Le dernier article de Folke et al. (2025), précise la différence entre developpement durable (limiter et réduire), la résilience (restaurer) et la contribution active des humains (régénération).Sustainability, Resilience, Regeneration – What’s the Difference? June 4, 2023 by Christian Sarkar, Philip Kotler, and Enrico Foglia
Ces clarifications sont au coeur de nos tendances 2026, de la RSE à la régénération. Avec une boussole claire sur la régénération du vivant vs. la restauration des socio écosystèmes.

INTRODUCTION / POSER LES CONCEPTS
Le monde contemporain est traversé par une accumulation de crises écologiques, sociales, économiques et géopolitiques qui ne se succèdent plus, mais se superposent. Cette situation de polycrises met sous tension les milieux naturels, les sociétés humaines et les systèmes économiques dans leur capacité même à durer.
Dans ce contexte, le développement durable, historiquement structuré autour de la réduction des impacts négatifs, de l’optimisation des ressources et de la limitation des risques, montre ses limites. S’il a permis des avancées importantes, il peine aujourd’hui à répondre à un monde marqué par l’incertitude, l’irréversibilité de certains seuils écologiques et la fragilisation des relations humaines et territoriales.
Face à cette nouvelle réalité, deux approches gagnent en importance : la résilience et la régénération. Loin de s’opposer, elles s’inscrivent dans une continuité et répondent à des niveaux complémentaires de transformation.
La résilience désigne la capacité d’un système — écologique, social ou économique — à absorber des perturbations, à s’adapter et à continuer à fonctionner sans s’effondrer. Elle devient essentielle dans un monde où les chocs ne sont plus exceptionnels, mais structurels.
La régénération va plus loin. Elle ne se limite pas à tenir face aux crises, mais vise à renforcer activement la capacité du vivant — humain et non humain — à se relier, se transformer et durer dans le temps. Elle reconnaît que les activités humaines peuvent devenir des forces contributives, capables de nourrir les milieux, les relations et les territoires dont elles dépendent.
1. Les limites du développement durable face aux polycrises
Le développement durable s’est historiquement structuré autour d’une logique de réduction des impacts négatifs : limiter les émissions, réduire les consommations de ressources, maîtriser les risques environnementaux et sociaux. Cette approche a permis des avancées majeures et reste indispensable.
Cependant, dans un monde marqué par l’incertitude, l’instabilité des chaînes de valeur, l’irréversibilité de certains seuils écologiques et la fragilisation du facteur humain, cette logique atteint un plafond.
Réduire des impacts ne suffit plus lorsque les systèmes eux-mêmes deviennent vulnérables dans leur capacité à fonctionner, coopérer et se transformer.
C’est précisément ce constat qui explique l’évolution actuelle de la RSE : sous l’effet de la CSRD, elle devient un outil de lisibilité des dépendances, des risques et des fragilités, mais ne peut à elle seule produire les réponses stratégiques nécessaires à la continuité des activités économiques.
2. La résilience : tenir et s’adapter dans un monde instable
La résilience désigne la capacité d’un système — écologique, social ou économique — à absorber des perturbations, à s’adapter et à continuer à fonctionner sans s’effondrer.
Elle devient centrale dans un monde où les chocs ne sont plus exceptionnels, mais structurels : crises climatiques, tensions géopolitiques, ruptures d’approvisionnement, fatigue humaine, perte de sens au travail.
Dans les organisations, la résilience se manifeste par :
- la capacité à encaisser des chocs sans rupture brutale,
- l’adaptation des modèles opérationnels,
- la sécurisation des approvisionnements,
- la robustesse des relations internes et externes.
La résilience est une condition de survie. Mais, prise seule, elle peut conduire à une posture défensive : tenir, s’adapter, encaisser, parfois au prix d’une tension croissante sur les équipes, les partenaires et les territoires.
3. La régénération : renforcer la capacité du vivant à continuer
La régénération va plus loin. Elle ne se limite pas à résister aux crises ou à restaurer un état antérieur, mais vise à renforcer activement la capacité du vivant — humain et non humain — à se relier, se transformer et durer dans le temps.
Appliquée aux activités économiques, la régénération repose sur une hypothèse centrale :
les entreprises ne sont pas seulement des sources d’impact, mais peuvent devenir des forces contributives, à condition de transformer leurs finalités, leurs modes de conception et leurs relations aux milieux vivants.
La régénération se traduit concrètement par :
- des offres et services qui renforcent les capacités des écosystèmes et des territoires,
- des modèles économiques capables de durer sans épuiser le facteur humain,
- des relations de coopération plus justes avec les parties prenantes,
- une attention portée aux conditions humaines de la décision, du travail et de l’innovation.
4. Résilience et régénération : une articulation, pas une opposition
Dans un monde en polycrises, opposer résilience et régénération n’a pas de sens.
La résilience est une base indispensable : sans capacité à tenir, aucune transformation n’est possible. La régénération en est le prolongement stratégique : elle donne une direction à l’adaptation, en orientant les efforts vers le renforcement des capacités du vivant.
On peut ainsi lire la trajectoire de transformation comme une progression :
- Limiter et réduire les pressions (logique historique du développement durable),
- Restaurer et sécuriser les capacités critiques (résilience),
- Renforcer et cultiver les capacités du vivant à continuer (robustesse vers régénération).
✅ Limiter et réduire les pressions exercées sur les milieux vivants (logique historique du développement durable).
✅ Résilience = capacité du système vivant à traverser des perturbations majeures en se réorganisant, parce qu’il est déjà robuste au sens biologique
✅ La régénération = renforcement de la capacité du vivant à continuer, et non simplement “contribution active” ou “création de valeur positive”.
La différence avec la robustesse ?
✅ Robustesse du vivant = capacité à durer grâce à la diversité, la redondance et la non-optimisation (cf Olivier Haman)
5. Vers une RSE orientée continuité et capacités
Dans cette perspective, la RSE ne disparaît pas. Elle change de rôle.
Elle devient un socle de lisibilité et de pilotage, indispensable pour identifier les risques, les vulnérabilités et les seuils de soutenabilité.
Mais la continuité des activités économiques se joue ailleurs : dans la capacité des organisations à concevoir des produits, des services et des modèles économiques qui renforcent durablement les milieux humains et non humains dont elles dépendent.
La régénération n’est donc ni une posture morale, ni un idéal abstrait. Elle devient une condition stratégique pour durer dans un monde contraint, incertain et vivant.
Analyse Complète : Résilience et Régénération pour un Monde en Crise
L’article publié dans Ambio par Carl Folke et ses collègues (chercheurs de renommée mondiale du Stockholm Resilience Centre) marque un tournant. Il ne se contente pas de définir des termes ; il propose une nouvelle philosophie de l’action face à l’urgence climatique et écologique via la régénération.
1. Le Changement de paradigme : Sortir de la « Durabilité Passive »
Voici l’analyse détaillée des points clés de cet article académique :
1. Le constat de départ : L’humanité comme « force biosphérique »
Les auteurs (issus du Stockholm Resilience Centre) partent du principe que nous sommes dans l’Anthropocène. L’humanité n’est plus un simple passager de la Terre, mais son principal moteur de changement.
- Le problème : La durabilité classique a échoué car elle a traité la nature comme un stock de ressources à gérer efficacement, sans comprendre que nous altérions les fonctions vitales de la biosphère.
2. Distinction entre les trois concepts (Le coeur de l’article)
L’article propose une hiérarchie de l’action pour répondre aux crises :
- La Durabilité (Sustainability) : « Faire moins de mal »
- C’est l’approche dominante. Elle se concentre sur l’efficience, la réduction des dommages et le maintien du statu quo.
- La limite : Elle est souvent linéaire et ne prend pas en compte les « points de bascule » (tipping points) des écosystèmes.
- La Résilience (Resilience) : « Persister et s’adapter »
- Elle définit la capacité d’un système à absorber les chocs (ex: crises climatiques) sans changer de nature.
- L’apport : Elle introduit la notion de complexité et de flexibilité. Cependant, l’article souligne qu’on peut être « résilient dans la dégradation » (survivre dans un monde appauvri), ce qui n’est pas l’objectif.
- La Régénération (Regeneration) : « Renouveler et contribuer »
- C’est le stade supérieur. La régénération est définie comme la contribution active des humains au renforcement de la capacité du vivant à s’auto-organiser et à évoluer. * Elle ne cherche pas à revenir en arrière (restauration passive), mais à créer des conditions pour que la vie puisse prospérer dans de nouvelles circonstances.
2. La Convergence des deux concepts clés
L’article réconcilie deux piliers fondamentaux :
- La Résilience (Le Bouclier) : Fondée sur la science des systèmes complexes, elle étudie la capacité d’un système à persister, à s’adapter ou à se transformer. Elle permet d’identifier les seuils de basculement critiques.
- La Régénération (Le Moteur) : Elle se concentre sur le renouveau de la vitalité des écosystèmes, intégrant la dimension éthique de la réciprocité entre l’humain et la nature
A. La Résilience (Le « Comment »)
Fondée sur l’écologie des systèmes complexes, la résilience est la capacité d’un système à :
- Persister : Absorber les chocs (ex: une sécheresse) sans s’effondrer.
- S’adapter : Modifier ses structures internes pour continuer à fonctionner.
- Se transformer : Changer radicalement de nature quand le système actuel n’est plus viable.La résilience fournit la rigueur scientifique et la compréhension des seuils de basculement.
B. La Régénération (Le « Pourquoi » et le « Où »)
Plus récente dans la littérature académique, la régénération se concentre sur :
- Le renouveau : Restaurer la capacité des écosystèmes à se soigner eux-mêmes.
- La vitalité : Augmenter la santé globale des sols, des eaux et de la biodiversité.
- La réciprocité : Rétablir un lien émotionnel et éthique entre l’humain et son lieu de vie.La régénération apporte la dimension de l’espoir, de l’action locale et de la guérison.
Synthèse : La résilience nous dit jusqu’où on peut aller avant la catastrophe, la régénération nous montre comment reconstruire un monde vivant.
3. Cadre Théorique : Panarchie et Cycles Adaptatifs
Les auteurs s’appuient sur le modèle de la panarchie pour identifier les moments propices à l’intervention. Tout système traverse un cycle de quatre phases : croissance, conservation, libération (crise) et réorganisation. L’approche régénérative est présentée comme l’outil stratégique de la phase de réorganisation. En intervenant après un choc, il est possible d’orienter le système vers une trajectoire de santé supérieure plutôt que de reconstruire à l’identique un modèle obsolète.
Pour savoir quand et comment agir, les auteurs utilisent le modèle de la panarchie. Chaque système (forêt, économie, ville) traverse un cycle :
- Croissance et Conservation : Phase de stabilité.
- Libération : La crise (incendie, krach).
- Réorganisation : La phase critique où l’innovation émerge.
L’approche régénérative est l’outil stratégique de la phase de réorganisation. Elle permet de réorienter le système vers une trajectoire de santé supérieure plutôt que de reconstruire à l’identique.
4. Mécanisme central : Les « Spirales Ascendantes »
L’article détaille le fonctionnement systémique du renouveau par les boucles de rétroaction.
- Le cercle vicieux (Dégénération) : Agriculture intensive -) Mort des sols -) Besoin de chimie -) pollution -) Perte de résilience.
- La spirale ascendante (Régénération) : Agroforesterie -) Stockage du carbone -) Rétention d’eau -) Biodiversité -) Meilleurs rendements.
Le cycle de dégénération Le modèle de l’agriculture intensive déclenche un processus de dégradation en chaîne. Il engendre d’abord une mort biologique des sols qui rend nécessaire l’utilisation massive d’intrants chimiques. Cette dépendance chimique provoque une pollution systémique de l’environnement, aboutissant finalement à une perte critique de résilience globale du système face aux crises.
La spirale de régénération À l’opposé, des pratiques telles que l’agroforesterie amorcent un renouveau des écosystèmes. Ce processus favorise le stockage du carbone organique, lequel améliore la rétention d’eau dans les sols. Cette restauration hydrique et biologique stimule la biodiversité, garantissant à terme de meilleurs rendements agricoles et une plus grande stabilité nourricière.
Le concept de résilience par le haut Ces spirales ascendantes ne se contentent pas de compenser les dommages ; elles transforment structurellement le système. Plus un écosystème est régénéré, plus sa vitalité intrinsèque augmente, lui permettant ainsi de mieux encaisser les chocs climatiques. C’est ce que les auteurs nomment la « résilience par le haut », où la santé du système devient son principal mécanisme de défense.
5. Les 7 Principes pour une « Intendance de la Biosphère »
Pour Folke et al. (2025), ces principes ne sont pas de simples recommandations éthiques, mais des leviers opérationnels pour transformer la gouvernance mondiale et l’engagement citoyen. Ils visent à aligner les structures humaines sur le fonctionnement intrinsèque de la biosphère.
Voici un détail approfondi de chaque pilier de ce cadre opérationnel :
1. Favoriser les relations mutuelles (Réciprocité)
Il s’agit de rompre avec la vision utilitariste héritée de l’ère industrielle.
- De l’objet au partenaire : La nature n’est plus un « stock » de ressources ou un « décharge » pour nos déchets. Elle est vue comme un système vivant co-dépendant.
- En pratique : Cela implique de passer de la gestion des « services écosystémiques » (ce que la nature nous donne) à une gestion de la réciprocité (ce que nous redonnons à la nature pour qu’elle puisse continuer à fonctionner).
2. Travailler avec la dynamique des systèmes
Les auteurs critiquent l’approche qui cherche à « figer » un écosystème dans un état idéal ou passé.
- Accepter le changement : La biosphère est en flux permanent (changement climatique, migrations d’espèces). Vouloir maintenir un état statique est coûteux et souvent voué à l’échec.
- En pratique : La gouvernance doit être adaptative. Au lieu de plans rigides sur 20 ans, il faut des cadres capables d’évoluer en fonction des réponses en temps réel des écosystèmes.
3. Soutenir l’auto-organisation
C’est le principe de la confiance envers le vivant et les communautés locales.
- Laisser-faire stratégique : La nature possède une capacité de guérison immense si on lui en laisse l’espace (réensauvagement). De même, les communautés locales possèdent souvent les savoirs spécifiques à leur territoire.
- En pratique : Passer d’une gestion « Top-Down » (imposée par des experts lointains) à une gestion polycentrique. Le rôle de l’État devient de faciliter et de soutenir les initiatives locales plutôt que de les micro-gérer.
4. Renforcer la diversité
La diversité est le mécanisme fondamental de l’assurance-vie planétaire.
- Biodiversité et diversité sociale : Un système uniforme est fragile. Plus il y a d’espèces différentes et de cultures/idées variées, plus le système a de chances de trouver une solution face à un nouveau choc.
- En pratique : Dans l’agriculture, cela signifie passer de la monoculture à la polyculture. En politique, cela signifie intégrer les savoirs autochtones et les perspectives diverses dans la prise de décision.
5. Cultiver l’agence humaine
L’article s’attaque de front à l’éco-anxiété et au sentiment d’impuissance.
- De la peur à l’action : La connaissance seule des crises paralyse. L’action régénératrice (réparer un sol, restaurer une rivière) redonne un sentiment de maîtrise et d’appartenance.
- En pratique : Créer des structures qui permettent aux citoyens de s’impliquer physiquement et localement. L’intendance proactive transforme le citoyen de « consommateur passif » en « producteur de vitalité ».
6. Penser à long terme et à toutes les échelles
C’est la capacité à relier le très petit au très grand (la « panarchie »).
- Imbrication des échelles : Un jardin régénératif en ville n’est pas insignifiant ; il contribue aux corridors de pollinisation, au cycle de l’eau et au refroidissement urbain.
- En pratique : Les politiques doivent être évaluées sur leur capacité à générer des bénéfices à travers les échelles (locales, régionales, globales) et sur des temps longs (plusieurs décennies).
7. Embrasser la complexité
Les auteurs rejettent les « solutions miracles » (silver bullets) qui ignorent les effets de bord.
- Sortir de la linéarité : Une solution simple (ex: planter des millions d’arbres d’une seule espèce partout) peut détruire la biodiversité locale ou assécher les sols.
- En pratique : Adopter une « pensée systémique ». On ne résout pas un problème isolément, on gère un ensemble de relations. Cela demande de l’humilité et une volonté d’apprendre par l’expérimentation.
Synthèse : Le cadre de l’Intendance Proactive En résumé, ce cadre opérationnel déplace le curseur : nous ne sommes plus des gestionnaires extérieurs essayant de réparer une machine cassée, mais des participants actifs au sein d’un système vivant complexe. L’objectif de la gouvernance devient alors de catalyser les capacités de régénération de la biosphère.
6. Les Défis et Obstacles
Folke et ses collègues ne sont pas naïfs. Ils identifient des freins majeurs :
- Économiques : Des marchés qui valorisent l’extraction et non le soin. Les subventions aux énergies fossiles ou à l’agriculture industrielle empêchent l’émergence de modèles régénératifs.
- Politiques : Des subventions massives aux secteurs polluants.
- Psychologiques : Une déconnexion physique et mentale entre l’humain et les cycles naturels.
1. Freins Économiques : L’Invisibilité du Vivant
Le système économique actuel souffre d’une erreur de calcul fondamentale : il comptabilise l’extraction comme une création de valeur et ignore la dégradation comme une perte de capital.
- L’asymétrie de valeur : Les marchés valorisent ce qui est prélevé (le bois, le minerai, le poisson) mais ne donnent aucun prix au « soin » (la régénération des sols, la pollinisation, la purification de l’eau).
- Les incitations perverses : Les auteurs soulignent que l’argent public finance souvent la destruction du futur. Les subventions massives à l’agriculture industrielle (pesticides, engrais fossiles) et aux énergies carbonées créent un avantage compétitif artificiel pour les modèles dégénératifs, rendant les solutions régénératives « trop chères » par comparaison.
- Le court-termisme financier : La recherche de rendements trimestriels est incompatible avec les temps biologiques de la régénération (qui se mesurent en décennies ou en siècles).
2. Freins Politiques : L’Inertie des Institutions
Les structures de pouvoir sont souvent héritées de l’ère industrielle et peinent à s’adapter à la complexité de la biosphère.
- Le cloisonnement administratif : Les politiques gèrent l’eau, le climat, l’agriculture et la santé de manière séparée, alors que la régénération exige une approche holistique. Une décision politique dans un secteur (ex: transports) peut annuler les efforts régénératifs d’un autre (ex: biodiversité).
- La capture réglementaire : Les secteurs polluants bénéficient de lobbys puissants qui maintiennent les cadres légaux en leur faveur. Cela empêche l’émergence de politiques qui pourraient favoriser l’intendance de la biosphère à grande échelle.
- L’incapacité à gérer les transitions : Le passage de la résilience (survivre au système actuel) à la régénération (transformer le système) demande un courage politique pour accepter une phase de déséquilibre temporaire (la phase $\Omega$ de la panarchie).
3. Freins Psychologiques : La « Crise de la Déconnexion »
C’est sans doute le frein le plus subtil et le plus profond. Les auteurs parlent d’une rupture du lien entre l’espèce humaine et sa base de vie.
- L’amnésie environnementale (Shifting Baseline Syndrome) : Comme chaque génération naît dans un monde de plus en plus dégradé, elle accepte cet état comme étant la « normale ». Cela réduit la motivation à régénérer, car nous oublions ce qu’était un écosystème en pleine santé.
- La séparation urbaine : L’urbanisation massive a créé une distance physique. Pour beaucoup, la nourriture vient du supermarché et l’eau du robinet, effaçant la conscience des cycles biogéochimiques (carbone, azote, eau).
- L’impuissance apprise : Face à l’ampleur de la crise, beaucoup tombent dans l’éco-anxiété ou le déni. L’article soutient que la régénération est le remède à cela : en agissant localement (agence humaine), on restaure non seulement la nature, mais aussi notre santé mentale et notre sentiment d’utilité.
Synthèse : Le défi de la transformation Pour Folke et ses collègues, lever ces freins ne se fera pas par des petits ajustements. Il faut un changement de paradigme où la santé de la biosphère devient la condition sine qua non de toute activité économique et politique.
7. Conclusion : Une Vision d’Avenir
L’article conclut que nous sommes à un point de bifurcation. Survivre ne suffit plus. L’adoption de la Régénération permet de transformer la crise en une opportunité de co-évolution. L’humanité doit devenir une force biosphérique consciente, passant de l’exploitation à une responsabilité active envers le vivant.
- Si nous cherchons seulement à être résilients, nous risquons de simplement « survivre » dans un monde dégradé.
- Si nous adoptons la régénération, nous pouvons transformer la crise en une opportunité de co-évolution.
1. Le piège de la « Résilience de Survie »
Les auteurs mettent en garde contre une vision étroite de la résilience.
- Le risque : Si nous nous contentons d’être résilients, nous risquons de devenir très efficaces pour maintenir un système moribond. C’est ce qu’on appelle la « résilience dans une trappe de pauvreté dégradée ». On survit aux inondations, on s’adapte à la chaleur, mais dans un monde biologiquement vide.
- Le constat : La résilience seule est défensive ; elle accepte l’état de dégradation actuel comme point de départ.
2. La Régénération comme moteur de Co-évolution
La co-évolution signifie que l’humanité et le reste du vivant évoluent de concert, s’influençant positivement l’un l’autre.
- Transformer la crise en opportunité : La crise actuelle (climat, biodiversité) est vue comme la phase de « libération » du cycle adaptatif. C’est le moment où les anciennes structures rigides s’effondrent, laissant la place à l’innovation.
- Sortir du « Net Zéro » pour le « Net Positif » : La co-évolution demande que nos activités (villes, agriculture, industrie) ne se contentent pas de neutraliser leur impact, mais qu’elles deviennent des sources de vie (ex: une ville qui filtre l’eau et rafraîchit le climat local au lieu de l’épuiser).
3. Devenir une « Force Biosphérique Consciente »
L’humanité est déjà une force géologique (l’Anthropocène), mais elle l’est de manière aveugle et destructive.
- La conscience biosphérique : Cela implique de reconnaître que chaque décision économique ou politique est une intervention dans le métabolisme de la Terre. Devenir « conscient » signifie aligner nos cycles sociaux sur les cycles biogéochimiques (carbone, azote, eau).
- Responsabilité active : Ce n’est plus « ne pas toucher à la nature » (conservation), mais « intervenir pour soutenir les processus vitaux ». Cela inclut la restauration active des sols, le réensauvagement et la protection des corridors de biodiversité.
4. L’Intendance Proactive (Proactive Stewardship)
C’est le stade ultime de l’évolution proposée par l’article. Elle se définit par trois caractéristiques :
- Anticipation : Ne pas attendre la crise pour réagir, mais régénérer les systèmes en amont pour qu’ils soient intrinsèquement robustes.
- Réciprocité : Passer d’une économie de prélèvement à une économie de contribution. Nous prenons de la biosphère, mais nous lui rendons les conditions nécessaires à sa propre fertilité.
- Échelles imbriquées : Agir localement (dans son quartier, sa ferme) avec une compréhension globale (les limites planétaires).
Synthèse : Le Nouveau Rôle de l’Humain
En résumé, Folke et ses collègues proposent que l’humain devienne le « jardinier conscient » de la planète. Au lieu d’être un parasite ou un simple observateur, il devient l’espèce capable de catalyser la vie.
« La régénération n’est pas un retour au passé, mais une trajectoire vers un futur où la culture humaine et la nature sauvage s’enrichissent mutuellement. »
Le message final est clair : L’humanité doit devenir une force biosphérique consciente qui ne se contente pas de ne pas détruire, mais qui contribue activement à l’épanouissement de la vie sur Terre. C’est ce qu’ils appellent le passage de l’exploitation à l’intendance proactive (Proactive Stewardship).
ANNEXE
La régénération ne se décrète pas : elle s’inscrit dans un parcours. Limiter d’abord les pressions excessives exercées sur les milieux, les humains et les filières. Réduire ensuite les impacts évitables, en améliorant les pratiques, les procédés et les usages. Restaurer lorsque des capacités ont été dégradées, afin de rétablir des conditions minimales de fonctionnement du vivant et des organisations. Régénérer enfin, lorsque les bases sont réunies, consiste à aller au-delà de la réparation pour renforcer durablement les capacités du vivant — humain et non humain — à prospérer dans leurs milieux de vie. Ce chemin progressif permet d’ancrer la performance économique dans la durée, en faisant de la continuité, de la qualité et de la contribution des offres les véritables critères de valeur.
| Etape vers la régénération | LIMITER / RÉDUIRE | RESTAURER | RÉGÉNÉRER |
| Positionnement | Le socle de responsabilité RSE | La RSE à l’épreuve du réel sur le terrain | La RSE comme levier de continuité |
| Finalité | Transparence et conformité (CSRD) | Les activités sous contraintes et enjeux souveraineté | Profitabilité en triple impacts (CSRD x business) |
| Vision Écologique | Réduction des impacts négatifs sur l’environnement | Dépendances et fragilités matérielles et stress humain | Augmentation des capacités du vivant humain et non humain = capacité des activités à durer |
| Indicateurs | Reporting et optimisation de l’existant | Résistance au stress (eau, sols, humains) et gestion des risques | Triple capitaux (reporting intégré financier et extra financier) |
| Rôle du leader dans l’entreprise | Garde-fou : limiter les risques | Explorateur : restaurer la robustesse | Pilote : renforcer les capacités du vivant |
Voici le détail de cette progression systémique :
Limiter et réduire les pressions
Logique : Le Socle de Responsabilité (RSE/Développement Durable) C’est l’étape de la lucidité. Avant de construire, il faut arrêter de détruire.
- Objectif : Réduire l’empreinte négative. On parle ici de décarbonation, de réduction de la consommation d’eau, de gestion des déchets et de conformité aux normes (comme la CSRD).
- La vision de Folke : C’est la gestion de l’impact. Indispensable, mais insuffisante car elle ne fait que ralentir la dégradation sans inverser la courbe.
- Indicateur clé : L’intensité carbone ou le volume de ressources prélevées.
Restaurer et sécuriser les capacités critiques
Logique : La RSE à l’épreuve du réel (Résilience) On passe de l’abstrait (les chiffres) au concret (le terrain). Il s’agit de réparer ce qui a été abîmé pour garantir la survie du modèle économique.
- Objectif : Gérer les dépendances. Si une entreprise dépend du coton, elle doit restaurer la santé des sols là où il est cultivé. Si elle dépend de compétences rares, elle doit restaurer le capital humain par la formation.
- La vision de Folke : C’est l’Adaptation. On ajuste le système pour qu’il puisse absorber les chocs (sécheresses, crises sociales, ruptures de stock) en sécurisant ses fondations.
- Indicateur clé : La résistance au stress et les indicateurs de santé des sols/humains.
Renforcer et cultiver les capacités du vivant à continuer
Logique : Le levier de continuité (Régénération) C’est l’étape ultime : l’entreprise ne se contente plus de durer, elle devient une source de vitalité pour son territoire.
- Objectif : Créer des impacts positifs nets. On ne cherche plus seulement à avoir « zéro impact », mais à laisser le système (naturel et humain) dans un état de santé supérieur après notre passage.
- La vision de Folke : C’est l’Intendance Proactive. On déclenche des « spirales ascendantes » où chaque action renforce la capacité du vivant à s’auto-organiser et à prospérer de manière autonome.
- Indicateur clé : Le gain net de biodiversité, la vitalité des filières locales et la profitabilité en triple impact.


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