
Le Modèle Économique Régénératif est triplement profitable
Note de cadrage — Groupe de réflexion « Économie régénérative en triple impacts localisés »
Le mouvement régénératif français avance vite sur les pratiques, et bute sur un point : personne n’a encore établi quelle part de la performance financière d’une entreprise revient à ses pratiques régénératives. Cette note pose le diagnostic, le cadre multicapitaux territorial, les limites comptables qui bloquent la valorisation, et ce que la preuve demande pour être établie sur un terrain réel.
C’est un modèle où les trois capitaux — financier, environnemental, sociétal — sont structurellement liés, et où la croissance des ventes est corrélée à la croissance des impacts régénératifs.
1 Diagnostic : pourquoi le pilier économique est le maillon faible
Le mouvement régénératif français a progressé rapidement ces dernières années : les fresques se multiplient, la CEC a produit 1 000 feuilles de route, les formations se structurent, les premiers lauréats de la régénération montrent que des produits et services régénératifs existent et sont économiquement viables (source). Mais un angle mort persiste, et il menace de fragiliser l’ensemble de l’édifice : le pilier économique reste le maillon faible.
C’est le signal qui remonte des Regenerative Circle Écosystème, les sessions de travail organisées par Nous Sommes Vivants avec les acteurs de l’écosystème régénératif français. En deux sessions (décembre 2025, janvier 2026), un constat s’est imposé : l’économie est passée de frein parmi d’autres à angle mort structurant — non pas parce que personne n’en perçoit l’importance, mais parce que personne ne l’assume comme expertise (compte rendu).
Un état des lieux des filières bio-régénératives en France (février 2026) confirme le paradoxe : la matière existe dans l’agriculture, l’alimentation, les cosmétiques, le textile, les alcools et le bois — des filières entières s’engagent dans des pratiques régénératives et commercialisent des produits à impact. Mais cette matière est dispersée, non formalisée économiquement, et aucun acteur n’a documenté le lien entre ses pratiques régénératives et sa performance financière. L’absence de preuves économiques laisse le champ libre aux sceptiques, et les acteurs du terrain — agriculteurs, foncières, marques — manquent de mécanismes de valorisation.
Les Lauriers de la Régénération, organisés chaque année par Nous Sommes Vivants, apportent un début de réponse. Ce dispositif apprenant réunit et évalue des entreprises et organisations ayant lancé des produits et services contribuant activement à la régénération du vivant tout en étant économiquement viables — plus de 90 lauréats en trois éditions. Un livre blanc (juin 2025) documente les enseignements de la première édition.
Les 25 lauréats 2025 couvrent l’alimentation (Omie, Bio & Lo), les alcools (Vins Oé, Alcools Vivants), les cosmétiques (Expanscience, Eclo), le textile (Laines Paysannes), le café (L’Arbre à Café), le miel (Les Compagnons du Miel), la viticulture (Galoupet), le mobilier, le tourisme, l’urbanisme et la finance (Fève, Restore). L’édition 2026 a primé 38 lauréats couvrant quinze secteurs, dont 7 porteurs de la certification Regenerative Organic Certified — Telmont, Clarins, Davines, le Domaine des Hautes Glaces, Wild Orchard, Ecoidées et Patagonia. À l’international, Dr. Bronner’s (2 240 ha convertis en bio régénératif, 954 agriculteurs) et Patagonia (550+ fermes ROC) montrent la voie depuis plusieurs années.
Le constat issu de ces travaux : « Les pratiques régénératives mises en place sont corrélées avec des impacts positifs sur la biodiversité et la santé dans des modèles d’affaires économiquement viables dans le temps. Les modes de gouvernance sont souvent exemplaires pour permettre la coopération de tous les acteurs de la chaîne de valeur » (source). Mais aucun de ces lauréats n’a formalisé le lien entre ses pratiques régénératives et sa surperformance financière. La preuve économique reste à construire.
Il faut poser noir sur blanc ce qu’est un modèle économique régénératif et ce que ça n’est pas. Avec une conviction forte : c’est une performance en triple impact — économique, environnementale, sociétale — où les trois dimensions sont liées, et où la croissance des ventes est corrélée à la croissance des impacts régénératifs.
1.1 Le paradoxe documenté
| Entreprise / Marque | Performance économique | Performance extra-financière | Lien établi ? |
|---|---|---|---|
| Patagonia | +6 % CA sur 10 ans | Bilan carbone +2 % seulement. 550+ fermes ROC | Non. Le marché voit la performance, pas la cause |
| Expanscience | CA en croissance, -3 % empreinte carbone absolue (2023-2024) | B Corp, société à mission, ROC & Fair for Life. 3 800 agriculteurs soutenus. 30 M€ investis 2025-2027 en décarbonation. 99 % du CA dépend de la biodiversité | Non. Le lien entre approvisionnement régénératif et performance n’est pas formalisé |
| Michelin | -6 % marge opérationnelle | CSRD déployée, 2 % de produits en économie de la fonctionnalité | Non. La CSRD ne l’empêche pas de chuter |
| Décathlon | Bascule écoconception (15 ans) + seconde main | Écoconception intégrée aux gammes | Non. Personne ne valorise le modèle comme éco-fonctionnalité |
| Omie & Cie | Centaines de produits d’épicerie, distribution en ligne et en magasins | Agriculture régénérative française, filières directes | Partiellement. Le discours existe, la preuve économique formalisée manque |
| Dr. Bronner’s | Leader mondial du savon bio | 2 240 ha convertis en bio régénératif (Ghana, Côte d’Ivoire), 954 agriculteurs, ROC + Fair Trade | Non documenté formellement en triple capital |
Le constat est brutal : personne ne regarde si un produit éco-conçu au point d’être régénératif génère plus de cashflow ou plus de marge. L’évaluation financière reste classique. Les financiers ne savent pas intégrer les critères ESG dans leur profil risk/return. Les entreprises n’ont pas d’actionnaires qui les challengent sur ce sujet. Et personne ne remonte le fil jusqu’à la prospérité du territoire dont le produit est issu.
1.2 Des produits régénératifs existent — la preuve économique manque
Des marques commercialisent déjà des produits issus de pratiques régénératives, dont certaines avec la certification Regenerative Organic Certified (ROC) — le référentiel le plus exigeant, articulant santé des sols, bien-être humain et équité économique avec affichage sur les produits. Aux Lauriers 2026, sept lauréats en sont porteurs — Telmont, Clarins, Davines, le Domaine des Hautes Glaces, Wild Orchard, Ecoidées et Patagonia. Expanscience (ROC & Fair for Life, 3 800 agriculteurs, 99 % du CA dépend de la biodiversité), Dr. Bronner’s (ROC, 2 240 ha bio régénératif, 954 agriculteurs), Patagonia (550+ fermes ROC) sont les plus avancés. D’autres — Omie, Galoupet, Laines Paysannes, Bonneterre — suivent des cahiers des charges internes ou des labels avancés (Demeter, Nature & Progrès, B Corp) sans certification ROC.
Le point commun : aucune n’a formalisé le lien entre ses pratiques régénératives et sa performance financière. Le marché voit que ces entreprises performent. Il n’est pas capable de dire quelle part de la marge ou du cashflow est attribuable au fait qu’elles développent leur capital naturel et social. Expanscience investit 30 M€ en décarbonation tout en croissant, mais le lien entre ses filières ROC et sa performance commerciale n’est pas documenté. Patagonia surperforme son secteur — personne ne quantifie la contribution de ses 550 fermes régénératives à cette surperformance.
Soit l’entreprise ne connaît pas elle-même ce lien, soit elle le perçoit en interne mais ne le formalise pas dans ses rapports financiers ou extra-financiers. Et pour les quelques-unes qui en ont fait un argument de marque : les financiers ne le valorisent pas. Il n’existe pas de modèle financier capable de valoriser l’alpha d’une entreprise par rapport à un positionnement régénératif. La CSRD en double matérialité devrait permettre cette lecture croisée — mais dans les faits, elle ne le fait pas (voir section 3.3).
Nous Sommes Vivants base l’économie régénérative sur l’économie de la mutualité (Economics of Mutuality).
2 L’économie régénérative est du multicapitaux territorial
2.1 Triple capital = triple actif
Le principe : le capital environnemental, le capital social et le capital financier sont tous trois dans la colonne de gauche du bilan comptable — ce sont des actifs.
Cette approche multicapitaux est convergente avec plusieurs cadres de référence internationaux :
| Source | Cadre | Apport |
|---|---|---|
| Regenesis Institute (Mang & Haggard, 2016) | Regenerative Development and Design | La régénération commence quand la question centrale devient : en quoi ce que nous concevons renforce-t-il la capacité du système vivant à évoluer favorablement ? Primauté de la finalité sur la conformité. (regenerat.es) |
| Konietzko, Das & Bocken (2023) | Towards Regenerative Business Models, Sustainable Production and Consumption | Les BM régénératifs créent et délivrent de la valeur à multiples niveaux de parties prenantes — incluant la nature — en capturant la valeur via une comptabilité multicapitaux, visant un impact net positif |
| RSA — Andy Haldane (2023) | Regenerative Capitalism | Le sens de « capital » doit être élargi : capital humain (éducation), capital social (confiance et relations), capital naturel (climat et biosphère) — ingrédients essentiels de la prospérité |
| Stockholm Resilience Centre (Folke et al.) | Résilience socio-environnementale | Comment le concept de régénération se compare à la pensée en matière de résilience — l’économie est enchâssée dans la société, elle-même enchâssée dans l’environnement (embedded economy, soutenabilité forte) |
| Regenerative Organic Alliance (ROC) | Certification Regenerative Organic Certified | Référentiel exigeant articulant santé des sols, bien-être humain et équité économique avec affichage sur les produits |
| Dubreil & Brunel (BPI France Le Lab, 2023) | Entreprises & systèmes vivants | « Réduire son impact négatif n’est pas suffisant. Seuls les systèmes vivants ont la capacité de se régénérer. L’approche régénérative consiste à augmenter leur vitalité et leur santé. » |
La qualité relationnelle entre les parties prenantes crée de la valeur mutuellement bénéfique. C’est l’indice de qualité relationnelle (IQR) qui mesure cette dynamique. L’économie de la mutualité est très proche de l’ESS, mais avec une différence structurelle : les trois capitaux sont liés dans le même bilan, pas dans des rapports séparés.
Ce n’est ni de l’ESS avec de l’environnemental surajouté. Ni de la RSE comptabilisée autrement. C’est un modèle où l’activité économique contribue, par son activité économique, au territoire. La robustesse des activités économiques (résilience à la polycrise) est un prérequis — mais ce n’est pas de la régénération. La régénération, c’est quand l’activité économique elle-même renforce le territoire.
2.2 La méthodologie Economics of Mutuality
L’économie de la mutualité repose sur un P&L mutuel (Mutual P&L) — une sorte de capital commun de la filière dont une part revient à chaque acteur. C’est le multicapitaux du bilan de ma ferme, mais c’est aussi le bien commun en multicapitaux de ma filière.
La méthodologie, fondée par Bruno Roche à partir de quinze ans de travaux conduits chez Mars et portée aujourd’hui par le Economics of Mutuality Lab que dirige Yassine Asie, repose sur un renversement : au lieu de placer l’entreprise au centre de son écosystème, on place le problème à résoudre (meaningful challenge) au centre. L’entreprise devient une partie prenante parmi d’autres. On cartographie l’ensemble des acteurs impactés par ou ayant un impact sur ce problème, puis on conçoit des interventions qui améliorent de manière mesurable le problème ciblé et qui le font de manière rentable. C’est cette double condition — impact mesurable + rentabilité — qui définit la mutual value. La rentabilité n’est pas l’objectif : c’est la condition de durabilité de la solution.
Le cas Mars / Royal Canin : la preuve par les chiffres
L’exemple le plus documenté est celui de Mars Petcare (Royal Canin), accompagné par le Lab Economics of Mutuality sous l’impulsion de Loïc Moutault (président). Le meaningful challenge retenu : améliorer la santé des animaux de compagnie — pas « vendre plus de nourriture », mais résoudre un problème externe et mesurable.
L’analyse de l’écosystème a révélé que les barrières à la santé animale n’étaient pas seulement physiologiques (alimentation) mais aussi socio-économiques : fragilité financière des cliniques vétérinaires, manque de formation des assistantes vétérinaires, déficit de confiance entre possesseurs et professionnels. Autant de capitaux humains et sociaux dégradés dans l’écosystème.
L’intervention : un programme de formation de 600 cliniques vétérinaires (contre 400 non formées = groupe contrôle), pour un investissement de 250 000 €. Résultats mesurés :
| Indicateur | Résultat | Capital concerné |
|---|---|---|
| Ventes supplémentaires pour Mars | +2 M€ (×8 le ROI) | Financier (entreprise) |
| Rentabilité des cliniques partenaires | +5 M€ au total | Financier (écosystème) |
| Départs volontaires dans les cliniques | -40 % | Humain / Social |
| Satisfaction au travail | Hausse significative | Humain |
| Connaissance en santé/nutrition animale | Hausse mesurée par baromètre | Humain |
Le profit supplémentaire se retrouve dans les résultats comptables classiques de chaque partenaire : le rapport financier est meilleur, l’entreprise est plus rentable, les partenaires économiques sont plus rentables. Mais les éléments d’impact (confiance, connaissance, santé animale) restent dans le rapport extra-financier. Le lien entre les deux n’est pas formalisé comptablement — c’est exactement le chaînon manquant que cette note de cadrage identifie. (Voir aussi : étude de cas Mawa, Oxford, sur la sortie de la pauvreté au Kenya via des micro-distributeurs, avec +20 % de ventes dans le pays.)
2.3 Le diagnostic du Sénat : quatre futurs possibles pour la valeur « économie »
Le rapport de la Délégation sénatoriale à la prospective, L’évolution des valeurs dans le champ économique à l’horizon 2050 (octobre 2025, rapporteurs Dumoulin, Paoli-Gagin, Sautarel), documente les limites du PIB comme indicateur de prospérité et propose quatre scénarios 2050 qui explorent des voies plaçant la résilience et la santé du vivant au centre de la valeur économique :
| Scénario | Logique de valeur | Rapport au vivant |
|---|---|---|
| 1. Croissance à marche forcée Hyper-innovation & domination algorithmique | Valeur = flux technologiques, extraction, compétition pour les ressources rares | Nature = ressource à optimiser par la technologie. Biodiversité sous-évaluée. |
| 2. Croissance décarbonée et contrôlée | Valeur = transition pilotée, investissement massif dans l’énergie bas-carbone, régulation publique | Nature = contrainte à intégrer dans les modèles économiques existants (risques, normes, reporting) |
| 3. Sobriété choisie | Valeur = réduction volontaire de l’empreinte, découplage consommation/bien-être | Nature = limite planétaire à ne pas dépasser (Donut de Raworth, niveaux 2-3 du Capacity Score) |
| 4. Communautés locales résilientes | Valeur = prospérité territoriale, santé du vivant, résilience des communautés | Nature = système vivant dont l’entreprise est membre et qu’elle peut renforcer (niveau 4 du Capacity Score : régénérer) |
Le scénario 4 : celui de l’économie régénérative
Le quatrième scénario — « communautés locales résilientes » — est le seul qui opère un changement de paradigme complet. Il ne se contente pas de décarboner (scénario 2) ni de réduire l’empreinte (scénario 3). Il propose une économie ancrée dans les territoires où la prospérité se mesure à la santé du vivant et à la résilience des communautés, pas à la croissance du PIB.
Ce scénario repose sur plusieurs basculements de valeurs que le rapport documente :
| Basculement | Ancien paradigme (scénarios 1-2) | Nouveau paradigme (scénario 4) |
|---|---|---|
| Ce qui a de la valeur | Les flux monétaires (revenus, marge, CA) | Les capacités du système vivant — fertilité du sol, qualité de l’eau, confiance dans la filière, santé des communautés |
| L’échelle pertinente | L’entreprise, la filière, le marché mondial | Le territoire — communauté de vivants dont l’activité économique fait partie |
| L’indicateur de prospérité | PIB, PIB/habitant, croissance | Indicateurs de résilience écologique et sociale, santé des écosystèmes, bien-être |
| Le rôle de la comptabilité | Mesurer la production de richesses marchandes | Rendre visibles les capitaux naturel et humain et les investissements qui les préservent |
| Le rôle de l’entreprise | Maximiser le profit pour les actionnaires | Membre d’une communauté territoriale qu’elle peut renforcer |
Philippe Dessertine, auditionné par la délégation, pose le cadre : « La notion de valeur au sens strict est probablement dépassée. Nous sommes obligés d’intégrer d’autres valeurs que celle des flux, qui reste trop souvent en économie la valeur de référence. » Les rapporteurs documentent un risque d’« insolvabilité planétaire » si le modèle ne change pas : le PIB mondial pourrait perdre 50 % de sa valeur entre 2070 et 2090 en raison des chocs climatiques en cascade. Plus de 40 % des titres détenus par les institutions financières françaises dépendent d’au moins un service écosystémique — et la comptabilité traditionnelle ne le voit pas.
Le verrou qui reste
2.4 Post-croissance, prospérité et capacités du vivant
La décroissance est essentielle dans un monde fini. Timothée Parrique (Ralentir ou périr, Seuil, 2022 ; chercheur en économie écologique, Université de Lausanne) la planifie en posant une vision post-croissance définie comme une économie stationnaire en harmonie avec la nature, où les richesses sont équitablement partagées afin de pouvoir prospérer sans croissance dans un souci de bien-être.
Cette décroissance est forcément sélective : des activités délétères à abandonner, des activités fondamentales à la vie à favoriser. C’est la capacité du système à subvenir aux besoins du collectif qui est au cœur de la notion de prospérité partagée.
Or, selon la théorie des contraintes d’Eliyahu M. Goldratt (The Goal, 1984), tout système — processus, flux, organisation — est limité en capacité par au moins un élément, et aucun système n’est parfaitement équilibré. La contrainte ne doit être levée qu’en cas de volonté d’accroître la capacité du système. Ce qui est capital, c’est de prendre soin des capacités, de les faire prospérer.
Le rapport de la Délégation sénatoriale à la prospective (octobre 2025) conforte cette lecture : son scénario 4, « communautés locales résilientes » (analysé en section 2.3), propose exactement ce basculement — une économie ancrée dans les territoires où la prospérité se mesure à la santé du vivant et à la résilience des communautés, pas à la croissance du PIB. C’est le cadre dans lequel s’inscrit l’évaluation terrain proposée en section 6.
Pour approfondir cette distinction entre soutenabilité forte et économie régénérative : « Non, l’économie régénérative ne se réduit pas au donut de Kate Raworth » (Nous Sommes Vivants, février 2026).
2.5 Régénératif = prendre le leadership du vivant
La régénération, au-delà du triple capital, est territoriale. On ne mesure pas la prospérité du monde. On mesure la prospérité d’un territoire. C’est le cœur de l’approche Regenesis : « Le développement régénératif est un processus continu de co-évolution » ancré dans un lieu — le produit fini devrait lui-même être un écosystème. Beth Sanders (Regenerative City Circles, 2021) formalise cette vision en cercles concentriques : habitat physique → habitat social → vie économique.
Le leadership du vivant consiste à aligner les décisions stratégiques d’une organisation avec les capacités des systèmes vivants dont elle dépend. Ce que la régénération apporte au leadership, c’est l’intégration du vivant non humain dans le périmètre d’action du leader. Passer de la prédation à la régénération est une bascule de modèle mental majeure — oser prendre le leadership, mais celui du vivant. Chacun à sa juste place, dans la coopération, là où il peut le mieux contribuer avec les autres. (Le leadership régénératif · Flippingbook)
Baptiste Morizot prolonge cette pensée dans le contexte français avec la notion de solidarité écologique : « C’est en prenant conscience du vivant que l’humain se rend capable de saisir le « tissu » du vivant dans ses interdépendances, et le « fleuve » du vivant dans sa continuité depuis l’apparition de la vie sur Terre. Or ce sont ce tissage et ces dynamiques qui rendent la Terre habitable pour nous et pour les autres, et on comprend par là que ce sont elles qu’il faut défendre, et dont il faut prendre soin. »
Le fondement de ce concept se situe dans la réconciliation humains/non-humains par une symbiose avec la biosphère dont l’humanité est partie intégrante. Le tissu du vivant et les relations entre espèces forment un système d’interdépendances — ce que Berkes et Folke (2003) formalisent sous le terme de systèmes socio-écologiques : des ensembles où acteurs humains et non-humains co-évoluent, capables de se renouveler et de se réorganiser face aux perturbations. Cette durabilité est un processus dynamique qui nécessite une capacité adaptative des systèmes socio-économiques aussi bien que des humains et non-humains.
L’approche par les socio-écosystèmes fait se croiser deux courants qui s’enrichissent mutuellement. D’une part, les communs latents d’Anna Tsing : élargir le concept de communs pour inclure humains et non-humains en tant que contributeurs à un écosystème, en mettant l’accent sur les relations d’interdépendance et leur dimension politique. D’autre part, la théorie de l’acteur-réseau (Callon, Latour) : les faits sociaux sont d’emblée des associations entre acteurs humains et non-humains, formant des « collectifs hybrides » où chacun est membre à part entière.
Appliquée à l’entreprise, cette vision opère un renversement. Le leadership du vivant, c’est penser l’entreprise non pas comme un acteur isolé qui « compense » ses impacts, mais comme un membre d’une communauté territoriale de vivants dont elle dépend et qu’elle peut renforcer. Dans cette logique, l’entreprise ne se contente pas de consommer des services écosystémiques — elle rend des services socio-écosystémiques : des contributions des humains à la nature, dans des interactions mutuellement bénéfiques. Le défi de cette coopération radicale réside dans le changement de modèle mental entre la prédation (concurrence) et la régénération (solidarité), qui nécessite des systèmes de gouvernance liant l’usage de l’environnement au développement sécurisé sur le long terme des communautés. (Source : Nous Sommes Vivants, « La solidarité écologique entre humains et non-humains », novembre 2025.)
3 Le cadre opérationnel et ses limites
3.1 Multicapitaux oui, comptabilité multicapitaux pas nécessairement
Une distinction clé émerge de la confrontation avec les praticiens de la comptabilité : garder le multicapitaux comme cadre de lecture, sans s’enferrer dans une comptabilité multicapitaux spécifique.
Le Livre blanc DFCG–CSOEC (mars 2021) a inventorié 11 méthodes de reporting RSE et de comptabilité socio-environnementale — de l’analyse du cycle de vie à l’EP&L, en passant par CARE et le capital immatériel. Constat : les indicateurs extra-financiers des entreprises sont très souvent qualitatifs (indices de satisfaction, smileys), trop rarement quantitatifs ou monétaires. Moins de la moitié des entreprises disposent d’une instance RSE permanente. L’engagement est plus contraint que volontaire. Aucune des 11 méthodes ne résout la question de l’intégration financière des externalités positives. Notre page sur la comptabilité multicapitaux détaille ces modèles et leurs limites.
Qu’est-ce que C.A.R.E. ? (CERCES)
Le modèle CARE contrepasse des écritures liées aux capitaux dans les états financiers — il met en évidence ce qui est lié aux capitaux naturel et humain sans rien ajouter. Ensuite, il ajoute de la valeur uniquement sur les actions de préservation : un plan d’action est défini en début d’année (ex : 3-4 000 € de pratiques pour les sols, le bien-être des salariés). Si à la fin de l’année le plan est fait, bravo — le résultat économique et le résultat de préservation sont cohérents.
Ce que fait LIFTS
LIFTS (Limits and Foundations Towards Sustainability, Gibassier et al., Audencia 2025) traite le capital naturel comme un stock et le capital social comme une dette. Quand l’activité consomme le stock naturel, on débite une charge et on crédite une dette environnementale. Quand on rembourse la dette sociale (Living Wage, formation), on débite un actif et on crédite un produit.
Le problème commun : la séparation intellectuelle
Ni CARE ni LIFTS n’entrent dans la logique qui fonde le régénératif : accepter l’idée que développer du service écosystémique est à la fois une façon de proposer de la valeur dans les produits et une façon de générer des valeurs potentiellement communes qui doivent intégrer une économie.
Les deux approches créent une séparation intellectuelle entre le monde de la nature (unités physiques, pas d’euros, logique de préservation) et le monde de l’économie (euros, production, consommation). En soutenabilité forte, ce schisme est assumé : la nature est un monde pur qu’il faut préserver, l’économie est un mal nécessaire qui doit rembourser ses dettes envers la nature.
Conséquence : on jette un voile pudique sur le fait que toutes les bonnes pratiques pourraient permettre à des gens de gagner de l’argent. Et la totalité des coûts engagés pour les bonnes pratiques viennent s’ajouter dans les charges — tu as le droit de ne pas t’ajouter de dettes, mais tu n’as pas le droit de gagner davantage grâce à tes vertus.
Le mur comptable : ce que disent les normes
Le Mutual P&L utilisé par le Lab Economics of Mutuality est une version simplifiée du compte de résultat CARE : on reclassifie les investissements qui construisent du capital humain ou social à l’extérieur de l’entreprise (formations, programmes de partenariat) en les sortant des coûts opérationnels pour les mettre en investissements. En interne, cela fonctionne : les managers ne sont pas pénalisés pour des dépenses qui créent de la valeur dans l’écosystème.
Mais dès qu’on passe au reporting financier officiel — celui qui est dirigé vers le fisc et les actionnaires — le mur se dresse. Les normes comptables internationales (IFRS) ne permettent pas de valoriser les externalités positives des activités bio-régénératives. Exception notable : les industries extractives (pétrole, gaz) ont obtenu, par un lobbying intense, la norme IFRS 6 qui leur permet de reconnaître des réserves non exploitées comme des actifs. Cette exception sectorielle n’est pas disponible pour les autres industries.
Pour les exploitations agricoles ou les entreprises régénératives, les options de réévaluation des actifs exigent de prouver l’existence d’un marché actif — critères de liquidité et de fluidité que les marchés de terres régénératives ne remplissent pas, même quand des terrains se vendent plus cher grâce à leur biodiversité. Le Plan Comptable Général français ne permet que des réévaluations exceptionnelles et marginales, sans impact sur le résultat net. Aucun effet fiscal.
3.2 Le verrou français : la valorisation des services écosystémiques
Ce que le monde anglo-saxon fait déjà
Au niveau international, la comptabilisation du capital naturel progresse depuis plus de trente ans. La Banque mondiale a lancé le partenariat WAVES (Wealth Accounting and Valuation of Ecosystem Services) pour intégrer la valeur des ressources naturelles dans les comptabilités nationales. En 2021, la Commission des statistiques de l’ONU a adopté le SEEA-EA (System of Environmental-Economic Accounting — Ecosystem Accounting) comme norme comptable internationale : les écosystèmes — forêts, zones humides, terres agricoles — y sont comptabilisés comme des actifs au même titre que les actifs économiques classiques. Le PIB ajusté et les PIB « verts » sont en expérimentation dans plusieurs pays.
Dans les pays anglo-saxons, la logique de stewardship (gardiennage) permet d’intégrer une survaleur dans les actifs ou dans les produits liée aux services écosystémiques et aux fonctions écologiques maintenues par le gestionnaire. Le cas fondateur est celui de New York — Catskills (années 1990) : face à la dégradation de la qualité de l’eau, la ville a investi 2 milliards de dollars dans la préservation des zones de captage en amont plutôt que dans une usine de traitement estimée à 6-8 milliards — en rémunérant des agriculteurs pour des pratiques de gestion multifonctionnelle. Un PSE qui a fait ses preuves économiques depuis trente ans.
Le blocage français
Le résultat : la France est signataire du SEEA, contribue au programme WAVES, mais en pratique les chapitres sur l’évaluation monétaire des services écosystémiques restent « en débat méthodologique ». Les comptabilités nationales françaises ne reflètent ni l’état des stocks de capital naturel, ni les flux de services écosystémiques. Un pays peut épuiser ses ressources, dégrader ses sols et polluer ses nappes sans que cela affecte la mesure de son patrimoine national tel qu’il est actuellement calculé.
Ce qui existe malgré tout : les PSE
La France a pourtant un dispositif opérationnel : les Paiements pour Services Environnementaux (PSE), expérimentés depuis 2020 par le ministère de la Transition écologique et les agences de l’eau. Bilan fin 2024 :
| Indicateur | Chiffre |
|---|---|
| Enveloppe budgétaire | 170 M€ (2021-2024) |
| Projets territoriaux | 130 territoires |
| Agriculteurs engagés | ~3 500 |
| Rémunération moyenne | 100-120 €/ha/an |
| Durée d’engagement | 5-7 ans |
| Financeurs | Quasi exclusivement publics (agences de l’eau) |
Depuis le 1er janvier 2025, un nouveau cadre réglementaire élargit les PSE à l’ensemble des acteurs publics (collectivités locales, pas seulement agences de l’eau). Le Plan eau (mars 2023) prolonge l’expérimentation jusqu’en 2027. Mais les limites sont structurelles :
| Limite | Conséquence |
|---|---|
| Financement quasi exclusivement public | Pas de marché, pas d’effet d’échelle, dépendance aux budgets publics |
| Rémunération modeste (100-120 €/ha) | Insuffisant pour compenser le différentiel de marge avec le conventionnel |
| Ciblé transition, pas maintien | Les agriculteurs déjà en bio régénératif ne sont pas rémunérés pour leurs bonnes pratiques existantes |
| Ultra-localisé (zones de captage) | Hors zones à enjeu eau, aucune rémunération des services rendus |
| Aucun lien avec la comptabilité d’entreprise | Le PSE reste un transfert public, pas un actif au bilan de l’exploitation ni de la marque |
Le vrai débat
Le débat, quand on veut faire du régénératif, ce n’est pas de « mettre un prix sur la nature ». C’est d’accepter que le développement de services écosystémiques et de fonctions écologiques est à la fois une proposition de valeur dans les produits (le consommateur paye pour un produit issu d’un territoire qui fonctionne) et une source de valeurs communes qui doivent intégrer une économie — peut-être pas l’économie classique, mais une économie.
3.3 La CSRD en double matérialité : un cadre nécessaire mais insuffisant
La CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) offre un cadre opérationnel pour cette lecture territoriale grâce à la double matérialité : elle oblige les entreprises à documenter à la fois l’impact de l’environnement sur l’entreprise (matérialité financière) et l’impact de l’entreprise sur l’environnement (matérialité d’impact). Elle permet de rendre visibles les tensions réelles entre activités économiques et vivant, et de poser une base factuelle commune pour engager des transformations plus profondes.
Paradoxalement, alors que la CSRD a été allégée et son calendrier repoussé sous la pression politique, le modèle mental qu’elle a installé est irréversible. L’idée que la performance économique est intrinsèquement liée aux conditions environnementales et sociales de production est désormais ancrée dans les directions RSE et commence à irriguer les directions générales. Selon une étude Bain, en 2024 54 % des dirigeants citaient les leviers business comme motivations de leurs actions écologiques, contre 34 % en 2018. La question n’est plus « comment être conforme à la CSRD ? » mais « de quoi mon activité dépend-elle pour continuer dans 5, 10, 20 ans ? » (Nous Sommes Vivants, « Tendances RSE 2026 »).
Sans sols fonctionnels, eau disponible, biodiversité, bien-être des salariés, relations de filière stables — la performance économique devient incertaine. La continuité des activités économiques est devenue la question centrale, et elle passe par la robustesse des conditions de production. C’est précisément ce que la CSRD devrait permettre de documenter — mais elle ne le fait pas.
Ce constat vaut désormais à l’échelle européenne. L’étude commandée par la Commission européenne sur les entreprises à impact, réalisée par le cabinet WYG et remise en septembre 2026, relève que les cadres de reporting — CSRD, taxonomie — améliorent la transparence sans créer de signal-prix : les entreprises interrogées décrivent des engagements qui font monter leurs coûts de 10 à 30 % sans disposition des clients à payer davantage. Elle cite le cas d’une coopérative société à mission qui développe une comptabilité en triple capital tout en constatant qu’aucune valorisation de son impact n’est reconnue. Notre lecture complète de ce rapport en détaille les huit conditions, les archétypes et les six recommandations.
3.4 Fonds impact : le discours manquant
L’écosystème de la finance à impact en France est structuré et actif. Un recensement de Nous Sommes Vivants identifie plusieurs catégories d’acteurs :
| Catégorie | Acteurs | Logique |
|---|---|---|
| Fonds à impact privés (capital / quasi-capital) | Phitrust, Eurazeo Impact, Mirova (Natixis), Demeter, INCO Ventures, Impact Expansion, Racine², Avelana | Capital-investissement dans des entreprises à impact mesurable. Tickets de 200 K€ à plusieurs M€. Stade : early growth à buyout |
| Biodiversité | Sienna Biodiversity Private Credit Fund | Dette privée dédiée à la restauration des écosystèmes et à l’agriculture durable. Investisseurs institutionnels |
| Finance solidaire / ESS | France Active, La Nef, BPI France, Caisse des Dépôts | Prêts solidaires, garanties, co-investissement. Critères : emploi, inclusion, transition. Financement public ou quasi-public |
| Crowdfunding à impact | LITA.co, WE DO GOOD, Miimosa, BlueBees, Novimpact | Investissement participatif (capital, prêt, royalties). Dès 100 €. Particuliers et professionnels |
| Fondations / mécénat | Fondation Macif, Fondation Crédit Mutuel, mécénat d’entreprise | Subventions, dons, cofinancement. Pas de retour financier attendu |
Tous ces acteurs partagent un point commun : leur discours d’investissement repose sur le dérisquage ou sur l’impact intentionnel — jamais sur le lien entre pratiques régénératives et performance financière.
| Ce que les fonds impact disent | Ce qu’aucun fonds impact ne dit |
|---|---|
| Une B Corp est moins risquée | Investir dans le capital naturel d’une filière génère un retour financier mesurable |
| Une filière solidaire est résiliente | Une ferme qui régénère ses sols vaut plus qu’une ferme qui les épuise — et le produit qui en sort surperforme |
| Une CSRD sérieuse rassure l’investisseur | Le delta de marge entre un produit régénératif et un produit conventionnel justifie un investissement en capital naturel |
| L’impact est mesurable (indicateurs ESG, ODD) | L’impact explique une part de la performance financière |
Le même rapport documente ce manque côté financement : l’accès au financement figure parmi les trois freins les plus sévères qu’il identifie, faute de capital patient et d’investisseurs qui comprennent ces modèles ; un « chaînon manquant » sépare le microcrédit des grands investissements, et les garanties exigées ignorent les actifs immatériels — méthodes, données, réseaux de partenaires. L’investissement à impact, estimé à environ 190 milliards d’euros d’actifs en Europe, ne représente qu’environ 2,5 % des actifs éligibles.
4 Filières, terrain et preuves
4.1 L’agriculture bio-régénérative en recul
Sur le terrain, beaucoup de fermes engagées dans des pratiques positives font marche arrière — faute de valorisation. Un état des lieux des filières bio-régénératives en France (février 2026) documente cette situation paradoxale dans l’agriculture, l’alimentation, les cosmétiques, le textile, les alcools et le bois.
Les exemples concrets sont parlants : des éleveurs bio en ovin ne peuvent pas valoriser leur agneau bio mieux qu’en Label Rouge. Ils ont tout intérêt à acheter des compléments alimentaires non-bio à l’extérieur — financièrement c’est mieux, mais on déporte la pollution ailleurs. Le bio ne garantit pas une différence gustative perceptible, contrairement au Label Rouge (le poulet est jaune, il a meilleur goût).
Les crédits carbone commencent à se vendre mais restent marginaux. Les crédits de biodiversité sont en phase de test. Les externalités positives sont parfois payées par les agences de l’eau (200 €/hectare en zone de captage bio, parce que produire en bio au-dessus d’un captage évite de dépolluer) — mais c’est ultra-localisé, pas systémique.
L’exemple Jeune Montagne / Aubrac
Le plateau de l’Aubrac possède des caractéristiques écosystémiques spécifiques — élevage développé parce qu’on ne pouvait rien faire pousser d’autre. La qualité gustative est liée à l’élevage plein air et aux plantes broutées. Au moment où ils allaient se faire écraser, la coopérative Jeune Montagne a capturé le potentiel marketing territorial : l’identité régionale du produit (l’aligot, l’Aubrac) capture la survaleur des pratiques mises en place sur le plateau. Prix fixe d’achat au producteur, image de marque territoriale.
L’exemple Roquefort AOP bio
L’AOP Roquefort en bio présente un cahier des charges avancé : des pratiques qui délivrent des impacts mesurables en termes de sol, biodiversité, eau. Quelques AOP sont vraiment très bien positionnées — elles ont un prix fixe d’achat au producteur et des exigences environnementales réelles.
La qualité gustative comme courroie de transmission
Un constat issu des études de préférence consommateur (ITAVI, choice modeling) : les deux attributs les plus valorisés par les consommateurs sont le gustatif et le plein air. Les caractéristiques environnementales pures ne valent presque rien en termes de préférence déclarée. Il faut donc que les pratiques régénératives s’incarnent dans la qualité finale du produit. Il faut de l’affichage environnemental et de la traçabilité — sinon le consommateur final ne comprend rien. Et il faut que ce soit un effort de filière : ce qu’on mesure, ce n’est pas la ferme seule, c’est la ferme + l’alimentation animale + l’abattoir + la distribution.
La Fondation Léa Nature : un financement structurant pour les filières
La Fondation Léa Nature est l’un des rares acteurs français à financer directement des projets liés à l’agriculture biologique et régénérative, à la protection de la biodiversité et à l’alimentation durable. Elle finance notamment Nina Cardasio (Assises de l’alimentation) et entretient un lien direct avec la foncière Fève (ferme cofinancée avec le président du groupe). Son positionnement est un exemple de mécénat qui va au-delà du dérisquage : il s’agit d’investir dans les conditions de production elles-mêmes — c’est-à-dire dans le capital naturel et social des filières.
4.2 La preuve qui manque : le profil de cashflow lié aux pratiques
Le lien entre le profil de cashflow et les pratiques n’est pas fait. C’est le chaînon manquant structurel.
Un financier a un indice de référence et il regarde ce qui est surperformant. La courroie de transmission qui manque : on n’arrive pas à savoir si l’entreprise — et le fonds qui a investi chez elle — va développer une surperformance par rapport à cet indice de référence grâce à ses pratiques régénératives.
Deux logiques coexistent sans se rejoindre :
| Logique | Mécanisme | Exemple |
|---|---|---|
| Surperformance | L’agriculture régénérative produit des produits qui se vendent mieux (qualité, différenciation, premium) | Laines Paysannes : 1,20 € le kilo, six fois le prix de marché |
| Dérisquage | Les races rustiques ne tombent jamais malades / les filières solidaires résistent aux chocs | Exploitations bio avec diversification vs monoculture conventionnelle |
La question clé : comment clarifier ce qui relève d’un excédent de rentabilité (par rapport à quel scénario de base ?) et ce qui relève du dérisquage (par rapport à ce qu’il y avait avant) ? Les deux sont vrais. Mais personne ne les sépare ni ne les documente.
Les financiers ne font pas ce lien parce qu’ils ne savent pas valoriser des critères ESG dans leur profil risk/return. Et les entreprises ne le font pas parce qu’elles n’ont pas d’actionnaires qui les challengent. Le lien entre pratiques et cashflow est pourtant bien réel — les Lauriers 2026 le montrent par l’exemple : des entreprises économiquement viables avec des pratiques régénératives documentées. Mais la preuve formalisée du mécanisme n’existe pas.
4.3 Modélisation filière laine : le Capacity Score comme preuve de concept
Consulter le Capacity Score Laine (flippingbook)
Sur la laine, Nous Sommes Vivants a développé la modélisation la plus complète à ce jour d’une filière régénérative — du champ au produit fini. Le Capacity Score Laine constitue un prototype de ce que l’évaluation terrain (section 6) vise à généraliser : une chaîne de correspondance entre pratiques, indicateurs, impacts, services et financements.
Architecture : 4 piliers × 22 familles × 93 KPIs
Le Capacity Score structure l’évaluation de la filière laine autour de 4 piliers, chacun décliné en familles d’indicateurs, pour un total de 22 familles et 93 KPIs :
| Pilier | Familles (exemples) | KPIs représentatifs |
|---|---|---|
| 🌿 Environnement (6 familles) | Climat, Sols, Biodiversité, Eau, Chimie, Bien-être animal | GES (tCO₂e), matière organique sols (%), biodiversité (espèces prairies), consommation eau transformation, résidus pesticides, 5 libertés animales |
| 👥 Social (5 familles) | Rémunération, Conditions de travail, Égalité, Formation, Bien-être humain | Salaire vs Living Wage, conditions de tonte, égalité H/F, heures formation/an, charge mentale éleveur |
| 💰 Économique (5 familles) | Prix, Revenus, Viabilité, Durabilité produit, Éco-conception | Prix laine (€/kg), diversification revenus, autonomie alimentaire, durée de vie produit, recyclabilité |
| 🏛 Filière & Territoire (6 familles) | Traçabilité, Circuits courts, Gouvernance, Économie rurale, Paysages, Patrimoine | Traçabilité champ → produit, distance transformation (km), gouvernance partagée, emplois ruraux, bocages/prairies permanentes |
4 étapes dans une trajectoire en triple impact
Chaque KPI est évalué sur les 4 niveaux du Capacity Score, qui correspondent aux 4 scénarios du rapport du Sénat (section 2.3) :
| Niveau | Logique | Exemple laine |
|---|---|---|
| L1 — Limiter | Réduire les dommages, conformité réglementaire | Limiter les traitements antiparasitaires. Pas de mulesing |
| L2 — Réduire | Diminuer l’empreinte, amélioration continue | Autonomie fourragère > 70 %, réduction phytos. Label Rouge ou équivalent |
| L3 — Restaurer | Réparer les dégâts, reconstituer les stocks | Races locales menacées, monte naturelle, pâturage tournant dynamique, bio + Nature & Progrès |
| L4 — Régénérer | Renforcer les capacités du système vivant | La filière produit de la biodiversité, de la fertilité, du lien social. Le produit fini est un écosystème |
L’effet domino : 1 pratique → 6-8 familles impactées
L’analyse des cahiers des charges (AOP Roquefort, AOP Roquefort Bio, Nature & Progrès, Clear Fashion) révèle un effet de cascade : une pratique prescrite génère des impacts sur 6 à 8 familles de KPIs — mais personne ne mesure ces co-bénéfices. Exemple : le pâturage tournant dynamique (pratique prescrite en biodiversité) impacte aussi les sols (matière organique), l’eau (infiltration), le climat (séquestration carbone), le bien-être animal (liberté de mouvement), la qualité du produit (goût lié aux plantes broutées) et l’économie rurale (entretien du paysage). Le Capacity Score rend ces dominos visibles.
Analyse comparative des cahiers des charges
| Référentiel | Couverture des 22 familles | Limite identifiée |
|---|---|---|
| AOP Roquefort | Pratiques prescrites, début de couverture impacts (~30 %) | Indicateurs d’impact pas nommés dans le CDC. Pas de mesure |
| AOP Roquefort Bio | Mieux — contributions potentielles aux impacts (~45 %) | Zone grise sur les impacts dominos |
| Clear Fashion (ACV textile) | Un pilier environnemental augmenté | Pas du tout relié aux conditions agricoles en amont |
| Nature & Progrès | ~50-75 % des KPIs couverts | Le plus avancé — c’est de la régénération (L3-L4). Mais pas de mesure d’impact formalisée |
Mapping ESRS : 22 KPIs → 8 normes CSRD
Les 22 familles de KPIs ont été mises en correspondance avec les normes ESRS de la CSRD. Résultat : 8 normes sur 10 sont couvertes — E1 Climat, E2 Pollution, E3 Eau, E4 Biodiversité, E5 Économie circulaire, S1 Effectifs propres, S2 Chaîne de valeur, S3 Communautés, G1 Gouvernance. Ce mapping permet de parler le langage des entreprises soumises à la CSRD tout en portant une exigence régénérative que la CSRD seule ne porte pas. C’est aussi ce qui rend les pratiques prescrites par le Made in France contributif — santé des sols, biodiversité, gestion de l’eau, bien-être animal, juste rémunération, formation, traçabilité, gouvernance territoriale — directement compatibles avec les obligations de reporting : un projet de territoire qui parle le langage de la conformité.
8 services socio-écosystémiques identifiés
Les KPIs ont été traduits en services socio-écosystémiques — contributions des humains à la nature et de la nature aux humains dans des interactions mutuellement bénéfiques (voir section 2.5). Huit services identifiés : climat, eau, sols, biodiversité, nutrition, juste rémunération, éducation, paysages. Match estimé à ~80 % entre les pratiques visées à 2 ans et les services que les financeurs veulent financer.
Grille de ~80 financeurs identifiés
Principalement des fonds publics : BPI France, ADEME, régions, France Active, DREETS, Banque des Territoires, Caisse des Dépôts. Les fonds privés ne paient pas les services socio-écosystémiques — eux veulent un investissement qui rapporte.
5 Le Made in France contributif
Produire en France ne dit rien de ce que la production fait vivre : « made in France » est une mention d’origine, pas de contribution. Le manifeste du Made in France contributif, remis en juin 2026 aux ministères de l’Agriculture, de l’Industrie et du Commerce, demande que cette contribution se lise sur le produit — économique, avec un emploi durable et une juste rémunération tout au long de la chaîne ; environnementale, avec un climat préservé, des sols vivants et une biodiversité renforcée ; sociale, avec la santé, la qualité de vie et des relations justes entre ceux qui font et ceux qui consomment. C’est l’aval de la chaîne que cette note documente à l’amont : sans preuve visible en rayon, la valeur créée au champ ne redescend pas.
Les 22 familles de KPIs de la filière laine, mappées sur huit des dix normes ESRS (section 4.3), rendent ces pratiques directement compatibles avec les obligations de reporting — un projet de territoire qui parle le langage de la conformité.
6 Ce que la preuve demande
Cette chaîne causale est l’objet de la démonstration : quatre maillons, chacun mesurable, dont le lien n’a jamais été formalisé de bout en bout. Les pratiques sont connues, les produits existent, certaines entreprises surperforment — mais personne n’a établi quelle part de la performance financière revient aux pratiques régénératives.
| Maillon | Ce qu’on mesure |
|---|---|
| Pratiques régénératives | Les pratiques qui renforcent le capital naturel, social et humain : santé des sols, biodiversité, bien-être animal, conditions de travail, coopération de filière |
| Produits & services à survaleur | Le delta de qualité, de traçabilité et de différenciation que ces pratiques confèrent au produit fini |
| Performance financière durable | La traduction économique de cette survaleur : marge, cashflow, résilience du chiffre d’affaires, coûts cachés évités |
| Prospérité du territoire | L’effet d’entraînement local : emplois non délocalisables, savoir-faire maintenus, santé des écosystèmes dont dépend l’activité |
Deux logiques coexistent et doivent être séparées : la surperformance — le produit régénératif se vend mieux — et le dérisquage — le modèle résiste mieux aux chocs. Les deux sont réelles, aucune n’est documentée séparément.
Cette démarche rejoint un agenda européen. L’étude commandée par la Commission fait de la contribution économique des entreprises à impact le premier sujet prioritaire de son agenda coordonné de recherche et de données, faute de données comparables à l’échelle de l’Union. Elle n’exige pourtant des entreprises aucune démonstration de causalité : une théorie du changement et un suivi proportionné suffisent. Établir une causalité chiffrée va donc au-delà de ce que demande Bruxelles — et c’est précisément ce qui manque aux directions comme aux financeurs.
7 Rejoindre la démarche
Cette note de cadrage est le socle d’une démarche collective : le groupe de travail « Économie régénérative en triple impacts localisés », lancé le 16 mars 2026, qui réunit économistes, comptables, financeurs, dirigeants et porteurs de filières. Ses sessions sont documentées au fil de l’eau, et la recherche-action en est le prolongement opérationnel.
▽ Compte rendu — 1re réunion (16 mars 2026) : lancement du groupe de réflexion sur les business models régénératifs.
▽ Compte rendu — 2e réunion (14 avril 2026) : Economics of Mutuality, cas Royal Canin, dix terrains d’étude candidats.
▽ Une recherche-action pour démontrer la triple profitabilité (session du 12 juin 2026) : la méthode d’évaluation et l’appel à terrain et financement. Le plus récent.
Rejoindre le groupe de travail
Vous portez une entreprise engagée dans une trajectoire régénérative, vous travaillez en finance à impact, en comptabilité multicapitaux ou en mesure d’impact ?
jeremy@noussommesvivants.co — 06 09 86 48 63
8 Nous Sommes Vivants
Nous Sommes Vivants est un collectif de professionnels de l’innovation et de la transformation fondé par Jérémy Dumont. Association loi 1901, il accompagne les entreprises et les collectivités qui prennent leurs responsabilités face au dépassement des limites planétaires, avec une mission : renforcer la capacité du vivant — humains compris — à atteindre son plein potentiel, tout en générant des effets économiques durables.
Trois outils portent cette démarche, chacun documenté sur sa page. Le Capacity Score situe une organisation sur les quatre niveaux et six leviers, et désigne celui qui retient le passage au niveau suivant. Le RegenBMC transforme l’offre, produit par produit, au fil de cinq ateliers menés avec les parties prenantes de la chaîne de valeur. Les Regenerative Circles réunissent dirigeants, consultants, chercheurs et praticiens — par filière, sur l’écosystème de l’accompagnement et sur le leadership ; c’est là qu’a émergé le diagnostic fondateur de cette note, l’économie comme angle mort structurant de la transition régénérative.
Le cadre théorique complet — trois corpus scientifiques réconciliés, quatre niveaux, six leviers — est posé dans le livre blanc, 73 pages et 25 tableaux.
Nos travaux sur le modèle économique régénératif
Le cadre : le livre blanc — quatre niveaux, six leviers, et une thèse ouverte, la preuve économique —, complété par la croissance à impact régénératif, qui pose ce que la croissance fait aux impacts, d’où vient la rentabilité d’une offre qui contribue, et ce qu’en dit le rapport remis à la Commission européenne.
Trois projets l’instruisent : la recherche-action sur la triple profitabilité, qui cherche un terrain ; la supply chain régénérative ; le manifeste du Made in France contributif.
Trois dispositifs les alimentent : le baromètre du Capacity Score, les Regenerative Circles et la cartographie de l’écosystème, les Lauriers de la Régénération.
Nos articles de veille : les tendances RSE 2027 · la rentrée politique de l’écologie · toutes nos veilles.

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