouvelle philosophie – pour mener une politique économique plus efficace
Pour
sortir de la crise, une seule solution : “changer de logiciel”. Il ne
faut plus raisonner de manière top-down – de haut en bas – mais de
manière bottom-up, du bas vers le haut. Telle est la conviction forte de
l’économiste Olivier Pastré dans son dernier essai * : “Nos économies
sont devenues bien trop complexes pour être dirigées efficacement par le
haut. Les injonctions venues d’un sommet éloigné du réel sont
inopérantes et même pire, contre-productives”, diagnostique-t-il.
Le pilotage par les grandeurs macroéconomiques – ah, ce sacro-saint
taux de croissance ! – rassure encore les politiques mais son efficacité
est quasi nulle car il est sans prise avec les milliers de décisisons
micro-économiques qui font l’économie. Le retour de la croissance
passera nécessairement par la mobilisation des acteurs économiques et
sociaux de terrain – syndicats, ONG, associations, lobbyistes , régions
etc. – “Mais pour responsabiliser ces corps intermédiaires, il faudra
aussi leur donner du pouvoir”, prévient Olivier Pastré. Une révolution
au pays du jacobinisme !
““Dans
une économie mondialisée et, donc, de plus en plus complexe, il est
temps de comprendre que les économies performantes ne se conduisent plus
du haut vers le bas mais du bas vers le haut. Et qu’il n’est plus
possible de régler les problèmes du pays depuis l’Elysée à grands coups
de lois et de décrets. C’est au contraire en s’appuyant sur les acteurs
locaux et en partant de la réalité du terrain que l’on pourra changer le
cours des choses à l’échelle de la France entière.” La conviction
d’Olivier Pastré, longuement mûrie, est aujourd’hui faite : ce n’est que
par un radical changement de perspective, de méthodes et de
comportements que l’on sortira de la crise, en passant de la logique
top-down à la logique bottom-up.
L’âge révolu du top-down
Le top-down, “c’est cette forme de management qui repose dans la
croyance quasi religieuse en la capacité du sommet à tout diriger d’en
haut sur la base de grandes impulsions globales décidées dans le secret
des états-majors”, résume Olivier Pastré. Le top-down c’est aussi une
vision du monde centralisatrice et un logiciel de pensée – l’économie –
qui tourne tout entier autour de quelques variables macroéconomiques qui
réduisent outrageusement la réalité. Ah, ce sacro-saint taux de
croissance du PIB ! Il faut cependant reconnaître que pendant longtemps
cette forme d’exercice du pouvoir et d’appréhension du monde a marché.
C’est comme cela que par exemple Roosevelt, s’inspirant de la théorie
keynésienne, a permis au monde de sortir de la crise de 1929. Ou que
l’Europe s’est reconstruite au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Dans l’Hexagone, le programme Concorde qui fut lancé par la seule grâce
d’une approche volontariste et jacobine, en est aussi une illustration –
malheureuse – mais l’on pourrait citer a contrario le programme
électro-nucléaire. Dans l’univers du top-down, tout le monde marche au
même pas et la loi – ou sa version plus soft, la norme – règnent en
maître. Voilà sans doute pourquoi le top-down est si prisé des hommes
politiques de tout bord, de droite comme de gauche – désireux de
conserver le pouvoir. “La très grande majorité des réformes de Sarkozy
relevaient d’une logique top-down et le programme du candidat Hollande
fut un modèle de programme top-down, observe Olivier Pastré. Pas un
problème qui ne puisse trouver sa solution unique. Des sureffectifs dans
la fonction publique ? Qu’on applique la règle du un sur deux
remplacements à tous les départs à la retraite ! répond la droite. Un
problème de logement ? Il suffit d’encadrer les loyers, rétorque la
gauche.
“Ces approches simplistes évitent aux politiques de se coltiner à la
complexité du réel. Mais il y a un sérieux problème : elles ne marchent
plus”, lance Olivier Pastré. Pire : cette façon de faire s’avère dans
bon nombre de cas totalement contre-productive. Olivier Pastré fait
ainsi de la prolifération des sens giratoires dans l’Hexagone
l’archétype de la décision top-down nuisible que rien ne vient arrêter.
Mais c’est dans le registre financier qui lui est si familier qu’il
puise un autre exemple pour illustrer son propos.
“Les normes peuvent être nécessaires mais elles ne sont pas de nature
rigide. Les normes prudentielles applicables aux banques ont été
conçues au début des années 2000, pour renforcer la sécurité du système
dans une période marquée par une croissance économique d’une ampleur et
d’une stabilité – au moins apparentes – sans précédent. En période de
crise, leurs effets sont tout simplement potentiellement ravageurs en
étouffant la reprise. Il vaudrait mieux les suspendre provisoirement”,
plaide l’expert.
Les méfaits du top-down, c’est-à-dire d’une approche trop globale, se
font sentir aussi dans le registre du social. Olivier Pastré prend
l’exemple du salaire minimum applicable à tous de façon indifférenciée
qui se retourne contre ses bénéficiaires. “L’intention de départ était
louable – assurer aux travailleurs français un minimum salarial
compatible avec l’objectif keynésien de soutien de la demande. Mais ce
nouveau fétiche a conduit au fil des années à une bipolarisation du
salariat que la crise n’a fait qu’amplifier”, déplore l’économiste.
La solution “bottom-up”
Pour Olivier Pastré, pas de doute, la politique économique doit changer
de visage. Trop globale à ce jour, elle doit à la fois se simplifier et
se polariser. Il faut se mettre en mode bottom-up. “La crise actuelle
est le pur produit d’un aveuglement collectif découlant d’une erreur de
perspective générale. A trop regarder les choses d’en haut, on a écrasé
les reliefs et donc sélectionné les mauvais instruments de pilotage.
C’est au niveau des pâquerettes, et non à celui des lambris
ministériels, que l’on peut déceler les stratégies de rupture qui
préparent la sortie de crise. L’approche bottom-up est celle qui permet
le mieux en période de crise de se projeter dans le long terme.”
A la base de la méthode bottom- up, il y a une inversion radicale de
perspective dont la mise en œuvre du principe de “subsidiarité” est
l’une des clés. Selon ce principe, dont l’origine remonte à Althusius,
un échevin allemand du XVIIe siècle, la responsabilité d’une action
publique, lorsqu’elle est nécessaire, doit être allouée à la plus petite
entité capable de résoudre le problème par elle- même. Or le corollaire
nécessaire de la subsidiarité est l’existence de “corps intermédiaires”
chargés de gérer les activités qui relèvent de leurs compétences et
pour lesquelles il n’est pas nécessaire que l’état intervienne, insiste
Olivier Pastré.
Indispensables corps intermédiaires
Le bottom-up s’appuie donc sur les acteurs, se concentre sur les moyens
et privilégie l’évaluation. “Il n’y a pas de réforme efficace sans une
évaluation ex-ante et une évaluation ex-post, une démarche souvent
négligée dans l’approche top- down qui se contente souvent du seul effet
d’annonce”, analyse Olivier Pastré. Un exemple : en matière de
logement, plutôt que de décliner des objectifs chiffrés sur le mode
incantatoire, démarche typiquement top-down – l’approche bottomp-up se
concentrera dans un premier temps sur les verrous qui bloquent le bon
fonctionnement de ce marché, par exemple la libération du foncier et la
fluidification du parc HLM.
Le point crucial est la redéfinition du rôle des acteurs –
“redéfinition” voulant dire à la fois des droits nouveaux, c’est-à-dire
souvent plus de moyens, et des devoirs nouveaux , ce qui implique
nécessairement plus de transparence et de responsabilité. C’est là le
cœur des réformes que j’appelle de mes vœux. Si l’on accepte de ne plus
tout attendre de l’Etat, il faut nécessairement revaloriser le rôle joué
par les autres acteurs de la vie économique au nombre desquels Olivier
Pastré range les syndicats, le patronat, les associations, les ONG et
même les lobbyistes, les mutuelles, les chambres de commerce et
d’industrie , les Ordres, les médias…
“Pourquoi ne pas organiser un Grenelle de ces corps intermédiaires
?”, lance-t-il. Last but not least : si l’on veut impulser par une
politique par le bas, sans pour autant céder au chant – trompeur – de
l’autogestion ou de la “démocratie participative”, il faut résoudre le
problème de la coordination. Olivier Pastré milite ainsi pour une
réhabilitation de la planification tant il est vrai que l’économie a
besoin, pour être efficace, d’un cadre clairement défini. ”
Professeur dans l’âme
Professeur d’économie à l’Université Paris VIII, Olivier Pastré est
chroniqueur sur France Culture et Arte, membre du conseil scientifique
de l’Autorité des marchés financiers et administrateur de plusieurs
banques. Sens de la pédagogie et points de vue saillants caractérisent
ses interventions dans le débat public . Après Sortie de crise avec
Patrick Artus, (éd. Perrin) il publie Repenser l’économie – L’économie
bottom-up (éd. Fayard).
Par Philippe Plassart
(*) L’Economie bottom-up par Olivier Pastré (éd. Fayard).

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