Ce qu’Edgar Morin lègue à la régénération : penser le vivant comme un tout
Edgar Morin nous a quittés le 29 mai 2026, à 104 ans. Théoricien de la pensée complexe, il aura passé soixante ans à démontrer une seule chose : que rien de vivant ne se comprend isolément. En hommage, nous prêtons nos questions d’aujourd’hui à son œuvre — une boussole pour celles et ceux qui régénèrent le vivant.
Interview imaginaire et hommage. Edgar Morin n’a pas répondu à ces questions, et n’a pas employé le mot « régénération » au sens où nous l’entendons. Mais sa pensée du lien, du tout vivant et de l’action incertaine en éclaire les gestes fondateurs. La trame des réponses paraphrase fidèlement ses ouvrages, et les passages entre guillemets sont des formules authentiques, sourcées. Une façon de continuer à penser avec lui. Sources : La Méthode (1977–2004, 6 vol.), La Voie. Pour l’avenir de l’humanité (Fayard, 2011), Terre-Patrie (avec Anne Brigitte Kern, Seuil, 1993), Introduction à la pensée complexe (Seuil, 1990), Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur (Unesco / Seuil, 2000), Éthique (Seuil, 2004).
On parle de « transition ». Vous préfériez un autre mot
Transition suppose qu’on passe d’un état à un autre en gardant la même logique : on répare la machine, on ajuste quelques rouages, on espère gagner du temps. Ce dont l’époque a besoin est d’un autre ordre. Dans La Voie, j’ai posé l’alternative sans détour : « le probable est la désintégration, l’improbable est la métamorphose ». La métamorphose n’est pas la révolution, qui détruit pour reconstruire à l’identique ; elle garde les bases vivantes sur lesquelles s’appuyer, comme la chenille qui ne réforme pas sa reptation mais se défait pour devenir papillon. Une organisation qui se régénère ne s’améliore donc pas à la marge : elle change de finalité. Tant qu’on optimise l’ancien modèle, on ne fait qu’aménager l’agonie.
Pourquoi est-il si difficile de penser l’écologie ?
Parce que notre civilisation a érigé en méthode le fait de diviser pour comprendre — ce que j’ai appelé le « Grand Paradigme » d’Occident, qui sépare le sujet de l’objet depuis le XVIIᵉ siècle. On disjoint l’économie de la nature, l’humain de son milieu, la partie du tout. Cette intelligence qui découpe devient aveugle à ce qui relie. Or aucun vivant n’existe isolément : il vit en relation permanente avec ce qui l’entoure, à la fois singulier et entièrement tributaire des autres formes de vie. La nature que l’homme croit concevoir le conçoit aussi. Tant qu’on raisonne en fragments séparés, on ne voit ni la crise, ni ses issues — pire, on la fabrique en croyant la gérer.
Vous appeliez cela la reliance
La reliance — le mot, je l’ai emprunté au sociologue Marcel Bolle de Bal — désigne l’acte de relier ce qui fut disjoint. Non pas additionner des disciplines ou agréger des intérêts, mais retrouver le tissu commun : entre les humains, entre les humains et le reste du vivant, entre une communauté et son territoire. Ce qui s’est défait dans la modernité, c’est précisément le lien. Une entreprise qui se borne à réduire ses dégâts demeure dans la logique de la séparation : elle se pense encore en surplomb, extérieure à son milieu, traitant le territoire comme un décor ou un stock. Régénérer, c’est abandonner ce surplomb. C’est rétablir des relations — et ce sont ces relations, non les ressources, qui portent l’avenir.
« La partie n’est pas seulement dans le tout : le tout est aussi dans la partie. Ainsi l’Univers est en nous, la planète est en nous, la vie est en nous. »
Edgar Morin, La Méthode
Que voulez-vous dire : « le tout est dans la partie » ?
On répète que le tout est plus que la somme de ses parties — c’est vrai : un organisme fait émerger des qualités qu’aucune de ses cellules ne possède seule. Mais j’ai tenu à ajouter l’inverse, plus rarement formulé : le tout est aussi présent dans chaque partie. Une cellule porte en elle tout le patrimoine de l’organisme ; un humain porte en lui l’histoire de la vie, de son espèce, de sa culture. Appliqué au vivant économique, cela change le regard : un sol, une filière, un territoire ne sont pas des morceaux interchangeables d’une mécanique, mais des points où le tout vivant se joue à chaque fois en entier. Prendre soin d’une partie, c’est déjà prendre soin du tout.
Penser le tout, est-ce tout fondre dans un grand ensemble ?
Surtout pas, et c’est un piège que j’ai voulu nommer. À l’aveuglement qui ne voit que les éléments séparés répond un aveuglement inverse, « holiste », qui ne voit plus que le tout et écrase les singularités. Or le tout est à la fois plus et moins que la somme des parties : plus, par les qualités qu’il fait émerger ; moins, parce qu’il contraint et inhibe certaines libertés des parties. Penser le vivant comme un tout ne signifie donc pas le réduire à une unité indistincte où chacun se dissoudrait. C’est tenir ensemble l’autonomie et l’appartenance — relier sans confondre. Un territoire vivant n’est ni une collection d’acteurs isolés, ni une masse uniforme : c’est un tissu de singularités en relation.
Comment apprend-on à penser ainsi ?
Par une réforme de la pensée — c’est ce que j’ai proposé à l’Unesco dans Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur. Notre enseignement découpe le savoir en disciplines étanches et nous rend, disais-je, incapables de relier les parties au tout. Il faut lui substituer une connaissance capable de saisir les objets dans leur contexte et leur ensemble, et de tenir l’incertitude sans la fuir. Cette réforme n’est pas qu’affaire d’école : une organisation aussi pense par cases — la finance ici, l’environnement là, l’humain ailleurs. Réapprendre à relier ces dimensions, c’est déjà commencer à régénérer.
Une organisation peut-elle vraiment maîtriser sa trajectoire ?
J’ai nommé cela l’écologie de l’action. Dès qu’un acte entre dans un milieu complexe, il échappe en partie à celui qui l’a lancé : il rencontre d’autres forces, des rétroactions, et peut se retourner contre son intention première. « L’action risque non seulement l’échec, mais aussi le détournement ou la perversion de son sens. » Cela ne prescrit pas l’immobilité — ce serait la pire des réponses — mais l’humilité et la vigilance. On ne pilote pas le vivant comme on exécute un plan d’ingénieur. On engage une direction lucide, on guette les effets réels, on corrige sans relâche. La trajectoire se construit en marchant, et sa réussite reste de l’ordre de l’incertain.
Faut-il être optimiste pour s’engager ?
Ni optimiste béat, ni pessimiste résigné : j’ai forgé le mot d’optipessimiste. J’espère sur fond de désespérance. Je ne crois plus aux lendemains qui chantent, aux avenirs radieux ni aux messies — j’ai gardé mes inspirations d’adolescent en perdant mes illusions. Mais l’histoire enseigne que l’improbable advient : les grandes bifurcations naissent toujours d’une marge, d’une déviance créatrice d’abord invisible. « L’espérance est ressuscitée au cœur même de la désespérance », ai-je écrit dans La Voie. C’est quand tout semble verrouillé qu’il faut, le plus obstinément, tenir ouverte la possibilité du meilleur. Plus les périls s’aggravent, plus grandissent aussi les chances d’un sursaut.
Quel horizon pour celles et ceux qui œuvrent à régénérer le vivant ?
Reconnaître que nous habitons une même Terre-Patrie — non une planète-ressource, mais une matrie et patrie commune dont nous sommes une part, jamais les propriétaires. Nous partageons un destin lié : ce qui menace un fragment menace l’ensemble. Tant que chacun défend son territoire isolé, son secteur, son intérêt court, tout le monde perd ; les anciennes solidarités s’effondrent sans qu’aucune nouvelle les remplace. La conscience d’appartenir à la communauté du vivant n’est pas un supplément d’âme : c’est le changement de regard dont tout le reste découle. Régénérer une activité, c’est la remettre au service de cette communauté.
À retenir. Penser le complexe plutôt que diviser, relier ce qui fut disjoint, agir sans illusion de maîtrise, se savoir une part du vivant : autant de gestes au cœur de ce que régénérer veut dire. Edgar Morin laisse une boussole plutôt qu’un système. Le territoire et ses habitants prospèrent grâce à l’activité économique — pas malgré elle.
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