REPLAY. La sobriété sous contrainte avec Dominique Desjeux #noussommesvivants

 

Dominique Desjeux déduit de ses nombreuses enquêtes d’anthropologie stratégique, c’est-à-dire qui analysent les écarts entre les valeurs et les pratiques du fait des contraintes matérielles, sociales et symboliques, qu’il n’y aura pas de transition énergétique sans un système de contraintes fortes, que ce système soit autoritaire, démocratique ou « illibéral ».

Depuis 2020, on assiste à un retour des contraintes au niveau mondial, voire à la montée des économies de pénurie, des économies de guerre, du fait de la création de goulots d’étranglement dans la circulation des marchandises.

Ces goulots d’étranglement sont la résultante du déplacement de la consommation vers l’espace domestique pendant le confinement, puis de la circulation des conteneurs, perturbés autant par les nouveaux flux de la consommation que par les mesures de protection contre le Covid 19 qui peut bloquer des ports comme en Chine, à Shanghai en 2022.

Ces goulots d’étranglement, renforcés par la guerre en Ukraine, sont à l’origine d’une forte inflation. Il est difficile aujourd’hui de faire la part de l’inflation dont la source serait liée à la pénurie de l’offre de celle qui serait liée à la croissance de la masse monétaire tout au long de la série des trois crises sanitaires, logistiques et militaires.

Le résultat est que le pain et l’essence augmentent, que les microprocesseurs viennent à manquer comme le lait ou l’eau du fait de la sécheresse.

Le choc de l’innovation et l’explosion de la charge mentale

Pour comprendre la difficulté d’engagement dans la sobriété au quotidien, il faut réaliser le renversement historique qu’elle impose. Depuis la révolution industrielle (et le recours massif au charbon), toutes les innovations ont poursuivi le même but : simplifier la vie, faire baisser les prix, augmenter le confort et réduire la charge mentale.

Aujourd’hui, la sobriété exige l’inverse. Elle demande de consommer moins d’énergie et de biens (dégradant le confort perçu), et oblige à calculer, vérifier et mesurer en permanence, ce qui fait exploser la charge mentale. Ce virage percute 250 ans de conditionnement sociétal à la facilité.

La fracture des « marges de manœuvre »

L’effort de sobriété frappe la population de manière très inégale. L’analyse systémique des contraintes du quotidien (peur de la panne, importance symbolique du statut social) révèle trois réalités :

  • Les classes populaires (sobriété subie) : Leurs dépenses (chauffage, essence, numérique) sont incompressibles et vitales. Leur marge de manœuvre est nulle. Exiger d’elles des efforts supplémentaires déclenche inévitablement des crises sociales (à l’image des Gilets Jaunes).

  • Les classes moyennes (le deuil du confort) : C’est ici que se trouve la réelle marge d’effort (par exemple, baisser le thermostat de 21°C à 19°C). Mais cela est psychologiquement coûteux car cela remet en cause la « civilisation des loisirs ».

  • Les ultra-riches (l’échappatoire) : Grâce à leur pouvoir d’achat, ils échappent largement à cette contrainte (maintien de l’hyperconsommation dans le secteur du luxe), brisant ainsi le sentiment de justice sociale indispensable à l’effort collectif.

Les outils stratégiques pour agir

Face à ces blocages, l’approche systémique invite à abandonner les discours moralisateurs pour des solutions ciblées :

  • L’Analyse du Cycle de Vie (ACV) : Décortiquer l’itinéraire complet d’un produit (production, distribution, usage) pour cibler exactement l’étape où l’énergie est dépensée (ex: l’agriculture pour la viande, les data centers pour le streaming).

  • La méthode des « Horaces et des Curiaces » : Ne pas s’attaquer au problème de manière globale, au risque de se décourager, mais isoler et agir uniquement sur les segments où l’on possède une véritable marge de manœuvre.

  • La mesure : Rendre la consommation visible (via des outils comme le compteur Linky) pour permettre l’ajustement.

Ces trois crises sont tirées d’observations réalisées suivant une approche inductive qui part sans hypothèse par rapport au futur.

Elle cherche à observer les différentes directions que prennent les événements au fur et à mesure de leur émergence. C’est une méthode qui suit le cours de choses, le shi 势, et qui prend au sérieux les ruptures provoquées par les « cygnes noirs » ou la « dinde de Russell ».

Elle montre que face à une belle série statistique un événement inattendu peut conduire le monde dans une direction inattendue que ce soit vers la guerre vers la paix, vers plus de global ou plus de local. Une des conclusions est que sans ces crises qui obligent à changer, il n’y aura probablement pas d’engagement dans la sobriété.

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