Trois approches structurent aujourd’hui la transformation écologique des entreprises en France. L’approche par les méfaits (Science-Based Targets, Économie du Donut) vise à limiter les activités économiques qui dégradent le vivant : ne pas dépasser les seuils biophysiques, réduire les émissions, encadrer les pratiques. Elle est indispensable — mais son horizon s’arrête aux limites planétaires : au mieux, la robustesse des écosystèmes. Elle ne dit rien des capacités qu’il faudrait construire au-delà. L’approche par les bienfaits (Regenesis Institute, Stockholm Resilience Centre, Nous Sommes Vivants) pose un horizon différent : au-delà des limites à ne pas dépasser, il existe des capacités du vivant à renforcer — dans les écosystèmes, dans les communautés, dans les sols. Les humains peuvent contribuer activement à ces capacités, pas seulement éviter de les dégrader. Les deux approches sont complémentaires : l’une pose les limites, l’autre ouvre les capacités. Le business model régénératif traduit la seconde en proposition économique : l’activité économique s’ancre sur des territoires pour leur prospérité, et les ventes peuvent être corrélées aux impacts contributifs — environnementaux, sociaux et économiques.
Ce livre blanc s’appuie sur cinq sources complémentaires. La recherche en gestion : Hahn & Tampe (2021, Esade) identifient un continuum de stratégies régénératives et deux principes structurants ; le white paper HEC Paris (2025, Lehmann-Ortega & Dubreil) formalise sept attributs, sept archétypes et des leviers de changement — dont l’augmentation de la capacité d’adaptation et de transformation, notion que le Regenesis Institute développe comme capacité du vivant. La pratique de terrain : le Regenesis Institute (depuis 1995 aux États-Unis, en France depuis 2023) apporte ce que la recherche ne couvre pas — la primauté du lieu, la co-évolution humain-nature, la capacité du vivant comme référentiel, la transformation des personnes comme condition de la transformation des modèles. La science des systèmes : Folke et al. (2025, Stockholm Resilience Centre) valident scientifiquement la progression durabilité → résilience → régénération — et avertissent que la résilience sans orientation vers le vivant peut devenir un piège. Le terrain français : le rapport Impact Tank (avril 2025, Groupe SOS / Sciences-Po / Dauphine), qui recense cinquante initiatives à « marqueurs régénératifs » en France et cite Nous Sommes Vivants comme cadre de référence, confirme que les initiatives existent mais que les cadres opérationnels manquent.
La soutenabilité forte et les cadres multi-capitaux : Skene (2022, Frontiers in Sustainability), la RSA (Haldane & Clay, 2023), le Five Capitals Framework (Forum for the Future) et les Sigma Guidelines (2003) convergent sur un même modèle : l’économie est enchâssée dans la société, elle-même enchâssée dans le vivant. La régénération ne cherche pas l’équilibre entre trois piliers (Triple Bottom Line) mais la contribution simultanée et synergique aux capitaux naturels, sociaux et économiques. C’est ce qui fonde la triple profitabilité (Skene, 2022 : « The economy is embedded within the social area, which is within the natural environment » ; Konietzko et al., 2023 : « impact net positif sur tous les niveaux de parties prenantes »).
Trois questions restent ouvertes dans la littérature : comment une organisation peut-elle évaluer sa trajectoire de manière opérationnelle ? Comment accompagner la transformation des personnes qui la portent ? Et où en est-on concrètement en France ? Ce livre blanc formalise la proposition de Nous Sommes Vivants pour y répondre — tout en identifiant ce qu’il reste à démontrer : la preuve économique que la progression à travers les quatre étapes — de la conformité à la réduction, de la restauration à la régénération — génère des impacts contributifs durables sur les trois sphères. La contribution environnementale et la contribution sociale ont une égale importance, et toutes deux passent par la viabilité économique des activités dans le temps (section 8). La validation empirique au-delà des pionniers constitue l’autre chantier ouvert.
Ce livre blanc est produit par Nous Sommes Vivants, collectif qui développe et déploie depuis sept ans en France des outils de transformation régénérative fondés sur les cadres internationaux (Regenesis, Stockholm Resilience Centre, Konietzko et al., Economics of Mutuality, Holliday). Le socle est plus large que la seule régénération : Nous Sommes Vivants accueille toutes les démarches qui permettent de progresser vers le net zéro impacts négatifs — et accompagne celles qui veulent aller au-delà. Les deux registres — revue de littérature (sections 1-4) et proposition opérationnelle (sections 5-8) — sont distingués tout au long du texte.
Il est temps de formaliser ce qui a été construit et de le partager. Nous Sommes Vivants propose un système intégré qui articule trois niveaux : se situer dans sa trajectoire (Capacity Score), transformer le business model (RegenBMC) et transformer les personnes (trois fresques). Ces outils s’appuient sur les travaux académiques et praticiens synthétisés dans les sections 1 à 4 et les prolongent vers l’opérationnel. La régénération n’est pas le seul horizon — c’est la quatrième étape d’une progression qui commence par la conformité. Tous ces outils sont accessibles : tout consultant ou formateur peut se former à leur animation en adhérant au collectif (10% du CA généré reversé à l’association). De nombreux articles de veille sont déjà publiés en accès libre pour contribuer à la montée en compétences sur ces sujets.
Le Capacity Score croise quatre étapes de progression (N1 Limiter — Conformité responsable, N2 Réduire — Atténuation systémique, N3 Restaurer — Robustesse écosystémique, N4 Régénérer — Contribution écosystémique en symbiose) avec six leviers de capacité (Leadership personnel, Intelligence écosystémique, Innovation produit, Chaîne de valeur localisée, Dynamiques humaines, Gouvernance de l’activité). 37 questions, 30 minutes, une réflexion guidée — pas une mesure.
Le premier livrable est de se situer — savoir où l’on est, identifier le levier bloquant, voir le prochain saut qualitatif. Le Capacity Score rend la transformation opérationnelle et activable, sans épuiser les équipes : on s’appuie sur les acquis pour progresser, pas sur un idéal inatteignable.
Ce qu’il rend visible et que personne d’autre ne montre :
Se situer ne suffit pas — il n’y a pas de transformation régénérative sans changement de modèle économique. Le RegenBMC (Regenerative Business Model Canvas) est un canvas structuré en cinq ateliers qui traduit le diagnostic en redesign de l’offre. Le business model est transformé quand le produit ou le service en vente est issu de pratiques régénératives — c’est-à-dire quand l’activité économique renforce le vivant sur son territoire au lieu de le dégrader. C’est parce qu’il y a un produit ou un service en vente qu’il y a un business model à transformer — et c’est par le produit que la bascule se fait.
Et le changement de modèle économique nécessite un changement de modèle mental. Les outils stratégiques (Capacity Score, RegenBMC) ne suffisent pas sans transformation des comportements — individuels et collectifs. Le principal frein humain à la transformation régénérative est la coopération : entre métiers, entre organisations, entre l’entreprise et son territoire. Trois fresques certifiées Qualiopi, trois heures chacune : la Fresque du facteur humain (comprendre les mécanismes psychologiques qui freinent le changement — et en faire des leviers), la Fresque des émotions (intelligence émotionnelle, biophilie — traverser l’éco-anxiété vers la joie), la Fresque des imaginaires (vision individuelle et collective — IPBES, éthique environnementale — ouvrir des futurs désirables). Ensemble, elles préparent les conditions de la bascule.
Le Capacity Score situe une organisation dans sa trajectoire — il ne mesure pas les effets sur le terrain. Le choix des indicateurs extra-financiers est clair : ils sont normés CSRD et alignés avec les services socio-écosystémiques. La filière laine régénérative en fournit la première démonstration sectorielle (section 6). Le reste relève d’expérimentations en cours.
La question ouverte est financière : qu’est-ce qu’un profit acceptable quand l’activité contribue au vivant sur un territoire ? Le pilier économique reste l’angle mort du mouvement régénératif. Des entreprises régénératives performent — mais aucune n’a formalisé le lien entre ses pratiques, ses produits et sa performance financière. Sans cette preuve, la régénération risque de suivre le cycle d’obsolescence qu’a connu le développement durable (Acquier, 2024). Le groupe de travail « Économie régénérative en triple impacts localisés » se réunit le 16 mars 2026.
Le pilier économique reste l’angle mort du mouvement régénératif. Des entreprises régénératives performent — mais aucune n’a formalisé le lien entre ses pratiques, ses produits et sa performance financière. L’étape suivante : démontrer que la progression à travers les quatre étapes génère des impacts contributifs durables sur les trois sphères — économique, sociale et environnementale — et que la viabilité économique des activités dans le temps est la condition de cette contribution. Sans cette preuve, la régénération risque de suivre le cycle d’obsolescence qu’a connu le développement durable (Acquier, 2024). Le groupe de travail « Économie régénérative en triple impacts localisés » se réunit le 16 mars 2026.
« Sans la preuve économique, la régénération risque de suivre le cycle d’obsolescence du développement durable. »
— Acquier, 2024
Ce document pose le cadre théorique et méthodologique de l’entreprise régénérative et formalise l’instrumentation qui en découle. Les travaux de validation empirique — passage à l’échelle au-delà des pionniers, conditions de politique publique, dynamiques de marché — constituent la prochaine étape de recherche.
Ce document s’adresse aux entreprises et consultants, ainsi qu’aux chercheurs et praticiens qui veulent comprendre ce que « régénération » signifie rigoureusement pour une entreprise — et disposer d’outils concrets pour l’engager.
Lecture courte — Cette synthèse + sections 4 à 7 (proposition Nous Sommes Vivants).
Lecture complète — Le document entier, en commençant par les fondements académiques (Partie I) avant la proposition opérationnelle (Partie II).
Lecture experte — Directement la section 1 de la Partie II si les travaux de Hahn & Tampe et du white paper HEC sont déjà connus.
Plan du document
PARTIE I — Les fondements académiques
Synthèse de Hahn & Tampe (2021) — continuum de stratégies régénératives
Synthèse de Lehmann-Ortega & Dubreil, HEC (2025) — attributs, archétypes, leviers
→ Ce que la recherche a posé, et ce qu’elle laisse ouvert en France
PARTIE II — Ce que les trois corpus révèlent quand on les réconcilie
Sections 1-4 · Lacunes, Folke, Regenesis, réconciliation
→ Synthèse académique et socle conceptuel
PARTIE III — La proposition opérationnelle de Nous Sommes Vivants
Sections 5-8 · Visée régénérative, Capacity Score, outils, triple profitabilité
→ Outils, preuves et questions ouvertes
DÉFINITION — WHITE PAPER HEC PARIS (Lehmann-Ortega & Dubreil, 2025, p. 5-6)
Les entreprises régénératives ne se contentent pas de réduire les impacts négatifs : elles visent un impact net positif sur la santé humaine, sociale et écologique, avec la nature comme partie prenante à part entière.
« No business « is » inherently regenerative. Rather, a business can « build regenerative capacity » for a specific context, ecosystems or communities. » (p. 10)
CE QUI RESTE À CONSTRUIRE
Selon HEC Paris (p. 13-14) : un panel sectoriel élargi, de nouveaux outils et métriques, et des études contextualisées par territoire et par secteur.
Selon Nous Sommes Vivants (section 7) : la preuve que la progression à travers les quatre étapes génère des impacts contributifs durables sur les trois sphères — et que la viabilité économique des activités dans le temps est la condition de cette contribution.
Le sujet de ce livre blanc n’est pas « qu’est-ce qu’une entreprise régénérative ». C’est : comment une entreprise construit sa capacité régénérative — et comment on la mesure. La distinction est décisive. Aucune entreprise n’est régénérative. Mais toute entreprise peut développer une capacité à renforcer les systèmes vivants dont elle dépend. C’est cette capacité — pas un label, pas un statut — qui fait l’objet de ce document.
Or le terme « régénération » se diffuse rapidement sans cadre. Agriculture régénérative, finance régénérative, business régénératif, économie régénérative : le mot est mobilisé pour qualifier des pratiques très diverses. Le succès du terme s’explique en partie par un mécanisme identifié par Konietzko, Das & Bocken (Maastricht, 2023) : le désir de résultats positifs est plus puissant que la volonté d’éviter les résultats négatifs. Le « faire mieux » mobilise davantage que le « faire moins de mal ». Mais ce pouvoir d’attraction a son revers : faute de cadre, le terme « régénératif » est souvent réduit à de la compensation écologique — reforestation, recyclage, éco-conception — sans l’approche systémique qui requestionne le modèle économique lui-même. Le rapport Impact Tank (avril 2025, Groupe SOS / Sciences-Po / Dauphine) confirme : il recense cinquante initiatives à « marqueurs régénératifs » en France mais constate que les cadres opérationnels manquent.
Ce livre blanc établit un tel cadre. Il s’appuie sur cinq corpus scientifiques convergents : la stratégie d’entreprise régénérative (Hahn & Tampe, 2021 ; white paper HEC Paris, 2025), le développement régénératif (Regenesis Institute, depuis 1995), la science des systèmes socio-écologiques (Folke et al., 2025, Stockholm Resilience Centre), les travaux sur les business models régénératifs (Konietzko, Das & Bocken, 2023) qui distinguent formellement le régénératif du durable et du circulaire, et les cadres de soutenabilité forte et multi-capitaux (Skene, 2022 ; RSA / Haldane & Clay, 2023 ; Five Capitals Framework) qui fondent le modèle économique : l’économie est enchâssée dans la société, elle-même enchâssée dans le vivant. Ces cinq corpus convergent vers la même exigence : la capacité du vivant — pas la performance de l’entreprise — est le référentiel.
Le cadre repose sur un constat structurant, formalisé par Nous Sommes Vivants à partir de ces travaux : toute transformation écologique d’entreprise se situe nécessairement dans l’une des quatre logiques suivantes — Limiter, Réduire, Restaurer, Régénérer. Ces logiques ne correspondent pas à des niveaux d’engagement moral, mais à des rapports distincts à la capacité du vivant. Limiter vise la conformité. Réduire cherche l’atténuation des impacts. Restaurer vise la réparation des systèmes dégradés. Régénérer introduit un retournement de finalité : l’activité économique devient un moyen explicite de renforcer les capacités propres du vivant — humains compris — à se développer et se transformer dans leurs milieux de vie.
Ce retournement constitue le seuil conceptuel décisif. Une démarche peut être ambitieuse, innovante, vertueuse — sans pour autant le franchir. Parler de régénération implique que la contribution au renforcement des capacités du vivant devienne structurante dans la conception du modèle économique, et non périphérique ou corrective.
Le Capacity Score constitue la traduction méthodique de ce cadre. Il ne mesure pas une performance : il mesure une montée en capacité — celle de l’organisation à renforcer les systèmes vivants de son territoire. Il permet de situer une organisation dans le continuum des quatre logiques et d’identifier les leviers structurants de sa trajectoire.
📌 Positionnement de ce document
Ce livre blanc est produit par Nous Sommes Vivants, collectif qui développe et déploie les outils décrits dans ces pages (Capacity Score, fresques, RegenBMC). Le lecteur doit le savoir d’emblée, et ce document distingue explicitement ces deux registres. Les sections 1 à 4 constituent une revue de littérature : elles synthétisent des travaux académiques publiés (Hahn & Tampe, Regenesis Institute, Folke et al., Konietzko et al.) sans y ajouter de thèse propre à Nous Sommes Vivants. Les sections 5 à 7 formalisent la proposition opérationnelle de Nous Sommes Vivants qui en découle : le Capacity Score, les fresques, le RegenBMC et la thèse de triple profitabilité. Ces deux registres — synthèse et proposition — sont distincts et signalés comme tels tout au long du texte. Le tableau de statut épistémique en fin de section 8 récapitule, pour chaque affirmation structurante, si elle relève d’un résultat publié, d’une formalisation Nous Sommes Vivants documentée ou d’une thèse ouverte.
Le document est organisé en trois parties. La Partie I synthétise les deux publications académiques de référence. La Partie II (sections 1 à 4) réconcilie trois corpus et en dégage le socle conceptuel. La Partie III (sections 5 à 7) traduit ce socle en outils opérationnels :
Ce livre blanc s’adresse aux entreprises et consultants, ainsi qu’aux chercheurs et praticiens qui ont besoin d’un cadre rigoureux pour situer, évaluer et engager la transformation régénérative des entreprises.
PARTIE I
Point de départ : ce que la littérature académique voit — et ce qu’elle ne voit pas
Les deux publications synthétisées ci-dessous — Hahn & Tampe (2021) et le white paper HEC Paris (2025) — constituent le point de départ académique le plus abouti sur le business régénératif. Elles décrivent un continuum de maturité, des attributs, des archétypes. Mais elles restent dans une vision où les humains sont des agents de dégradation à contraindre : au mieux, les entreprises peuvent « restaurer » ce qu’elles ont dégradé, « préserver » ce qui reste, « améliorer » leurs pratiques. L’idée que les humains puissent contribuer activement au renforcement du vivant — et que cette contribution soit le cœur du modèle économique — leur échappe. C’est cette bascule, de la limitation à la contribution, que les sections 2 à 4 documentent. Le lecteur familier de ces travaux peut se reporter directement à la section 1 de la Partie II, qui en tire les enseignements et les prolonge vers l’opérationnel. Le lecteur qui souhaite accéder directement aux contributions propres de Nous Sommes Vivants peut commencer à la section 4 (retournement de finalité) ou à la section 5 (Capacity Score et six leviers).
Strategic Organization, DOI: 10.1177/1476127020979228 Tobias Hahn & Maja Tampe, Esade Business School, Universitat Ramon Llull, Barcelone
DOCUMENT 1
« Strategies for Regenerative Business » — Hahn & Tampe, 2021
L’article part d’un double constat. D’un côté, les preuves scientifiques s’accumulent : l’activité humaine a poussé plusieurs systèmes socio-écologiques au-delà de leurs limites critiques et de leurs capacités de charge (Rockström et al., 2009 ; Steffen et al., 2015). De l’autre, la recherche sur la durabilité des entreprises (business sustainability), bien qu’en pleine expansion depuis plusieurs décennies, s’est progressivement éloignée de ses racines systémiques pour se concentrer sur une logique commerciale centrée sur l’organisation.
Les auteurs retracent une trajectoire intellectuelle précise. À ses origines, le champ de la durabilité des entreprises était ancré dans la pensée systémique et dans une préoccupation pour la dégradation des écosystèmes (Gladwin et al., 1995 ; Purser et al., 1995 ; Starik & Rands, 1995). Le débat paradigmatique initial plaçait l’activité économique à l’intérieur des limites écologiques de la biosphère. Jennings et Zandbergen (1995) affirmaient déjà que les organisations individuelles ne peuvent pas devenir durables en elles-mêmes : elles contribuent simplement à un système plus large dans lequel la durabilité peut ou non être atteinte.
Or, avec la maturation du champ, la conceptualisation dominante s’est déplacée vers le business case for sustainability (Bansal & Song, 2017). Ce glissement a eu trois conséquences majeures :
C’est face à l’escalade des crises — changement climatique (Lenton et al., 2019), sixième extinction de masse (Ceballos et al., 2015), inégalités (Amis et al., 2020) — que certains chercheurs appellent à revenir aux fondations systémiques et écologiques de la durabilité (Whiteman et al., 2013 ; Winn & Pogutz, 2013 ; Williams et al., 2019).
CONSTAT CLÉ
Le champ de la durabilité s’est progressivement déconnecté de ses racines écologiques pour se centrer sur le business case. Résultat : seuls les enjeux alignables avec la rentabilité à court terme sont pris en compte.
Les auteurs proposent que la notion de régénération, avec sa perspective systémique intrinsèque, fournit la fondation nécessaire pour reconceptualiser la durabilité des entreprises. Leur contribution principale est le développement de l’échelle restore-preserve-enhance, un continuum de stratégies régénératives opérationnalisé à partir de principes et critères dérivés de la littérature sur la durabilité régénérative.
Pourquoi « durabilité régénérative » ? Le terme peut surprendre. Il ne s’agit pas d’un retour au développement durable classique. C’est un choix délibéré de Hahn & Tampe pour reconceptualiser le champ de la durabilité des entreprises, qui s’est progressivement égaré dans une logique de pur business case (section 1). La durabilité régénérative (regenerative sustainability) vient d’une filiation intellectuelle distincte — l’urbanisme, l’architecture, la science des écosystèmes — et rejette la vision mécaniste au profit d’une vision processuelle et systémique. Greffer la régénération sur la durabilité, c’est proposer une nouvelle fondation théorique pour le monde des affaires, pas recycler l’ancienne.
Largement déconnectée du champ de la durabilité des entreprises, la durabilité régénérative (regenerative sustainability) s’est développée dans l’urbanisme et l’environnement bâti. Sa filiation intellectuelle se situe dans l’écologie, la théorie des systèmes vivants et la pensée systémique (Robinson & Cole, 2015). Elle rejette une vision mécaniste du monde et se définit comme un effort pour remédier à la relation dysfonctionnelle humain-nature en entrant dans un partenariat co-créatif avec la nature, afin de restaurer et régénérer le système socio-écologique global à travers des pratiques de conception écologique enracinées dans le contexte local et ses récits socio-écologiques (du Plessis, 2012).
La durabilité régénérative est caractérisée comme :
Procédurale — elle adopte une vision processuelle pour tenir compte de la nature dynamique des systèmes (du Plessis & Cole, 2011 ; Robinson & Cole, 2015). Plutôt que des états finaux à atteindre, elle met l’accent sur la résilience et la capacité adaptative des systèmes (Coleman et al., 2018 ; Reed, 2007).
Systémique — elle se concentre sur les interactions, boucles de rétroaction et propriétés émergentes des systèmes plutôt que sur des composants isolés.
« La durabilité régénérative ne vise pas des états finaux à atteindre mais la capacité adaptative des systèmes — une vision processuelle, pas un objectif fixe. »
— Hahn & Tampe, 2021
Net positive — elle vise à contribuer au bien-être humain et aux objectifs environnementaux (Holden et al., 2016 ; Zhang et al., 2015). Les chercheurs critiquent les tentatives de cadrer le “net positif” sur un seul indicateur, comme l’efficacité énergétique (Mang & Reed, 2015).
5 caractéristiques | 3 stratégies | 2 principes | 1 échelle |
Relationnelle — les êtres humains et la nature sont co-évolutifs (du Plessis & Cole, 2011 ; Zhang et al., 2015), ce qui s’oppose à l’anthropocentrisme.
Collaborative — elle nécessite la participation d’un large éventail de parties prenantes (Holden et al., 2016 ; Robinson & Cole, 2015).
Les exemples d’application de la durabilité régénérative se situent principalement dans l’urbanisme, à l’interface entre administrations municipales et acteurs privés : gestion du risque d’inondation à Rotterdam et Hong Kong (Francesch-Huidobro, 2015), gestion des eaux pluviales urbaines à Benaguasil en Espagne (Perales-Momparler et al., 2015), récupération du phosphore dans les flux d’eau à Singapour et dans la baie de San Francisco (Pearce, 2015). Un exemple fondateur est celui d’une coopérative au Vermont qui, partant d’un bâtiment certifié LEED Gold, a élargi son action pour catalyser des pratiques régénératrices des sols avec des producteurs agricoles locaux et soutenir la communauté via l’éducation des agriculteurs, des micro-prêts et des cours de nutrition (Benne & Mang, 2015 ; du Plessis & Brandon, 2015).
Les auteurs identifient deux faiblesses dans la littérature existante. Premièrement, comme la littérature initiale sur la durabilité des entreprises, la durabilité régénérative souffre d’être hautement programmatique : Morseletto (2020) critique le concept comme symbolique et évocateur, avec une application limitée au-delà du secteur agricole. Deuxièmement, de nombreux chercheurs opposent de manière binaire leur propre vision écologique à une vision mécaniste, remplaçant un ensemble de prescriptions par un autre (Robinson & Cole, 2015). C’est pour surmonter ces limites que les auteurs cherchent à opérationnaliser la régénération pour le monde des affaires.
Les auteurs définissent le business régénératif comme des entreprises qui renforcent la santé des systèmes socio-écologiques tout en prospérant grâce à eux, dans un processus co-évolutif. Cette définition se traduit en deux principes fondamentaux.
Ce premier principe stipule que les objectifs des activités commerciales doivent être dérivés de la perspective des systèmes socio-écologiques dans lesquels l’entreprise est enchâssée, et non de la logique interne de l’organisation. La finalité n’est pas la durabilité d’une entreprise individuelle, mais celle des systèmes socio-écologiques qui permettent et contraignent l’activité économique humaine. Ce principe est opérationnalisé à travers trois critères :
Critère 1.1 — Impact sur les écosystèmes
L’impact acceptable des activités commerciales sur les systèmes socio-écologiques est positionné sur un spectre : – Impact net positif : laisser les systèmes socio-écologiques dans un meilleur état qu’avant l’intervention (du Plessis & Cole, 2011) – Net zéro : ne pas dégrader l’état des systèmes socio-écologiques – Moins de dommages : limiter ou compenser les dégâts (Zhang et al., 2015)
Ce spectre reconnaît qu’un résultat net positif n’est pas toujours réalisable et que limiter ou compenser les dommages peut être le meilleur résultat atteignable (Holden et al., 2016). Les auteurs soulignent que les chercheurs en durabilité manquent encore d’outils pour évaluer la désirabilité de différents états de systèmes (Bansal & Song, 2017), et que la régénération offre un point de référence clair : la santé des systèmes socio-écologiques en termes de résilience et d’intégrité.
Critère 1.2 — Relation avec les écosystèmes
La relation entre activités commerciales et systèmes socio-écologiques se positionne également sur un spectre : – Séparation instrumentale : les humains dominent la nature, primauté des besoins commerciaux. C’est la position anthropocentrique classique du business case. – Co-existence : balance dualiste entre humains et écosystème (Freudenburg et al., 1995). – Enchâssement symbiotique : l’activité humaine participe aux processus de la nature et co-évolue avec eux (du Plessis & Cole, 2011). L’entreprise est nichée dans les systèmes socio-écologiques et en dépend (Marcus et al., 2010). Starik et Kanashiro (2013) soulignent que toutes les organisations humaines sont enchâssées dans l’environnement naturel, et que leurs membres contiennent eux-mêmes cet environnement dans leurs corps biophysiques.
Un exemple éclairant : les peuples autochtones d’Alaska ont rejeté l’idée de parcs naturels pour protéger les forêts anciennes, préférant utiliser les forêts pour des activités économiques dans une relation symbiotique (Oakes, 2018).
Critère 1.3 — Finalité sous-jacente des interactions avec les systèmes socio-écologiques
La raison d’être de l’interaction entreprise-systèmes socio-écologiques se positionne sur un spectre : – Sécuriser les rendements : garantir la provision de biens et services écosystémiques (air, eau, pollinisation, sol fertile, matières premières, etc.) pour les besoins de l’organisation (Grumbine, 1994). Position anthropocentrique instrumentale. – Co-évolution mutuellement bénéfique : établir une relation mutuellement bénéfique entre systèmes socio-écologiques et activités humaines/organisationnelles (Mang & Reed, 2012 ; Robinson & Cole, 2015).
Point important : les deux extrémités du spectre comportent un élément instrumental. Mais tandis que la position anthropocentrique s’intéresse à la santé des écosystèmes pour des raisons purement instrumentales, la régénération place l’activité humaine à l’intérieur des limites écologiques et accepte la santé des systèmes socio-écologiques comme une valeur en soi. L’interaction n’est plus unidirectionnelle : l’activité humaine peut contribuer directement au bien-être environnemental et humain (Robinson & Cole, 2015).
PRINCIPE CLÉ — HAHN & TAMPE
L’approche managériale adaptative : les entreprises régénératives ne suivent pas un plan fixe mais ajustent continuellement leur stratégie en fonction des retours du système vivant.
Ce second principe stipule que l’approche managériale doit être adaptative pour être proportionnée aux caractéristiques et à la complexité des systèmes socio-écologiques. L’adaptation est définie comme ce qui permet au système de mieux faire face à des conditions changeantes, des stress, des risques ou des opportunités (Smit & Wandel, 2006). Les approches régénératives sont adaptatives en ce qu’elles reposent sur des réponses réflexives au changement et à la surprise pour maintenir la capacité vivifiante des systèmes socio-écologiques. L’adaptation est vue comme un processus co-évolutif : les pratiques régénératives permettent la capacité adaptative des systèmes socio-écologiques, tout en s’adaptant aux changements de ces mêmes systèmes socio-écologiques (Folke et al., 2005).
Critère 2.1 — Sensibilité au lieu (sense of place)
L’approche adaptative est nécessairement locale et sensible au lieu (Benne & Mang, 2015 ; Mang & Reed, 2015). Le sense of place — les interprétations et significations associées à un lieu, construites comme artefacts écologiques matériels et réseaux complexes de relations sociales (Harvey, 1996) — est un élément central. Les auteurs distinguent : – Lieu désincarné (disembedded) : standardisation et uniformité, le lieu comme marchandise interchangeable. – Lieu connecté : imprégné de récits spécifiques, d’histoire et de signification culturelle (Shrivastava & Kennelly, 2013).
Les stratégies régénératives ne peuvent donc pas reposer sur des solutions universelles (one-size-fits-all) mais doivent être ciblées sur les caractéristiques spécifiques des systèmes socio-écologiques. L’interaction peut se produire à différentes échelles (Bowen et al., 2018), du local au global. L’approche systémique implique aussi la nichabilité (nestedness) des systèmes socio-écologiques locaux dans un contexte plus large, où de petites interventions d’acupuncture peuvent influencer la santé du système entier (Benne & Mang, 2015), mais dont les résultats ne peuvent être pleinement contrôlés ou prédits (du Plessis & Cole, 2011).
Critère 2.2 — Orientation temporelle
L’orientation temporelle se positionne sur un spectre : – Rétrospective et linéaire : perspective à court terme. – Prospective et cyclique : alignement avec la saisonnalité et les cycles temporels des systèmes socio-écologiques (Mang & Reed, 2012), prise en compte des effets à long terme, différés et non-linéaires des interventions humaines (Bansal & Song, 2017 ; Williams et al., 2017).
L’approche adaptative souligne la synchronicité des activités humaines avec les systèmes socio-écologiques (Muñoz & Cohen, 2017).
Critère 2.3 — Degré de perméation stratégique et pratiques de stratégisation
Ce critère porte sur la mesure dans laquelle la régénération imprègne la stratégie centrale de l’organisation : – Périphérique : les initiatives régénératives visent à stabiliser le business as usual. – Intégré : le modèle d’affaires est conçu pour favoriser la co-évolution entre activités économiques et systèmes socio-écologiques.
Les pratiques de stratégisation elles-mêmes se différencient : – Pratiques prescriptives et fixes : mécanismes de contrôle basés sur l’expertise. – Pratiques itératives et procédurales : expérimentation continue, processus réflexifs et sondages basés sur le feedback des systèmes socio-écologiques (du Plessis & Brandon, 2015 ; Williams et al., 2017). – Pratiques collectives et participatives : inclusion de tous les acteurs qui participent à un système socio-écologique, processus de co-apprentissage et de co-développement (du Plessis & Cole, 2011). La participation des parties prenantes clés améliore l’efficacité des mesures de gestion des écosystèmes (Brody, 2003).
Cette focalisation résonne avec les travaux récents sur l’action robuste pragmatique (robust action au sens de Ferraro et al., 2015 — concept stratégique distinct de la robustesse biologique de Hamant) pour adresser les grands défis (grand challenges), basée sur l’action itérative permettant l’apprentissage évolutif.
Les auteurs insistent : ils ne conceptualisent pas la stratégie régénérative comme une catégorie dichotomique (régénératif ou non). Il s’agit d’un continuum où les stratégies diffèrent dans le degré auquel elles respectent les deux principes du business régénératif. Ce continuum définit un espace de possibilités sous différentes conditions.
Précision terminologique. Pour Hahn & Tampe, « régénération » n’est pas un niveau sur l’échelle — c’est le paradigme qui encadre les trois stratégies. Restore, Preserve et Enhance sont toutes des stratégies régénératives à des degrés différents. La régénération désigne le continuum entier, pas son point d’arrivée. D’autres auteurs traitent au contraire la régénération comme un seuil qualitatif à franchir, pas seulement un gradient : Reed (2007) parle de « shifting from sustainability to regeneration », Folke et al. (2025) distinguent trois phases (durabilité → résilience → régénération), Regenesis (Mang & Haggard, 2016) pose la régénération comme paradigme distinct de la restauration. C’est cette lecture que Nous Sommes Vivants opérationnalise (section 5) : « Régénérer » est un niveau distinct — le quatrième après Limiter, Réduire et Restaurer.
Un premier niveau, Exploit (exploiter), est positionné comme la référence business as usual, hors du continuum régénératif : l’activité économique domine la nature, les services des systèmes socio-écologiques sont considérés comme des dons gratuits et les dommages comme des externalités.
Définition : retour à un état précédent ou original (Mang & Reed, 2012 ; Morseletto, 2020).
Niveau d’aspiration : – Impact : compenser l’impact négatif sur les systèmes socio-écologiques. – Relation : séparation instrumentale — les écosystèmes sont des objets commercialement précieux à posséder et exploiter. – Finalité : maximiser le rendement de l’exploitation des écosystèmes sous la contrainte de restaurer leur fonctionnement. La rationalité économique est au premier plan, l’interaction avec les systèmes socio-écologiques suit une approche instrumentale et centrée sur l’entreprise (Banerjee, 2003).
Approche managériale : – Lieu : engagement avec le lieu dans la mesure nécessaire pour restaurer le fonctionnement des écosystèmes (plans de renaturation, par exemple). Le lieu est une marchandise interchangeable — les pratiques se déplacent d’un site à l’autre après exploitation et restauration. – Temporalité : horizon temporel limité, perspective linéaire et transactionnelle. – Perméation : pas de changements fondamentaux au modèle d’affaires. Les stratégies de restauration représentent des ajustements pour stabiliser les modèles établis (mines extractives, etc.).
Ce qui distingue Restore d’Exploit : la restauration a un élément régénératif en ce qu’elle reconnaît la valeur de la restauration d’un système socio-écologique après une intervention. De plus, elle ne se limite pas à réparer les dégâts après coup : elle commence plus tôt, en concevant l’intervention de manière à permettre au système socio-écologique de reprendre son fonctionnement plus facilement. Cette approche requiert une compréhension du fonctionnement des systèmes socio-écologiques et relève donc d’une logique systémique, distincte des pratiques dominantes de réduction d’impact (qui suivent une logique organisationnelle basée sur la faisabilité technique et l’optimisation opérationnelle).
Ce qui distingue Restore de Reduce (réduction d’impact standard) : la réduction d’impact (émissions, consommation d’eau, déchets) suit habituellement une logique organisationnelle et ne repose pas sur la pensée systémique. Les cibles de réduction sont déterminées par la faisabilité technique, non par la capacité de charge des systèmes socio-écologiques. Seules les cibles science-based récentes commencent à dériver leurs objectifs des limites des systèmes socio-écologiques (Haffar & Searcy, 2018).
Exemples : – Industrie minière : projets de réhabilitation des terres après exploitation à ciel ouvert, création de zones de compensation écologique pour les projets d’infrastructure. – Industrie du chocolat en Afrique de l’Ouest : face à la déforestation, l’initiative Cocoa & Forests Initiative (CFI) vise une chaîne d’approvisionnement sans déforestation. Mars a annoncé le soutien à la restauration des forêts classifiées via l’agroforesterie mixte (Mars, 2019). Nestlé s’engage également dans l’agroforesterie (Nestlé, 2019). La mention de l’agroforesterie montre que la restauration suit une logique de sécurisation des rendements sous contrainte de restauration des systèmes socio-écologiques. La motivation principale reste la réduction des risques réputationnels et d’approvisionnement (Carodenuto, 2019).
Définition : maintenir le statu quo d’un territoire pour prévenir l’extinction d’espèces ou la réduction de la biodiversité (Mang & Reed, 2012). Traditionnellement réalisée par la protection de réserves naturelles.
Niveau d’aspiration : – Impact : impact net zéro sur les systèmes socio-écologiques. Respecter les limites écologiques pour sécuriser un statu quo viable entre un système socio-écologique fonctionnel et les activités commerciales. – Relation : co-dépendance mutuellement reconnue. Plus intégrative que la restauration : la relation entre activité commerciale et systèmes socio-écologiques est une co-existence mutuellement dépendante. – Finalité : opérer l’entreprise à l’intérieur des limites écologiques. L’entreprise accepte que les limites écologiques contraignent l’activité économique (Grumbine, 1994).
Approche managériale : – Lieu : engagement profond avec un lieu spécifique. Compréhension des conditions et dynamiques des systèmes socio-écologiques locaux. – Temporalité : gestion de l’interaction avec les systèmes socio-écologiques selon leurs rythmes temporels et saisonniers pour préserver leur fonctionnement. Perspective long terme linéaire. – Perméation : déviation claire du business as usual. Les opérations sont ajustées pour respecter les limites écologiques. Les modèles d’affaires reflètent la capacité de charge limitée des systèmes socio-écologiques (par exemple, le tourisme durable qui restreint l’accès). – Pratiques : basées sur un feedback régulier des systèmes socio-écologiques pour maintenir un équilibre dynamique entre santé des systèmes et viabilité économique (Starik & Rands, 1995 ; Williams et al., 2017). Comme le comportement des systèmes ne peut être pleinement prédit (Etzion, 2018), les pratiques de préservation répondent et s’adaptent au changement et à la surprise.
Exemples : – Natura & Co (Brésil) : collabore avec des communautés locales, souvent indigènes, vivant en forêt pour récolter des ingrédients naturels (noix du Brésil, etc.) dans les forêts environnantes, préservant ainsi les forêts de l’abattage ou de la dégradation tout en fournissant des revenus à la communauté (Le Tourneau & Greissing, 2010). La relation avec le système socio-écologique local est marquée par l’acceptation d’une co-dépendance mutuelle. – Apple : pour préserver les forêts tout en sécurisant ses approvisionnements en papier pour les emballages, a acheté plus de 36 000 acres de forêts qu’elle gère avec le Conservation Fund. L’initiative est née d’un engagement à “annuler” l’impact de ses emballages (Jackson, 2016), reflétant une volonté de comprendre et de s’engager avec les dynamiques des systèmes socio-écologiques locaux. – Tourisme durable : modèles qui restreignent l’accès pour protéger des zones naturelles pristines — Hengistbury Head au Royaume-Uni (Garrigós Simón et al., 2004), plongée sous-marine dans des aires marines protégées (Davis & Tisdell, 1995).
Les stratégies de préservation nécessitent souvent des initiatives au-delà de l’organisation focale : collaborations le long de la chaîne de valeur, entre secteurs et à différentes échelles (Williams et al., 2019).
Définition : la régénération cherche à améliorer les conditions de vie dans les systèmes socio-écologiques (du Plessis & Brandon, 2015).
Niveau d’aspiration : – Impact : impact net positif sur les systèmes socio-écologiques (Mang & Reed, 2015). C’est le degré le plus élevé d’aspiration. – Relation : enchâssement symbiotique (Marcus et al., 2010). Va au-delà de la sécurisation des fonctions vitales des systèmes (préservation) pour viser l’amélioration de la capacité adaptative et vivifiante des systèmes socio-écologiques (du Plessis & Brandon, 2015). – Finalité : co-évolution mutuellement améliorante entre écosystème et entreprise. L’entreprise ne vise pas la régénération d’elle-même mais cherche à être un catalyseur de changement positif au sein du lieu unique où elle est située (Robinson & Cole, 2015).
Point crucial sur la résilience organisationnelle : les stratégies Enhance ne rejettent pas la résilience organisationnelle, mais la conçoivent comme intrinsèquement dépendante de la capacité adaptative des systèmes socio-écologiques plus larges (Williams et al., 2019). Ajouter de la valeur au système socio-écologique signifie augmenter sa capacité systémique à générer, soutenir et faire évoluer des ordres de vitalité et de viabilité de plus en plus élevés (Mang & Reed, 2015). La capacité adaptative est définie comme la capacité à maintenir des options pour amortir les perturbations et créer de la nouveauté (Holling & Gunderson, 2002). Améliorer cette capacité ne se limite pas à maintenir un statu quo résilient, mais cherche à améliorer les services vivifiants du système socio-écologique pour tous ses membres en permettant sa transition vers des états plus génératifs.
Approche managériale : – Lieu : l’entreprise se voit comme partie intégrante d’un lieu spécifique et de ses dynamiques socio-écologiques. Unicité et nichabilité du lieu dans le système socio-écologique. – Temporalité : long terme, cyclique, synchronisée avec les cycles et saisons des systèmes socio-écologiques. L’activité commerciale est couplée aux rythmes du système socio-écologique. – Perméation : intégration complète dans le modèle d’affaires. Les pratiques sont conçues pour favoriser la co-évolution. – Pratiques : caractérisées par l’expérimentation avec différentes pratiques visant à améliorer la capacité vivifiante des systèmes socio-écologiques. Utilisation d’une approche processuelle (Coleman et al., 2018). Décrites comme une action robuste : poursuite simultanée de différentes pratiques de manière itérative et réflexive (Etzion et al., 2017 ; Ferraro et al., 2015), avec l’objectif d’agir pour améliorer les systèmes socio-écologiques à court terme sans compromettre la flexibilité à long terme (Etzion, 2018). – Distribution et participation : les pratiques sont distribuées et participatives car le comportement des systèmes dépend du feedback de tous les participants (Sterman, 2001). La résilience au niveau du système est influencée par les interactions des entreprises interdépendantes (McKnight, 2019). Les pratiques visent à identifier des points de levier à travers différentes échelles (Etzion, 2018 ; Meadows, 1999).
« Restore répare les dégâts. Preserve maintient ce qui fonctionne. Enhance crée les conditions pour que le système évolue vers des niveaux supérieurs de vitalité. »
— Hahn & Tampe, 2021
Exemples, par échelle :
Niveau local : – “The Biggest Little Farm” (Chester, 2018) : un couple californien transforme une terre dégradée en exploitation régénérative avec cultures de couverture, vergers diversifiés et amélioration des sols. L’expérience illustre l’approche adaptative et itérative via l’action robuste : les améliorations successives créent des déséquilibres qui ne se résolvent que lorsque le système socio-écologique se rééquilibre (les arbres fruitiers attirent des oiseaux qui mangent les fruits, jusqu’à ce que les rapaces prédateurs réapparaissent). Illustration du couplage étroit entre activité commerciale et systèmes socio-écologiques, d’une identité d’entreprise comme partie intégrante du système socio-écologique et de ses rythmes cycliques et saisonniers. – Playa Viva (Mexique) : hôtel boutique durable sur la côte pacifique, cherchant à revitaliser un ancien domaine de cocotiers. L’hôtel a réalisé qu’il devait agir au-delà de ses limites : en s’engageant avec la communauté locale, il a identifié des mesures pour restaurer les forêts de mangrove côtières, former les agriculteurs locaux à l’agriculture biologique et à la permaculture, créer une demande pour leurs produits, et intégrer des éléments régénératifs dans sa proposition de valeur aux clients (mobilier local, participation aux projets régénératifs).
Niveau intermédiaire : – Patagonia Provisions : branche alimentaire de Patagonia, qui promeut les pratiques régénératives dans l’industrie alimentaire avec l’aspiration explicite d’un impact net positif et la co-évolution entre écosystèmes et entreprise.
Niveau multinational : – General Mills et Danone : programmes de transition de l’agriculture conventionnelle vers l’agriculture régénérative. Ces initiatives se distinguent de la pratique standard par une perspective long terme, participative et adaptée au contexte local. Danone offre des contrats de 3 ans aux éleveurs laitiers pour rendre les prix plus prévisibles (Clancy, 2020). Les deux multinationales opèrent avec des partenaires intersectoriels : fonds d’investissement à impact, agences gouvernementales, universités de recherche, ONG et autres acteurs industriels. General Mills affirme que chaque ferme est unique et que les principes régénératifs doivent être mis en œuvre en fonction du contexte environnemental, économique et culturel de chaque exploitation.
Synergies intersectorielles : – Systèmes agrivoltaïques : croisement entre les secteurs alimentaire et énergétique, où les cultures poussent sous des panneaux solaires surélevés. Ces systèmes augmentent significativement la production agricole et l’efficacité hydrique tout en améliorant la production énergétique grâce à l’effet de refroidissement des cultures sur les panneaux (Barron-Gafford et al., 2019). Illustration de la manière dont les stratégies Enhance reposent sur l’expérimentation et les alliances inhabituelles.
L’échelle restore-preserve-enhance constitue une alternative à la perspective inside-out dominante, qui part de l’organisation pour formuler des stratégies de durabilité (Winn & Kirchgeorg, 2005). La natural resource-based view (Hart, 1995) postule que les entreprises développent des capacités uniques de gestion environnementale pour générer des rentes anormales : le principe directeur n’est pas l’état des systèmes socio-écologiques mais la capacité de l’entreprise à augmenter ses profits. Les stratégies régénératives adoptent à l’inverse une perspective outside-in où les stratégies sont dérivées des exigences des systèmes.
L’article offre une perspective alternative sur la proactivité. L’échelle RDAP (Clarkson, 1995) catégorise les stratégies par rapport aux pressions des parties prenantes (réactive → défensive → accommodante → proactive). La logique de marché (Orsato, 2006 ; Reinhardt, 1999) distingue entre leadership par les coûts et différenciation. Dans ces deux cadres, la proactivité est mesurée par la réponse aux parties prenantes ou aux incitations économiques.
Or, de nombreux enjeux de durabilité (biodiversité, par exemple) ne sont pas encore intégrés dans les mécanismes de marché ni ne bénéficient d’un plaidoyer massif des parties prenantes. Les marchés et les demandes des parties prenantes ne suivent pas une logique systémique. Du point de vue de l’échelle régénérative, la proactivité reflète le degré auquel une organisation contribue à la vitalité des systèmes socio-écologiques.
Point important : cette perspective régénérative n’est pas totalement incompatible avec les perspectives stakeholder et marché. Les stratégies régénératives sont souvent proactives au sens de l’échelle RDAP et peuvent être financièrement viables, bien qu’elles puissent exiger des changements fondamentaux dans le modèle d’affaires et/ou l’abandon de la maximisation du profit à court terme comme objectif primordial.
Formulation stratégique locale et décentralisée : les stratégies ne peuvent être pleinement planifiées mais reposent sur des pratiques émergentes, participatives et itératives, basées sur l’action robuste et le feedback continu des systèmes socio-écologiques (Neugebauer et al., 2016). Même les stratégies adressant des systèmes écologiques globaux (climat) doivent définir l’action stratégique au niveau local en raison de la nature nichée et interdépendante des systèmes socio-écologiques.
Leadership spécifique : le business régénératif nécessite des leaders qui établissent et maintiennent un climat organisationnel de réflexivité (Burgelman, 1996), encourageant la dissension autour de la direction stratégique et cultivant la réflexivité. Cela requiert une tolérance à l’ambiguïté — la capacité de percevoir les situations ambiguës comme désirables, stimulantes et intéressantes (Furnham & Ribchester, 1995) — pour embrasser les tensions inhérentes à l’action robuste durable.
Les auteurs identifient trois types de conditions limites :
Facteurs systémiques : l’état des systèmes socio-écologiques détermine l’adéquation des différentes stratégies. Pour un système socio-écologique dégradé, la préservation n’est pas une option adaptée. La recherche devrait être interdisciplinaire et s’appuyer sur les sciences écologiques.
Facteurs institutionnels : cadres réglementaires, normes culturelles et éthiques. Exemple : en Allemagne, l’abandon de l’obligation de lier la taille des élevages à une surface équivalente pour l’épandage du fumier a conduit à la croissance des élevages et à des niveaux d’eutrophisation des eaux souterraines dépassant les seuils de l’UE. Les stratégies Enhance peuvent dépendre de changements dans les modes de consommation (transition vers une alimentation plus végétale, par exemple).
Facteurs organisationnels : taille et identité. Les grandes organisations peuvent disposer du slack organisationnel nécessaire aux transitions, tandis que les petites peuvent être plus connectées aux systèmes socio-écologiques locaux (DeBoer et al., 2017). L’identité organisationnelle basée sur la nature a été observée chez de petits entrepreneurs néo-zélandais qui ont délibérément choisi de limiter la croissance de leurs activités pour rester dans les capacités de charge des écosystèmes (Kearins et al., 2010).
White paper HEC Paris S&O Institute — Climate & Earth Center, septembre 2025 Laurence Lehmann-Ortega (Professeur de Stratégie, HEC Paris) & Sarah Dubreil (Fondatrice, circl.earth)
DOCUMENT 2
« Regenerative Business » — Lehmann-Ortega & Dubreil, HEC Paris 2025
Laurence Lehmann-Ortega (HEC.93) est Professeur (Education Track) au département Stratégie et Politique d’Entreprise de HEC Paris. Ancienne consultante en stratégie, elle se spécialise dans les stratégies de rupture et l’innovation de modèles d’affaires, avec un focus sur les défis du développement durable. Elle est co-auteure de Strategor, le manuel de référence en stratégie, et a co-développé l’approche Odyssée 3.14 (Réinventer votre modèle d’affaires, Dunod, 2ème édition, 2024). Elle enseigne dans les programmes Master, MBA, Executive Education et TRIUM EMBA de HEC Paris. Double lauréate du prix Vernimmen – BNP Paribas du meilleur professeur affilié à HEC (2014, 2016).
Sarah Dubreil est fondatrice de circl.earth, où elle accompagne les dirigeants et entrepreneurs dans la conception de stratégies et d’innovations pour l’adaptation et la résilience à travers des approches systémiques et régénératives. Elle travaille à l’intersection de la recherche, de la stratégie et du venture building, menant des projets avec des partenaires de recherche comme le Club de Rome, Bpifrance Le Lab, et HEC Paris. Elle est co-auteure de Entreprises et systèmes vivants : Appréhender les approches régénératives (Bpifrance Le Lab, 2023). Ses ateliers de stratégie, basés sur des méthodologies systémiques, ont engagé plus de 800 dirigeants, notamment en collaboration avec la Convention des Entreprises pour le Climat (CEC). Elle enseigne à HEC Paris, CentraleSupélec et RegenSchool. Précédemment, Sarah a passé une décennie chez SUEZ, où elle a co-fondé origins.earth, une deeptech de mesure des émissions de CO₂ par satellite, investi dans des startups cleantech en corporate VC, et conseillé le PDG sur la stratégie climat et nature.
Le white paper part du même constat d’urgence systémique que Hahn & Tampe, mais actualisé cinq ans plus tard avec des données plus alarmantes encore. L’humanité a dépassé sept des neuf limites planétaires, poussant les systèmes terrestres vers des points de basculement potentiellement irréversibles. Les perturbations — événements météorologiques extrêmes, volatilité des ressources, vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement — s’intensifient, posant des risques tant pour le bien-être sociétal que pour la stabilité des entreprises.
Le constat central est formulé sans ambiguïté : minimiser les impacts négatifs n’est plus suffisant. Les dirigeants reconnaissent la nécessité d’adopter des pratiques qui restaurent et renforcent la santé et la vitalité des écosystèmes et des sociétés (aussi appelés « systèmes socio-écologiques ») pour construire la résilience face aux crises écologiques et sociales futures.
Les défis comme le changement climatique, la perte de biodiversité et la pénurie d’eau sont profondément interconnectés. Si les modes de consommation mondiaux reflétaient ceux des pays développés, la demande en ressources nécessiterait l’équivalent de trois Terres. Les populations de vertébrés ont décliné de 70 % depuis 1970, et la moitié du PIB mondial dépend directement des systèmes naturels (World Economic Forum, 2020). Dans ce contexte, les entreprises qui adoptent une approche systémique sont mieux équipées pour gérer les risques complexes et saisir de nouvelles opportunités.
Le white paper reprend explicitement la définition de Hahn & Tampe (2021) du business régénératif : « des entreprises qui renforcent la santé des systèmes socio-écologiques tout en prospérant grâce à eux, dans un processus co-évolutif ». Les systèmes socio-écologiques sont définis comme des systèmes intégrés de nature et d’humains, profondément entrelacés et co-évolutifs (adapté de Biggs et al., 2021). Ce concept permet de comprendre le monde à travers le prisme de leur interdépendance et influence mutuelle.
Le document s’inscrit dans le cadre de l’Économie du Donut de Kate Raworth (2017), qui définit un espace de fonctionnement sûr et juste pour l’humanité, équilibrant plafond écologique et plancher social. Les pratiques régénératives représentent un changement fondamental : de la simple minimisation des dommages à la création active de résultats environnementaux et sociaux nets positifs. En favorisant la santé et la résilience des systèmes socio-écologiques, les entreprises régénératives aident à ramener l’humanité à l’intérieur de ce « Donut ». Enracinées dans des territoires spécifiques, elles renforcent notre capacité à co-évoluer avec des écosystèmes sous tension croissante.
« Les approches régénératives sont intrinsèquement systémiques et résistent à toute catégorisation traditionnelle. »
— Lehmann-Ortega & Dubreil, HEC Paris, 2025
L’objectif affiché est d’inspirer l’action pratique en intégrant la littérature académique avec les pratiques de 39 organisations pionnières. La double contribution principale est l’introduction de sept attributs et de sept archétypes du business régénératif. Le white paper vise à la fois les praticiens (start-ups comme entreprises établies) en présentant des archétypes de modèles d’affaires innovants avec leurs propres sources de revenus, développés par des pionniers poussant les frontières de la régénération — et le monde académique, en cherchant à ancrer plus solidement le concept de régénération dans la littérature de gestion.
Le document a été soutenu par le Climate & Earth Center de HEC Paris et la Chaire Nexans « Orchestrating sustainable business transformation ». Les auteures expriment leur gratitude envers Christopher Guérin (PDG de Nexans) et le Professeur Sebastian Becker (HEC Paris, titulaire de la Chaire).
L’Institut S&O (Sustainability & Organizations), établi en 2009, est décrit comme une entité pionnière au sein de HEC Paris, un institut interdisciplinaire favorisant une communauté de chercheurs, dirigeants, organisations et individus engagés dans la transition vers une économie plus durable, juste, inclusive et équitable. Son Climate & Earth Center génère des connaissances et outils pour aider les entreprises à affronter les impacts du changement climatique et de la biodiversité, en se concentrant sur les stratégies de décarbonation, circularité et résilience climatique.
Fernando J. Diaz Lopez, Ph.D., Directeur exécutif du Climate & Earth Center S&O de HEC Paris et auteur principal pour le 7ème rapport du GIEC (AR7), signe la préface. Il positionne les approches régénératives comme un domaine de recherche et de pratique qui concilie la nature au sein des systèmes socio-économiques existants, en dépassant les stratégies intensives en ressources et orientées circularité. Il souligne les complémentarités entre les attributs régénératifs et différents leviers de changement pour favoriser la résilience climatique (à travers les industries, chaînes de valeur et territoires). Il identifie comme concepts et outils opérationnels clés : la pensée systémique, l’augmentation de la capacité d’adaptation et de transformation, l’expérimentation et l’apprentissage, et la collaboration multi-acteurs. L’utilisation de solutions fondées sur la nature est qualifiée de levier clé pour la régénération et de condition habilitante essentielle pour atteindre une résilience climatique transformationnelle.
7 attributs | 7 archétypes | 39 cas étudiés | 2 catégories |
Le white paper reconnaît explicitement que ce travail fait le pont entre la littérature académique et les enseignements tirés des pratiques avancées d’entreprises.
La pensée régénérative s’est construite hors du monde des affaires — dans l’urbanisme, l’architecture, l’agriculture, la science des écosystèmes. Dans la littérature académique, 771 articles mentionnent à la fois « régénération » et « business », mais très peu traitent réellement du business régénératif en tant que tel. L’essentiel de la réflexion appliquée aux entreprises provient de praticiens et de thought leaders, pas de la recherche académique classique. Le travail de Hahn & Tampe (2021) fait exception : c’est l’un des rares cadres théoriques rigoureux qui transpose les principes régénératifs dans le champ de la stratégie d’entreprise.
Il est notable que les auteures signalent qu’une AFNOR Spec sur l’« Économie Régénérative » (menée par Isabelle Delannoy, Présidente de L’Entreprise Symbiotique) a été publiée en France avant la publication de ce white paper.
Pour ancrer le white paper dans la pratique, 39 organisations pionnières ont été identifiées. Cette sélection a été éclairée par l’engagement avec 24 parties prenantes de l’écosystème du « business régénératif », soit par interactions directes, soit par l’analyse de leurs publications. Le secteur agriculture et alimentation prédomine, représentant 15 des 39 organisations. Un critère de sélection clé : ces organisations, qu’elles soient à but lucratif ou non, devaient générer des revenus propres de leurs activités plutôt que de dépendre principalement de subventions. La moitié des organisations analysées sont basées en France, reflétant l’ancrage des auteures dans le pays.
« Aucune entreprise n’est intrinsèquement régénérative. Une entreprise peut construire une capacité régénérative pour un contexte, des écosystèmes ou des communautés spécifiques. »
— Lehmann-Ortega & Dubreil, 2025, p. 10
Cette distinction processuelle est fondamentale : elle déplace le regard de l’identité (« être régénératif ») vers la pratique (« développer une capacité régénérative »). Les organisations peuvent contribuer directement à la régénération des écosystèmes et communautés locaux, ou indirectement aider leurs clients ou fournisseurs à renforcer leurs propres efforts dans leur contexte local.
Les auteures ont établi un ensemble d’attributs pour caractériser et évaluer à la fois la profondeur de la maturité régénérative et le type de stratégie régénérative adoptée par les 39 organisations identifiées. Ces attributs ont été initialement dérivés de la littérature académique clé, puis validés et affinés par modélisation thématique (topic modelling).
Le niveau de maturité de chaque attribut a été évalué selon quatre niveaux de maturité : Exploit, Restore, Preserve, Enhance — les trois derniers étant les stratégies de Hahn & Tampe (2021), complétées par le niveau Exploit ajouté par Lehmann-Ortega & Dubreil (2025) — présentés comme un continuum. Seul le niveau Enhance représente la pleine maturité régénérative, Restore et Preserve illustrant des étapes transitionnelles.
Ce processus de caractérisation et d’évaluation a révélé un défi fondamental : les approches régénératives sont intrinsèquement systémiques et résistent à la catégorisation traditionnelle. Les attributs et niveaux d’évaluation ont donc été affinés à travers un processus itératif pour améliorer leur pertinence et applicabilité. Les auteures reconnaissent qu’une certaine subjectivité demeure dans ce processus.
Les sept archétypes ont été identifiés par classification manuelle et assistée par IA, basée sur des patterns liés aux stratégies récurrentes, innovations uniques et approches systémiques observées dans les données. L’analyse a été conduite sur la base de données publiquement disponibles.
Le premier résultat de la recherche est l’identification de sept attributs clés, chacun accompagné de niveaux de maturité. Ce cadre permet à toute organisation d’évaluer sa maturité régénérative. Les attributs ont été dérivés d’une synthèse transdisciplinaire — aucun corpus académique business préexistant ne définissait le sujet. Les sources mobilisées viennent de champs extérieurs au monde des affaires : la pensée systémique des systèmes vivants (Living Systems Thinking, Regenesis Institute — Mang & Reed, 2012, 2015), les cadres de durabilité régénérative issus de l’architecture et de l’urbanisme (du Plessis & Cole, 2011 ; Robinson & Cole, 2015), les principes distributifs de l’Économie du Donut (Raworth, 2017), et des perspectives sur le leadership développemental (Scharmer, 2009 ; Laloux, 2014). Seul le travail de Hahn & Tampe (2021) sur les stratégies régénératives ancre directement le cadre dans la littérature business.
Les auteures soulignent un point essentiel : ces attributs sont profondément interconnectés. Les approches régénératives résistent à la catégorisation compartimentée — chaque attribut influence et est influencé par les autres. La grille de maturité doit donc être lue comme un système et non comme une checklist.
Comment et dans quelle mesure une entreprise contribue à faire évoluer son secteur, sa chaîne de valeur ou son contexte local vers la santé des systèmes socio-écologiques, avec une approche systémique (au-delà du business as usual). Cet attribut évalue si l’entreprise opère uniquement au niveau de ses propres opérations ou si elle cherche à transformer le système plus large dans lequel elle s’inscrit.
Niveaux de maturité : – Exploit : impact minimal, maintien du statu quo. L’entreprise ne cherche pas à influencer son contexte systémique. – Restore : améliorations ponctuelles et incrémentales sans adresser les enjeux systémiques. Les initiatives restent cantonnées aux opérations propres. – Preserve : efforts réguliers pour s’adapter et s’améliorer au sein des systèmes existants. L’entreprise commence à agir sur sa chaîne de valeur. – Enhance : actions transformatives conduisant au changement systémique, favorisant de nouveaux paradigmes pour la régénération et l’innovation systémique. L’entreprise agit comme catalyseur de transformation sectorielle ou territoriale.
Comment une entreprise interagit avec les systèmes écologiques, de l’exploitation des ressources à la régénération et la co-évolution avec la nature. Cet attribut reprend directement le Critère 1.2 de Hahn & Tampe, positionné sur le même spectre allant de la domination à la symbiose.
Niveaux de maturité : – Exploit : domination. La nature est perçue comme une ressource à exploiter sans contrainte. – Restore : séparation instrumentale. Les écosystèmes sont des actifs à préserver pour garantir l’approvisionnement. – Preserve : co-existence mutuelle. L’entreprise reconnaît sa dépendance aux écosystèmes et ajuste ses pratiques pour maintenir leur fonctionnement. – Enhance : co-enchâssement symbiotique. L’activité commerciale est conçue pour renforcer activement la santé des écosystèmes dans lesquels elle s’inscrit, dans une logique de co-évolution.
Comment une entreprise façonne sa culture de leadership, son environnement de travail et ses pratiques stratégiques pour favoriser le développement humain et le bien-être social, assurant la co-évolution harmonieuse des personnes et des écosystèmes. Cet attribut constitue l’un des ajouts majeurs par rapport au cadre de Hahn & Tampe, qui ne traitait le leadership que dans sa discussion des implications managériales. Le white paper HEC en fait un attribut constitutif, reflétant l’influence de la littérature sur le leadership développemental (Scharmer, Theory U) et les organisations opales (Laloux, 2014), ainsi que la pédagogie « tête, cœur, mains » pratiquée dans l’écosystème régénératif français (CEC notamment).
« L’élévation du potentiel humain n’est pas un bénéfice secondaire : c’est un attribut constitutif de l’entreprise régénérative. »
— Lehmann-Ortega & Dubreil, 2025
Cet attribut intègre deux dimensions sous-jacentes :
A. Leadership régénératif et développemental : dans quelle mesure l’approche de leadership promeut l’auto-organisation et le développement humain. Le leadership régénératif va au-delà du leadership transformationnel : il vise à créer les conditions pour que les individus et les collectifs développent leur propre capacité à percevoir, comprendre et agir sur les systèmes complexes.
B. Intrinsèquement adaptatif : dans quelle mesure l’entreprise intègre des stratégies flexibles, itératives et participatives pour naviguer le changement et la complexité. Cette dimension opérationnalise le Critère 2.3 de Hahn & Tampe (pratiques de stratégisation) en l’intégrant comme composante constitutive de la maturité régénérative.
Niveaux de maturité : – Exploit : leadership priorisant la productivité court terme au détriment du bien-être et des relations, adaptabilité minimale. Approche command-and-control. – Restore : soin basique des employés et parties prenantes, ajustements occasionnels. Le bien-être est traité comme un instrument de productivité. – Preserve : leadership participatif favorisant bien-être et collaboration, adaptation régulière au feedback. L’organisation développe des pratiques d’écoute et de co-construction. – Enhance : leadership régénératif portant le soin et la collaboration, développemental, alignant continuellement les processus au service de l’épanouissement humain et écosystémique à long terme. L’organisation crée les conditions pour l’auto-organisation et le développement de la conscience systémique.
La profondeur de la connexion et de l’ancrage d’une entreprise dans les caractéristiques sociales et écologiques spécifiques de son lieu. Cet attribut correspond directement au Critère 2.1 de Hahn & Tampe (sense of place). L’enracinement va au-delà de la simple localisation géographique : il implique une compréhension profonde des dynamiques socio-écologiques locales, de l’histoire, des récits et des interdépendances qui caractérisent un territoire.
Niveaux de maturité : – Exploit : désincarné du lieu et de l’écosystème. L’entreprise pourrait opérer n’importe où. – Restore : lieu et écosystème comme marchandise interchangeable. Le territoire est un input dans le processus de production. – Preserve : reconnaissance des caractéristiques et exigences spécifiques au lieu. L’entreprise adapte ses pratiques au contexte local. – Enhance : unicité et nichabilité du lieu au sein du système socio-écologique. L’entreprise se conçoit comme partie intégrante du territoire et contribue activement à sa vitalité, reconnaissant l’imbrication (nestedness) de son lieu dans des systèmes plus larges.
Le degré d’alignement entre les horizons temporels de l’entreprise et les cycles temporels des systèmes socio-écologiques. Cet attribut reprend le Critère 2.2 de Hahn & Tampe. La maturité régénérative implique de passer d’une temporalité linéaire (trimestre financier, année fiscale) à une temporalité cyclique synchronisée avec les rythmes des écosystèmes (saisons, cycles biologiques, processus de régénération des sols).
Niveaux de maturité : – Exploit : court terme, linéaire. Horizon dicté par les résultats financiers trimestriels. – Restore : transactionnel, linéaire. Engagement temporaire lié à des projets spécifiques. – Preserve : long terme, linéaire. Vision stratégique à horizon 5-10 ans mais toujours dans une logique de progression linéaire. – Enhance : long terme, cyclique, synchronique. L’activité commerciale est couplée aux rythmes des systèmes socio-écologiques, intégrant saisonnalité, cycles de régénération et effets différés.
L’étendue dans laquelle le design d’entreprise sous-jacent — sa raison d’être, sa propriété, sa gouvernance et ses mécanismes financiers — soutient et est aligné avec la santé des systèmes socio-écologiques. Cet attribut constitue le second ajout majeur par rapport au cadre de Hahn & Tampe, qui traitait la gouvernance uniquement comme un facteur contextuel dans sa discussion des conditions limites.
Le white paper HEC s’appuie ici explicitement sur les principes distributifs de l’Économie du Donut (Raworth, 2017) et sur les innovations en matière de propriété orientée mission : steward ownership, fondations actionnaires (modèle Patagonia), trusts au bénéfice des employés (modèle Lush), structures coopératives, entreprises à mission (loi PACTE en France). L’hypothèse sous-jacente est que le design structurel de l’entreprise conditionne sa capacité à poursuivre des objectifs régénératifs à long terme, en protégeant la mission des pressions court-termistes des marchés financiers.
Cet attribut est évalué en oui/non plutôt que selon les quatre niveaux de maturité, reflétant le caractère binaire de certaines décisions structurelles (une entreprise a ou n’a pas une structure de propriété orientée mission, par exemple).
L’impact net global des activités de l’entreprise sur les systèmes socio-écologiques, considérant le bien-être humain, social et écologique. Cet attribut correspond au Critère 1.1 de Hahn & Tampe (impact sur les écosystèmes), mais élargi pour intégrer explicitement les dimensions humaine et sociale aux côtés de l’écologique. C’est l’attribut le plus difficile à évaluer, car il nécessite une compréhension systémique de l’ensemble des impacts d’une organisation. Les auteures reconnaissent que la plupart des organisations étudiées ne disposent pas d’une mesure globale de leur contribution nette.
Niveaux de maturité : – Exploit : impact en tant qu’externalités, impact net négatif. Les impacts environnementaux et sociaux sont externalisés. – Restore : compenser l’impact négatif. L’organisation cherche à réparer ses propres dommages. – Preserve : éviter l’impact ou impact net zéro. L’objectif est la neutralité. – Enhance : impact net positif. L’organisation laisse les systèmes socio-écologiques dans un meilleur état qu’avant son intervention.
Les sept archétypes sont regroupés en deux catégories selon leur ancrage géographique et leur ambition de transformation :
« La régénération commence par le lieu. Les entreprises les plus avancées contribuent à la vitalité du territoire où elles opèrent — pas à un objectif global abstrait. »
— Lehmann-Ortega & Dubreil, 2025
Ces entreprises sont construites de la base vers le haut, profondément enracinées dans leurs communautés locales. Les organisations étudiées sont souvent des partenariats public-privé ou des organisations à but non lucratif, centrées sur le renforcement des capacités de leur communauté locale.
Archétype 1 — Site Régénératif (Regenerative Site)
Lieux immersifs — fermes, destinations touristiques, tiers-lieux — qui démontrent activement la régénération en pratique. Ces espaces servent de laboratoires vivants, mêlant expérimentation et apprentissage communautaire, profondément enracinés dans leurs environnements locaux.
Exemple principal : La Ferme du Rail (Paris, France) — tiers-lieu dynamique unissant coopératives et associations, créant un écosystème intégré combinant restauration, inclusion sociale, agriculture urbaine durable et construction écologique. Le site expérimente avec des matériaux écologiques et des systèmes circulaires. Opéré par REHABAIL, coopérative sociale fondée en 1993.
Autres exemples : Playa Viva (tourisme, Mexique), Sinal do Vale (Brésil), Knepp Estate (Royaume-Uni), Friche la Belle de Mai (France).
Archétype 2 — Facilitateur de communautés régénératives (Regenerative Communities Enabler)
Organisations qui créent les conditions pour que les communautés locales s’auto-organisent autour du bien-être social et environnemental. Elles développent progressivement des offres complémentaires, souvent en partenariat étroit avec les autorités publiques. Parmi tous les modèles régénératifs, ces organisations sont les plus étroitement connectées aux autorités publiques. Elles privilégient la « pollinisation » locale plutôt que l’expansion géographique.
Exemple principal : Comfama (Colombie) — première Caisse de Compensation Familiale de Colombie, fondée en 1954 à Medellín. Sert 4,4 millions d’affiliés et 120 000 employeurs dans la région d’Antioquia. A élargi ses services pour inclure éducation, santé, logement, programmes culturels, réserves naturelles et services financiers. Collabore avec 2 229 fournisseurs, 129 organisations culturelles et 56 associations. Revenus 2023 : environ 540 millions d’euros.
Autres exemples : Halage (France), Voisin Malin (France), Les Marmites Volantes (France), Brattleboro Cooperative (USA).
Ces entreprises cherchent à transformer leurs industries, s’éloignant des modèles business as usual vers des pratiques régénératives. Elles se focalisent sur la construction de capacités sectorielles à se reconnecter aux lieux et à régénérer les écosystèmes et communautés locaux. Cette transformation peut se déployer à plusieurs niveaux : au niveau d’une organisation et sa chaîne de valeur directe, ou au niveau d’un secteur entier.
Archétype 3 — Marque pionnière pour la régénération (Pioneering Brand for Regeneration)
Organisations qui redéfinissent publiquement les normes sectorielles par des récits audacieux, des pratiques transparentes et alignées sur les valeurs, et des modèles de propriété stables. Elles intègrent les principes régénératifs dans leur proposition de valeur centrale.
Exemple principal : Patagonia (USA) — marque de vêtements outdoor fondée en 1973 qui allie activisme environnemental, transparence et alignement long terme avec la santé planétaire. Son fondateur Yvon Chouinard a transféré la propriété à une structure innovante plaçant la Terre comme unique actionnaire. Les profits sont redirigés vers le financement de solutions climatiques. 85 % de ses produits fabriqués dans des usines certifiées Fair Trade. Chiffre d’affaires estimé à 1,5 milliard USD en 2023.
Autres exemples : Lush (cosmétiques), Arcadie (épices), Faith in Nature (cosmétiques), Metabief (station de ski), Pocheco (enveloppes), Expanscience (pharmaceutique), Tuffery (mode).
Archétype 4 — Réseau de fournisseurs régénératifs (Regenerative Providers Network)
Organisations soutenant des chaînes d’approvisionnement qui construisent les capacités des producteurs locaux, investissent dans l’approvisionnement régénératif et adoptent des partenariats transparents et équitables, minimisant les intermédiaires et impactant positivement les écosystèmes. Cet archétype va au-delà des chaînes d’approvisionnement circulaires en priorisant la régénération des ressources naturelles et l’autonomisation des communautés locales.
Exemple principal : Lush (Royaume-Uni) — cosmétiques artisanaux fondés en 1995, dont la politique d’achat s’aligne sur les principes de la permaculture (People Care, Earth Care & Fair Share). Emploie des équipes dédiées pour développer des projets de régénération dans ses hubs d’approvisionnement en Indonésie, Afrique et Amérique latine. À Sumatra, a financé un centre de formation en permaculture équipant 150 agriculteurs de 6 villages en techniques de culture régénérative du patchouli, remplaçant le brûlis. A restauré 50 hectares de terres dégradées. Partage ses méthodologies via l’initiative « Regenerosity ». Propriété privée, 10 % des parts détenues par les employés via un Employee Benefit Trust. CA 2023 : 708 millions GBP.
Autres exemples : Patagonia, Arcadie, Faith in Nature, Danone, Biocoop, Bastien Tissage Technique, Tikamoon.
Archétype 5 — Régénération activée par le marché (Market-Enabled Regeneration)
Modèles utilisant la vente de produits ou services comme moyen de soutenir et piloter la régénération des écosystèmes et communautés. Souvent positionnés comme marques premium ou tirant parti de prix plus élevés dans le Nord global pour financer des projets locaux dans le Sud global. Ils créent des mécanismes financiers qui soutiennent les efforts de régénération. En scalant, ils peuvent faire face à des tensions entre leur mission de régénération et les exigences de la croissance verte sur les marchés conventionnels.
Exemple principal : Guayakí (Amériques du Sud et du Nord) — utilise ses produits yerba maté pour piloter la restauration environnementale et l’autonomisation communautaire en Amérique du Sud depuis 1996. Partenariat avec agriculteurs indigènes et petits exploitants pour cultiver le yerba maté en systèmes agroforestiers. A créé un marché premium en Amérique du Nord. Détient les certifications Regenerative Organic et Fair for Life. 100 M$ de CA en 2021, 75 M$ levés en 2023. Opère comme Social Purpose Corporation (SPC). Des critiques signalent le risque de reproduire des dynamiques économiques post-coloniales.
Autres exemples : Mountain Hazelnuts, Commonland, Regen Network, Cacao Hunters, Akili.
Archétype 6 — Constructeur collectif de capacités régénératives (Regenerative Collective Capacity Builder)
Organisations facilitant des parcours d’apprentissage multi-parties prenantes, soutenant les changements systémiques via la montée en compétences, le co-apprentissage et la collaboration intersectorielle. Elles rassemblent les parties prenantes privées d’un secteur ou territoire pour un parcours de co-apprentissage vers la régénération. Leur rôle est de construire les capacités en équipant les parties prenantes en leadership, auto-organisation et compétences techniques. Elles guident les transitions et soutiennent le renforcement de capacités bottom-up plutôt que la mise en œuvre top-down. Elles adoptent un style de leadership différent, centré sur le développement intérieur, le co-apprentissage, l’auto-organisation et la gouvernance partagée.
Exemple principal : Convention des Entreprises pour le Climat (CEC) (France) — engage les dirigeants dans un parcours immersif de co-apprentissage vers la régénération écologique depuis 2020. Programmes de 8 mois adaptés à des cohortes d’entreprises par régions ou secteurs. 25 cohortes réalisées, réseau de plus de 1 400 entreprises alumni (2 800 dirigeants), dont 1 000 ont livré leur feuille de route vers une économie régénérative. Pédagogie « tête, cœur, mains » rassemblant des PDG avec autorité décisionnelle et leurs « Champions Planète ». Génère ses revenus par les contributions des entreprises participantes et le financement philanthropique. Association à but non lucratif, également propriétaire d’une entité commerciale de conseil (CEC Institute).
Autres exemples : Hylo (réseau social), Paysans de Nature (agriculture), Fermes Paysannes et Sauvages (agriculture).
Archétype 7 — Convocateur de système régénératif (Regenerative System Convener)
Organisations qui défendent un nouveau récit sectoriel, remodelant les dynamiques de marché, les standards et les attentes des clients autour des principes régénératifs. Elles agissent comme leaders d’opinion, mêlant storytelling visionnaire et action concrète. Elles créent des infrastructures de soutien — nouveaux standards, cadres d’évaluation, politiques — qui permettent la croissance d’activités dans ce nouveau paradigme. Beaucoup collaborent avec des chercheurs, des décideurs politiques et le secteur culturel pour amplifier leur impact.
Exemple principal : Savory Institute (USA) — transforme la perception de l’agriculture et de la gestion des terres par les agriculteurs, les grandes marques et les consommateurs en promouvant le cadre de la Gestion Holistique (Holistic Management). Son programme Land to Market travaille avec des marques FMCG, des retailers et des consommateurs pour créer une chaîne d’approvisionnement transparente. Partenariats avec plus de 80 marques (1 000+ produits vérifiés). Le protocole d’Ecological Outcome Verification (EOV) se concentre sur les résultats écologiques mesurables plutôt que sur les pratiques prescrites. Modèle décentralisé avec 50 hubs mondiaux. Plus de 30 millions d’hectares gérés sous l’approche de Gestion Holistique, dont 3 millions vérifiés indépendamment via EOV. Organisation à but non lucratif, revenus 2023 : 3,6 M$.
Autres exemples : Alenvi (secteur du soin), Danone Ecosystem & Les 2 Vaches, Omie & Lively.earth, Commonland, Sekem, Biocoop, Yuka.
L’analyse révèle également des tensions structurelles auxquelles ces organisations font face :
PATTERN CLÉ
Les entreprises ne deviennent pas régénératives d’un coup. Elles traversent des phases de prise de conscience, d’expérimentation locale, puis de transformation systémique — un processus évolutif, pas un état fixe.
Les auteures identifient avec transparence plusieurs limites de leur travail :
Les auteures proposent un agenda de recherche en quatre axes qui dessine les contours d’un programme de recherche-action pour le champ émergent du business régénératif :
PARTIE II
Ce que les trois corpus révèlent quand on les réconcilie
Le white paper HEC Paris s’inscrit dans une filiation directe et explicite avec Hahn & Tampe (2021). La définition du business régénératif est reprise mot pour mot. L’échelle de maturité — les trois stratégies de Hahn & Tampe (Restore → Preserve → Enhance) complétées par le niveau Exploit — structure l’évaluation de chaque attribut. L’article fondateur est présenté comme l’exception clé dans un champ académique encore émergent.
Cependant, le white paper HEC étend significativement le cadre de Hahn & Tampe sur plusieurs dimensions :
Extension 1 — De 6 critères à 7 attributs. Hahn & Tampe proposent 6 critères organisés en 2 principes (3 pour le niveau d’aspiration, 3 pour l’approche managériale). Le white paper HEC reconfigure ces dimensions en 7 attributs, avec deux ajouts majeurs : l’élévation du potentiel humain (incluant leadership développemental et adaptabilité intrinsèque) et le design d’entreprise aligné avec les principes régénératifs et distributifs (raison d’être, propriété, gouvernance, financement). Ces deux ajouts reflètent l’influence de la littérature sur le leadership régénératif et de l’Économie du Donut (Raworth, 2017) sur les principes de distribution.
Extension 2 — Des stratégies aux archétypes. Hahn & Tampe proposent trois stratégies (Restore, Preserve, Enhance) positionnées sur un continuum. Le white paper HEC conserve ce continuum comme grille d’évaluation de la maturité mais propose en sus sept archétypes de modèles d’affaires régénératifs. Le passage de la stratégie à l’archétype représente un changement de niveau d’analyse : les archétypes décrivent des configurations complètes de modèles d’affaires, là où les stratégies décrivent des orientations. La Pioneering Brand (Patagonia) fonctionne différemment du Market-Enabled Regeneration (Guayakí) qui fonctionne différemment du Regenerative System Convener (Savory Institute). Ces différences structurelles — dans la proposition de valeur, la structure de revenus, les partenariats clés — sont invisibles dans le cadre Hahn & Tampe.
Extension 3 — De la théorie aux cas concrets. L’article académique illustre ses arguments par des exemples sectoriels (cacao, tourisme, agriculture, mines). Le white paper HEC ancre chaque archétype dans des études de cas détaillées d’organisations réelles avec des données financières (Patagonia : 1,5 Md, Lush : 708M£, Comfama : 540M€, Guayakí : 100M, Savory Institute : 3,6 M$). Ce passage d’exemples illustratifs à des cas documentés avec métriques économiques répond directement à la critique de Morseletto (2020) sur le caractère « symbolique et évocateur » du concept de régénération.
Extension 4 — Du binaire au processuel. Hahn & Tampe décrivent des stratégies que l’entreprise « adopte ». Le white paper HEC insiste sur le fait qu’aucune entreprise « n’est » régénérative : elle « construit une capacité régénérative » pour un contexte spécifique. Cette nuance processuelle est cohérente avec Hahn & Tampe mais la rend beaucoup plus explicite. La notion de capacité — à construire, à renforcer, à cultiver, à perdre aussi — remplace celle de statut à acquérir. Le constat clé du white paper (section 5) que la majorité des cas étudiés opèrent entre les niveaux 2 et 3 confirme que la régénération est un horizon de progression, non un état atteint.
Les deux publications partagent un socle conceptuel plus profond qu’il n’y paraît au premier abord :
Approche systémique. Les deux placent les systèmes socio-écologiques au centre de l’analyse, pas l’organisation. L’entreprise n’est pas évaluée pour elle-même mais pour sa contribution — positive, neutre ou négative — à la santé du système socio-écologique dans lequel elle est enchâssée. Cette position est radicale dans le champ de la stratégie d’entreprise, où l’unité d’analyse reste habituellement la firme.
Continuum plutôt que dichotomie. La régénération n’est pas un état binaire mais un gradient de maturité. Les deux publications refusent la logique « régénératif ou pas ». L’échelle de Hahn & Tampe (Restore → Preserve → Enhance), étendue par le white paper HEC avec le niveau Exploit (Exploit → Restore → Preserve → Enhance), décrivent des trajectoires, pas des catégories. Attention toutefois : chez Hahn & Tampe, « régénération » désigne le paradigme entier (Restore, Preserve et Enhance sont toutes des stratégies régénératives). Or la distinction entre restaurer et régénérer est fondée dans la littérature elle-même. Rodale (1983) la pose dès l’origine : la restauration vise le retour à un état antérieur, la régénération vise la capacité d’auto-renouvellement. Reed (2007) en fait un changement de paradigme, pas un degré de plus. Morseletto (2020) confirme : régénérer, c’est promouvoir la capacité d’auto-renouvellement des systèmes naturels. Regenesis (Mang & Reed, 2012) distingue explicitement restauration (réparer un sous-système) et régénération (développer la capacité du vivant à se renouveler). Le white paper HEC lui-même sépare Restore et Enhance, et précise que seul Enhance représente la pleine maturité régénérative. Nous Sommes Vivants formalise cette distinction comme un retournement de finalité entre N3 (Restaurer) et N4 (Régénérer) — section 4. Cette position a une conséquence opérationnelle majeure : toute organisation est « quelque part » sur le continuum — la question n’est pas d’entrer dans le club mais de monter.
Perspective outside-in. Les stratégies et attributs sont dérivés des besoins des systèmes socio-écologiques, pas de la logique interne de l’entreprise. C’est l’état du système vivant qui détermine ce que l’entreprise devrait faire — pas l’inverse. Hahn & Tampe formulent cette exigence comme le Principe 1 de leur cadre (niveau d’aspiration « ancré dans les systèmes »). Le white paper HEC en fait un critère discriminant de maturité régénérative à travers l’ensemble des sept attributs. Cette convergence soulève une tension pratique fondamentale que ni l’un ni l’autre ne résout — et que la section 4 de cette synthèse abordera directement.
Sensibilité au lieu. L’ancrage territorial est un critère fondamental dans les deux cadres. Hahn & Tampe décrivent le « sense of place » comme constitutif de la durabilité régénérative. Le white paper HEC en fait un attribut à part entière (Attribut 4 : Rootedness in Local Communities and Places). La régénération est toujours située, jamais abstraite. Cette convergence avec l’approche Regenesis est frappante : le « sense of place » de Hahn & Tampe rejoint directement la « primacy of place » de Mang & Haggard (2016). Les deux traditions — académique et praticienne — arrivent indépendamment à la même conclusion : la régénération ne peut pas être standardisée parce que chaque lieu a un potentiel unique. C’est d’ailleurs l’objection la plus fréquente contre la régénération (« chaque situation est différente, donc on ne peut pas généraliser »). Mais aucun des deux cadres ne propose de méthodologie pour comprendre ce potentiel unique — ce que Regenesis appellera le Story of Place.
CONCEPT REGENESIS
Le Story of Place consiste à comprendre le potentiel unique d’un lieu — son histoire écologique, sociale, culturelle — avant d’y intervenir. C’est l’inverse de l’approche « best practices » décontextualisée.
Orientation temporelle longue et cyclique. L’alignement avec les temporalités des systèmes socio-écologiques est constitutif de la maturité régénérative. Les cycles naturels (saisons, cycles de régénération des sols, dynamiques de populations) définissent les horizons temporels pertinents — et ces horizons sont incompatibles avec le reporting trimestriel. Le white paper HEC note que les cas les plus avancés opèrent sur des temporalités de plusieurs décennies.
Dimension participative et collaborative. Les pratiques régénératives impliquent nécessairement une multiplicité d’acteurs. Le « System Convener » (Archétype 7 du white paper HEC) représente le cas le plus abouti : une organisation dont la raison d’être est d’orchestrer la transformation systémique d’un secteur entier, impliquant entreprises, scientifiques, communautés locales, ONG et institutions publiques. Hahn & Tampe décrivent cette même exigence à travers leur Principe 2 : l’approche managériale adaptative repose sur des processus d’engagement multipartites, des partenariats intersectoriels et des coalitions d’apprentissage. Les deux cadres convergent donc sur l’idée que la régénération ne peut pas être un acte unilatéral — elle est par nature relationnelle, distribuée et émergente.
Sur la dimension humaine et de leadership. Hahn & Tampe mentionnent le leadership (tolérance à l’ambiguïté, climat de réflexivité) dans leur discussion mais ne l’intègrent pas comme critère constitutif. Le white paper HEC en fait un attribut à part entière (Attribut 3 : Élévation du potentiel humain), avec des sous-dimensions spécifiques sur le leadership développemental et l’adaptabilité intrinsèque. Cette différence ouvre un espace conceptuel majeur : la question de savoir si la dimension humaine est un levier de la régénération (position Hahn & Tampe) ou une composante constitutive du vivant à régénérer — question à laquelle l’approche Regenesis apporte une réponse tranchée.
Sur la gouvernance et le design d’entreprise. Hahn & Tampe traitent la gouvernance comme un facteur contextuel. Le white paper HEC en fait un attribut constitutif (Attribut 6). Les cas de Patagonia (Terre comme actionnaire) et de Lush (Employee Benefit Trust) incarnent cette dimension. Ce déplacement signifie que la gouvernance n’est pas une condition de contexte mais une condition de possibilité de la montée en capacité régénérative. Sans architecture de propriété et de financement compatible, aucune intention ne se traduit en décisions structurantes.
Sur la catégorisation des modèles. Hahn & Tampe proposent des stratégies abstraites applicables à tout secteur. Le white paper HEC propose des archétypes concrets différenciés par leur niveau d’intervention (site → organisation → chaîne de valeur → secteur → système), par leur ancrage (place-sourced vs. sector-transforming), et par leur logique d’action. Cette granularité offre une opérationnalisation que Hahn & Tampe appelaient de leurs vœux dans leur agenda de recherche.
Ces différenciations convergent vers une même lacune : aucune des deux publications ne fournit d’instrument permettant à une organisation de se situer concrètement sur le continuum qu’elles décrivent, ni de repérer les dissonances entre son intention affichée et sa réalité décisionnelle. La littérature académique pose le « vers quoi » (outside-in, santé des systèmes socio-écologiques, co-évolution) mais pas le « comment y aller depuis là où nous sommes ». En l’absence d’instrument opérationnel, le risque de greenwashing régénératif identifié par les chercheurs de Maastricht et relayé par les acteurs de l’économie circulaire devient structurel : des entreprises se déclarent régénératives sans disposer d’un cadre permettant de le vérifier. Le rapport Mesurer son impact vers une économie à visée régénérative (Impact Tank, avril 2025) arrive au même constat : malgré cinquante initiatives prometteuses recensées, le référentiel proposé reste, de l’aveu même de son contributeur Christophe Sempels, « trop superficiel sur la transformation et le pilotage des modèles économiques » et « ne dit rien des postures et des systèmes de pensée à renouveler ».
5 lacunes | 0 diagnostic existant | 0 méthode de transformation | 0 preuve France |
Plus précisément, cinq absences structurelles se dégagent :
Absence d’instrument diagnostic. Les deux cadres décrivent des attributs et des stratégies mais ne proposent pas de questionnaire, d’outil d’auto-évaluation ou de grille de positionnement que des dirigeants pourraient utiliser pour situer leur organisation. Le white paper HEC évalue ses cas d’étude selon l’échelle Exploit → Enhance, mais cette évaluation est réalisée par les chercheuses, pas par les organisations elles-mêmes. La question de l’auto-diagnostic — comment une entreprise peut-elle se situer sans intervention experte extérieure — reste entière.
Absence de méthodologie de transformation intérieure. Les deux publications décrivent le changement de paradigme nécessaire (du mécaniste au vivant) sans proposer de processus pour accompagner ce changement chez les personnes qui doivent le porter. Hahn & Tampe mentionnent la « tolérance à l’ambiguïté ». Le white paper HEC parle de « leadership développemental ». Mais aucun ne fournit de protocole pour développer concrètement ces capacités chez des dirigeants formés au management classique. L’écart entre « il faudrait un leadership développemental » et « voici comment on le développe » est béant.
Absence de preuve empirique sectorielle en France. Le white paper HEC inclut de nombreuses organisations françaises (la moitié de l’échantillon), mais ses exemples principaux par archétype sont souvent internationaux (Patagonia, Lush, Guayakí, Comfama, Savory Institute). Surtout, aucun cas ne formalise le lien entre pratiques régénératives et performance économique dans le contexte industriel, réglementaire et culturel français — avec ses spécificités CSRD, ses filières agricoles, sa tradition de service public, ses tensions sur le Made in France.
Absence d’articulation entre les niveaux du continuum. Les deux cadres décrivent des niveaux de maturité mais pas les mécanismes de passage de l’un à l’autre. Comment passe-t-on concrètement de Restore à Preserve ? Quels sont les verrous organisationnels, culturels ou économiques qui bloquent la montée ? Quels sont les signaux faibles qui indiquent qu’un seuil est franchi ? La littérature décrit la carte mais pas les sentiers.
Absence d’opérationnalisation de la dimension vivante. Les deux cadres affirment que les objectifs doivent être « ancrés dans les systèmes » socio-écologiques. Mais comment une entreprise évalue-t-elle concrètement la santé du système socio-écologique dont elle fait partie ? Comment traduit-elle les dynamiques du vivant — cycles de régénération des sols, biodiversité fonctionnelle, résilience communautaire — en critères de décision opérationnels ? Cette traduction entre science des systèmes vivants et stratégie d’entreprise est le cœur du défi. Avant d’y répondre par la pratique (section 3), une validation scientifique indépendante vient confirmer que la progression durabilité → résilience → régénération n’est pas seulement un cadre conceptuel — c’est une réalité des systèmes vivants.
La section précédente a identifié cinq lacunes dans les cadres académiques — dont l’absence d’une progression explicite entre durabilité et régénération. L’article publié en 2025 dans Ambio par Carl Folke et ses collègues du Stockholm Resilience Centre comble cette lacune en posant une validation scientifique indépendante de la progression durabilité → résilience → régénération — et y ajoute deux apports majeurs : le concept de « piège de la résilience » et la dynamique des spirales ascendantes.
Folke et al. (2025) proposent une hiérarchie de l’action face aux polycrises qui distingue trois logiques fondamentalement différentes :
La Durabilité (Sustainability) = « Faire moins de mal ». C’est l’approche dominante, concentrée sur l’efficience, la réduction des dommages et le maintien du statu quo. Elle est souvent linéaire et ne prend pas en compte les points de bascule des écosystèmes. Les auteurs notent que la durabilité, telle qu’elle est pratiquée depuis le rapport Brundtland (1987), repose implicitement sur l’hypothèse que les systèmes naturels sont stables et que les dommages sont réversibles — une hypothèse que la science des systèmes complexes a largement invalidée.
La Résilience (Resilience) = « Persister et s’adapter ». Elle définit la capacité d’un système à absorber les chocs sans changer de nature. Mais les auteurs soulignent qu’on peut être « résilient dans la dégradation » — survivre dans un monde appauvri, ce qui n’est pas l’objectif. La résilience, sans orientation vers la régénération, peut devenir un piège : elle peut maintenir des systèmes socio-écologiques dans des états dégradés mais stables, rendant la transformation plus difficile encore. C’est ce que la théorie de la panarchie décrit comme le « piège de la rigidité ».
La Régénération (Regeneration) = « Renouveler et contribuer ». Elle est définie comme la contribution active des humains au renforcement de la capacité du vivant à s’auto-organiser et à évoluer. Elle ne cherche pas à revenir en arrière (restauration passive), mais à créer des conditions pour que la vie puisse prospérer dans de nouvelles circonstances. C’est un déplacement épistémologique majeur : les humains ne sont plus les gestionnaires d’un « capital naturel » à préserver, mais des participants actifs à un processus évolutif dont ils font partie.
Le positionnement institutionnel de cette publication est significatif. Folke est le cofondateur du Stockholm Resilience Centre, l’institution qui a formalisé le concept de limites planétaires et qui est au cœur de la pensée en résilience depuis deux décennies. Que cette institution affirme désormais que la résilience seule ne suffit pas — et que la régénération représente un horizon nécessaire — confère à cette tripartition une autorité scientifique considérable.
L’apport spécifique de Folke et al. (2025) est le concept de spirales ascendantes — les boucles de rétroaction positive par lesquelles des pratiques régénératives renforcent progressivement la capacité du vivant, qui à son tour renforce la résilience du système. L’agroforesterie engendre un stockage de carbone qui améliore la rétention d’eau, qui stimule la biodiversité, qui génère de meilleurs rendements. C’est ce que les auteurs appellent la « résilience par le haut » : la santé du système devient son principal mécanisme de défense.
Le concept de spirales ascendantes éclaire ce que signifie concrètement la montée en capacité : ce n’est pas un processus linéaire d’amélioration continue, mais une dynamique auto-renforçante où chaque renforcement du vivant crée les conditions du renforcement suivant. La capacité du vivant n’est pas un stock qu’on remplit — c’est un potentiel qui se déploie dès que les conditions le permettent. Cette dynamique est exactement ce que l’approche Regenesis décrit comme le passage du « design technique » au « design par les systèmes vivants » : on cesse de pousser le système de l’extérieur pour travailler avec les forces internes qui le font vivre.
Folke et al. s’appuient sur le modèle de la panarchie — le cadre théorique développé par Holling, Gunderson et leurs collègues — pour identifier quand la régénération devient possible. Tout système vivant — forêt, économie locale, filière agricole — traverse un cycle de quatre phases : croissance (exploitation des ressources disponibles), conservation (accumulation et rigidification), libération (crise, effondrement des structures rigides) et réorganisation (émergence de nouvelles configurations).
La phase de réorganisation est le moment critique. C’est la fenêtre où le système est à la fois vulnérable et ouvert — où les anciennes structures rigides se sont effondrées sans que les nouvelles ne soient encore figées. Deux trajectoires sont alors possibles : reconstruire à l’identique un modèle obsolète (ce que Folke et al. appellent le « piège de la rigidité »), ou orienter le système vers une trajectoire de santé supérieure. L’approche régénérative est l’outil stratégique de cette seconde option.
Ce cadre temporel est décisif pour le monde économique. Les polycrises actuelles — climatiques, géopolitiques, sociales — ne sont pas des accidents dans un système par ailleurs stable. Elles sont les signes d’une phase de libération à l’échelle des systèmes socio-écologiques. La question n’est pas si les modèles vont se reconfigurer, mais vers quoi : vers une résilience de survie dans un monde dégradé, ou vers une montée en capacité du vivant. C’est exactement la bifurcation que décrit la tripartition durabilité → résilience → régénération.
Le modèle de la panarchie ajoute une dimension supplémentaire : les échelles sont imbriquées. Un jardin régénératif en ville contribue aux corridors de pollinisation, au cycle de l’eau et au refroidissement urbain. Une filière agricole régénérative renforce la santé des sols qui stabilise le bassin versant qui sécurise l’approvisionnement en eau d’une agglomération. Les spirales ascendantes ne fonctionnent pas seulement dans un système — elles se propagent entre les échelles. C’est ce que Folke et al. appellent la « résilience par le haut » : plus un système est régénéré à une échelle, plus il renforce la capacité des systèmes aux échelles supérieures et inférieures.
Folke et al. proposent également sept principes pour une « intendance proactive de la biosphère » qui entrent en résonance avec les six leviers du Capacity Score :
FOLKE ET AL. — 7 PRINCIPES
Diversité, connectivité, variables lentes, rétroactions, modèles mentaux, polycentricité, apprentissage — sept principes pour une intendance proactive de la biosphère.
Favoriser les relations mutuelles (réciprocité) — la capacité du vivant se construit dans la relation, pas dans l’isolement.
Travailler avec la dynamique des systèmes (pas de plan figé) — la capacité d’adaptation prime sur le plan stratégique.
Soutenir l’auto-organisation (confiance envers le vivant et les communautés locales) — la capacité du vivant à s’organiser est une ressource, pas un obstacle.
Renforcer la diversité (biologique et sociale) — la diversité est la condition de la capacité à répondre aux perturbations.
Cultiver l’agence humaine (de la peur à l’action) — la capacité des humains à agir est constitutive de la régénération.
Penser à long terme et à toutes les échelles (panarchie) — la capacité du vivant se déploie sur des temporalités et des échelles que l’organisation doit apprendre à intégrer.
Embrasser la complexité (sortir des solutions linéaires) — la capacité du vivant ne se gère pas, elle se cultive.
La tripartition de Folke et al. éclaire une confusion fréquente dans le champ de la durabilité : l’amalgame entre l’économie du Donut de Kate Raworth et l’économie régénérative. Les deux approches partagent un diagnostic — le modèle économique actuel dépasse les capacités de la biosphère — mais divergent fondamentalement dans leur logique d’action.
L’économie du Donut opère selon une logique de limites : ne pas dépasser le plafond écologique (limites planétaires), ne pas tomber sous le plancher social (besoins fondamentaux). L’objectif est de rester dans « l’espace sûr et juste ». Raworth utilise le mot « régénérer » dans son sixième principe (Create to Regenerate), mais son objectif reste de restaurer et de prospérer en équilibre — pas de renforcer la capacité du vivant à évoluer. C’est une logique de seuils, pas de contribution.
Ces deux approches — le Donut comme l’économie circulaire — partagent un angle mort plus profond. Elles raisonnent sur des écosystèmes non habités : des flux de matières à boucler, des limites planétaires à ne pas franchir, des « services écosystémiques » à préserver. Le rapport aux humains reste celui de l’inspiration — le biomimétisme, les boucles fermées calquées sur les cycles naturels — ou de la protection : ne pas dépasser, ne pas dégrader. Les humains sont à côté de la nature, pas dedans. La régénération pose un rapport fondamentalement différent : les communautés humaines, les organisations, les relations territoriales sont des composantes du vivant. La santé d’un écosystème ne se mesure pas indépendamment des humains qui l’habitent — et la capacité du vivant à se renouveler inclut la capacité des humains à coopérer, à percevoir, à transformer leurs rapports au lieu. C’est la différence entre gérer un stock de ressources naturelles et cultiver un système vivant habité.
L’économie régénérative opère selon une logique de contribution : renforcer activement les capacités du vivant — humain et non humain — à s’auto-organiser et à évoluer. L’objectif n’est pas de rester dans un espace défini mais de créer les conditions pour que cet espace s’élargisse. Comme le formalisent Konietzko, Das & Bocken (2023) dans Sustainable Production and Consumption : les business models régénératifs se concentrent sur la santé planétaire et le bien-être sociétal, et visent un impact net positif sur l’ensemble des parties prenantes — incluant la nature. La distinction est nette : le Donut cherche l’équilibre dans les limites ; la montée en capacité au-delà des limites.
Cette distinction n’est pas une nuance rhétorique. Konietzko, Das & Bocken l’établissent à partir d’une revue systématique de la littérature sur les business models — durables, circulaires et régénératifs. Leur constat est que ces trois approches ne sont pas des degrés successifs d’une même logique mais des paradigmes distincts. Le business model durable vise l’efficience et la réduction d’impacts au sein du modèle existant — il optimise sans remettre en cause la finalité. Le business model circulaire vise la fermeture des boucles de matière et d’énergie — il repense les flux mais reste centré sur les ressources, pas sur le vivant. Le business model régénératif exige un changement de référentiel : co-évolution avec les systèmes socio-écologiques, ancrage territorial, vision systémique intégrant la dimension humaine. C’est la seule source académique qui pose formellement que le régénératif est un paradigme différent du durable et du circulaire — pas un degré de plus sur la même échelle. Cette clarification est décisive pour éviter le « regen-washing » que les auteurs identifient comme risque structurel dès lors que le terme « régénératif » est utilisé sans cadre.
Cette distinction se prolonge dans la manière de concevoir la performance. La triple bottom line (Elkington, 1997) propose d’équilibrer les dimensions économique, sociale et environnementale — ce qui ouvre la porte aux arbitrages : un gain environnemental peut être « compensé » par un coût social accepté. La soutenabilité forte, telle que la décrit Skene (2022) dans Frontiers in Sustainability, inverse cette logique : l’économie est enchâssée dans la société, elle-même enchâssée dans l’environnement naturel. Il n’y a pas d’arbitrage possible entre ces niveaux — l’intégrité écologique est un prérequis, pas une variable d’ajustement. C’est le modèle des cercles concentriques — l’Embedded Economy — que les Sigma Guidelines (2003) avaient déjà formalisé pour corriger les faiblesses du triple bottom line.
La régénération pousse cette logique un cran plus loin. Elle ne cherche pas le compromis entre trois capitaux, mais leur renforcement simultané et synergique. Comme le montrent Haldane & Clay (RSA, 2023), la signification de « capital » doit être élargie — capital humain, capital social, capital naturel — et ces formes de capital ne sont pas des lignes comptables à équilibrer mais des capacités vivantes à cultiver. En agriculture régénérative, la construction de la santé des sols (capital naturel) produit une nourriture plus nutritive (capital humain), crée des communautés agricoles plus résilientes (capital social) et génère une meilleure profitabilité à long terme (capital financier). Ce n’est pas un arbitrage — c’est une spirale ascendante appliquée aux capitaux.
La régénération ne cherche pas le compromis ou l’équilibre entre les capitaux naturels, sociaux et économiques. Elle vise leur contribution simultanée et synergique — ce qui suppose que l’activité économique soit enchâssée dans le vivant, pas l’inverse.
— Synthèse Konietzko et al. 2023, Skene 2022, Haldane & Clay 2023
Folke et al. ne sont pas naïfs. Si la progression durabilité → résilience → régénération est scientifiquement fondée, elle n’est pas spontanée. Trois catégories de freins expliquent pourquoi les stratégies de restauration, d’adaptation et de robustesse tendent à écraser la régénération — et pourquoi cette dernière peine à émerger malgré sa pertinence théorique.
Freins économiques : l’invisibilité du vivant. Le système économique actuel comptabilise l’extraction comme une création de valeur et ignore la dégradation comme une perte de capital. Les marchés valorisent ce qui est prélevé (le bois, le minerai, le poisson) mais ne donnent aucun prix au soin (la régénération des sols, la pollinisation, la purification de l’eau). Les subventions massives à l’agriculture industrielle et aux énergies carbonées créent un avantage compétitif artificiel pour les modèles dégénératifs, rendant les solutions régénératives « trop chères » par comparaison. Le court-termisme financier — la recherche de rendements trimestriels — est structurellement incompatible avec les temps biologiques de la régénération, qui se mesurent en décennies.
Freins politiques : l’inertie des institutions. Les structures de gouvernance héritées de l’ère industrielle gèrent l’eau, le climat, l’agriculture et la santé de manière séparée, alors que la régénération exige une approche intégrée. Une décision politique dans un secteur peut annuler les efforts régénératifs d’un autre. Les secteurs polluants bénéficient de lobbys puissants qui maintiennent les cadres réglementaires en leur faveur. Et le passage de la résilience à la régénération demande un courage politique pour accepter une phase de déséquilibre temporaire — la phase de réorganisation de la panarchie — que les institutions tendent à éviter.
Freins psychologiques : la crise de la déconnexion. C’est le frein le plus profond. Folke et al. décrivent une rupture du lien entre l’espèce humaine et sa base de vie. L’« amnésie environnementale » (Shifting Baseline Syndrome) fait que chaque génération naît dans un monde plus dégradé et accepte cet état comme la normale — ce qui réduit la motivation à régénérer, puisqu’on oublie ce qu’était un écosystème en pleine santé. L’urbanisation massive a créé une distance physique avec les cycles naturels. Et face à l’ampleur de la crise, beaucoup tombent dans l’éco-anxiété ou le déni. Les auteurs soutiennent que la régénération est le remède à cette impuissance : en agissant localement (l’agence humaine du cinquième principe), on restaure non seulement la nature mais aussi le sentiment d’utilité et d’appartenance.
Ces freins ne sont pas des obstacles marginaux. Ils expliquent pourquoi, dans la pratique, la plupart des organisations s’arrêtent à la restauration — même lorsqu’elles utilisent le vocabulaire de la régénération. Lever ces freins ne se fera pas par des ajustements incrémentaux. Il faut un changement de paradigme où la santé de la biosphère devienne la condition de toute activité économique — ce que Folke et al. appellent le passage de l’exploitation à l’intendance proactive.
La clarification de Folke et al. (2025) permet de préciser un point souvent source de confusion : les niveaux de cette progression ne sont pas des étapes à franchir mais des logiques d’action qui s’articulent.
Limiter et Réduire correspondent à la logique de la durabilité classique : diminuer les pressions exercées sur les milieux vivants. C’est le socle de responsabilité. Sans cette base, rien n’est possible. La CSRD en est l’instrument de lisibilité.
Restaurer correspond à la résilience au sens fort : renforcer la capacité du système à traverser des perturbations majeures en se réorganisant. La robustesse biologique, telle que décrite par Olivier Hamant dans Antidote au culte de la performance, est la capacité à durer grâce à la diversité, la redondance et la non-optimisation. Restaurer est un aboutissement stratégique pour beaucoup d’activités — pas un échec.
Mais la distinction entre Restaurer et Régénérer ne porte pas sur le degré d’ambition. Elle porte sur la question posée — et donc sur ce que l’on sert.
Le récit de Restaurer est : « comment assurer la robustesse de l’activité dans des écosystèmes instables ? » Le référentiel reste la continuité de l’activité. La robustesse sert l’entreprise, même si les moyens mobilisés sont écosystémiques.
Le récit de Régénérer est : « quelles capacités gagnées — biodiversité, bien-être, relations, territoire — nous permettent de tenir nos trajectoires économiques ? » Le référentiel est la capacité du vivant. L’activité économique est subordonnée à cette capacité, non l’inverse.
Comme le pose l’analyse de la balance of nature, l’équilibre est celui de la nature dont l’économie dépend — pas un état au seul service de la robustesse des activités économiques. La distinction est structurante : la robustesse renforce la capacité à tenir dans un monde instable en renonçant à l’optimisation ; la régénération va plus loin — non seulement tenir, mais atteindre simultanément ses objectifs économiques, environnementaux et sociaux en renforçant durablement les capacités du vivant. C’est une bascule permettant de réussir tous ensemble, sans exclusion, via l’activité économique ancrée dans ses territoires.
Régénérer correspond à l’intendance proactive de Folke et al. : la contribution active des humains au renforcement de la capacité du vivant à s’auto-organiser et à évoluer. Elle commence quand la question n’est plus « comment tenir ? » mais « comment contribuer activement à la vitalité du vivant pour que tenir ait encore un sens ? ». C’est le moment du retournement de finalité — le passage d’une logique où le vivant sert l’activité à une logique où l’activité sert le vivant. Les spirales ascendantes deviennent alors le mécanisme central : chaque renforcement du vivant crée les conditions de la triple profitabilité, qui permet de renforcer davantage le vivant.
Cette articulation a une conséquence pratique importante. Elle reconnaît que chaque logique d’action a sa valeur propre — limiter les dégâts est déjà un acte responsable, restaurer un écosystème dégradé est un accomplissement réel. Le passage d’une logique à l’autre n’est ni linéaire ni obligatoire, et la trajectoire d’une organisation n’est pas un escalier mais une configuration mouvante : on peut avoir progressé loin sur certaines dimensions et rester en retrait sur d’autres. C’est cette hétérogénéité qui est informative — pas une note globale.
Cette progression scientifiquement validée pose une question : qui l’avait anticipée, et avec quels outils pratiques ? La réponse vient d’une tradition de praticiens — architectes, designers, spécialistes des systèmes vivants — qui avait formalisé cette logique trois décennies avant Folke.
Ce principe ne naît pas dans le management. Il naît dans la pratique — et dans trois champs bien antérieurs à la littérature sur le business régénératif.
L’agriculture. Les savoirs indigènes constituent le fondement premier. Comme le documente l’analyse généalogique de Guffond & Taisne (Paris-Dauphine, 2024 — voir Annexe), « bien avant l’arrivée des Européens en Amérique du Nord, les populations autochtones protégeaient le territoire et préservaient la biodiversité grâce à une gestion holistique des terres » (Rodale Institute). George Washington Carver expérimente les engrais verts dès la fin du XIXe siècle. Le terme « agriculture régénérative » apparaît en 1979 (Medard Gabel), et c’est Robert Rodale qui en donne la première définition en 1983 : une agriculture qui accroît simultanément la productivité et la base biologique des sols, avec un impact environnemental minimal et une contribution sociale croissante. L’agriculture biologique régénérative — cultures de couverture, rotation, agroforesterie, permaculture — est la redécouverte de ces pratiques ancestrales.
L’architecture. C’est un architecte — Malcolm Wells — qui crée en 1969 le premier outil de mesure régénérative : une grille de 22 critères allant de –100 (dégénératif) à +100 (régénératif), qui inclut la capacité à purifier l’air, créer du sol fertile, mais aussi favoriser les interactions communautaires et « être beau ». C’est un collectif d’architectes, d’urbanistes et d’hydrogéologues — le Regenesis Group (1995) — qui formalise le cadre théorique du développement régénératif. Le passage de l’agriculture au territoire, puis du territoire à l’organisation, s’opère par le design : non pas concevoir des objets mais concevoir les conditions relationnelles pour que le vivant monte en capacité.
Le tourisme. Le guide A Regenerative Approach to Tourism in Canada (Reed & Holliday, Destination Canada, 2023) traduit l’approche Regenesis dans un secteur économique entier. Le rôle d’une destination n’est plus de « gérer » le tourisme mais d’en être l’intendante (stewardship) — en prenant soin des personnes, des lieux et des communautés comme des composantes d’un système vivant. C’est la preuve que l’approche régénérative fonctionne au-delà de l’agriculture et de l’architecture, à l’échelle d’une économie sectorielle et territoriale.
La filiation est donc : savoirs ancestraux → agriculture (Carver, Rodale) → architecture (Wells, Regenesis) → tourisme (Destination Canada) → entreprise (Nous Sommes Vivants). C’est cette généalogie — documentée en détail dans l’Annexe Guffond & Taisne — qui fonde la singularité de l’approche : elle part du vivant et de la pratique, pas du management.
« La restauration vise le retour à un état antérieur. La régénération vise la promotion de la capacité d’auto-renouvellement des systèmes naturels. »
— Rodale, 1983 / Morseletto, 2020
Cette distinction est fondatrice. C’est elle qui sépare la section 3 de tout ce qui précède — et c’est sur elle que repose toute la filiation : savoirs ancestraux → agriculture → architecture → tourisme → entreprise.
Que signifie « cultiver la capacité du vivant » en pratique ? C’est la question à laquelle le Regenesis Group répond depuis 1995. Et sa réponse repose sur un déplacement fondamental : un territoire n’est pas un site à aménager. C’est un système vivant en évolution.
Un « système vivant », dans le cadre Regenesis, ne désigne pas seulement un écosystème naturel. C’est l’ensemble indissociable d’un territoire, de ses communautés humaines, de ses organisations et de son économie locale — un tout caractérisé par l’interdépendance entre ses parties, la capacité d’auto-organisation, et un potentiel latent que seuls les humains qui l’habitent peuvent révéler. Le travail de Regenesis ne consiste donc pas à concevoir des projets ou des espaces. Il consiste à concevoir les conditions relationnelles pour que ce système vivant monte en capacité — capacité à se renouveler, à évoluer, à produire des formes plus intégrées de vitalité.
Fondé par Pamela Mang, Ben Haggard et Bill Reed — architectes, urbanistes, hydrogéologues, spécialistes du design et de la dynamique des systèmes — le groupe a formalisé cette approche dans l’ouvrage de référence Regenerative Development and Design (Mang & Reed, 2012), traduit en français sous le titre Régénérer (Rue de l’échiquier, 2024, postface de Laura Winn et Bruno Lhoste). La thèse centrale est la suivante : les problèmes environnementaux et sociaux ne sont pas d’abord des problèmes techniques — ils sont l’expression d’une fracture entre les humains et le vivant. La réponse n’est donc pas dans l’optimisation des systèmes existants mais dans le développement des capacités humaines à assurer la vitalité, la viabilité et l’évolution des territoires habités.
Cette thèse distingue radicalement l’approche Regenesis de la durabilité classique. La durabilité cherche à réduire les dommages. La restauration cherche à réparer les systèmes dégradés. Le développement régénératif cherche à renforcer la capacité du vivant — humain et non humain — à évoluer vers des formes toujours plus intégrées et résilientes. Ce n’est pas une différence de degré. C’est une différence de paradigme : on passe de la gestion d’impacts à la conception de relations.
Que le premier outil de mesure régénérative soit né de l’architecture — pas du management — est significatif. En 1969, l’architecte américain Malcolm Wells, père du gentle architecture, conçoit une Grille d’Évaluation de la Régénération (Wilderness-Based Checklist for Design and Construction) qui pose le principe fondateur : la nature sauvage comme modèle de référence. Un écosystème naturel obtient le score maximal (+1500). Un bâtiment conventionnel obtient un score négatif. La question n’est pas « ce bâtiment est-il durable ? » mais « contribue-t-il à la vitalité du vivant autant qu’une forêt le ferait à sa place ? »
La grille évalue 22 critères sur un continuum de –100 (dégénératif) à +100 (régénératif), organisés en deux dimensions :
Le site (10 critères) — Pollue l’air → Purifie l’air. Pollue l’eau → Purifie l’eau. Gaspille l’eau de pluie → Stocke l’eau de pluie. Consomme de la nourriture → Produit de la nourriture. Détruit le sol → Crée du sol fertile. Déverse des déchets → Consomme ses déchets. Détruit l’habitat sauvage → Crée de l’habitat. Importe de l’énergie → Exporte de l’énergie. Nécessite du transport motorisé → Favorise la mobilité humaine. Intensifie le climat local → Modère le climat local.
Le bâtiment (12 critères) — Exclut la lumière naturelle → Utilise la lumière naturelle. Chauffage mécanique → Chauffage passif. Climatisation mécanique → Refroidissement passif. Nécessite entretien → S’entretient lui-même. Produit de l’inconfort → Produit du confort. Circulation motorisée → Circulation humaine. Pollue l’air intérieur → Crée un air intérieur pur. Matériaux vierges → Matériaux recyclés. Non recyclable → Recyclable. Icône de l’apocalypse → Icône de la régénération. Mauvais voisin → Bon voisin. Est laid → Est beau.
Les deux derniers critères méritent attention. Le critère 20 — « Sert d’icône pour la régénération » — pose que le bâtiment a une fonction symbolique : il peut inspirer ou décourager la transformation. Le critère 22 — « Est beau » — introduit le jugement esthétique comme dimension constitutive de la mesure régénérative. Wells et Fitch (1975) le formulent ainsi : le jugement esthétique constitue le niveau ultime de la conscience humaine. Pour être véritablement efficace, un bâtiment doit répondre à des critères esthétiques autant que physiologiques. La beauté n’est pas un supplément. C’est un marqueur de justesse systémique — le signe que le rapport au vivant est cohérent.
En 1999, la Society of Building Science Educators (SBSE) a révisé la grille et explicité la distinction fondatrice, attribuée à John Tillman Lyle : « Le design durable consiste simplement à atteindre l’équilibre. Le design régénératif renouvelle les ressources de la Terre. » Version française : SBSE Québec (2009). Nous Sommes Vivants utilise la grille Wells depuis trois ans. D’abord intégrée à l’atelier 1 du RegenBMC (section 5), elle est désormais utilisée à la fin de chaque atelier : chaque participant situe son activité sur le continuum dégénératif–régénératif, puis mesure sa progression d’un atelier à l’autre.
Ce que montre la grille Wells, c’est que les indicateurs de la régénération ne se réduisent pas à des ressources à préserver (eau, air, énergie). Ils incluent le vivant dans toute son étendue — humain et non humain : la capacité du sol à se créer, celle de l’habitat sauvage à se reconstituer, mais aussi le confort des personnes, la qualité du voisinage, et la beauté comme expression d’une justesse systémique. C’est cette vision — le vivant comme totalité, pas comme stock de ressources — que la Trajectoire du design écologique de Bill Reed va formaliser en continuum.
Le cadre Regenesis est synthétisé dans un schéma devenu emblématique : la Trajectory of Ecological Design (Bill Reed, © Regenesis Group). Ce diagramme, repris dans des dizaines de publications académiques et dans le guide A Regenerative Approach to Tourism in Canada (Reed & Holliday, Destination Canada, 2023), représente un continuum qui va du dégénératif au régénératif en traversant plusieurs seuils :
Côté gauche — Technical System Design (conception technique) : le monde est traité comme une machine. Les interventions visent l’efficience, la réduction d’impacts, la conformité. Ce côté comprend le design conventionnel (extraction linéaire), le design « vert » (moins de mal) et le seuil de la durabilité (« sustainable »), que Bill Reed décrit comme « le point neutre — la frontière entre dégénérer et régénérer ». Comme il le formule : « La durabilité est une façon plus lente de mourir. »
Côté droit — Living System Design (conception par les systèmes vivants) : le monde est traité comme un ensemble de relations vivantes. Les interventions visent le renforcement de la capacité du vivant à s’auto-organiser et à évoluer. Ce côté comprend la restauration (réparer la santé d’un sous-système écologique) et la régénération (développer la capacité du système à se renouveler continuellement — y compris les capacités humaines à y contribuer).
La bascule entre les deux côtés n’est pas un saut technique. C’est un changement de vision du monde. Du côté technique, l’enjeu est de « faire les choses correctement » (doing things right). Du côté vivant, l’enjeu est de « faire les bonnes choses » (doing the right things) — et la question de ce qui est « bon » est déterminée par la compréhension du lieu, de son potentiel unique et de ses besoins.
Le diagramme rend visible ce que le discours dominant ne dit pas : le net zero est le point neutre de la trajectoire — la frontière entre dégénérer et régénérer. Atteindre le net zero, c’est cesser de dégrader. Ce n’est pas encore régénérer. À gauche du net zero, l’enjeu est de réduire les impacts négatifs — efficience, compensation, conformité. C’est une logique technique. À droite, l’enjeu change de nature : il ne s’agit plus de réduire le mal mais d’augmenter la contribution positive au vivant. Et cette contribution n’est pas un résultat mécanique — c’est un enjeu de montée en capacité en lien avec la nature, les écosystèmes, le vivant non humain. Restaurer, c’est réparer un sous-système dégradé. Régénérer, c’est développer la capacité du système vivant tout entier à se renouveler — et cela implique de transformer le rapport des humains à ce système.
L’un des apports méthodologiques les plus distinctifs de Regenesis est le concept de Story of Place — l’histoire du lieu. Avant toute intervention, le processus régénératif commence par une investigation approfondie de l’essence et du potentiel unique du territoire. Cela implique de comprendre les dynamiques géologiques, hydrologiques, écologiques, culturelles et sociales qui font qu’un lieu est ce qu’il est — et ce qu’il pourrait devenir.
Le Story of Place n’est pas un diagnostic environnemental classique. C’est un processus de co-découverte entre les acteurs d’un territoire : habitants, entreprises, élus, communautés autochtones, scientifiques. Les quatre prémisses qui structurent ce processus (Mang & Reed, 2012) sont :
Prémisse 1 — Le lieu comme totalité vivante. Chaque lieu est un système vivant unique avec son propre potentiel d’évolution. On ne peut pas appliquer des solutions génériques à un lieu singulier. Le point de départ est toujours la compréhension du lieu comme totalité — ses patterns, ses relations, ses dynamiques, ce qui le rend vivant.
Prémisse 2 — La co-évolution humain-nature. Les humains ne sont pas extérieurs au lieu — ils en sont une composante constitutive. Le développement régénératif ne consiste pas à « protéger la nature de l’humain » mais à développer les capacités humaines à contribuer activement à la vitalité du lieu. La séparation entre « l’environnement » et « la société » est un artefact de la pensée mécaniste.
Prémisse 3 — Le développement comme expression du potentiel. Le développement n’est pas la croissance quantitative mais l’actualisation d’un potentiel qualitatif. Chaque lieu possède un potentiel unique que seuls les humains qui l’habitent peuvent révéler — s’ils développent la capacité de le percevoir. La régénération est fondamentalement un processus de montée en capacité : capacité à percevoir, à comprendre, à imaginer, à agir en résonance avec le vivant.
Prémisse 4 — La transformation des participants comme condition de la transformation du lieu. On ne peut pas régénérer un territoire avec les mêmes modes de pensée qui l’ont dégradé. Le processus régénératif exige une transformation intérieure — cognitive, émotionnelle, relationnelle — des personnes qui y participent. Le processus est d’abord intérieur : la transformation du rapport au vivant précède la transformation des pratiques.
La prémisse 4 pose un problème pratique : comment développe-t-on concrètement cette transformation ? C’est la question à laquelle répondent Carol Sanford — consultante et théoricienne du regenerative business, mentor de plusieurs praticiens de Regenesis — et Beatrice Ungard, Ph.D. (architecture, Université de Californie à Berkeley ; diplômée de l’Université de Genève), membre de l’équipe d’instructeurs à l’Institut Regenesis pour les Pratiques Régénératrices, où elle enseigne le développement régénératif. Ungard a travaillé plus de dix ans avec Sanford. Elle a présenté cette approche en France lors d’une conférence pour Nous Sommes Vivants — « Prendre conscience des systèmes vivants » — dont les contenus structurent la présente section.
Les quatre paradigmes de Carol Sanford. Sanford a formalisé une échelle de quatre paradigmes qui décrit les niveaux de conscience à partir desquels nous agissons :
1. Extraire — retour de valeur pour soi. Approche transactionnelle, gagner-perdre. C’est le paradigme qui a construit la société industrielle.
2. Résoudre les problèmes — améliorer les situations par l’expertise technique, les normes, les technologies. Le développement durable classique opère largement dans ce paradigme : « si on met des éoliennes, la technologie nous sauvera. »
3. Faire le bien — créer des choses meilleures à la base, reconnaître la valeur et le potentiel humain. Le paradigme des ONG et de la RSE. Mais le piège est : qui définit ce qui est « bien » ? Souvent des règles sociales qu’on applique partout — des solutions génériques.
4. Faire évoluer les capacités — le paradigme régénératif. Chaque système vivant est unique, avec un potentiel unique. Il ne s’agit plus de résoudre ses problèmes mais de développer ses capacités propres pour qu’il puisse se régénérer lui-même. Comme le formule un collègue de Regenesis : « Seuls les systèmes vivants se régénèrent. Les machines ne se régénèrent pas. » Régénérer, c’est se recréer soi-même — avoir la capacité de poursuivre sa propre évolution.
Le lecteur reconnaîtra dans cette échelle la structure des quatre étapes de Nous Sommes Vivants : Limiter (extraire sous contrainte), Réduire (résoudre les problèmes d’impact), Restaurer (faire le bien, réparer), Régénérer (faire évoluer les capacités du vivant). La filiation est directe. Et c’est de cette lignée que vient la définition opérationnelle de Nous Sommes Vivants : régénérer, ce n’est pas « avoir un impact net positif » (définition HEC) — c’est faire évoluer les capacités du vivant pour qu’il puisse poursuivre sa propre évolution. Le Capacity Score mesure cette montée en capacité, pas une performance.
Le vivant et ses capacités propres. Le point de départ d’Ungard n’est pas l’humain — c’est le vivant et ses capacités propres. Un territoire, une communauté, un écosystème : le vivant possède des capacités intrinsèques — auto-renouvellement, adaptation, co-évolution. Ces capacités existent indépendamment de l’intervention humaine. La question n’est pas « que devons-nous faire pour régénérer ? » mais « quelles capacités le vivant possède-t-il déjà — et comment pouvons-nous les renforcer plutôt que les entraver ? »
La notion de potentiel est centrale. Le potentiel n’est pas palpable : c’est la différence entre ce que le vivant réalise maintenant et ce qu’il pourrait réaliser s’il suivait sa propre évolution. Apprendre à lire cette différence — dans un territoire, dans une organisation, dans une filière — est le cœur du travail régénératif.
Les systèmes imbriqués et la montée en capacité. Sanford et Ungard insistent sur un principe structurant : les systèmes vivants sont imbriqués — cellules dans des organes, organes dans un corps, personnes dans des équipes, équipes dans des organisations, organisations dans des territoires. Les systèmes intérieurs sont au service du potentiel des systèmes qui les englobent. La montée en capacité suit cette logique : développer les capacités des personnes → pour qu’elles développent les capacités de leur équipe → pour que l’équipe développe les capacités de l’organisation → pour que l’organisation développe les capacités des systèmes vivants qu’elle sert. C’est exactement la logique du Capacity Score : on ne mesure pas une performance de l’organisation, on mesure sa capacité à renforcer le vivant dont elle fait partie.
La conscience comme condition. Or nous ne voyons pas les capacités du vivant. Nos modes de pensée dominants — analytiques, linéaires, compartimentés — nous rendent structurellement aveugles à son fonctionnement. Pour Ungard, les crises écologiques et sociales ne sont pas d’abord des problèmes techniques : « le vrai problème pour l’humanité est un problème de conscience ». Le pouvoir de transformation est en amont — dans la capacité à percevoir le vivant tel qu’il est, pas tel que nos paradigmes nous le montrent. Le premier travail est donc le développement du discernement : apprendre à voir le tout plutôt que les fragments, le potentiel plutôt que les problèmes, l’unicité plutôt que les catégories.
Comme elle le formule : « Il est temps d’assumer nos responsabilités en tant qu’humains conscients, capables d’une pensée neuve et indépendante, pour la régénération de la planète et de la société. »
Cet apport est structurant pour la suite du livre blanc. Les fresques de Nous Sommes Vivants (section 5) opérationnalisent exactement cette séquence : la Fresque du facteur humain développe la capacité de discernement (percevoir le vivant et ses capacités), la Fresque des émotions travaille la posture relationnelle, et la Fresque des imaginaires ouvre la capacité à concevoir des futurs compatibles avec le vivant.
Le pont entre l’approche Regenesis, ancrée dans le design territorial et l’architecture, et son application aux organisations et aux communautés humaines est largement porté par les travaux de Michelle Holliday. Basée à Montréal, co-autrice du guide A Regenerative Approach to Tourism in Canada (Destination Canada, 2023) et autrice de The Age of Thrivability: Vital Perspectives and Practices for a Better World, Holliday a développé le concept de thrivability — la capacité d’un système vivant à prospérer — comme cadre d’application des principes régénératifs aux organisations et aux communautés.
La thèse de Holliday est directe : si nous reconnaissons que les organisations et les communautés sont des systèmes vivants dynamiques et auto-organisés, alors les principes qui permettent à tout système vivant de prospérer s’appliquent à elles. Ces principes sont au nombre de quatre :
Diversité — Un système vivant a besoin de parties diverses pour générer de nouvelles possibilités. La diversité biologique et la diversité humaine sont structurellement analogues : elles sont la condition de la résilience et de l’innovation.
Nourishment (nourriture) — Les parties d’un système vivant doivent être nourries — par des flux d’énergie, de ressources, de sens, de relations. Dans une organisation, les personnes doivent être véritablement nourries dans leur humanité et leur créativité — non pas « motivées » selon une logique mécanique.
Relations (apprentissage et connexion) — Un système vivant se définit par la qualité de ses relations internes. Ce n’est pas la somme de ses parties qui le fait vivre — c’est la manière dont elles interagissent et se transforment mutuellement. Les organisations régénératives investissent dans la qualité de leurs relations comme dans une infrastructure fondamentale.
Émergence — Quand la diversité est nourrie et connectée, un tout supérieur à la somme des parties émerge — innovation, sens partagé, capacité collective à répondre à des situations inédites. L’émergence ne se planifie pas. Elle se cultive.
Le guide de Destination Canada traduit ces principes dans le champ du tourisme : le rôle d’une destination n’est pas de « gérer » le tourisme (destination management) mais d’en être l’intendante (destination stewardship) — en prenant soin des personnes, des lieux et des communautés comme des composantes d’un système vivant dont la vitalité est la condition de tout le reste. Le guide propose un processus structuré en cercles d’intendance (stewardship circles), groupes de passion et équipes d’accueil, qui traduit dans la pratique touristique le Story of Place de Regenesis. Ce processus repose sur la co-découverte du potentiel unique du lieu, le développement d’un engagement collectif, et la mise en action par des expériences d’accueil qui nourrissent la capacité de développement et la résilience des populations, des entreprises, des communautés et des systèmes écologiques.
Les cadres conceptuels de la Partie I — Hahn & Tampe (2021) et le white paper HEC Paris (2025) — posent les catégories et les attributs de l’entreprise régénérative. L’approche Regenesis — Wells, Mang & Haggard, Reed, Sanford, Ungard, Holliday — y ajoute six apports structurants. Le tableau ci-dessous en fait la synthèse.
| Dimension | Cadres conceptuels Hahn & Tampe / HEC |
Apport Regenesis | Traduction Nous Sommes Vivants |
|---|---|---|---|
| Définition de la régénération | Impact net positif sur les systèmes socio-écologiques | Faire évoluer les capacités du vivant pour qu’il poursuive sa propre évolution (Sanford) | Le Capacity Score mesure une montée en capacité, pas une performance |
| Progression / étapes | 3 niveaux (H&T) ou 4 niveaux (HEC) — taxonomie descriptive | 4 paradigmes de Sanford : Extraire → Résoudre → Faire le bien → Faire évoluer les capacités — échelle de conscience | 4 étapes : Limiter → Réduire → Restaurer → Régénérer. Filiation directe |
| Mesure concrète | Attributs qualitatifs, pas d’outil de mesure | Grille Malcolm Wells (1969) : 22 critères, –100 à +100, vivant humain et non humain | Grille utilisée à chaque atelier du RegenBMC depuis 3 ans. Fonde le continuum du Capacity Score |
| Rapport au lieu | Principes génériques, applicables partout | Primauté du lieu : Story of Place, potentiel unique, co-découverte territoriale (Mang & Reed) | Le levier « Ancrage territorial » du Capacity Score |
| Dimension humaine | Le leadership comme levier (H&T) ou attribut (HEC) — pas de méthode | Transformation intérieure comme condition : changement de paradigme, développement du discernement (Sanford, Ungard) | Fresques (facteur humain, émotions, imaginaires). Levier « Dynamiques humaines » |
| Vision de l’organisation | L’entreprise comme agent d’impact sur son environnement | Système vivant imbriqué : personnes → équipes → organisation → systèmes servis (Sanford, Holliday) | Le RegenBMC travaille sur le tout — la montée en capacité se propage par les systèmes imbriqués |
| Généalogie | Littérature management et stratégie (business schools) | Savoirs ancestraux → agriculture → architecture → tourisme — la régénération naît de la pratique, pas de la théorie (Guffond & Taisne, Annexe) | Nous Sommes Vivants part du vivant et de l’agriculture, pas du management. La grille Wells et le RegenBMC prolongent cette filiation |
Ces fondations posées — la science confirme la progression (section 2), la pratique fournit les outils (section 3) — reste à comprendre comment résoudre la tension que ces cadres laissent en suspens : comment articuler la logique du vivant et la logique de l’entreprise ?
Folke et al. (2025) ont clarifié la progression durabilité → résilience → régénération, et la notion de montée en capacité du vivant comme horizon. Mais cette clarification scientifique ne résout pas une tension pratique fondamentale que les deux publications de référence partagent.
Les deux publications partagent en effet un positionnement épistémologique fort : la perspective outside-in. Les objectifs des activités commerciales doivent être dérivés de la perspective des systèmes socio-écologiques dans lesquels l’entreprise est enchâssée, et non de la logique interne de l’organisation. Hahn & Tampe formulent cette exigence comme le Principe 1 de leur cadre : le niveau d’aspiration doit être « ancré dans les systèmes ». Le white paper HEC en fait un critère discriminant de maturité régénérative à travers l’ensemble des sept attributs.
Cette position est une réponse directe à la dérive majeure du champ : le business case for sustainability, où les enjeux environnementaux ne sont pris en compte que s’ils sont alignables avec les résultats commerciaux (Bansal & Song, 2017). Dans cette logique inside-out, l’organisation instrumentalise les systèmes socio-écologiques au service de sa propre performance. Le renversement outside-in inverse cette hiérarchie : ce sont les systèmes socio-écologiques qui fournissent le référentiel à partir duquel les aspirations organisationnelles sont dérivées.
Formulé ainsi, ce renversement crée une tension pratique considérable. Si le point de départ doit être le système vivant, comment accompagner un dirigeant qui part de son organisation — son modèle d’affaires, ses contraintes, ses indicateurs ? La littérature académique reste silencieuse sur cette question : elle décrit des conditions d’aspiration mais ne prescrit pas de processus d’accompagnement.
C’est dans cet interstice — entre le référentiel outside-in et la réalité du processus d’accompagnement — que l’approche Regenesis, telle qu’elle est portée en France par Nous Sommes Vivants, s’inscrit et dépasse la tension apparente entre les deux écoles.
La résolution de cette tension n’est pas seulement méthodologique. Elle repose sur une fondation philosophique qui distingue deux visions du monde :
La vision issue de la physique voit le monde comme constitué d’atomes isolés tendant vers le désordre (entropie). De cette vision dérive l’impératif d’ordre : il faut restaurer, limiter, contenir. L’approche dominante de la durabilité — réduction d’impacts, gestion de risques, conformité — est héritière de cette vision. Le système est une machine qui se dégrade et qu’il faut entretenir. Le management classique, avec ses KPIs, ses tableaux de bord et ses plans stratégiques, en est l’expression organisationnelle.
La vision issue de la biologie voit le monde comme un ensemble d’interactions entre individus, un tissu de relations vivantes en co-évolution permanente. De cette vision dérive l’énergie vitale et le chaos créatif — qu’il s’agit de laisser œuvrer, source de régénération. Le vivant n’est pas un stock à gérer mais une force qui persévère dans son être (Spinoza), un système autonome pourvu de capacités évolutives ouvertes (Pereto, Catala, Moreno). Le management régénératif, avec ses cercles d’intendance et ses boucles de rétroaction, en est l’expression émergente.
L’approche Regenesis se positionne explicitement dans la seconde vision. La régénération n’est pas une « réparation améliorée » — elle relève d’une logique fondamentalement différente. On ne restaure pas un système. On renforce le potentiel du vivant qui le compose. On ne restaure pas « un système halieutique ». On renforce le potentiel d’un banc de poissons à exister et durer : diversité des espèces, capacité de reproduction, qualité des habitats, continuité des relations écologiques.
Ce changement de vision a des conséquences directes sur la question outside-in / inside-out. Dans la vision mécaniste/entropique, il y a bien un « dehors » (le système) et un « dedans » (l’organisation), et la question est de savoir lequel prime. Dans la vision biologique/vivante, cette séparation est un artefact conceptuel. L’organisation n’est pas « dans » les systèmes socio-écologiques comme un objet est « dans » un contenant. Elle est une expression du vivant, enchâssée dans des milieux vivants, composée d’êtres vivants, dépendante de processus vivants. La question n’est plus « d’où part-on ? » (de l’intérieur ou de l’extérieur) mais « au service de quoi agit-on ? » (de la capacité du vivant, ou de la seule performance organisationnelle).
L’approche portée par Nous Sommes Vivants résout cette tension par une distinction conceptuelle rarement explicitée dans la littérature : la distinction entre le référentiel (d’où dérivent les objectifs, les critères de maturité, les aspirations) et le critère de basculement (ce qui distingue une transformation réelle d’un storytelling régénératif).
Le référentiel adopté va au-delà de ce que proposent Hahn & Tampe et le white paper HEC. Là où ces deux publications se réfèrent à la « santé des systèmes socio-écologiques » comme horizon d’aspiration, Nous Sommes Vivants pose la capacité du vivant — humain et non humain — à atteindre son plein potentiel dans son environnement comme boussole de la régénération.
Cette formulation opère trois déplacements. Elle substitue à la notion de santé (état à maintenir) la notion de capacité (potentiel dynamique à renforcer). On ne cherche pas à ramener un système à un « bon état » mais à renforcer sa capacité à exister, se relier, se renouveler, se transformer et continuer. Elle inclut explicitement la dimension humaine comme composante constitutive du vivant à régénérer : il n’y a pas de régénération écologique durable sur un vivant humain épuisé, ni de régénération humaine possible sur un vivant non humain détruit. Elle s’ancre dans une définition biologique précise du vivant — empruntée à J. Pereto, J. Catala et A. Moreno — comme « système autonome pourvu de capacités évolutives ouvertes », ce qui exclut toute approche mécaniste : on ne régénère pas un système comme on répare une machine.
Ce référentiel est directement issu de la filiation avec le Regenesis Institute : la régénération commence lorsque la question centrale devient « en quoi ce que nous concevons renforce-t-il la capacité du système vivant à évoluer favorablement ? »
Cette approche repose sur une distinction rarement formalisée dans la littérature mais structurante pour l’opérationnel. Les ressources sont des conditions matérielles de la vie (eau, sol, nutriments) — elles se mesurent en stocks et en flux physico-chimiques. Les capacités sont des aptitudes du vivant à agir et se maintenir (diversité, reproduction, coopération, apprentissage) — elles ne se mesurent pas en volume mais en qualité de relations et en dynamique. Le potentiel est la possibilité ouverte du vivant à évoluer, s’adapter et se transformer face à l’inconnu — il ne se mesure pas, il se cultive. Une ressource restaurée ne garantit ni capacité ni potentiel. Une capacité renforcée permet de durer. Un potentiel préservé permet de traverser l’inconnu. Les logiques restauratives adressent des stocks de ressources essentielles ; la régénération intègre la notion de flux d’énergie vitale et de potentiel évolutif. Les logiques comptables sont différentes mais complémentaires — c’est pourquoi le Capacity Score ne se substitue pas à la CSRD mais la prolonge en changeant de registre : du stock à la capacité, de la conformité à la contribution.
La tension entre outside-in et inside-out n’est pas une tension topographique (commencer par ici ou par là). C’est une tension téléologique (au service de quoi). Le vrai critère discriminant est la finalité. L’organisation sert-elle le vivant, ou le vivant sert-il l’organisation ?
Le passage de Restaurer (niveau 3) à Régénérer (niveau 4) est le moment exact où la question cesse d’être « comment notre activité peut-elle tenir dans le temps ? » (ce qui reste inside-out dans sa finalité, même si les moyens sont écologiques) pour devenir « quel service unique rendons-nous au vivant pour que tenir ait encore un sens ? » (ce qui est outside-in dans sa finalité, même si le processus part de l’organisation).
Ce retournement n’est ni graduel, ni automatique, ni garanti. Il implique un changement de posture, de logique d’action et de relation au vivant qui ne peut être prescrit de l’extérieur — il doit être cultivé de l’intérieur, ce qui rejoint la prémisse 4 de Regenesis :
Au niveau 3 (Restaurer), la posture est celle de l’Architecte qui répare pour être robuste en tissant des relations. La logique est la réparation, le retour à l’équilibre, l’adaptation. Le récit est : « comment assurer la robustesse de l’activité dans des écosystèmes instables ? ». Le référentiel reste la continuité de l’activité — même si les moyens mobilisés sont écosystémiques. C’est un aboutissement stratégique légitime. Mais la question qui le sous-tend (« comment tenir ? ») sert l’activité — pas le vivant.
Au niveau 4 (Régénérer), la posture est celle du Jardinier qui révèle la capacité de chacun à atteindre son plein potentiel. La logique est la contribution, la co-évolution, la symbiose. Le récit est : « quel service unique rendons-nous au vivant ? ». Le référentiel est la capacité du vivant — l’activité économique est subordonnée à cette capacité, non l’inverse.
Cette distinction éclaire rétrospectivement une ambiguïté dans la littérature académique. Hahn & Tampe distinguent Restore, Preserve et Enhance. Mais ces trois stratégies partagent la même finalité déclarée : « renforcer la santé des systèmes socio-écologiques tout en prospérant grâce à eux ». Le « tout en prospérant grâce à eux » maintient une ambiguïté sur ce qui est premier — la santé des systèmes socio-écologiques ou la prospérité de l’entreprise. L’approche portée par Nous Sommes Vivants tranche cette ambiguïté en faisant du retournement de finalité le critère discriminant de la bascule régénérative.
C’est pourquoi l’on peut, sans contradiction, partir de l’organisation (parce que c’est là que se prennent les décisions) tout en orientant chaque question, chaque levier, chaque critère de maturité vers la capacité du vivant (parce que c’est la finalité cohérente avec la vision biologique du monde qui fonde l’approche). Le Capacity Score n’est pas un compromis entre inside-out et outside-in. Il est l’expression opérationnelle d’une vision du monde où cette distinction perd sa pertinence, remplacée par une question plus fondamentale : l’activité renforce-t-elle ou affaiblit-elle la capacité du vivant — humain et non humain — à continuer ?
4.4. Le socle : ce que les trois corpus permettent quand on les réconcilieLes sections précédentes ont suivi trois corpus indépendants — la stratégie d’entreprise régénérative (Hahn & Tampe, HEC), la science de la résilience et des systèmes socio-écologiques (Folke et al., Hamant), la pratique du développement régénératif (Regenesis, Holliday, Sanford, Ungard) — et la réconciliation de leurs logiques (section 4). Le point de convergence est le socle sur lequel la suite repose. Il tient en cinq propositions.
Ce qu’on régénère, ce ne sont pas des systèmes — ce sont les êtres vivants dans leur milieu de vie. La régénération concerne la capacité du vivant — humain et non humain — à atteindre son plein potentiel dans son environnement (Regenesis, Mang & Reed 2012). L’écosystème est le milieu de vie, pas l’objet à régénérer. C’est la différence entre pensée systémique (robustesse, résilience — logique de restauration) et pensée du vivant (vitalité, capacité de régénération — logique régénérative).
L’économie régénérative opère sur trois sphères distinctes qui ne fusionnent pas — environnementale (climat, eau, sols, biodiversité), sociale (bien-être et juste rémunération sur toute la chaîne de valeur, One Health) et économique (viabilité financière, rapport extra-financier). Konietzko et al. (2023) fondent cette distinction en posant « santé planétaire + bien-être sociétal + multi-capitaux ». Le Donut de Kate Raworth vise l’équilibre dans les limites — pas la contribution active au vivant (section 2.5). La soutenabilité forte (Skene, 2022) pose que l’économie est enchâssée dans la société, elle-même enchâssée dans l’environnement naturel : il n’y a pas d’arbitrage possible entre ces niveaux.
La robustesse sert l’activité ; la régénération sert le vivant. Hamant (2023) pose la robustesse comme capacité à tenir par la diversité et la sub-optimalité — un acquis essentiel, mais dont le référentiel reste la continuité de l’activité. La régénération (Folke et al., 2025) franchit un seuil supplémentaire : contribuer activement à la vitalité du vivant dont l’activité fait partie. Ce n’est pas un degré d’ambition supplémentaire — c’est un retournement de finalité.
La triple profitabilité n’est pas un arbitrage entre trois objectifs concurrents (Elkington, 1997) mais une synergie (Konietzko et al., 2023 ; Roche & Jakub, Economics of Mutuality) : les pratiques régénératives produisent simultanément de la valeur économique, écologique et sociale — pas l’une au détriment de l’autre.
La transformation intérieure est une condition, pas un supplément. Les trois corpus convergent sur ce point : Regenesis en fait la quatrième prémisse du Story of Place, Sanford et Ungard en font le cœur de la montée en capacité, Folke et al. identifient la déconnexion psychologique comme frein systémique (section 2.6). Aucun changement de modèle économique ne tient sans changement de modèle mental.
Ce socle n’est pas seulement anglo-saxon. Il s’enracine aussi dans une tradition philosophique européenne que Guffond & Taisne (voir Annexe) mettent en lumière — Guattari (écologie mentale, 1989), Naess (deep ecology, expansion du soi), Maffesoli (raison sensible, 2017). La transformation intérieure exigée par la régénération a des racines profondes, de Spinoza à Naess.
C’est ce socle — la capacité du vivant comme référentiel, trois sphères distinctes, retournement de finalité, triple profitabilité comme synergie, transformation intérieure comme condition — que Nous Sommes Vivants traduit en outils opérationnels dans les sections suivantes : les quatre étapes et les six leviers du Capacity Score (section 5), le RegenBMC et les fresques (sections 7.1-7.2), la preuve économique qui reste à formaliser (section 8).
PARTIE III
La proposition opérationnelle de Nous Sommes Vivants
Nous Sommes Vivants est le collectif français de la transition écologique vers la régénération. Fondé il y a sept ans par Jérémy Dumont, le collectif accompagne les entreprises dans leur trajectoire régénérative — formations Qualiopi, accompagnement de dirigeants, ateliers, veille analytique. Les outils ont précédé la théorie : fresques, RegenBMC et Capacity Score ont été développés sur le terrain avant d’être formalisés. Ce livre blanc pose le socle conceptuel qui les fonde.
L’approche de Nous Sommes Vivants s’appuie sur un socle de références internationales articulé en cinq strates complémentaires :
La filiation Regenesis (sections 3 et 4). Le Regenesis Institute (Mang, Haggard, Reed, depuis 1995) fournit le cadre fondateur : la régénération commence par la compréhension du potentiel unique du lieu (Story of Place), progresse par le développement des capacités humaines à contribuer au vivant, et se distingue de la restauration par un retournement de finalité — l’activité économique au service du vivant, pas l’inverse. Carol Sanford et Beatrice Ungard en tirent les quatre paradigmes (Extraire → Résoudre → Faire le bien → Faire évoluer les capacités) qui fondent directement les quatre étapes de Nous Sommes Vivants. Michelle Holliday prolonge cette filiation vers les organisations comme systèmes vivants (thrivability).
La validation scientifique (section 2). Folke et al. (Stockholm Resilience Centre, 2025) valident la tripartition durabilité → résilience → régénération, introduisent les spirales ascendantes comme dynamique de la montée en capacité, et identifient les freins systémiques — économiques, politiques, psychologiques — qui expliquent pourquoi la régénération peine à émerger. Konietzko, Das & Bocken (Maastricht, 2023) posent que le business model régénératif est un paradigme distinct du durable et du circulaire, pas un degré de plus.
Le cadre académique du business régénératif (Partie I et section 1). Hahn & Tampe (2021) et le white paper HEC Paris (Lehmann-Ortega & Dubreil, 2025) décrivent le continuum de maturité et les attributs de l’entreprise régénérative — mais laissent cinq lacunes que le Capacity Score vise à combler : pas de diagnostic, pas de méthode de transformation intérieure, pas de preuves sectorielles en France, pas d’articulation entre niveaux, pas de traduction du vivant en critères de décision.
Les ancrages complémentaires. Le Rodale Institute (agriculture régénérative et certification ROC). Bill Reed et l’architecture vivante issue de Regenesis, qui étend le développement régénératif au cadre bâti. Michelle Holliday et le tourisme régénératif, qui applique la thrivability à l’hospitalité et aux territoires. La solidarité écologique (Baptiste Morizot) qui nourrit la vision du vivant comme communauté d’interdépendances.
Le socle économique. La soutenabilité forte (Skene, 2022) et les multi-capitaux (Haldane & Clay, RSA, 2023 ; Five Capitals Framework) fondent le modèle économique enchâssé dans le vivant : l’économie est une sous-fonction de la société, elle-même une sous-fonction des écosystèmes. L’Economics of Mutuality (Roche & Jakub) donne un cadre à la triple profitabilité : la performance économique, sociale et écologique ne sont pas des piliers concurrents mais une synergie — les pratiques régénératives produisent simultanément de la valeur sur les trois sphères.
Depuis sa création, Nous Sommes Vivants articule ces références dans un cadre opérationnel adapté aux entreprises françaises, et les prolonge vers la régénération (niveau 4) par la contribution active au vivant. La thèse centrale, portée depuis l’origine et formalisée dans La régénération du vivant telle que portée par Nous Sommes Vivants (décembre 2025) : la régénération consiste à donner aux êtres vivants (dont les humains) les ressources leur permettant d’être en capacité d’atteindre leur plein potentiel dans leur environnement. Elle nécessite un double changement de modèle économique et de modèle mental. Le critère est concret : la capacité réelle des sols, des milieux et des collectifs humains à durer, se transformer et se renouveler. Le vivant n’est pas seulement mesuré — il est renforcé.
Cette troisième partie traduit le socle conceptuel des sections précédentes en outils opérationnels. Avant d’entrer dans les quatre étapes et le Capacity Score, trois éléments de cadrage complètent le retournement de finalité posé en section 4.3 : le point d’entrée choisi par Nous Sommes Vivants, le diagnostic de dilution qu’il permet, et le verrou cognitif qui explique la résistance au changement.
L’approche de Nous Sommes Vivants part de l’entreprise — pas du bassin versant ou des systèmes socio-écologiques considérés abstraitement. On accompagne des humains qui prennent des décisions dans des organisations qui agissent dans des territoires. C’est là que se conçoivent les produits, que se structurent les filières, que se jouent les alliances avec les acteurs du territoire. Le point d’entrée est nécessairement organisationnel parce que c’est là que se prennent les décisions concrètes.
Mais l’entreprise n’est pas la finalité. C’est précisément là qu’opère le retournement : l’activité économique devient le moyen par lequel le vivant renforce sa capacité à évoluer. Le produit est un nœud de relations — un prétexte pour réorganiser toute une filière. La filière fonctionne comme un organisme vivant : l’objectif n’est pas d’optimiser une chaîne linéaire mais de la transformer en écosystème de relations où chaque acteur renforce la vitalité de l’autre. La preuve économique est la condition de crédibilité : les Lauriers de la Régénération démontrent que l’indexation de la performance financière sur la vitalité du vivant est viable.
Cette logique rejoint le community capacity building : le renforcement des capacités ne se décrète pas de l’extérieur, il émerge des dynamiques propres du système — son histoire, ses relations, ses tensions internes (Simmons, Reynolds & Swinburn, 2011). La capacité est toujours singulière : ce qui constitue une capacité dans un contexte donné peut être inopérant dans un autre. C’est pourquoi Nous Sommes Vivants ancre chaque diagnostic dans le territoire et les chaînes de valeur spécifiques de l’entreprise : il ne s’agit pas d’appliquer des bonnes pratiques génériques mais de révéler le potentiel régénératif propre à chaque situation.
Le retournement de finalité fournit un critère de dilution : on sort de la régénération dès que la capacité du vivant disparaît du référentiel. Suivre des scores carbone ou CSRD sans interroger la capacité réelle des sols et des collectifs humains à durer : le vivant est mesuré, pas renforcé. Multiplier formations et chartes RH sans toucher au modèle économique : l’humain reste un facteur d’acceptabilité. Afficher une raison d’être régénérative sans modifier ni la finalité ni la relation au vivant : c’est du regen-washing.
Cette dilution n’est pas qu’un problème de communication. Le business as usual est d’abord une continuité cognitive : les cadres mentaux qui ont permis de décider et produire efficacement deviennent invisibles, pris pour des évidences. Quand les interdépendances — ressources, territoires, chaînes de valeur — deviennent plus visibles, ces cadres ne garantissent plus la continuité économique. Le déni est une réponse transitoire à la surcharge cognitive, pas un refus de la réalité. La transformation exige donc un déplacement du logiciel humain — cognition, émotions, imaginaires — que la section 7.2 formalise à travers les trois fresques.
| LEVIER | N1 · LIMITER | N2 · RÉDUIRE | N3 · RESTAURER | N4 · RÉGÉNÉRER |
|---|---|---|---|---|
| 🎯 Leadership | Conformité réglementaire | Objectifs de réduction | Engagement restauration | Raison d’être = vivant |
| 🌿 Intelligence éco. | Bilan carbone | Cartographie impacts | Monitoring biodiversité | Voix du vivant intégrée |
| 💡 Innovation | Éco-conception marginale | Offre à impact réduit | Produit circulaire | Plus on vend, plus on régénère |
| 🔗 Chaîne de valeur | Audit fournisseurs | Traçabilité partielle | Filière certifiée | Co-évolution territoriale |
| 👥 Dynamiques humaines | Sensibilisation QVT | Formation engagée | Transformation culturelle | Biophilie & reconnexion |
| ⚖️ Gouvernance | Reporting ESG | Comité RSE actif | Stakeholder governance | Vivant dans la gouvernance |
Grille Capacity Score — Nous Sommes Vivants · Le seuil de retournement se situe entre N3 et N4
L’apport structurant est d’avoir construit un système complet reposant sur deux piliers indissociables, articulés autour de trois déplacements par rapport à la littérature académique. De l’impact à la capacité : la régénération n’est pas un niveau supérieur de RSE mais une bascule de nature — d’une logique d’impact à une logique de capacité contributive. De la durabilité à la continuité : l’équilibre des écosystèmes est celui de la nature dont l’économie dépend — pas un état au service de la robustesse des activités. Les activités visent à tenir dans le temps en renforçant les capacités du vivant, pas en instrumentalisant le vivant pour leur propre résilience. De la RSE à la triple profitabilité : L’économie régénérative : ça rapporte ! montre, à travers les cas des Lauriers, que profitabilité économique, écologique et sociale peuvent opérer en synergie et non en arbitrage.
Les quatre étapes — Limiter → Réduire → Restaurer → Régénérer — constituent la colonne vertébrale de toute la démarche. Ce ne sont pas seulement les niveaux du Capacity Score. Ce sont les quatre étapes qui structurent les imaginaires (Fresque des imaginaires), les analyses sectorielles (veille), le business model (RegenBMC), la conception de produits (innovation régénérative) et la reconnaissance des pionniers (Lauriers de la Régénération). L’ensemble du système est construit sur cette même progression.
Les 3 Horizons (Baghai et al., 1999 / Bill Sharpe, 2013) sont l’outil de pilotage de ces quatre niveaux dans le temps. Horizon 1 (H1) représente le business actuel — souvent dégénératif — à optimiser ou réduire. Horizon 2 (H2) est la zone de transition, l’innovation « pivot » : passage au bio, nouveaux partenariats, restructuration de la chaîne de valeur. Horizon 3 (H3) est le futur régénératif — un modèle transformateur basé sur le vivant. Le 3H donne une temporalité aux quatre niveaux : H1 correspond aux niveaux 1-2 (Limiter, Réduire), H2 au passage vers le niveau 3 (Restaurer), H3 au niveau 4 (Régénérer). Deux versions coexistent. La version générique (Bill Sharpe, Three Horizons: The Patterning of Hope) est utilisée dans les Regenerative Circles pour piloter la trajectoire de l’ensemble de l’organisation — c’est ce cadre qui structure la trajectoire du Capacity Score en général : comment visualiser le chemin d’un niveau à l’autre. La version Nous Sommes Vivants, utilisée dans le RegenBMC, positionne l’Innovation comme pivot : c’est l’offre (H2) qui tire la bascule, pas la stratégie déclarée. Tant que H2 ne produit pas de nouveaux produits ou services régénératifs économiquement viables, H3 reste un horizon — pas une trajectoire. C’est pourquoi les cas Michelin et Patagonia (section 7.3) montrent une décorrélation entre leadership (H3 affiché) et innovation (H1-H2 réel).
Les six leviers de capacité — Leadership personnel, Intelligence écosystémique, Innovation produit, Chaîne de valeur localisée, Dynamiques humaines, Gouvernance de l’activité — constituent la grille du Capacity Score. Chaque levier est évalué sur les quatre étapes : 37 questions, 30 minutes, un diagnostic qui identifie le levier bloquant et le saut qualitatif prioritaire. L’article Le leadership du vivant formalise les quatre profils de leadership qui correspondent aux quatre étapes : le Garde-fou (Limiter — conformité, CSRD), l’Optimisateur (Réduire — gestion de risques, double matérialité), l’Architecte (Restaurer — filières territorialisées, réparation écosystémique), le Jardinier (Régénérer — symbiose territoriale, subordination de la performance à la vitalité du vivant). Les trois fresques sont les outils qui développent ces capacités. Détails dans la FAQ Capacity Score et l’infographie de la visée régénérative.
Le questionnaire du Capacity Score révèle l’ampleur du décalage entre les cadres académiques (Hahn & Tampe, HEC, Folke) et ce qui est réellement nécessaire pour piloter une trajectoire régénérative. Les publications de référence traitent des stratégies d’entreprise face aux systèmes socio-écologiques, mais elles ne descendent pas dans les six dimensions que le questionnaire explore question par question, niveau par niveau.
Le Leadership n’est pas seulement la stratégie déclarée. Le questionnaire interroge la posture personnelle du dirigeant, le renoncement qu’il est prêt à assumer (« quel renoncement vous paraît le plus juste même s’il est risqué ? »), l’empreinte territoriale de l’activité (« si votre activité cessait demain, l’état du territoire serait plutôt… »), et les facteurs hors de contrôle qui conditionnent les objectifs — jusqu’à la dégradation de la santé globale au sens One Health. Aucune publication académique ne formalise ces arbitrages à ce niveau de granularité.
L’Intelligence écosystémique ne mesure pas seulement ce qu’on collecte comme données, mais à quoi elles servent pour décider. Le questionnaire distingue quatre usages : documenter la conformité (N1), réduire les risques (N2), définir le cadre de viabilité avec les partenaires (N3), orienter les décisions selon ce qui renforce les capacités du vivant (N4). La question décisive est celle du conflit : « Quand les données d’impact entrent en conflit avec les résultats économiques à court terme, que se passe-t-il ? » — la réponse discrimine entre une donnée qui documente et une donnée qui transforme.
La Chaîne de valeur est lue comme un organisme localisé, pas comme une supply chain à optimiser. Le questionnaire demande ce que la chaîne « rend possible dans la durée » : sécuriser ses propres stocks (N1), limiter la dégradation (N2), stabiliser les écosystèmes dont on extrait les ressources (N3), renforcer les capacités du vivant — santé humaine, bien-être animal, vitalité de la biodiversité — en co-évolution avec les parties prenantes (N4). C’est ici que la distinction restauration/régénération devient concrète : N3 stabilise des ressources pour l’activité, N4 renforce un territoire vivant dont l’activité fait partie.
Les Dynamiques humaines couvrent un registre absent de toute la littérature : les croyances implicites (« la nature est une ressource à gérer » vs « notre activité dépend de la vitalité du vivant »), l’état émotionnel réel des équipes (contradictions et cynisme, éco-anxiété et impuissance, tension morale des arbitrages, joie des victoires collectives), les freins systémiques que la bonne volonté ne suffit pas à lever. Le questionnaire ne demande pas « êtes-vous engagé ? » mais « qu’est-ce que vos dynamiques humaines rendent réellement possible aujourd’hui ? » — de la conformité maîtrisée (N1) à la co-création territoriale (N4).
La Gouvernance va jusqu’aux modes de financement de la transition (charge subie, autofinancement, investissement stratégique, co-investissement territorial) et à l’intégration des « voix du vivant » dans les instances de décision — de l’absence totale (N1) aux alliances vivantes avec droit de véto de représentants du vivant et du territoire (N4). Aucun cadre académique ne formalise cette progression.
Ce qui change d’un niveau à l’autre, pour chaque levier, ce n’est pas seulement l’ambition — ce sont les indicateurs pris en compte, le périmètre d’action et la finalité de la décision. La matrice du Capacity Score formalise cette progression :
🎯 Leadership personnel
🌿 Intelligence écosystémique
🔗 Chaîne de valeur localisée
👥 Dynamiques humaines
🏛 Gouvernance de l’activité
Ce que ces progressions révèlent sur la mesure de performance. À travers les six leviers, trois dimensions transversales structurent le changement de nature de ce qu’on mesure — et de ce à quoi la mesure sert :
1. La nature de la valeur pilotée change de registre : des stocks comptables (ce qu’on possède, N1) aux flux optimisés (entrées/sorties, N2), puis au maintien du capital critique (ressources dont dépend l’activité, N3), jusqu’à la vitalité des triple capitaux — sociaux, environnementaux et économiques mesurés ensemble (N4). Ce n’est plus la même chose qu’on compte.
2. Le régime de soutenabilité visé détermine ce que « bonne performance » signifie : respecter les seuils réglementaires (N1), compenser ou substituer les dommages (soutenabilité faible, N2), assurer le renouvellement effectif des ressources (soutenabilité forte, N3), ou mesurer les capacités gagnées — vitalité, relations, territoire (régénération, N4). À chaque niveau, les mêmes chiffres ne signifient pas la même chose.
3. Le système comptable accompagne la bascule : d’une comptabilité financière classique avec extra-financier isolé (N1), à une comptabilité intégrée en double impact (N2), puis écologique — intégrant le coût de restauration des ressources à leur état initial (N3), et enfin régénérative — avec un reporting des capacités de vitalité gagnées sur les triple capitaux (N4).
Ces trois dimensions forment le socle de pilotage commun aux six leviers. Ce qui change d’un niveau à l’autre, ce n’est pas la quantité d’indicateurs — c’est la question à laquelle la mesure répond : « sommes-nous conformes ? » (N1), « réduisons-nous nos impacts ? » (N2), « restaurons-nous les ressources dont nous dépendons ? » (N3), « contribuons-nous à la vitalité du vivant dont nous faisons partie ? » (N4). Le Capacity Score rend cette progression lisible et actionnable — les indicateurs concrets, eux, se déclinent par secteur et par territoire dans le cadre du diagnostic.
Le levier Innovation occupe une place structurellement différente des cinq autres. C’est le pivot de la bascule — le lieu où se cristallise le passage d’un modèle à un autre, parce que c’est là que se conçoivent les offres qui matérialisent (ou non) la contribution au vivant.
Le questionnaire le montre par la progression du point de départ de l’innovation : la demande marché et les volumes attendus (N1), les données marketing et les impacts à réduire (N2), les analyses de cycle de vie étendues (N3), le potentiel des écosystèmes et des communautés d’un territoire donné (N4). À N4, l’innovation ne part plus du marché mais du vivant — c’est le retournement de finalité traduit en processus de conception.
Les pistes d’inspiration suivent la même logique : sobriété (N1), décroissance sélective (N2), adaptation par l’économie circulaire (N3), régénération par l’augmentation des capacités du vivant — santé des sols, biodiversité, autonomie des humains, vitalité des territoires (N4).
La matrice du Capacity Score formalise quatre régimes de conception, chacun associé à un type d’analyse de cycle de vie dont les indicateurs pris en compte évoluent :
Ce qui change d’un niveau à l’autre, ce n’est pas seulement l’ambition : ce sont les indicateurs pris en compte. À N1, on mesure pour documenter. À N2, on mesure pour optimiser le produit. À N3, on mesure pour transformer la chaîne de valeur. À N4, on mesure pour rendre visible la contribution au vivant — et cette contribution devient le critère de conception.
C’est pourquoi l’Innovation est le levier où la décorrélation est la plus visible dans les cas analysés. Chez Michelin comme chez Patagonia, le leadership et la gouvernance affichent des ambitions N3 ou N3-4 — mais c’est le levier Innovation qui bloque : l’offre n’a pas basculé. Tant que les produits ne changent pas, la trajectoire reste structurellement au N2-N3 quels que soient les engagements affichés ailleurs (chiffres détaillés en section 7.3).
Le questionnaire rend opérationnelle la distinction qui traverse tout ce livre blanc — et que la section 4.3 a posée conceptuellement comme retournement de finalité. À chaque levier, les options N3 et N4 cristallisent le même seuil :
N3 (Restaurer) répond systématiquement à « comment réparer et stabiliser pour que l’activité tienne ? ». Les mots récurrents sont : stabiliser, sécuriser, réparer, robustesse, résilience, continuité productive, ressources critiques. Le sujet est l’activité — même si les moyens sont écosystémiques. L’intelligence est au service de la viabilité. La chaîne stabilise les écosystèmes dont on extrait. L’innovation adapte par la circularité. La gouvernance restaure l’équilibre des ressources critiques. Les dynamiques humaines créent un cadre de sécurité psychologique pour agir en réseau.
N4 (Régénérer) répond systématiquement à « quelles capacités gagnées — pour le vivant humain et non humain dans un territoire — nous permettent de tenir nos trajectoires économiques ? ». Les mots récurrents sont : renforcer les capacités, contribution, co-évolution, vitalité, territoire, alliances vivantes, potentiel du vivant. Le sujet est le vivant dans un territoire — l’activité économique en est une composante, pas la finalité. L’intelligence est au service du vivant. La chaîne renforce les capacités du territoire. L’innovation part du potentiel des écosystèmes. La gouvernance intègre les voix du vivant. Les dynamiques humaines co-créent avec le territoire.
C’est cette lecture levier par levier, question par question, qui rend le Capacity Score plus qu’un diagnostic : c’est une réflexion guidée qui oblige le répondant à se situer non pas sur une échelle abstraite de maturité, mais face à des choix concrets où la différence entre « tenir » (N3) et « contribuer pour que tout le monde puisse tenir » (N4) devient tangible.
Un diagnostic de capacité perçue — pas un audit d’effets mesurés. Le Capacity Score ne mesure pas ce qu’une entreprise fait (tonnes de CO₂, litres d’eau, hectares restaurés) mais ce qu’elle est capable de faire sans détruire ses conditions d’existence. Il évalue des orientations décisionnelles, pas des indicateurs de stocks. C’est un auto-positionnement qui révèle la maturité organisationnelle — les postures, les croyances, les modes de relation et les logiques d’action qui déterminent si la trajectoire sera tenable ou non.
Ce que chaque levier mesure réellement. Le questionnaire délaisse les métriques d’impact classiques pour interroger six dimensions décisionnelles :
Trois réponses qu’un audit classique ne donne pas.
Premièrement, le Capacity Score révèle la décorrélation entre leviers — le syndrome du grand écart. Une entreprise peut scorer à 80 % en Leadership (N3-N4) mais à 20 % en Innovation (N1) : son enjeu n’est pas de convaincre la direction mais de transformer son catalogue. Le diagnostic pointe le levier bloquant, pas une note moyenne qui masque les écarts.
Deuxièmement, il définit le saut qualitatif attendu. Au lieu d’une note globale, il segmente par niveau : N1-N2 signifie que l’enjeu est la conformité et la réduction des risques ; N3-N4 signifie que l’enjeu est la transformation de la finalité. Le diagnostic dit à l’entreprise : « arrête de chercher à réduire tes impacts (N2), commence à réparer tes écosystèmes (N3) » — ou inversement.
Troisièmement, il transforme l’enjeu humain en levier stratégique. En mesurant la cognition, les émotions et les croyances (levier Dynamiques humaines), il montre que si les équipes sont cyniques ou épuisées, la stratégie de régénération échouera — peu importe le budget. C’est le seul diagnostic qui traite le facteur humain non comme un frein à débloquer mais comme une capacité à développer.
Audit classique vs Capacity Score — ce qui change :
Un audit classique mesure les effets (émissions, déchets, consommations) — le Capacity Score mesure les causes (postures, croyances, modèles décisionnels).
Un audit classique mesure le passé (bilan de l’année N-1) — le Capacity Score mesure le futur (capacité à tenir la trajectoire).
Un audit classique mesure la technique (kWh, litres, tonnes) — le Capacity Score mesure le vivant (relations, co-évolution, potentiel).
En un mot : le questionnaire ne mesure pas ce que l’entreprise fait — il mesure ce qu’elle est capable de faire, et si les conditions internes (humaines, relationnelles, décisionnelles) permettent que la trajectoire soit réelle et non seulement narrative.
Le Capacity Score, en croisant six leviers organisationnels avec quatre niveaux de maturité, produit une cartographie inédite que ni les publications académiques (Hahn & Tampe, white paper HEC) ni les référentiels existants (CSRD, B Corp, ROC) ne fournissent.
La progression sectorielle. Appliquée systématiquement dans les analyses de veille de Nous Sommes Vivants (voir section 7.1), la grille en quatre étapes révèle que chaque secteur a sa propre géographie de maturité : l’agriculture française est significativement plus avancée que le textile sur le continuum Limiter → Régénérer, la cosmétique commence à structurer son passage Restaurer → Régénérer grâce à des certifications comme le ROC, tandis que le numérique est encore largement au stade Limiter → Réduire. Le Capacity Score, en utilisant les mêmes questions quel que soit le secteur, rend ces différences comparables.
Un langage commun entre dirigeants. Le Capacity Score traduit des concepts scientifiques complexes (co-évolution des systèmes socio-écologiques, montée en capacité du vivant, retournement de finalité) en six catégories opérationnelles que tout comité de direction peut comprendre et discuter : Leadership personnel, Intelligence écosystémique, Innovation produit, Chaîne de valeur localisée, Dynamiques humaines, Gouvernance de l’activité. Ce n’est pas une simplification — c’est une traduction. La question « votre entreprise a-t-elle intégré la dépendance au vivant dans ses arbitrages d’investissement ? » est scientifiquement fondée (Folke et al., 2025) et opérationnellement actionnable.
L’accompagnement non prescriptif. Le Capacity Score ne dit pas ce qu’il faut faire. Il rend visible où l’on en est et quel est le saut qualitatif suivant. La logique n’est pas « vous devez atteindre le niveau 4 » mais « voici ce que signifie passer de votre niveau actuel au niveau suivant dans votre levier le plus faible ». Cette approche respecte la prémisse 3 de Regenesis (le développement comme expression du potentiel unique de chaque lieu) : chaque organisation a son propre point de départ, son propre rythme, ses propres contraintes. La progression ne se prescrit pas. Elle se cultive.
La connexion diagnostic → transformation. Le Capacity Score constitue le point d’entrée d’un système intégré : le diagnostic identifie le levier bloquant → le Regenerative Circle Leadership transforme la posture du dirigeant → le RegenBMC redesigne le business model → les fresques développent les capacités humaines nécessaires → le retour au Capacity Score mesure la progression. Cette boucle — Se situer → Décider → Innover → Transformer → Observer — traduit opérationnellement le cycle adaptatif décrit par Folke et al. (2025) et l’approche managériale adaptative de Hahn & Tampe (Principe 2).
La démonstration par les cas. Les Lauriers de la Régénération (section 7.3), en documentant 30 cas d’entreprises qui ont atteint les niveaux 3 et 4 dans leurs secteurs respectifs, montrent que la montée en capacité est possible — et rentable. La communication régénérative sur les produits et l’implication des parties prenantes deviennent alors les vecteurs par lesquels ces preuves circulent et inspirent.
La modélisation de trajectoires — le pont entre capacité perçue et mesure de terrain. Le Capacity Score évalue une capacité perçue, pas des effets mesurés. Mais cette perception n’est pas déconnectée de la mesure : elle en détermine le régime. À chaque niveau de maturité correspondent des types d’indicateurs, des outils de mesure et des modes de communication spécifiques — ce qui permet au Capacity Score de servir de colonne vertébrale pour modéliser des trajectoires reliant le diagnostic qualitatif à l’instrumentation quantitative.
Le pipeline se lit en quatre couches complémentaires :
Le Capacity Score ne remplace pas la mesure — il lui donne une direction. Sans diagnostic de capacité, les KPIs mesurent des flux sans savoir s’ils servent la conformité, la réduction ou la régénération. Sans KPIs terrain, le Capacity Score reste un auto-positionnement sans preuve. Sans affichage produit, la mesure reste invisible pour le marché. Sans CSRD, l’ensemble manque de cadre institutionnel. Le pont entre ces quatre couches — c’est la trajectoire modélisée : à chaque niveau de maturité, un régime de pratiques (labels/CDC), un régime de mesure (ACV/KPIs), un régime de communication (affichages/scores), et un régime de reporting (CSRD/ESRS).
Les indicateurs biophysiques territorialisés. Le Capacity Score évalue la capacité organisationnelle — la maturité de l’entreprise dans sa progression vers la régénération. Mais il ne mesure pas directement l’état biophysique du territoire : la matière organique du sol, la biodiversité fonctionnelle, la qualité de l’eau, la vitalité des communautés humaines. Cette mesure relève d’une instrumentation complémentaire — ce que la triple comptabilité du RegenBMC (atelier 5) commence à poser, et ce que le référentiel ROC (Regenerative Organic Certified) fournit pour l’agriculture. L’articulation entre le Capacity Score (maturité organisationnelle) et des métriques territoriales biophysiques (état du vivant) constitue le prolongement naturel de cette instrumentation.
Le passage à l’échelle au-delà des pionniers. Les 30 lauréats de la Régénération, les cas documentés, les entreprises qui font le Capacity Score — ce sont encore des pionniers. La question de la diffusion vers le « milieu de peloton » — les milliers d’entreprises françaises soumises à la CSRD qui cherchent à dépasser la conformité — reste entière. Les formations Qualiopi, les fresques en entreprise, le Regenerative Circle Leadership sont des dispositifs de montée en capacité. Mais le passage de 50 adhérents à 500 puis 5 000 exige probablement des relais institutionnels que le collectif n’a pas encore mobilisés à cette échelle.
L’articulation avec les cadres institutionnels. La section 6.2 a montré que le Capacity Score peut servir de colonne vertébrale pour modéliser des trajectoires reliant diagnostic qualitatif, KPIs terrain, ACV et reporting CSRD — le cas de la filière laine régénérative en fournit la première preuve sectorielle (22 familles de KPIs, 8/10 standards ESRS couverts, effets dominos entre indicateurs documentés). Mais cette articulation reste à formaliser et à généraliser. Le Capacity Score n’est pas encore aligné systématiquement avec les normes ESRS, les taxonomies européennes ou les référentiels sectoriels au-delà de la filière laine. L’AFNOR Spec « Économie Régénérative » (Isabelle Delannoy) pourrait constituer un pont complémentaire. De même, la relation avec le référentiel ROC (pour les produits) et Planet-Score (pour l’information consommateur) mériterait d’être formalisée : le Capacity Score évalue l’entreprise, ces référentiels évaluent le produit ou la filière — la complémentarité est évidente mais pas encore systématisée. Le passage d’une preuve de concept sectorielle à un protocole générique de modélisation de trajectoires constitue la prochaine étape.
La dimension non humaine dans le diagnostic. Le Capacity Score pose des questions sur la relation au vivant non humain (Intelligence écosystémique, question sur les dépendances écologiques). Mais le vivant non humain ne « répond » pas au questionnaire. Le guide Destination Canada (Reed & Holliday, 2023) propose les stewardship circles et les Story of Place comme méthodes pour intégrer la voix du lieu. L’idée de donner un siège à la nature au conseil d’administration est documentée par Nous Sommes Vivants dans ses analyses de gouvernance. Mais la traduction de cette exigence en instrument de diagnostic praticable reste un défi méthodologique majeur — et probablement la frontière la plus exigeante de l’approche régénérative.
L’absence de validation académique indépendante du Capacity Score lui-même. Ce livre blanc montre que le Capacity Score comble les lacunes identifiées dans les cadres académiques — mais c’est Nous Sommes Vivants qui identifie les lacunes et qui propose l’instrument. Folke et al. valident la progression durabilité → résilience → régénération, pas le Capacity Score. Le white paper HEC ne le mentionne pas. Une évaluation indépendante — par un laboratoire de recherche, une institution tierce ou un protocole de recherche-action — constituerait un renforcement décisif de la crédibilité du cadre. Ce travail constitue la prochaine étape de validation.
L’absence de métriques comparatives inter-organisationnelles. Le Capacity Score est conçu comme un outil de positionnement individuel — chaque organisation se situe par rapport à une grille de maturité, non par rapport à ses pairs. Cette logique est cohérente avec la prémisse 3 de Regenesis (chaque lieu a son potentiel unique). Mais elle limite la possibilité de constituer des benchmarks sectoriels, des moyennes comparatives ou des analyses de cohorte qui permettraient de montrer les dynamiques de progression à l’échelle d’un secteur ou d’un territoire. La construction d’une base de données anonymisée de Capacity Scores pourrait combler cette lacune à mesure que le nombre d’organisations diagnostiquées augmente.
À l’issue de cette analyse croisée — cadres académiques (Hahn & Tampe, 2021 ; HEC Paris, 2025), approche Regenesis (Mang, Haggard, Reed, Sanford, Holliday, Ungard), validation scientifique (Folke et al., 2025), résolution philosophique de la tension outside-in / inside-out, et traduction opérationnelle par Nous Sommes Vivants — quatre contributions se dégagent :
Contribution 1 : La montée en capacité comme paradigme structurant. La notion de « capacité du vivant » — présente chez Regenesis (1995), formalisée par Holliday (thrivability), validée par Folke et al. (2025), opérationnalisée par le Capacity Score — offre un paradigme alternatif à la « performance durable ». Plutôt que de mesurer l’impact (négatif ou positif) d’une organisation sur son environnement, on évalue sa capacité à contribuer à la vitalité du vivant dont elle fait partie. Ce déplacement n’est pas sémantique. Il change le référentiel d’évaluation, le point d’entrée de l’action et le critère de basculement.
Contribution 2 : La grille en quatre étapes croisée avec six leviers de capacité comme outil d’analyse transversal. Les quatre niveaux — Limiter, Réduire, Restaurer, Régénérer — ne sont pas propres à un secteur ou à un outil. Ils constituent une grille de lecture applicable à tout domaine (agriculture, textile, tourisme, industrie, numérique), à toute dimension organisationnelle (les six leviers : Leadership personnel, Intelligence écosystémique, Innovation produit, Chaîne de valeur localisée, Dynamiques humaines, Gouvernance de l’activité), et à toute échelle (produit, entreprise, filière, territoire). La validation croisée par la tripartition de Folke et al. (durabilité → résilience → régénération) et par l’échelle Hahn & Tampe (Restore → Preserve → Enhance, complétée par Exploit par HEC) confirme la solidité de cette grille. Le croisement 4 étapes × 6 leviers est ce qui rend la décorrélation visible — et donc actionnable.
Réponse à l’objection « la régénération ne peut pas être généralisée ». Hahn & Tampe (« sense of place ») et Regenesis (« primacy of place ») ont raison : chaque lieu est unique, chaque contexte appelle des réponses spécifiques. Mais cela ne rend pas la régénération impossible à outiller — cela rend les solutions universelles impossibles. La réponse de Nous Sommes Vivants : les grands principes sont universels, les pratiques sont locales, le cadre ne change pas. La co-évolution humain-nature, l’enchâssement de l’économie dans le vivant, le retournement de finalité — ces principes sont vrais partout. Les quatre étapes et les six leviers s’appliquent à tout secteur et tout territoire. Ce qui varie selon le lieu, le secteur et la maturité de l’organisation, ce sont les réponses concrètes à chaque question du Capacity Score — pas la structure du diagnostic.
Contribution 3 : Le retournement de finalité comme critère discriminant. Ce qui distingue la régénération de la restauration n’est pas un degré supplémentaire d’ambition écologique. C’est un retournement de finalité (section 4.3) : l’activité économique cesse d’être servie par la nature pour devenir le moyen par lequel le vivant renforce sa capacité à évoluer. Ce retournement est identifiable, diagnosticable et accompagnable — c’est ce qui le distingue d’une simple déclaration d’intention. Le Capacity Score le pose comme critère de passage du niveau 3 au niveau 4.
Contribution 4 : L’intégration du facteur humain comme condition non négociable. Ni Hahn & Tampe, ni le white paper HEC, ni Folke et al. ne proposent d’instrument pour évaluer et développer les capacités humaines nécessaires à la transformation régénérative. L’approche Regenesis (prémisse 4), Carol Sanford (quatre paradigmes), Beatrice Ungard (développement du discernement) et Nous Sommes Vivants (fresques du facteur humain, des émotions, des imaginaires) posent cette dimension comme condition non négociable : il n’y a pas de transformation des modèles sans transformation des personnes. Le levier « Dynamiques humaines » du Capacity Score et les trois bascules nécessaires (paradigme, alliances, valeur) formalisent ce qui reste un angle mort de la littérature académique.
« Restaurer demande comment tenir — le vivant sert l’activité. Régénérer demande quelle contribution au vivant nous permet de tenir — l’activité sert le vivant. »
La Fresque des imaginaires pose les mêmes quatre étapes. Construite à partir des quatre relations humain-nature identifiées par l’IPBES et des travaux d’éthique environnementale de Nicole Huybens, la Fresque des imaginaires (présentée à Biomim’expo) structure quatre visions de l’écologie — sobriété/conformité, technologie/optimisation, justice sociale/réparation, régénération/co-évolution — qui correspondent à Limiter, Réduire, Restaurer, Régénérer. Les quatre imaginaires de l’écologie ne sont pas une classification abstraite : ils permettent aux participants de situer leur entreprise et leurs produits dans la progression, et d’ouvrir des perspectives d’innovation régénérative. La veille sectorielle illustrée avec des marques dans chaque imaginaire alimente chaque session.
Le business model est structuré en quatre étapes en intégrant l’humain. Le RegenBMC — cinq ateliers de transformation stratégique — organise la montée en capacité de l’offre à travers les quatre niveaux : d’un produit conforme (Limiter) à un produit optimisé (Réduire) à une filière réparée (Restaurer) à une Unité Fonctionnelle Régénérative qui renforce la capacité du vivant (Régénérer). L’architecture de la valeur se déploie sur trois étages : l’offre régénérative, le business model en triple profitabilité, et le milieu de vie territorial.
Le RegenBMC n’est pas une extension du Business Model Canvas classique — c’est une hybridation de cadres théoriques qui inspirent chacun des cinq ateliers sans y être appliqués de façon rigide. Le fil conducteur est l’économie de la mutualité (Bruno Roche & Jay Jakub, Completing Capitalism ; Economics of Mutuality Lab / Mars Catalyst) : la création de valeur repose sur des relations mutuelles plutôt que sur des rapports de pouvoir, et vise à faire prospérer collectivement les capitaux humains, naturels et financiers. Cette logique mutualiste traverse l’ensemble du parcours et trouve sa pleine dimension opérationnelle dans l’atelier 5 (avec ses limites, analysées en section 8) :
Atelier 1 — Cartographier la chaîne de valeur en triple impact. Le modèle de la chaîne de valeur de Porter est repris en triple impact : à chaque étape (amont agricole, transformation, distribution, usage, fin de vie), l’atelier identifie les impacts négatifs environnementaux, sociaux et économiques à réduire. La grille de Malcolm Wells (1969, adaptée par Bruce Haglund / SBSE Québec 2009) — une échelle de –100 (dégénération) à +100 (régénération) — aide chaque participant à situer honnêtement son activité au présent. La grille est reprise à la fin de chaque atelier du RegenBMC, ce qui permet de mesurer la progression concrète de la réflexion. L’atelier identifie les bonnes pratiques existantes et les opportunités de services socio-écosystémiques à délivrer. Le terme « socio-écosystémique » est délibéré et constitue une particularité de l’approche Nous Sommes Vivants : l’économie régénérative opère simultanément sur trois sphères distinctes — environnementale (climat, eau, sols, biodiversité), sociale (bien-être et juste rémunération des collaborateurs sur toute la chaîne de valeur y compris consommateurs, One Health) et économique (viabilité financière, rapport extra-financier). Les trois sphères ne fusionnent pas : c’est en atelier 5 que les croisements se font. C’est ce qui distingue l’approche régénérative du Donut de Kate Raworth (plafond écologique + plancher social, mais pas de logique économique régénérative — Capacity Score niveau 3, Restaurer) et de l’écologie classique (une seule sphère). La classification s’inspire des travaux de Berkes & Folke et d’Anna Tsing (The Mushroom at the End of the World), qui ancrent les systèmes socio-écologiques dans la géographie locale. Ce diagnostic en T1 (temps présent) fonde le redesign de l’atelier 2.
Atelier 2 — Redesigner la chaîne de valeur au futur. À partir du diagnostic T1 (atelier 1), l’atelier projette la chaîne de valeur à 10 ans (T10) en triple impact. Il fait deux choses simultanément : challenger les pratiques existantes au sein de la chaîne de valeur (qu’est-ce qui doit changer ?), et introduire de nouvelles parties prenantes et de nouvelles pratiques pour délivrer les services socio-écosystémiques identifiés. L’Actant Mapping Canvas (Monika Sznel & Marta Lewan, 2020) structure cette mobilisation. Le terme « actant » vient de la théorie de l’acteur-réseau (ANT) de Bruno Latour : dans un système, humains et non-humains ont une agence — le sol, l’eau, le ver de terre agissent sur le système autant que l’agriculteur ou le fabricant. Le canvas force l’inclusion de tous ceux qui n’ont pas la parole en comité de direction — ce qui inclut aussi bien les communautés affectées, les travailleurs de la chaîne de valeur, les personnes défavorisées et les générations futures (actants humains exclus) que le vivant non-humain (sols, biodiversité, eau). La gouvernance des communs d’Elinor Ostrom (1990) fonde le principe : juste répartition des responsabilités et des rétributions pour respecter les ressources partagées. L’atelier produit une carte relationnelle qui rend visible les interdépendances invisibles dans un organigramme classique et cartographie les boucles de réciprocité : tu gagnes, je gagne, le collectif gagne.
Atelier 3 — Co-concevoir l’offre avec toutes les parties prenantes. L’atelier réunit l’ensemble des actants identifiés à l’atelier 2 — agriculteur, fabricant, distributeur, usager, écosystème — pour co-concevoir la proposition de valeur à visée régénérative. Chaque actant doit « s’y retrouver » : c’est la logique mutualiste appliquée à la conception. La proposition de valeur suit une structure précise : insight → bénéfices (rationnels et émotionnels) → raisons de croire (preuves, bonnes pratiques) → valeurs → promesse. Les principes de la permaentreprise — prendre soin des humains, de la nature, juste répartition des gains — servent de boussole pour arbitrer quand les intérêts divergent. Le livrable n’est pas un pitch deck : c’est une offre tangible qui fait prospérer collectivement les capitaux humains, naturels et financiers.
Atelier 4 — Planifier la trajectoire avec les 3 Horizons. C’est dans cet atelier qu’on voit si l’on peut aller au niveau 4 (Régénérer). Le cadre des 3 Horizons (Baghai et al., 1999 / Bill Sharpe, 2013), présenté en section 5.1, est ici appliqué dans sa version RegenBMC — avec l’Innovation comme pivot. H1 est le business actuel, souvent dégénératif, à optimiser ou réduire (niveaux 1-2 du Capacity Score). H2 est la zone de transition : l’innovation « pivot » qui crée les nouvelles offres — passage au bio, nouveaux partenariats de filière, restructuration du sourcing, co-investissement avec le territoire (passage vers le niveau 3). H3 est le futur régénératif : un modèle transformateur basé sur le vivant, où le produit renforce la capacité des êtres vivants dans leur milieu de vie (niveau 4). L’atelier mobilise le backcasting — partir de H3 (le futur souhaité) pour remonter vers les actions d’aujourd’hui : quelle innovation de transition (H2) permet de progresser vers l’idéal sans planter les comptes de résultats ? C’est la tension H2→H3 qui est stratégique : si H2 ne produit que des optimisations (réduction d’empreinte, circularité), on reste au niveau 3. Pour atteindre le niveau 4, H2 doit concevoir des offres qui contribuent activement au vivant — et c’est cette contribution qui génère la survaleur économique (section 8).
Atelier 5 — Évaluer la trajectoire et ancrer dans les comptes. C’est ici que l’économie de la mutualité (Bruno Roche) prend toute sa dimension opérationnelle : la trajectoire définie à l’atelier 4 est évaluée simultanément sur les trois dimensions — financière, environnementale et sociale — dans une logique de co-investissement mutuellement bénéfique. On ajuste les 3 Horizons et l’innovation de transition (H2) en direction de l’idéal (H3) pour co-investir avec les parties prenantes sans planter les comptes de résultats. La comptabilité CARE (Jacques Richard, Alexandre Rambaud, AgroParisTech) inscrit le coût de restauration du vivant au passif du bilan (dette écologique). La permacomptabilité (Charles Jude, @designpermacomptable) prolonge cette logique en évaluant la richesse à travers huit formes de capitaux — social, matériel, vivant, intellectuel, culturel, spirituel, expérientiel et financier — pour piloter la vitalité du vivant dans les trois sphères. Le modèle LIFTS (Gibassier et al., Audencia/Routledge 2025) structure cinq niveaux d’impact (de –2 business as usual à +2 transformation régénérative) et fournit le cadre d’une comptabilité multi-capitaux intégrée. La triple comptabilité People/Profit/Planet est suivie sur trois horizons temporels (T1, T2, T3). L’ambition est la triple profitabilité : co-investissements mutuellement bénéfiques, gains collectifs en triple impact, engagements mutuels lissés dans le temps. La CSRD est mobilisée comme levier d’opportunités — pour démontrer que le modèle régénératif est triplement profitable — plutôt que comme obligation de reporting.
Ce qui distingue le RegenBMC des outils classiques : il intègre la dimension humaine — coopération entre acteurs de la filière, intelligence collective, capacité de discernement, confiance relationnelle — comme condition structurelle de la montée en capacité, pas comme un « soft skill » ajouté en fin de parcours. On ne passe pas de Restaurer à Régénérer sans coopération : la symbiose territoriale exige que des acteurs qui étaient en relation transactionnelle entrent dans une relation de co-évolution. Le Regenerative Circle Leadership complète le RegenBMC en transformant la posture du dirigeant : une « fonction de capacitation » créant les conditions pour que le collectif puisse agir et durer.
Le RegenBMC transforme l’offre, pas l’organisation. C’est une distinction structurelle : le RegenBMC opère au niveau d’un produit ou d’un service — pas de l’entreprise dans son ensemble (sauf si elle est mono-produit). Le Capacity Score, lui, évalue l’organisation sur ses six leviers à poids égal : Leadership, Gouvernance, Dynamiques humaines, Intelligence écosystémique, Innovation, Engagement territorial. Le RegenBMC se loge dans le levier Innovation — sans le majorer. L’entreprise se transforme offre par offre : chaque passage au RegenBMC conçoit un produit ou service régénératif qui, une fois lancé, fait monter le score global. Comme pour la transformation digitale — c’est quand le chiffre d’affaires des activités régénératives atteint un seuil de profitabilité que l’entreprise bascule réellement. C’est pourquoi les cinq autres leviers ne sont pas dans le RegenBMC : le Leadership et la Gouvernance relèvent du Regenerative Circle Leadership, les Dynamiques humaines des trois fresques, l’Intelligence écosystémique et l’Engagement territorial du diagnostic Capacity Score. Chaque outil travaille son registre ; c’est le Capacity Score qui mesure l’ensemble et le retour au Capacity Score après chaque cycle qui rend visible la progression.
Toutes les analyses sectorielles suivent les quatre étapes. Chaque secteur est lu à travers la même grille, rendant visibles les verrous de passage et ce que signifie concrètement « régénérer » dans chaque contexte. La transversalité de la grille est sa force : les mêmes quatre étapes, appliquées à des matières radicalement différentes, révèlent à chaque fois le même type de seuils et de basculements.
Agriculture — Limiter = conformité pesticides → Réduire = bio, Planet-Score → Restaurer = agroécologie, filières structurées (Bonneterre/Ecotone, Farmtastic) → Régénérer = le sol comme système autonome dont la vitalité est la finalité de l’activité.
Textile — La filière laine (Laines Paysannes Pyrénées/Massif Central, Filature Colbert Lacaune, 80t laine Roquefort en isolation) illustre le passage à Régénérer : le mouton entretient le paysage, l’activité textile renforce le territoire pastoral — c’est l’Unité Fonctionnelle Régénérative en action.
Cosmétique — Expanscience (TULSINITY®, premier actif ROC), LÉA NATURE, Dr. Bronner’s montrent comment le sourcing devient levier de régénération du vivant dans les écosystèmes agricoles.
Industrie — L’article La renaissance industrielle et les 30 exemples posent la question discriminante : « est-ce que la France va mieux parce que notre usine existe ? ».
Tourisme — Destination stewardship au sens de Holliday : tourisme, architecture, ville.
Numérique — Lunii (97% réparation, histoires sans écran) : le numérique au service des capacités imaginatives des enfants.
Filières américaines — Les USA en quatre parties suivent la même progression avec avance sur la certification ROC.
L’ensemble — plus de cent articles sur la page de veille, 330+ acteurs cartographiés — valide la transversalité de la grille.
Le vrai verrou est humain. Les trois fresques ne sont pas des ateliers de sensibilisation — ce sont des instruments de montée en capacité qui développent directement les six leviers du Capacity Score, en particulier les leviers Dynamiques humaines et Leadership :
La Fresque du facteur humain travaille la cognition — élargir les cadres mentaux, dépasser les biais qui empêchent de voir le système vivant. Le facteur humain, au sens du GIECO (Groupe International d’Études sur la Cognition et le comportement, partenaire de la fresque), concerne les mécanismes — souvent inconscients — entre ce qui est perçu par l’humain et les réactions qui en découlent (Fradin, GIECO). La fresque s’appuie sur le modèle transthéorique de Prochaska & DiClemente (1983) — cinq étapes du changement de comportement (pré-contemplation, contemplation, préparation, action, maintien) — pour structurer un plan d’action individuel et collectif. Elle développe la capacité de discernement (Ungard, Regenesis) et agit sur le levier Intelligence écosystémique : comment passe-t-on d’une lecture en indicateurs isolés à une compréhension des interdépendances ? Voir Le facteur humain : histoire, enjeux et méthode.
La Fresque des émotions travaille les émotions — l’intelligence émotionnelle collective comme levier de coopération et de décision. Son socle scientifique est triple : Antonio Damasio (L’erreur de Descartes, 1994) a démontré que l’émotion n’est pas le parasite de la raison mais sa condition première — via les « marqueurs somatiques », elle agit comme boussole biologique qui permet d’évaluer les situations et de s’engager dans l’action ; Daniel Goleman (1995) a formalisé l’intelligence émotionnelle comme capacité à identifier, comprendre, gérer et utiliser ses propres émotions et celles des autres ; la triade cognitive de Beck (1976) montre que nos émotions, pensées et comportements sont en interaction permanente — développer son intelligence émotionnelle, c’est prendre conscience de ces trois registres dans la situation vécue. La Fresque des émotions agit directement sur le levier Dynamiques humaines : sans confiance, sans capacité à traverser l’incertitude ensemble, aucune coopération de filière ne tient. Elle mobilise aussi la biophilie — l’émerveillement, la gratitude et la joie que la relation au vivant procure — comme ancrage émotionnel de la transformation : la reconnexion sensorielle au vivant n’est pas un supplément d’âme, c’est une ressource pour tenir dans la durée. L’article Sortir du Business as Usual formalise la trajectoire émotionnelle qui sous-tend la bascule : l’éco-anxiété est un signal face à l’incertitude (réaction cohérente, pas un excès de sensibilité) ; la colère est une énergie mobilisatrice (elle signale un refus de l’impuissance et une attente de cohérence) ; la joie est un indicateur de vitalité (elle apparaît quand l’action collective produit autre chose que de la conformité — et la biophilie en est l’une des sources). Ces trois émotions ne sont pas trois thèmes séparés mais une progression : de l’anxiété qui paralyse, à la colère qui mobilise, à la joie qui fait durer. La Fresque des émotions accompagne cette traversée — pas pour éliminer les émotions difficiles, mais pour apprendre à agir avec elles.
La Fresque des imaginaires travaille les imaginaires — ouvrir des futurs désirables au-delà de la conformité et de l’optimisation. Le concept d’imaginaire est ici entendu au sens de Gilbert Durand : « l’ensemble des images, langagières et visuelles, sous-tendues par des croyances intimes et valeurs, qui permettent une relation au monde » — un système dynamique qui influence les représentations que chacun se fait de la réalité dans son contexte socioculturel (Grassi, 2005). L’Observatoire Société et Consommation (Obsoco) documente un déficit structurel d’imaginaires en France : panne du désir d’avenir, manque d’idéaux collectifs, alors que la modernité révèle sa face sombre. La Fresque des imaginaires répond à ce déficit. Elle agit sur le levier Innovation : comment passe-t-on d’une innovation produit-marché à une innovation qui part du potentiel des écosystèmes ? Les quatre imaginaires de l’écologie sont les quatre étapes rendues désirables et projetées dans l’avenir de chaque secteur. L’article Sortir du Business as Usual éclaire un point opérationnel essentiel : dans les organisations, les divergences sur les choix stratégiques ne sont souvent pas des désaccords techniques mais des divergences d’imaginaires non nommées. Les acteurs parlent le même langage technique, utilisent les mêmes indicateurs, mais ne visent pas la même chose. L’enjeu n’est pas de faire disparaître ces différences — elles reflètent la diversité des rôles et des temporalités — mais de permettre une convergence directionnelle : aller dans la même direction sans penser exactement la même chose. Rendre visibles les imaginaires permet de sortir de débats apparemment techniques qui masquent des divergences de valeurs.
Chacune est certifiée Qualiopi, déployée en trois heures, conçue pour être intégrée dans un parcours de transformation (Capacity Score → fresques → RegenBMC → retour Capacity Score). Les trois fresques ensemble couvrent les trois dimensions de la montée en capacité humaine : comprendre autrement (cognition), ressentir autrement (émotions), imaginer autrement (imaginaires). Sans ce travail intérieur — la prémisse 4 de Regenesis — les outils stratégiques (RegenBMC, Capacity Score) restent des exercices intellectuels. Avec lui, ils deviennent des instruments de transformation réelle. Ce parcours encode la boucle que Folke et al. décrivent comme le cycle adaptatif et que Hahn & Tampe appellent l’approche managériale adaptative.
L’innovation régénérative est au cœur de la démarche. Les articles La conception de produits régénératifs et Approche design posent les bases : le produit n’est pas un objectif en soi mais un nœud de relations qui touche une filière entière. L’innovation régénérative pour produire et manger tout en régénérant le vivant illustre cette architecture dans l’agroalimentaire.
Les Lauriers de la Régénération (30 lauréats 2024, édition 2025) sont le point d’aboutissement : ils documentent des entreprises qui ont mené l’innovation régénérative jusqu’au produit commercialisé, économiquement viable, avec triple impact observable. Nectar, PY’STILL, Château Galoupet, C’est qui le patron ?!, Expanscience (TULSINITY®), Picture Organic, Lunii, Laines Paysannes — chacun illustre ce que signifie concrètement le niveau 4 dans son secteur. L’économie régénérative : ça rapporte ! en analyse les cas — suffisants pour montrer que la boucle de triple profitabilité est possible, pas encore pour en établir la reproductibilité (voir section 8).
Les analyses de Michelin et Patagonia dans le Regenerative Circle Leadership révèlent la décorrélation qui est le problème central — et le point de départ de toute intervention. Michelin (score global 45%, N2→N3) : les dynamiques humaines atteignent 67% (N3), le leadership affiche une ambition de niveau 3, mais la chaîne de valeur plafonne à 33% (N2), les volumes reculent de 6,1%, la marge opérationnelle perd 2,1 points, seulement 2% des produits sont éco-conçus, et 98% des revenus restent indexés sur le volume pneumatique. L’infrastructure pour la bascule existe, mais la bascule n’a pas eu lieu. L’écart est un écart de sincérité : Michelin dit plus qu’il ne fait. Patagonia (score global 68%, N3) : la marque surperforme financièrement sur 10 ans (+6% CA), 550+ fermes ROC, la Terre comme actionnaire unique via le Purpose Trust Holdfast (~100 M$/an vers la planète), le leadership et la gouvernance atteignent N3-4 — mais la chaîne de valeur reste le verrou (N2) : 85% des produits n’ont pas de solution de fin de vie, la circularité des synthétiques ne dépasse pas 6%, le ROC reste cantonné au coton, et les émissions CO₂ continuent de croître (+2%) parce que la croissance du volume n’est pas découplée de l’empreinte. Comme le formule son CEO Ryan Gellert : « Chaque produit que nous vendons a un impact négatif sur la planète. » L’écart est un écart de capacité : Patagonia sait mais ne peut pas, seule. Dans les deux cas, le Capacity Score rend cette décorrélation visible levier par levier — c’est l’information la plus utile qu’il produit, parce qu’elle montre exactement où le verrou se situe et quel est le prochain saut qualitatif à opérer.
45% Michelin · N2→N3 | 68% Patagonia · N3 | 2% produits éco-conçus (Michelin) | 85% sans fin de vie (Patagonia) |
Ces analyses démontrent aussi pourquoi l’innovation régénérative ne peut pas se limiter au produit. La décorrélation entre ambition et réalité n’est jamais un problème d’offre seul — c’est un problème de système : gouvernance, chaîne de valeur, dynamiques humaines. Les Lauriers identifient les entreprises qui ont résolu cette décorrélation — où les quatre étapes se déploient de manière cohérente à travers les six leviers.
Capacity Score — Profils comparés
Capacity Score — Profils comparés
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Michelin Score global : 45%
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Patagonia Score global : 68%
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Capacity Score — Nous Sommes Vivants (2025-2026). Le verrou commun : la chaîne de valeur.
L’approche de Nous Sommes Vivants ne se réduit pas à une transposition de Regenesis en France. Elle articule un réseau de références complémentaires qui, ensemble, couvrent les angles morts que chaque source laisse individuellement.
Sur la science des systèmes, Folke et al. (voir section 2) fournissent la validation indépendante de la progression durabilité → résilience → régénération. La généalogie écologique — Lotka et Nicholson (balance of nature), Holling (résilience), Hamant (robustesse biologique, N3) — pose que l’équilibre des écosystèmes est celui de la nature dont l’économie dépend. Hamant apporte un concept essentiel — tenir par la diversité et la sub-optimalité — mais qui reste au service de la persistance de l’activité. La régénération (N4) franchit un seuil supplémentaire : contribuer activement au vivant.
Sur la relation humain–non-humain, Baptiste Morizot (solidarité écologique, « diplomatie des interdépendances ») et les travaux de l’IPBES et Nicole Huybens (quatre relations humain-nature, éthique environnementale) fondent philosophiquement ce que la Fresque des imaginaires traduit en outil praticien.
Sur la certification des produits, le référentiel ROC (Regenerative Organic Certified) et les labels régénératifs fournissent la preuve au niveau du produit — là où le Capacity Score évalue l’entreprise. La complémentarité est structurelle.
Sur l’articulation institutionnelle, la CSRD et la soutenabilité forte constituent le point d’entrée réglementaire — les niveaux 1-2 du Capacity Score dialoguent directement avec le reporting européen. La gouvernance régénérative et la communication régénérative prolongent la transformation au-delà du diagnostic.
Sur la distinction conceptuelle, l’économie régénérative ne se réduit pas au Donut : le cadre de Raworth — espace sûr et juste entre plafond écologique et plancher social — est un socle essentiel de la pensée régénérative. Mais sa logique reste celle de la limite (ne pas dépasser, ne pas descendre sous) et se positionne au niveau 3 du Capacity Score (Restaurer). La régénération (niveau 4) y ajoute une dimension que le Donut ne formalise pas : la contribution active au renforcement des capacités du vivant. Les deux cadres sont complémentaires — le Donut pose les contraintes, la régénération pose l’horizon. La confusion entre les deux est néanmoins la source la plus fréquente d’erreur de positionnement chez les acteurs français.
« Sans la preuve que la montée en capacité du vivant génère un profil de cashflow supérieur, la régénération risque de suivre le cycle d’obsolescence qu’a connu le développement durable. »
Acquier, 2024Le signal est remonté des Regenerative Circle Écosystème — les sessions de travail organisées par Nous Sommes Vivants avec les acteurs de l’écosystème régénératif français. En deux sessions (décembre 2025, janvier 2026), un constat s’est imposé : l’économie est passée de frein parmi d’autres à angle mort structurant. Non pas parce que personne n’en perçoit l’importance, mais parce que personne ne l’assume comme expertise.
Le paradoxe est documenté. Des entreprises régénératives performent économiquement — Patagonia (+6% CA sur 10 ans, 550+ fermes ROC), Expanscience (CA en croissance, 3 800 agriculteurs soutenus, 30M€ investis en décarbonation), Dr. Bronner’s (2 240 ha convertis en bio régénératif). Les Lauriers de la Régénération documentent 30 cas d’entreprises qui commercialisent des produits régénératifs économiquement viables. Mais aucune n’a formalisé le lien entre ses pratiques régénératives et sa surperformance financière. Le marché voit la performance sans en voir la cause. Les financiers ne savent pas intégrer les critères ESG dans leur profil risk/return. Personne ne remonte le fil jusqu’à la prospérité du territoire dont le produit est issu.
La trajectoire de triple profitabilité décrite dans cette section suppose des conditions de départ que toutes les entreprises ne réunissent pas. Le cadre s’applique aux activités qui présentent un lien observable au vivant dans leur chaîne de valeur — agriculture, alimentation, cosmétiques, textile, bois, matériaux biosourcés, tourisme de territoire — où la qualité du capital naturel et social conditionne directement la qualité de l’offre. Il est moins immédiatement opérant pour les activités dont la valeur est déconnectée du territoire et du vivant : extraction fossile, fast fashion à cycle court, produits ultra-transformés à bas coût, services financiers purement spéculatifs. Ce n’est pas un jugement moral — c’est un constat de structure : la boucle « pratiques régénératives → produits à survaleur → prospérité du territoire → renforcement des pratiques » requiert que le produit porte la trace du lieu et du vivant dont il est issu.
Le cadre suppose également une marge de manœuvre financière pour la transition : les coûts de conversion (certification, changement de pratiques agricoles, restructuration de la chaîne de valeur) ne sont soutenables que si l’entreprise dispose d’un horizon d’investissement compatible — ce qui exclut les situations de survie à très court terme. Enfin, il suppose un minimum de levier sur la chaîne de valeur : une entreprise qui ne contrôle ni son sourcing ni sa distribution aura des difficultés structurelles à piloter la boucle vertueuse décrite en section 7.3.
Ces conditions ne sont pas des obstacles définitifs. Une entreprise extractive peut initier une trajectoire régénérative en diversifiant son modèle ; une entreprise à faible marge peut bénéficier de dispositifs de coinvestissement territorial. Mais il serait malhonnête de présenter la triple profitabilité comme universellement et immédiatement accessible. L’ambition de ce cadre est de formaliser les conditions sous lesquelles elle fonctionne — pas de promettre qu’elle fonctionne partout.
L’approche dominante — la triple bottom line (Elkington, 1997) — pose trois piliers (économique, social, environnemental) comme des objectifs concurrents à arbitrer. Cette logique d’arbitrage est structurellement incompatible avec la régénération, parce qu’elle maintient la possibilité de sacrifier un pilier au bénéfice d’un autre. Un dirigeant peut « arbitrer » en faveur de la marge au détriment du territoire, ou en faveur du social au détriment de la rentabilité. La triple bottom line est un cadre de compromis, pas de synergie.
La recherche académique récente pointe exactement cette limite. Konietzko, Das & Bocken (2023) montrent que les business models régénératifs se distinguent des modèles durables et circulaires non par un degré supplémentaire d’ambition mais par un changement d’objectif : la santé planétaire et le bien-être sociétal, avec une comptabilité multi-capitaux incluant la nature comme partie prenante. L’étude Delphi publiée dans MDPI Sustainability (2024) confirme : le business model régénératif « vise non pas simplement la réduction des impacts négatifs ou l’équilibre entre création de valeur économique, sociale et environnementale, mais une redéfinition de la relation entre humains et nature ».
C’est ce que Nous Sommes Vivants formalise sous le concept de triple profitabilité : non pas trois piliers en tension mais trois capitaux en synergie, où le renforcement de l’un renforce structurellement les deux autres. La distinction est opérationnelle : dans un modèle en arbitrage, la croissance crée un dilemme ; dans un modèle en synergie, la croissance amplifie les impacts positifs.
Cette convergence est documentée par plusieurs cadres indépendants. Les Sigma Guidelines (2003) pointaient déjà la faille de la TBL : « la tentation de faire des arbitrages entre facteurs sociaux, économiques et environnementaux comme s’ils étaient égaux, alors que l’intégrité environnementale est en fait un prérequis pour la société et l’économie ». Le Five Capitals Framework (Forum for the Future) en tire la conséquence : une approche vraiment soutenable améliore simultanément les cinq capitaux (naturel, humain, social, manufacturé, financier) — l’agriculture régénérative en est l’illustration : la santé des sols (capital naturel) produit une nourriture plus nutritive (capital humain), crée des communautés agricoles plus résilientes (capital social), et peut être plus profitable à long terme (capital financier). Andy Haldane (RSA, 2023) formalise le point d’arrivée sous le terme de Regenerative Capitalism : le sens de « capital » doit être élargi au capital humain, social et naturel comme « ingrédients essentiels de la prospérité, du bien-être et de la santé, humaine et planétaire ». Comme le synthétise l’article de référence de Nous Sommes Vivants : tout le monde converge sur la soutenabilité forte en triple impacts — la régénération ne cherche pas le compromis ou l’équilibre mais la contribution simultanée et synergique aux capitaux naturels, sociaux et économiques.
La thèse portée par Nous Sommes Vivants peut se formuler en une proposition économique testable : dans un modèle régénératif correctement conçu, la croissance des ventes est positivement corrélée à la croissance des impacts positifs — économiques, écologiques et sociaux simultanément.
La boucle fonctionne en cinq étapes :
Pratiques régénératives (agriculture régénérative, sourcing territorialisé, coopération filière) → produits à survaleur (qualité supérieure, traçabilité, histoire du lieu, certification ROC) → performance financière durable (prix premium justifié, fidélisation, réduction des risques d’approvisionnement) → prospérité du territoire (revenus pour les producteurs, biodiversité renforcée, communautés vivantes) → renforcement des pratiques (plus de moyens pour approfondir la régénération, nouveaux producteurs attirés, effet d’entraînement sectoriel).
×8 ROI programme Mars | 250k€ investissement initial | +7M€ retour écosystème | 30 lauréats régénératifs |
Cette boucle n’est pas théorique. Les Lauriers de la Régénération en documentent les manifestations concrètes : Laines Paysannes (filière laine → pastoralisme → prairies → biodiversité → territoire qualifié → nouveaux éleveurs), TULSINITY® d’Expanscience (accompagnement agronomique → savoir-faire locaux → santé des sols → qualité des actifs → sécurisation de la chaîne de valeur), Château Galoupet (viticulture régénérative → restauration des sols → qualité du vin → valorisation du domaine → attractivité territoriale). Ce sont les spirales ascendantes de Folke et al. traduites en modèle économique.
Le cas le plus documenté de cette boucle est celui de Mars Petcare / Royal Canin, accompagné par le Lab Economics of Mutuality. Les données qui suivent sont issues d’une présentation publique de Yassine Asie, chercheur au Lab EoM, lors d’une table ronde organisée par Nous Sommes Vivants dans le cadre du préprogramme des Lauriers de la Régénération 2025 ; elles n’ont pas fait l’objet d’une publication à comité de lecture. Le meaningful challenge retenu : améliorer la santé des animaux de compagnie — pas « vendre plus de nourriture », mais résoudre un problème externe et mesurable. L’analyse de l’écosystème a révélé que les barrières à la santé animale étaient aussi socio-économiques : fragilité financière des cliniques vétérinaires, manque de formation des assistantes, déficit de confiance entre possesseurs et professionnels — autant de capitaux humains et sociaux dégradés.
L’intervention : un programme de formation de 600 cliniques vétérinaires (contre 400 non formées = groupe contrôle), pour un investissement de 250 000 €. Résultats : +2 M€ de ventes pour Mars (×8 le ROI), +5 M€ de rentabilité cumulée dans les cliniques partenaires, -40 % de départs volontaires, hausse de la satisfaction au travail et des connaissances en santé animale. Le profit supplémentaire se retrouve dans le P&L classique de chaque partenaire — sans reclassification comptable. Mais le lien entre les investissements en capital humain/social et la surperformance financière n’est pas formalisé comptablement — c’est exactement le chaînon manquant que cette section identifie.
Comme le résume Yassine Asie : l’EoM utilise un Mutual P&L — une version simplifiée du compte de résultat de la comptabilité CARE — qui reclassifie les dépenses de construction de capital humain et social en investissements plutôt qu’en coûts opérationnels. Mais cette reclassification reste interne : les normes comptables internationales ne reconnaissent pas les externalités positives, et ce qui pourrait constituer un actif (la confiance dans l’écosystème, la compétence des partenaires) n’a pas de traduction dans le bilan officiel. Le cas Mars illustre que la boucle vertueuse fonctionne quand les trois capitaux sont traités comme des actifs dans le même tableau de bord — mais il illustre aussi la limite : cette performance multicapitaux n’est visible que dans le reporting interne, pas dans la comptabilité officielle.
La condition est précise : la boucle ne fonctionne que si la finalité reste la capacité du vivant — pas la marge. Dès que la logique s’inverse (on régénère pour vendre plus, plutôt qu’on vend pour régénérer plus), la spirale ascendante se retourne. C’est exactement le retournement de finalité identifié en section 4 comme critère discriminant du passage N3→N4. Le business model régénératif n’est pas un hack de croissance déguisé en écologie — c’est une architecture économique où la prospérité découle de la vitalité, pas l’inverse.
Cette proposition n’est pas consensuelle, et deux lignes de critique méritent d’être nommées.
Première objection : le niveau 4 est inaccessible sans changement réglementaire préalable. Pour certains acteurs de l’ESS et du mouvement décroissant, la triple profitabilité est un oxymore dans le cadre réglementaire actuel. Tant que les normes comptables internationales ne reconnaissent pas les externalités positives, tant que la fiscalité ne pénalise pas l’extraction et ne rémunère pas les services écosystémiques, l’entreprise régénérative reste structurellement désavantagée face à son concurrent extractif. Le cas Mars/Royal Canin illustre lui-même cette tension : la surperformance existe dans le P&L interne, mais elle n’a pas de traduction dans la comptabilité officielle. Le risque est que la triple profitabilité fonctionne pour les pionniers volontaires mais ne passe pas à l’échelle sans levier réglementaire. Cette objection est sérieuse — et elle est en partie intégrée dans les conditions systémiques discutées en section 7.4bis ci-dessous.
« La triple profitabilité ne dépend pas que de l’entreprise : fiscalité, commande publique et formation sont des leviers systémiques. »
Deuxième objection : l’extension du « régénératif » hors de l’agriculture est une dilution conceptuelle. Pour certains praticiens de l’agroécologie, la régénération a un sens précis — restaurer la biologie des sols, la séquestration carbone, la biodiversité fonctionnelle — et son extension au « business régénératif » risque de vider le concept de sa substance opérationnelle. L’argument a du poids : le mot a d’abord désigné un processus biologique (Rodale, 1983) avant d’être élargi aux systèmes socio-écologiques (Regenesis, 1995) puis aux entreprises (Hahn & Tampe, 2021). Mais les Lauriers de la Régénération documentent factuellement que la régénération opère déjà au-delà de l’agriculture : sur 25 produits et services primés, les secteurs couvrent les cosmétiques, le textile, la construction, le tourisme et les services — avec dans chaque cas un lien traçable au vivant (sols, biodiversité, communautés). L’extension n’est pas une dilution si elle conserve le critère discriminant : le retournement de finalité et le lien observable au capital naturel et social du territoire.
Ces deux objections ne sont pas des réfutations — ce sont des tensions constitutives du champ. Les nommer est une condition de crédibilité ; les résoudre est l’objet du programme de recherche.
C’est cette lacune que le nouveau groupe de travail « Économie régénérative en triple impacts localisés » se propose de combler. La thèse : l’économie régénérative est du multicapitaux territorial — un modèle où les trois capitaux (financier, environnemental, sociétal) sont structurellement liés, et où la croissance des ventes est corrélée à la croissance des impacts positifs.
Le cadre théorique mobilisé est celui de l’Economics of Mutuality (Mars Catalyst) : la mutualité comme principe économique, la performance mesurée en triple capital, la valeur créée dans et pour les territoires. Ce cadre reçoit désormais une validation institutionnelle française. Le rapport de la Délégation sénatoriale à la prospective, L’évolution des valeurs dans le champ économique à l’horizon 2050 (octobre 2025, rapporteurs Dumoulin, Paoli-Gagin, Sautarel), propose quatre scénarios pour l’économie française. Le scénario 4 — « communautés locales résilientes » — est le seul qui opère un changement de paradigme complet : une économie ancrée dans les territoires où la prospérité se mesure à la santé du vivant et à la résilience des communautés, pas à la croissance du PIB. C’est le niveau 4 du Capacity Score traduit en prospective institutionnelle. Le rapport documente que plus de 40 % des titres détenus par les institutions financières françaises dépendent d’au moins un service écosystémique — et que le PIB mondial pourrait perdre 50 % de sa valeur entre 2070 et 2090 en raison des chocs climatiques en cascade. Mais la limite du scénario 4 est précise : son axe économique reste réduit aux structures de l’ESS (coopératives, associations, mutuelles). Les entreprises de marché qui adoptent des pratiques régénératives n’y figurent pas. C’est exactement le chaînon que Nous Sommes Vivants vise à documenter. L’état des lieux des filières bio-régénératives en France (février 2026) montre que la matière existe dans l’agriculture, l’alimentation, les cosmétiques, le textile, les alcools et le bois — mais qu’elle reste dispersée et non formalisée économiquement.
La preuve à construire est précise : le profil de cashflow lié aux pratiques régénératives. Non pas un indicateur ESG supplémentaire, mais la démonstration comptable que les pratiques régénératives génèrent de la marge, réduisent le risque et créent des actifs territoriaux valorisables. Trois questions structurent le chantier. Quel est le coût de transition (investissement initial pour passer d’un modèle extractif à un modèle régénératif) et en combien de temps est-il amorti ? Quel est le différentiel de marge entre un produit conventionnel et un produit régénératif à caractéristiques comparables ? Quelle est la valeur des externalités positives (santé des sols, biodiversité, vitalité communautaire) et comment la rendre visible dans un bilan ? La modélisation de la filière laine — avec le Capacity Score comme preuve de concept et les KPIs en services socio-écosystémiques normés ESRS — constitue le premier terrain d’expérimentation.
Ce chantier prolonge directement les fondements posés dans ce livre blanc — et il est vital. L’analyse généalogique de Guffond & Taisne (voir Annexe) montre pourquoi. La régénération est ce que le philosophe W.B. Gallie (1956) appelle un concept essentiellement contesté : un concept dont l’usage approprié implique inévitablement des disputes sans fin sur sa définition. Le développement durable l’a été avant elle (Connelly, 2007). L’économie circulaire aussi. Cette nature contestable n’est pas un défaut — c’est ce qui donne au concept son pouvoir mobilisateur, sa capacité à fédérer des acteurs hétérogènes autour d’un narratif commun (Gordon et al., 2023). Mais elle fait courir un risque considérable : le « regenwashing ».
Acquier (2024) documente le mécanisme : les concepts environnementaux suivent un cycle d’obsolescence. Le système capitaliste les absorbe par « déradicalisation » — mise en pratique partielle, récupération marketing, épuisement symbolique — puis relance un nouveau cycle. La RSE l’a vécu. L’économie circulaire est en train de le vivre. La régénération est la prochaine sur la liste. Comme le formulent Guffond & Taisne : « si la mise à l’épreuve empirique du business model régénératif ne s’effectue pas avec authenticité et radicalité, il est à craindre que le concept soit remplacé par un autre à l’avenir ».
C’est précisément ce que le Capacity Score et la preuve de triple profitabilité sont conçus pour empêcher. Le Capacity Score répond au défi de la contestation : en posant quatre niveaux explicites (N1 Limiter — Conformité responsable, N2 Réduire — Atténuation systémique, N3 Restaurer — Robustesse écosystémique, N4 Régénérer — Contribution écosystémique en symbiose) avec des critères observables, il transforme un concept contestable en instrument mesurable. La preuve de cashflow répond au défi de l’obsolescence : tant que la régénération est un coût supplémentaire (une RSE améliorée), elle sera absorbée et neutralisée. Si elle démontre qu’elle génère une surperformance économique structurelle, elle échappe au cycle — parce qu’on n’abandonne pas ce qui rapporte. Comme le rappelle Isabelle Delannoy : « la grande difficulté des acteurs de cette nouvelle logique économique est de ne pas avoir les indicateurs qui démontrent leur performance. Dans une société qui a la culture du chiffre, en manquer est un désavantage concurrentiel immense. » Cette démonstration n’est donc pas un complément — c’est la condition de survie du paradigme régénératif lui-même.
Les quatre contributions théoriques (montée en capacité, grille en quatre étapes, retournement de finalité, facteur humain) trouvent ici leur prolongement économique : démontrer que la montée en capacité du vivant n’est pas seulement souhaitable écologiquement et nécessaire humainement — mais qu’elle est triplement profitable. Si cette démonstration aboutit, elle comblera la dernière lacune identifiée dans les cadres académiques : le passage de la vision systémique à la preuve comptable. Et elle ouvrira, pour les milliers d’entreprises françaises engagées dans leur trajectoire CSRD, un horizon qui dépasse la conformité — celui d’une performance indexée sur la vitalité du vivant.
La triple profitabilité ne se décrète pas à l’intérieur des murs de l’entreprise. Elle dépend de conditions de marché et de cadre institutionnel qui restent largement à construire. Quatre sont structurantes.
Demande premium. La boucle « pratiques régénératives → produits à survaleur → performance financière » suppose qu’un nombre suffisant de consommateurs ou d’acheteurs professionnels acceptent de payer le différentiel de prix que justifie la qualité régénérative. Cette demande existe dans certains segments (cosmétiques, vins, alimentation premium) mais reste embryonnaire dans d’autres. Sans elle, la survaleur produite ne se monétise pas.
Distributeurs. La valeur du produit régénératif est liée à son histoire, à son territoire, à sa traçabilité. Les circuits de distribution conventionnels — conçus pour le volume, la standardisation et le prix bas — ne sont pas structurés pour porter cette valeur. La croissance du régénératif suppose soit l’émergence de circuits alternatifs (vente directe, plateformes de filière, magasins spécialisés), soit la transformation des circuits existants.
Investisseurs. L’horizon temporel de la régénération (3 à 10 ans pour une conversion agricole, 5 à 15 ans pour un retour territorial) est structurellement incompatible avec les cycles courts de la finance conventionnelle. Des véhicules financiers adaptés — fonds patients, investissement à impact, obligations territoriales — sont nécessaires. Comme le résume le cas Mars : le ROI financier est démontrable, mais il requiert un investissement initial que les structures d’incitation court-termistes pénalisent.
Normes comptables. Comme le documente l’analyse du Mutual P&L dans le cas Mars, les normes comptables internationales (IFRS, PCG français) ne reconnaissent pas les externalités positives. La construction de capital humain, social ou naturel à l’extérieur de l’entreprise ne peut être inscrite à l’actif. Cette invisibilité comptable constitue un désavantage structurel pour les entreprises régénératives par rapport aux entreprises extractives — dont certaines (pétrole, gaz) ont obtenu des standards sectoriels pour valoriser leurs réserves non exploitées (IFRS 6). Tant que cette asymétrie persiste, la triple profitabilité restera partiellement invisible pour les marchés financiers.
Ces conditions ne relèvent pas du volontarisme d’entreprise — elles relèvent de l’économie politique. Mais les identifier avec précision est la condition pour que le programme de recherche ne se limite pas à la preuve microéconomique (« ça marche pour cette entreprise ») et pose les bases de la preuve systémique (« ça peut passer à l’échelle si ces conditions sont réunies »).
Le groupe de travail « Économie régénérative en triple impacts localisés » se réunit le 16 mars 2026. Contact : jeremy@noussommesvivants.co
Avant de conclure, le tableau ci-dessous récapitule le statut de chaque affirmation structurante de ce livre blanc. Trois niveaux sont distingués : ✓ Publié (résultat issu de travaux académiques à comité de lecture ou de rapports institutionnels), ◎ Documenté (formalisation propre à Nous Sommes Vivants, cohérente avec la littérature, testée sur le terrain mais non validée par un tiers indépendant), ◇ Thèse (proposition ouverte, objet du programme de recherche en cours).
| Affirmation | Statut | Sources |
|---|---|---|
| Tripartition du champ (limites / vivant / business model) | ✓ Publié | Folke et al. 2025, Hahn & Tampe 2021, Konietzko et al. 2023 |
| Continuum de maturité régénérative (du doing less harm au co-evolving) | ✓ Publié | Hahn & Tampe 2021, Reed 2007, du Plessis & Cole 2011 |
| Grille 4 niveaux (Limiter → Réduire → Restaurer → Régénérer) | ✓ Publié (fondement) | Reed 2007, Mang & Reed 2012 — formalisation Nous Sommes Vivants |
| 3 Horizons comme outil de pilotage des 4 niveaux dans le temps | ✓ Publié | Baghai et al. 1999, Bill Sharpe 2013 — version Nous Sommes Vivants : Innovation comme pivot (H2 tire la bascule) |
| Primauté du lieu et co-évolution humain-nature | ✓ Publié | Regenesis Institute (Mang & Haggard 2016), Folke et al. 2025 |
| La régénération concerne le vivant (êtres vivants dans leur milieu de vie), pas « les systèmes » | ✓ Publié | Regenesis (Mang & Reed 2012) : « renforcer la capacité du vivant — humain et non humain — à évoluer » |
| Trois sphères distinctes (environnementale, sociale, économique) sans fusion | ✓ Publié (fondement) | Konietzko et al. 2023 (santé planétaire + bien-être sociétal + multi-capitaux), Elkington 1997 (triple bottom line) — Nous Sommes Vivants étend : env / soc / éco sans arbitrage ni fusion |
| Donut de Raworth = niveau 3 (Restaurer), pas régénération | ✓ Publié | Raworth 2017 : le 6e principe vise « restaurer » et « prospérer en équilibre » — pas augmenter la capacité du vivant à se renouveler |
| Spirales ascendantes comme dynamique régénérative | ✓ Publié | Folke et al. 2025 |
| Retournement de finalité comme critère discriminant N3→N4 | ◎ Documenté | Formalisé par Nous Sommes Vivants, cohérent avec du Plessis 2012, Hahn & Tampe 2021 |
| Capacity Score (6 leviers × 4 niveaux, 37 questions) | ◎ Documenté | Outil Nous Sommes Vivants, testé sur cohortes (Patagonia, Michelin, 330+ acteurs), non validé par tiers |
| Innovation comme levier pivot de la bascule | ◎ Documenté | Observation récurrente dans les diagnostics Nous Sommes Vivants, cohérent avec Konietzko et al. 2023 |
| Facteur humain (cognition, émotions, imaginaires) comme condition de transformation | ◎ Documenté | Fresques Nous Sommes Vivants certifiées Qualiopi, fondement théorique dans Scharmer 2009, Laloux 2014 |
| Triple profitabilité (synergie env + soc + éco, pas arbitrage) | ✓ Publié (fondement) | Konietzko et al. 2023 (le BM régénératif vise la synergie, pas l’arbitrage entre piliers), Elkington 1997 (triple bottom line), Roche & Jakub (Economics of Mutuality) — formalisation Nous Sommes Vivants. Preuve de cashflow : ◇ Thèse (Lauriers, cas Mars/EoM) |
| Cas Mars/Royal Canin (250K€ → ×8 ROI, +5M€ écosystème) | ◎ Documenté | Données présentées publiquement par Yassine Asie (Lab EoM), non publiées en revue |
| Profil de cashflow régénératif supérieur au conventionnel | ◇ Thèse | Objet du groupe de travail « Économie régénérative en triple impacts localisés » |
Ce tableau n’est pas un aveu de faiblesse — c’est une condition de rigueur. Toute proposition qui se veut scientifiquement fondée doit expliciter ce qu’elle sait, ce qu’elle formalise et ce qu’elle conjecture. Les affirmations marquées ◇ sont les hypothèses que le programme de recherche en cours vise à tester.
Ce livre blanc a parcouru un chemin qui va des fondations théoriques du business régénératif à leur traduction opérationnelle par Nous Sommes Vivants, en passant par les validations scientifiques indépendantes qui en confirment la solidité.
Le fil conducteur est la montée en capacité du vivant — un paradigme qui déplace le centre de gravité de l’action économique, de la réduction d’impacts vers le renforcement du potentiel de la vie à continuer. Ce déplacement n’est pas un raffinement de la durabilité. C’est un changement de nature : de finalité (le vivant n’est plus au service de l’économie, l’économie est au service du vivant), de méthode (on ne prescrit pas, on cultive), et de posture (du gestionnaire au jardinier). Il s’enracine dans une filiation longue — des savoirs indigènes à Rodale (1983), de Regenesis (1995) à Nous Sommes Vivants — qui ancre la régénération dans le vivant et l’agriculture, pas dans le management.
Quatre résultats structurants se dégagent de cette analyse croisée. La grille en quatre étapes — Limiter, Réduire, Restaurer, Régénérer — croisée avec les six leviers de capacité (Leadership personnel, Intelligence écosystémique, Innovation produit, Chaîne de valeur localisée, Dynamiques humaines, Gouvernance de l’activité) s’impose comme un outil de lecture transversal, validé à la fois par les cadres académiques (Hahn & Tampe, white paper HEC), par la science des systèmes (Folke et al.), et par l’empirie sectorielle (100+ articles, 330+ acteurs cartographiés, 30 lauréats documentés). Le retournement de finalité entre les niveaux 3 et 4 constitue le critère discriminant de la bascule régénérative — identifiable, diagnosticable, accompagnable. L’intégration du facteur humain — cognition, émotions, imaginaires — est la condition sans laquelle aucune transformation des modèles ne peut tenir ; elle s’enracine dans une tradition philosophique européenne (Naess, Guattari, Maffesoli) autant que dans l’approche Regenesis. Et le Capacity Score, en rendant visibles les dissonances entre intention et réalité, fournit l’instrument qui manquait aux cadres académiques pour passer du « vers quoi » au « comment y aller depuis là où nous sommes ».
Mais cette analyse révèle aussi un enjeu vital : la régénération est un concept essentiellement contesté (Gallie, 1956) qui risque de suivre le cycle d’obsolescence qu’a connu le développement durable avant elle (Acquier, 2024). Le Capacity Score répond au défi de la contestation en transformant un concept flou en instrument mesurable. Reste le défi de l’obsolescence : seule la démonstration formalisée que la montée en capacité régénérative génère une triple profitabilité — économique, écologique et sociale — mesurable, reproductible et investissable, empêchera la régénération d’être absorbée et neutralisée. L’absence actuelle de formalisation économique complète ne remet pas en cause la cohérence du cadre — elle constitue le prolongement logique de ce travail. C’est l’objet de la prochaine étape de recherche.
Fondements et positionnement – La régénération du vivant telle que portée par Nous Sommes Vivants (décembre 2025) – L’équilibre des écosystèmes (février 2026) – L’économie régénérative : ça rapporte ! (juin 2025) – La solidarité écologique entre humains et non-humains (novembre 2025) – En quoi les business models régénératifs diffèrent-ils des modèles durables ? (mars 2024) – Non, l’économie régénérative ne se réduit pas au Donut de Kate Raworth (février 2026) – Passer en soutenabilité forte (décembre 2024)
Economiecirculaire.org (2024), « L’entreprise régénératrice en question », INEC / Institut National de l’Économie Circulaire, septembre 2024. Lien
Outils et méthode – Capacity Score – FAQ Capacity Score (janvier 2026) – Infographie de la visée régénérative (janvier 2026) – Le Business Model Canvas de l’entreprise régénérative – Prendre le leadership du vivant avec le business model régénératif (janvier 2026) – Le leadership du vivant (mai 2025)
Fresques et facteur humain – Fresque du facteur humain – Fresque des émotions – Fresque des imaginaires – Le vrai verrou est humain (janvier 2026) – Le facteur humain : histoire, enjeux et méthode (janvier 2026) – L’intelligence émotionnelle collective (janvier 2026) – Sortir du Business as Usual — Cognition, émotions et imaginaires (janvier 2026) – Les imaginaires de l’écologie (décembre 2025) – Replay Biomim’expo — Fresque des imaginaires (septembre 2024)
Innovation régénérative et conception – La conception de produits régénératifs (février 2025) – Approche design de la conception de produits régénératifs (mai 2025) – L’innovation régénérative pour produire et manger tout en régénérant le vivant (janvier 2026)
Analyses sectorielles et Lauriers – Les Lauriers de la Régénération – KPIs de la filière laine régénérative — progression en 4 étapes normées ESRS – Michelin entre urgence économique et pivot régénératif — étude de cas Capacity Score #1 (janvier 2026) – Patagonia au prisme du Capacity Score — étude de cas #2 (novembre 2025, mis à jour février 2026) – La renaissance industrielle : quand le Made in France devient régénératif (décembre 2025) – 30 exemples Made in France régénératif – État des lieux des filières bio-régénératives en France (février 2026) – Articles de veille sur la régénération — 100+ articles, 330+ acteurs cartographiés
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