Diagramme illustrant la capacité communautaire comme l'écart entre la réalisation actuelle et le potentiel futur d'un système vivant.

Community Capacity Building, Capacité et Approche Régénérative

Introduction

Le community capacity building (renforcement des capacités communautaires) est largement reconnu comme une approche centrale dans le champ de la promotion de la santé et du développement communautaire. Il repose sur l’idée que les communautés, lorsqu’elles disposent de compétences, de ressources et de relations adaptées, sont mieux à même d’identifier leurs enjeux, de concevoir des réponses pertinentes et de soutenir des dynamiques de transformation dans le temps. Pourtant, malgré un consensus apparent sur sa valeur normative, le concept demeure difficile à définir de manière stable, opérationnelle et universellement partagée (cf. article Defining community capacity building: Is it possible?).

Derrière cette difficulté de définition se cache une question plus fondamentale : qu’entend-on réellement par “capacité” ? La capacité ne désigne ni une performance éphémère, ni une simple compétence isolée. Elle renvoie à quelque chose de plus dynamique et de plus vivant : l’aptitude d’un système à continuer, à agir, à apprendre et à évoluer dans le temps, sans s’épuiser et tout en préservant ses conditions d’existence. Cette notion apparaît de façon particulièrement claire lorsqu’on la raccorde à la compréhension des systèmes vivants, telle que présentée par Beatrice Ungard, Ph.D., membre de l’équipe d’instructeurs de l’Institut Regenesis pour les Pratiques Régénératrices, dans la vidéo Prendre conscience des systèmes vivants et de leur régénération.

1. Une approche fondée sur l’autonomisation collective

Au cœur du community capacity building se trouve une vision capacitaire et relationnelle du changement. L’approche postule que le développement de compétences individuelles et collectives, la création de partenariats, le renforcement des réseaux et l’accès aux ressources constituent des leviers clés pour permettre aux communautés d’agir sur leurs propres déterminants de santé. Comme l’écrivent Annie Simmons, Rebecca C. Reynolds et Boyd Swinburn dans Prev Med, « community capacity building has emerged as an important element in effective health promotion practice… the term is not easily captured and varies by context ».

Selon ces auteurs, le renforcement des capacités ne vise pas uniquement la résolution de problèmes immédiats mais cherche à créer des conditions permettant à une communauté de continuer à agir face à des enjeux futurs, introduisant ainsi une perspective de durabilité : les capacités acquises — savoir-faire, gouvernance, coopération et leadership — sont censées rester mobilisables au-delà des projets ou programmes ponctuels. Cette idée de continuité est centrale. Développer une capacité ne consiste pas à apporter une solution ponctuelle, mais à créer une aptitude durable à faire face à des situations nouvelles, imprévues ou complexes.

Ainsi, le capacity building se distingue des approches descendantes (top-down) de la santé publique ou du développement, en privilégiant des dynamiques endogènes fondées sur l’apprentissage, la participation et l’appropriation locale.

2. Une notion polysémique et difficile à stabiliser

Malgré son attractivité, le concept souffre d’une grande hétérogénéité définitionnelle. Les auteurs soulignent qu’il n’existe pas de consensus clair sur ce que recouvre précisément le community capacity building, ni sur ses composantes essentielles. Dans la littérature, il est tour à tour présenté comme :

  • un processus (dynamique de renforcement progressif),
  • un résultat (niveau de capacité collective atteint),
  • un outil (au service d’autres objectifs, comme la santé ou l’inclusion),
  • ou encore une valeur normative (principe jugé souhaitable en soi).

Cette pluralité rend la comparaison des initiatives difficile et complique l’évaluation de leur efficacité. Comme le notent Marlier et d’autres chercheurs, les programmes se réclament souvent du community capacity building sans expliciter clairement les mécanismes à l’œuvre ni les hypothèses de changement sous-jacentes.

À cela s’ajoute une difficulté conceptuelle majeure : la capacité n’est pas toujours visible ni immédiatement mesurable. Elle se situe souvent dans la potentiel, c’est-à-dire dans l’écart entre ce qu’un système réalise aujourd’hui et ce qu’il pourrait réaliser s’il développait pleinement ses aptitudes propres.

3. Une efficacité difficile à démontrer empiriquement

Un des points centraux du débat concerne l’évaluation du community capacity building. Bien que la littérature abonde en discours positifs, les preuves empiriques de son efficacité restent limitées et parfois contradictoires. Plusieurs raisons expliquent cette difficulté :

  • les processus sont contextuels, dépendants de dynamiques locales complexes ;
  • les effets sont souvent diffus, indirects et de long terme ;
  • les indicateurs utilisés varient fortement d’une étude à l’autre ;
  • les transformations relationnelles ou culturelles sont difficiles à quantifier.

En conséquence, il est souvent ardu d’attribuer clairement des améliorations observées (en matière de santé ou de cohésion sociale) aux seules actions de capacity building. Cette incertitude méthodologique alimente un paradoxe : une approche largement promue et financée, mais dont les effets restent partiellement démontrés. Cette observation éclaire une différence importante entre résultat ponctuel et développement de capacités durables : la première peut être visible à court terme, la seconde requiert du temps et des processus d’apprentissage prolongés.

4. Une rhétorique positive parfois dépolitisée

Malgré ces limites, le discours dominant continue de présenter le community capacity building comme intrinsèquement bénéfique. Craig (2007) met en garde contre une rhétorique trop consensuelle qui tend à masquer les tensions, les conflits et les rapports de pouvoir qui traversent les communautés. Une telle rhétorique risque de dépolitiser l’action collective, en mettant l’accent sur les capacités internes des communautés plutôt que sur les contraintes structurelles (inégalités sociales, politiques publiques défaillantes, contraintes économiques). Dans ce cas, le renforcement des capacités devient une injonction à « mieux faire avec moins », plutôt qu’un levier de transformation systémique plus profond.

Dans cette perspective, la capacité n’est pas neutre : elle peut être mobilisée depuis des cadres de pensée très différents — pour maintenir un système existant, pour corriger des dysfonctionnements, ou pour permettre à un collectif de poursuivre sa propre évolution. La question n’est donc pas seulement de développer des capacités, mais de savoir au service de quoi et de qui ces capacités sont développées.

5. Les résistances et les conflits comme dimensions constitutives

Traverso-Yepez et ses collègues attirent l’attention sur le fait que les démarches communautaires ne sont pas naturellement harmonieuses ou consensuelles. Les processus de capacity building sont souvent traversés par :

  • des résistances au changement,
  • des conflits d’intérêts,
  • des asymétries de pouvoir,
  • des divergences de visions au sein même des communautés.

Ces tensions ne constituent pas des échecs, mais des dimensions constitutives de toute dynamique collective. Développer des capacités ne signifie pas éliminer les conflits, mais augmenter l’aptitude collective à les traverser, à les rendre discutables, travaillables et transformables. Ignorer ces dimensions affaiblit les capacités au lieu de les renforcer.

6. La capacité comme potentiel non encore réalisé

Une caractérisation plus profonde de la capacité émerge lorsqu’on la relie à la notion de potentiel. Le potentiel désigne l’écart entre :

  • ce qu’un système réalise aujourd’hui,
  • et ce qu’il pourrait réaliser s’il développait pleinement ses aptitudes propres.

Dans l’approche régénérative, telle que l’illustre Beatrice Ungard, Ph.D., cet écart est central : la capacité n’est pas toujours visible ni mesurable immédiatement. Elle n’est pas toujours « palpable ». Elle se situe dans le possible, dans le « pas encore », dans ce que le système est en train de devenir. Développer une capacité, c’est travailler avec cette différence, avec cette tension féconde entre l’état actuel et l’état possible.

En regardant la vidéo Prendre conscience des systèmes vivants et de leur régénération — où Beatrice Ungard, Ph.D. souligne l’importance de comprendre que chaque système vivant est à la fois unique et dynamique — on comprend que cette potentialité ne se réduit pas à des indicateurs quantifiables, mais se manifeste plutôt comme une aptitude à co-évoluer avec son environnement.

7. Une capacité est toujours singulière

Un principe fondamental partagé par les textes est que chaque système vivant est unique :

  • une communauté,
  • une organisation,
  • un territoire,
  • un collectif humain,
  • un écosystème.

Il n’existe donc pas de capacité générique applicable partout de la même manière. Ce qui constitue une capacité dans un contexte donné peut être inopérant, voire destructeur, dans un autre. C’est pourquoi les « recettes » ou « bonnes pratiques » transposées mécaniquement sont explicitement mises en garde contre. La capacité se développe à partir de l’essence unique d’un système, de son histoire, de ses relations, de son environnement et de ses tensions internes.

8. Capacité, pouvoir et conflictualité

Le développement des capacités n’est ni neutre ni consensuel. Les processus de capacity building sont traversés par des rapports de pouvoir, des conflits d’intérêts, des résistances et des divergences de visions. La capacité ne consiste donc pas à produire de l’harmonie artificielle, mais à augmenter l’aptitude collective à traverser les tensions, à les rendre discutables et transformables. Ignorer ces dimensions affaiblit les capacités plutôt que de les renforcer.

9. Vers une compréhension plus située et réflexive

En conclusion, définir le community capacity building de manière universelle et normative est illusoire. Plutôt que de chercher une définition unique, il est préférable d’adopter une approche située, réflexive et critique, attentive aux contextes, aux rapports de pouvoir et aux effets réels produits par les initiatives.

Le community capacity building apparaît ainsi moins comme une méthode standardisable que comme un cadre d’intention : une manière de penser l’action collective à partir des capacités existantes, des relations et des apprentissages, tout en restant lucide sur ses limites et ses ambiguïtés.

Conclusion — Capacité, Régénération et Transformation

L’analyste du community capacity building montre que la capacité ne peut être réduite à une simple compétence ou à un ensemble d’indicateurs mesurables : elle est une aptitude évolutive, située dans l’écart entre ce qu’un système réalise aujourd’hui et ce qu’il pourrait réaliser s’il mobilisait pleinement son potentiel propre. Ce potentiel n’est ni immédiat ni universel : il se situe dans le « pas encore », dans la tension féconde entre l’état actuel et les possibles à venir, et dépend toujours de la singularité du système (communauté, organisation, territoire) et de ses relations internes.

C’est précisément cette compréhension de la capacité qui fonde la vision contemporaine de la régénération, telle qu’elle est portée par le collectif Nous Sommes Vivants en France. Dans leur réflexion sur la régénération du vivant, le collectif déplace radicalement le regard : il ne s’agit plus de restaurer, réparer ou « réduire les dégâts » dans une logique défensive, ni de se contenter de toute pratique de durabilité ou d’amélioration technique. La régénération, selon cette perspective, est une écologie du lien et de la vitalité, c’est-à-dire la capacité du vivant — humain et non humain — à continuer de vivre, de se relier, de se transformer et de durer dans des conditions changeantes.

Cette approche rejoint la critique du community capacity building lorsqu’elle insiste sur le fait que le véritable enjeu n’est pas la gestion de problèmes ponctuels, ni l’application mécanique de « bonnes pratiques » importées d’ailleurs, mais l’émergence de capacités situées, uniques et évolutives. Là où les approches traditionnelles peuvent conduire à une dépolitisation de l’action collective ou à une logique consensuelle de « mieux faire avec moins », la vision régénérative propose que le vivant est d’abord un système relationnel, porteur d’un potentiel propre, à soutenir plutôt qu’à diriger ou optimiser.

Dans cette lecture, la régénération n’est pas un état figé, ni un objectif à atteindre à une date cible. Elle est un processus vivant et infini, qui consiste à renforcer la capacité du vivant à exister pour lui-même, à se relier à d’autres formes de vie, à évoluer sans perdre son intégrité, et à durer malgré l’incertitude et les transformations profondes de l’environnement. Cela concerne autant les milieux naturels que les collectifs humains, leurs relations et leurs trajectoires singulières : ce n’est plus seulement une question de performance environnementale ou d’amélioration d’indicateurs, mais de capacités à co-exister, à coopérer et à s’épanouir dans la durée.

Cette conclusion éclaire également les tensions mises en évidence dans l’analyse critique du community capacity building : lorsqu’on réduit la régénération à une série d’indicateurs ou de jalons, on perd de vue l’essentiel — la capacité du vivant à se maintenir, à apprendre et à inventer, non pas à être contrôlé ou piloté. En revanche, lorsqu’une démarche — qu’elle soit communautaire, organisationnelle ou sociétale — s’attache à comprendre et à renforcer ces capacités internes, alors on se rapproche d’une transformation profonde, située, réflexive et réellement génératrice de durabilité et de résilience.

En ce sens, la capacité agit comme une boussole pour la régénération : elle invite à penser les systèmes vivants non comme des objets à gérer, mais comme des sujets dont il faut comprendre les dynamiques, soutenir les trajectoires et accompagner le développement continu. Cette orientation ouvre une voie renouvelée pour les pratiques de transformation sociale et écologique : une voie où les tensions, les conflits et les capacités singulières ne sont pas des obstacles à éliminer, mais des éléments constitutifs de la dynamique vivante elle-même.

C’est le socle du capacity score.


Sources principales

Articles académiques

Interview

Manifeste de Nous Sommes Vivants

2 réponses à « Community Capacity Building, Capacité et Approche Régénérative »

  1. […] Capacity Score s’inscrit ainsi dans une approche régénérative du Community Capacity Building : non pas évaluer des résultats ou des statuts, mais éclairer les leviers de capacité (humains, […]

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  2. […] Définition de la capacité : Community Capacity Building — Capacité et approche régénérative […]

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