Marc-André Selosse : que signifie la régénération du vivant pour un biologiste ?

Marc-André Selosse, biologiste au Muséum national d'histoire naturelle, sur la régénération du vivant, le sol et le microbiote — Lauriers de la Régénération 2026

Que signifie la régénération du vivant quand on la prend au sérieux du point de vue biologique ? Professeur au Muséum national d’histoire naturelle, biologiste passionné de mycologie et de botanique, vulgarisateur infatigable des sciences du vivant et auteur de De la biodiversité comme un humanisme (Seuil, 2026), Marc-André Selosse a répondu aux questions d’Albane Roussot pour le préprogramme des Lauriers de la Régénération 2026. Il y déploie sa lecture du vivant, dans le temps et dans l’espace : le sol qui fait la santé, le microbiote comme écosystème, et la gestion des réseaux de conséquences.

En bref

Pour Marc-André Selosse, le vivant, c’est ce qui évolue : l’équilibre n’existe pas en biologie, seulement des dynamiques, « comme un vélo ».

Un organisme se définit par ses interactions : notre microbiote, 5 à 10 000 espèces, est un écosystème, et le contact avec le sol renforce le système immunitaire des enfants.

L’agroécologie montre qu’une seule pratique, comme cesser de labourer, agit à la fois sur le carbone, l’eau et l’érosion : il faut gérer des réseaux de conséquences, au-delà d’« un problème, une solution ».

L’entreprise a le pouvoir de créer, par son image, un imaginaire collectif qui manque encore.

Pour Nous Sommes Vivants, la régénération, c’est ce que le vivant fait quand on lui rend les interactions qui le rendent possible.

Les 11 et 12 juin 2026, Nous Sommes Vivants a réuni à Paris et en visioconférence la 3ᵉ édition des Lauriers de la Régénération, autour d’un dialogue entre robustesse et régénération. Pour la préparer, Albane Roussot a mené une série d’entretiens avec des voix singulières du vivant. Celle de Marc-André Selosse y tient une place particulière : il rappelle, avec la précision d’un biologiste qui n’a jamais cessé d’enseigner, à quel point nos pratiques économiques sont contraintes — et inspirées — par ce que la science nous apprend des interactions vivantes.

1. Un biologiste humaniste

Marc-André Selosse : la biodiversité comme humanisme

Lorsqu’Albane Roussot lui demande de se présenter, Marc-André Selosse situe d’emblée son travail de chercheur dans une visée de transmission :

« Je suis professeur au Muséum national d’histoire naturelle. Dès l’enfance, j’ai été passionné de nature, surtout de mycologie, mais aussi de botanique. J’y ai consacré mes recherches, et j’ai cherché ces dernières années à vulgariser l’ensemble des travaux — pas seulement les miens — qui permettent de comprendre ce que nous sommes, où nous sommes, d’où nous venons, et surtout ce que nous pouvons être. »

Marc-André Selosse

« Il s’agit, poursuit-il, de donner des outils fondés sur le vivant — les solutions fondées sur la nature — pour faire aussi bien en matière de confort, d’alimentation et de matériaux, avec des impacts négatifs moindres. » Et d’ajouter : « Je suis un humaniste. Être humaniste, c’est croire aux humains de demain et leur préparer une terre vivable. Nous devons absolument transmettre l’outil de production que nous avons reçu : l’outil de production de bien-être et de santé. »

Ses travaux de chercheur portent sur les associations à bénéfices mutuels : les symbioses, en particulier les symbioses mycorhiziennes, qui unissent les champignons du sol aux racines des plantes. Cet humanisme nourri des interactions du vivant donne son titre à son livre.

Le livre : De la biodiversité comme un humanisme

Le 6 février 2026, Marc-André Selosse a publié De la biodiversité comme un humanisme (Seuil, collection « Libelle », 96 pages, 6,90 €). Le libelle porte les idées qu’il développe dans l’entretien : l’humain y est décrit comme « à 100 % cousu de biodiversité ».

L’ouvrage traite de la diversité génétique et de son rôle pour les écosystèmes et la santé humaine, des maladies modernes liées à la perte de biodiversité en Europe, de la pollinisation menacée qui limite la production agricole, des méthodes fondées sur la biodiversité pour limiter les pesticides, et des rôles de la nature en ville. Il aborde aussi un aspect moins traité : le coût de l’inaction pour la biodiversité, estimé à 479 milliards de dollars par an dans le monde.

« La biodiversité est le patrimoine de milliards d’années d’évolution, prêt à nous soutenir. Hélas, nous sommes moins tatillons pour sa protection que pour celle du patrimoine culturel, pourtant plus récent et plus remplaçable à l’échelle humaine. »

Marc-André Selosse, De la biodiversité comme un humanisme

Dans un entretien accordé à la sortie du livre, en février 2026, il assume une lecture utilitariste : « On a passé des générations à dire qu’il faut préserver la biodiversité avec un grand B pour des raisons morales, mais ça n’a pas marché. » La biodiversité devient « un outil pour l’avenir », et « l’entretien de la biodiversité doit être pensé comme l’entretien de l’humain ».

2. Le vivant

Qu’est-ce que le vivant ? Ce qui évolue, sans équilibre fixe

À Albane Roussot qui lui demande ce qu’est le vivant, Marc-André Selosse répond par une définition :

« Le vivant, c’est ce qui évolue. La reproduction n’est pas le propre du vivant : les cristaux se reproduisent quand ils grandissent. Ce qui le caractérise d’abord, c’est la capacité d’évoluer : à tout moment, il change, accumule des alliés et des risques pour les espèces présentes, qui peuvent s’adapter, mais aussi disparaître. »

Marc-André Selosse

Cette définition évolutive emporte une conséquence majeure :

« L’équilibre n’existe pas en biologie. Si l’on admet l’évolution, il ne peut pas exister : à tout moment peut apparaître une espèce qui change le cours des choses. Nous sommes imprégnés de mythes tenaces — l’âge d’or, le paradis perdu — qui empêchent la vision des biologistes de s’imposer : les écosystèmes sont des dynamiques, parfois des équilibres dynamiques. C’est comme un vélo : il peut être stable, mais parce qu’on roule. »

Marc-André Selosse

Albane Roussot met ce point en résonance avec la pratique de Nous Sommes Vivants sur les gouvernances partagées : travailler des tensions dynamiques à la place de l’enchaînement « problème — solution, problème — solution » ; visualiser l’idéal et la situation actuelle, et faire vivre la tension entre les deux comme énergie d’action collective.

3. Interactions

Microbiote et interactions : définir l’organisme par ses interactions

Pour Marc-André Selosse, l’organisme isolé est une fiction héritée. Il rappelle la pensée de Claude Bernard, qui voyait les organismes comme des « clôtures opérationnelles », et il en dénoue la limite à partir d’un exemple précis :

« La plupart d’entre nous portent le staphylocoque doré. Mais nous portons aussi des malassezia, des levures unicellulaires très protéolytiques — ce sont elles qui forment les pellicules ou les petites squames à la base du nez. En détruisant les protéines, elles détruisent notamment celles qui permettent au staphylocoque doré de former des groupes adhérant à la peau : il part au premier grattage. Les malassezia produisent en outre des acides palmitoléiques, toxiques pour ces staphylocoques. Il ne s’agit pas de bienveillance : ces espèces sont en concurrence pour la nourriture et l’espace. La clôture biologique doit son efficacité à sa contamination. »

Marc-André Selosse

D’où sa formule centrale : « Il faut cesser de voir l’organisme comme quelque chose qui se définit par ses limites, et peut-être le définir par ses interactions. » Et de pousser plus loin : « Mon microbiote, ce sont 5 à 10 000 espèces différentes qui vivent sur moi, interagissent entre elles et interagissent avec moi. C’est sans aucun doute un écosystème microbien. Un écosystème peut donc aider à comprendre le fonctionnement d’un organisme : c’est la poule et l’œuf, il faut penser les deux ensemble. »

Cette grammaire des interactions, Albane Roussot la fait dialoguer avec la posture de Nous Sommes Vivants : partir des acteurs qui constituent un écosystème autour d’une chaîne de valeur, et travailler les relations qu’ils peuvent tisser avec leurs parties prenantes. C’était l’angle de la table ronde du 12 juin au matin sur la triple profitabilité du modèle économique régénératif.

En écho · Nous Sommes Vivants

Le vivant : des capacités évolutives et des interactions

La définition de Marc-André Selosse rejoint celle sur laquelle Nous Sommes Vivants fonde la régénération. Avec J. Pereto, J. Catala et A. Moreno, le collectif définit le vivant comme « un système autonome pourvu de capacités évolutives ouvertes ». La biologie le lit comme un ensemble d’interactions entre individus, là où la physique raisonne en atomes isolés.

La conséquence est la même que chez Marc-André Selosse : la limitation, la restauration et l’équilibre valent pour les ressources essentielles à la vie ; la vie elle-même relève d’une logique de capacités et de potentiel. On ne régénère pas un système, on renforce le potentiel du vivant qui le compose. D’où la définition de la régénération : donner aux êtres vivants, dont les humains, les ressources leur permettant d’être en capacité d’atteindre leur plein potentiel dans leur environnement.

→ La régénération du vivant telle que portée par Nous Sommes Vivants

4. Santé

Le sol fait la santé : l’humain inscrit dans le temps et dans l’espace

À la question d’Albane Roussot sur ce que la régénération vient adresser — « être pleinement vivant ensemble sur cette terre » — Marc-André Selosse répond par une mise en perspective :

« J’aimerais déployer cela dans le temps et dans l’espace. Dans le temps, il faut comprendre d’où l’on vient. Nous avons prospéré au sein d’une diversité d’êtres vivants qui comptait des indésirables — maladies, parasites — mais aussi tout ce qui nous a permis de nous nourrir et de devenir ce que nous sommes. Nous sommes adaptés à la nature où nos ancêtres sont apparus. Plus nous nous en éloignons, plus nous risquons de perdre des optimisations. »

Marc-André Selosse

Il prend un exemple d’une grande simplicité : « Des travaux finlandais montrent que lorsque les enfants touchent le sol, des bactéries du sol passent sur leur peau. Elles ne les rendent pas malades, mais elles modifient l’équilibre des interleukines, ces régulateurs du système immunitaire : celles qui provoquent l’inflammation diminuent, celles qui permettent des réactions rapides en cas de maladie augmentent. Le système immunitaire fonctionne mieux, parce qu’il s’est toujours construit avec des contaminations cutanées : un minimum de contamination lui est nécessaire. »

Puis vient la vision spatiale : « Déployer l’humain dans l’espace, c’est comprendre tous les écosystèmes dont nous dépendons — ceux d’où viennent notre coton, nos aliments, ce thé que je bois en vous parlant — et aussi nos écosystèmes internes, nos microbiotes, qui construisent notre santé. Quand le microbiote s’abîme, on n’en meurt pas, mais les risques d’obésité, d’Alzheimer, de maladie auto-immune, de diabète ou d’allergie augmentent. En se déployant ainsi dans le temps et dans l’espace, on découvre le vivant comme outil. »

Son livre prolonge ce point : il y traite des maladies modernes liées à la perte de biodiversité en Europe.

À la sortie de son livre, il retournait aussi l’idée de reconnexion : « On dit souvent qu’il faut qu’on se reconnecte au vivant, mais on l’est déjà. » Son costume en témoigne — laine de mouton, soie, coton, ceinture de cuir. Ce qui manque, selon lui, c’est une reconnexion conceptuelle.

5. Agroécologie

Agroécologie : passer d’« un problème, une solution » aux réseaux de conséquences

L’agroécologie offre à Marc-André Selosse le terrain où cette grammaire des interactions devient pratique. Sur l’agriculture sans labour :

« Comme les sols vivent mieux, et que c’est la vie du sol qui creuse les petits pores retenant l’eau, le drainage s’améliore. Quand il pleut beaucoup, on peut entrer dans la parcelle pour les travaux agricoles, et l’eau reste disponible pour l’été. Le carbone est mieux stocké — de 0,1 à 10 tonnes par hectare et par an. L’érosion, multipliée par dix par le labour, redevient normale. On actionne un seul levier — cesser de labourer — et il agit à la fois sur le climat, les réserves en eau et l’érosion. »

Marc-André Selosse

Et la leçon de méthode tient en une formule :

« Il faut cesser de penser, comme on l’a longtemps fait, « un problème, une solution ». Les plantes ont besoin d’engrais ? On apporte des engrais, et de l’azote, du phosphore passent dans l’eau : les algues prolifèrent. Les plantes ont des maladies ? On applique un pesticide, et les balles perdues touchent l’écosystème : les pollinisateurs, la vie des sols, l’agriculteur, le consommateur. Il faut sortir de cette logique où chaque problème appelle une solution isolée, et travailler le réseau. Demain, il s’agira de gérer des réseaux de conséquences. »

Marc-André Selosse

Son livre prolonge ces exemples : il y traite de la pollinisation menacée, qui limite la production agricole, et des méthodes fondées sur la biodiversité pour limiter les pesticides.

6. Limites naturelles

La loi de la nature au-dessus de la loi des hommes : espèces introduites et limites naturelles

Marc-André Selosse cite Le Contrat naturel de Michel Serres, qu’il relisait récemment : « La loi des choses de la nature est beaucoup plus forte que la loi des choses des hommes. » Et il l’illustre à sa manière : « Dire que l’homme n’a pas de prédateur est faux. Un prédateur n’a pas forcément de grandes dents : un virus qui circule, comme celui de la COVID, est un prédateur. »

Il en tire un constat sur la croissance : « Sur bien des sujets, nous avons des limites naturelles que nous ne pouvons pas outrepasser. Je dénonce la hausse de 1 200 % du trafic aérien et de 320 % du fret maritime en cinquante ans, parce qu’elle nous apporte les espèces introduites — du frelon asiatique à l’ambroisie qui provoque des allergies, la fourmi de feu arrivée dans les Pyrénées, la jussie qui détruit les étangs. Elles nous coûtent 38 milliards d’euros par an en Europe, et elles apportent aussi des maladies. »

Dans son livre, il déplace aussi la crise : la biodiversité, processus vivant, survivra. À la fin du Permien, 95 % des espèces avaient disparu, et l’évolution a recréé de la diversité à partir des survivants. « Nous l’imaginons comme un problème de la biodiversité alors que c’est un problème de l’humanité avant tout », précisait-il à la sortie du livre.

Il écartait aussi l’idée que la catastrophe suffirait à faire agir : « l’humain s’habitue facilement », et la prise de conscience « n’est pas à la hauteur de ce qu’il faudrait faire pour préserver le vivant ».

7. Entreprise

Publicité et imaginaire collectif : le pouvoir d’image de l’entreprise

Albane Roussot propose à Marc-André Selosse la définition que Nous Sommes Vivants donne de la régénération du vivant : contribuer au vivant humain comme non humain, tout en assurant la viabilité de l’entreprise, à partir d’une chaîne de valeur, en visant un triple impact régénératif — environnement, social (santé et bien-être), économie. Marc-André Selosse y répond par le rôle de l’entreprise :

« L’entreprise a aujourd’hui un pouvoir énorme : véhiculer dans son image et sa publicité des éléments pertinents, et créer un imaginaire collectif qui n’existe pas encore. C’est ce qui nous manque. »

Marc-André Selosse

Suit une charge précise contre l’industrie publicitaire : « Chaque Français paie en moyenne 500 € de publicité par an, répartis dans le prix des produits. Une affiche dans la rue, un sponsor dans un match de football : c’est le consommateur qui paie. Le rapport entre les campagnes pour la santé alimentaire et la publicité alimentaire est de 1 à 1 000. Beaucoup de Français sont persuadés qu’il faut manger des céréales et des laitages au petit-déjeuner : c’est l’effet de la publicité des industries céréalière et laitière. La publicité est aujourd’hui une machine à tuer les concepts ; demain, elle pourrait les faire vivre. »

C’est l’enjeu que portent les Lauriers de la Régénération : rendre visibles des démarches noyées dans un marché saturé d’images contraires, et nourrir l’imaginaire collectif qu’il appelle de ses vœux.

8. Transmettre

Apprendre la complexité, créer des tabous, former les doubles compétences

Sur la transmission, Marc-André Selosse parle sans détour. À la tête de la Fédération Biogéosciences-Écologie, il porte un manifeste pour davantage de SVT au collège et au lycée — où la matière devient optionnelle après la seconde — et surtout pour davantage d’interdisciplinarité :

« Nous avons bien davantage besoin d’interdisciplinarité. J’ai participé à la conception des programmes, et je n’ai jamais obtenu que des points de programme obligent explicitement deux enseignants à travailler ensemble. Il faut apprendre à naviguer dans le complexe — ni vrai ni faux, mais probablement vrai — et dans la complexité des liens, au moins en termes opérationnels. »

Marc-André Selosse

En fin d’entretien, à la question d’Albane Roussot sur les possibles à ouvrir, il ouvre une piste inattendue :

« Il faut créer des tabous. Personne n’aurait l’idée d’uriner en public : ce serait choquant, alors que cela ne tue personne. Manipuler un morceau de plastique n’a rien de glamour, beaucoup le font pourtant, et c’est bien plus dangereux, car les microplastiques qu’il libère peuvent tuer. Je veux des tabous construits et acceptés, parce que chacun voit clairement qu’une pratique est absurde. »

Marc-André Selosse

Et de citer Rousseau pour conclure sur les possibles : « Les ignorants ne savent mesurer le possible qu’à partir de l’existant. »

La seconde partie de son livre « se passe dans le possible, dans l’effort de ré-imagination du monde que l’on habite » — le prolongement de la citation de Rousseau. Pour la nourrir, il demande aux scientifiques de vulgariser davantage, en racontant « des histoires pertinentes » à leurs lecteurs.

Le mot de la fin : la génération aux doubles compétences

Au moment de conclure, Albane Roussot remercie Marc-André Selosse de s’être prêté à l’inconfort d’un dialogue entre santé, sol, régénération et monde économique. Il lui répond :

« C’est une conversation difficile, parce que je n’appartiens pas au monde économique, et elle montre bien que nous attendons la génération qui aura une double compétence. Celle-ci ne viendra pas sans interdisciplinarité dès les petites classes. »

Marc-André Selosse

C’est sur cette ligne — interdisciplinarité, navigation dans le complexe, gestion des réseaux de conséquences — que les Lauriers de la Régénération 2026 ont réuni acteurs économiques, scientifiques et porteurs de démarches régénératives, les 11 et 12 juin.

10 idées clés à retenir

D’après l’entretien avec Marc-André Selosse

1
Déployer l’humain dans le temps et dans l’espace. Comprendre d’où nous venons (les écosystèmes qui nous ont façonnés) et de quoi nous dépendons aujourd’hui (microbiotes internes, écosystèmes externes). Plus on s’éloigne de cette inscription, plus on perd des optimisations.
2
Le vivant, c’est ce qui évolue. Une définition élégante et radicale : son propre n’est pas la reproduction — les cristaux se reproduisent —, c’est la capacité d’évoluer. À tout moment, le vivant change, accumule des alliés et des risques, et conduit les espèces à s’adapter ou à disparaître.
3
L’équilibre n’existe pas en biologie. Il n’y a que des dynamiques, parfois des équilibres dynamiques — comme un vélo qui tient debout parce qu’on roule. Les mythes de l’âge d’or et du paradis perdu nous empêchent de penser les écosystèmes comme des dynamiques.
4
Définir l’organisme par ses interactions. Claude Bernard a légué une fiction utile mais limitante : les organismes comme « clôtures opérationnelles ». La biologie contemporaine montre que la clôture fonctionne précisément parce qu’elle est contaminée.
5
Le microbiote est un écosystème — 5 à 10 000 espèces. Sur nous vivent 5 à 10 000 espèces qui interagissent entre elles et avec nous. Notre digestion, notre immunité, les messages envoyés au cerveau transitent par cet écosystème. Nous sommes nous-mêmes un écosystème.
6
Le sol fait la santé. Travaux finlandais : les enfants qui touchent le sol voient leurs interleukines rééquilibrées — moins d’inflammation, plus de réponse rapide en cas d’infection. Le système immunitaire s’est toujours construit avec un minimum de contamination cutanée.
7
Gérer des réseaux de conséquences. La logique « un problème, une solution » a produit l’engrais qui pollue l’eau et le pesticide qui touche les pollinisateurs. Demain, c’est gérer le réseau — accepter le complexe, le ni vrai ni faux, le probablement vrai.
8
Une seule pratique agronomique, plusieurs fonctions vitales. Une haie : 100 t de carbone par kilomètre, −80 % de circulation de maladies, pollinisateurs hébergés, érosion stoppée. Un méteil : +30 % à l’hectare. Le non-labour : 0,1 à 10 t de carbone par hectare et par an, eau retenue, érosion divisée par 10.
9
« La loi de la nature est au-dessus de la loi des hommes » (Michel Serres). Dans son livre, il oppose la biodiversité, « patrimoine de milliards d’années d’évolution », au patrimoine culturel, « plus récent et plus remplaçable », que nous protégeons pourtant mieux. Le SARS-CoV-2 a rappelé que la nature impose des contraintes plus fortes que nos sociétés. La Cour des comptes le chiffre à sa manière (16 septembre 2025) : chaque euro investi en prévention permet d’économiser jusqu’à trois euros de dommages évités.
10
Créer des tabous fondés sur la connaissance du vivant. « Les ignorants ne savent mesurer le possible qu’à partir de l’existant » (Rousseau). Pour ouvrir les possibles, Marc-André Selosse propose de construire collectivement des tabous nouveaux, acceptés parce que chacun voit qu’une pratique est devenue absurde. Le pouvoir d’image de l’entreprise y a un rôle décisif.
Bonus aux dirigeants : « Nous attendons la génération qui aura une double compétence. Celle-ci ne viendra pas sans interdisciplinarité dès les petites classes. » La publicité alimentaire pèse mille fois les campagnes de santé : l’entreprise régénérative dispose là d’un pouvoir d’image à activer.

9. Nous Sommes Vivants

Ce que nous en retenons : la régénération par les interactions

Le vivant tient par ses interactions : la voie de la régénération

Marc-André Selosse écarte l’âge d’or et le paradis perdu. Dans la Fresque des imaginaires, ce sont les mythes du biocentrisme, qui protège la nature comme un état à préserver. Il écarte aussi l’équilibre, figure de l’écocentrisme, où l’on répare les écosystèmes pour les ramener à un état stable. Sa biologie rejoint la quatrième relation à la nature, le multicentrisme, dont la figure est la régénération : le vivant tient debout par la densité de ses interactions.

Nous Sommes Vivants le formule ainsi : la vision héritée de la physique voit un monde à ordonner et à restaurer ; celle héritée de la biologie voit le vivant comme une énergie vitale et un chaos créatif. Régénérer, c’est soutenir la richesse des interactions entre formes de vie — coopération, dépendance, concurrence, transformation — sans chercher à les stabiliser artificiellement. Le staphylocoque tenu en respect par les malassezia en donne un exemple : une concurrence qui protège.

Ses exemples — l’enfant qui touche le sol, le microbiote comme écosystème intime, la peau défendue par la diversité de ce qu’elle porte — disent la même chose : ce qui nous protège, c’est la diversité des présences et des interactions. La régénération, c’est ce que le vivant fait quand on lui rend les interactions qui le rendent possible.

La santé humaine est un indicateur du vivant

Le sol qui fait la santé rejoint l’approche One Health que décrit Sylvain Boucherand dans son entretien sur le business case RSE : santé humaine, santé animale et santé des écosystèmes forment un même système. Pour Nous Sommes Vivants, la régénération est la montée en capacité conjointe du vivant humain et non humain : il n’y a pas de régénération écologique durable sur un vivant humain épuisé, et pas de régénération humaine possible sur un vivant non humain détruit.

Le lien passe aussi par l’assiette. Une revue publiée en 2025 dans Nutrients, reprise dans notre pilier agricole, relève dans les cultures conduites en agriculture bio-régénérative des teneurs supérieures en vitamine C, en zinc, en fer, en magnésium et en polyphénols, avec moins de nitrates et de résidus de pesticides. La matière organique retient les minéraux, et les champignons mycorhiziens — le champ de recherche de Marc-André Selosse — contribuent à les rendre absorbables. Il passe enfin par la peau, que notre pilier cosmétique régénérative, de l’ingrédient à la peau relie au sol par le même fil.

Agroécologie : une pratique régénérative devient un système sur un socle bio

L’agroécologie montre la même logique à l’échelle d’une parcelle.

La haie, le méteil, le sol non labouré

Une haie stocke 100 tonnes de carbone par kilomètre, réduit de 80 % la circulation des maladies entre parcelles, héberge les pollinisateurs dont dépendent 30 % des écosystèmes agricoles et arrête l’érosion. Un méteil (céréale et légumineuse) rend 30 % de plus à l’hectare. Un sol non labouré stocke 0,1 à 10 tonnes de carbone par hectare et par an. Une seule pratique active plusieurs fonctions vitales, parce qu’elles se tiennent ensemble.

Chez Nous Sommes Vivants, l’agriculture régénérative prend le bio pour socle, avec le commerce équitable qui garantit l’équité de rémunération des producteurs. Le Rodale Institute le formule nettement : une pratique régénérative n’est pas un système régénératif. Le non-labour que décrit Marc-André Selosse améliore la structure du sol dans n’importe quel système ; il devient régénératif posé sur un socle bio, qui interdit pesticides et engrais de synthèse et le fait contrôler chaque année, puis relié par le prix aux autres pratiques. Les référentiels qui l’attestent — ROC, Demeter, Nature & Progrès — exigent ce socle, puis auditent les sols, le bien-être animal et l’équité de rémunération. Le détail est dans de l’agriculture régénérative au business model de l’entreprise régénérative.

Notre pilier le résume d’un titre : ce que le vivant fait gratuitement, l’exploitation cesse de l’acheter. Et l’objectif change de nature : il ne s’agit pas d’atteindre un bon niveau de carbone, mais de permettre au sol de rester vivant et autonome, capable d’évoluer et de produire de la vie sans dépendre en permanence de corrections humaines.

Réseaux de conséquences : de la parcelle à la chaîne de valeur

Gérer des réseaux de conséquences, c’est le travail du business model régénératif : son premier atelier cartographie la chaîne de valeur d’une offre, ses dépendances, ses impacts négatifs et positifs, avec toutes ses parties prenantes. Le produit régénératif y devient un nœud de relations, prétexte à réorganiser toute une filière.

Le Capacity Score Filière en donne la mesure. Sur la filière laine française, les 17 pratiques déjà prescrites par les cahiers des charges produisent plus de 450 impacts positifs recensés, dont moins de 5 % sont aujourd’hui mesurés, certifiés ou rémunérés. Ses indicateurs prioritaires sont ceux dont l’effet domino déclenche cinq à trente améliorations simultanées : un réseau de conséquences, lu du côté de ce qu’il produit.

L’imaginaire collectif, l’humain et les doubles compétences

Le pouvoir d’image que Marc-André Selosse prête à l’entreprise est celui de la communication régénérative : un imaginaire désirable, adossé à des pratiques vérifiables. Il se dit humaniste ; Nous Sommes Vivants pose l’humain comme une force de régénération, et non comme un impact à limiter — à condition que sa propre capacité, sa santé, ses liens et son pouvoir d’agir, soit soutenue.

Les tabous qu’il appelle, comme l’habitude qui, selon lui, résiste aux catastrophes, relèvent du changement de comportement, que travaille la Fresque du facteur humain. Et la génération aux doubles compétences se forme dès maintenant : les compétences du consultant RSE réunissent les modèles d’affaires et les modèles mentaux.

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10. Lauriers 2026

Lauriers de la Régénération 2026 : 38 lauréats, près de cent en trois éditions

Les 11 et 12 juin 2026, la 3ᵉ édition des Lauriers de la Régénération, sur le thème « De la robustesse à la régénération », a réuni, en ligne puis chez Syntec Conseil à Paris, des produits, des services et des organisations qui contribuent activement à la régénération du vivant — agriculture, alimentation, cosmétique, textile, finance, conseil, tourisme, architecture, numérique, éducation, gouvernance. Marc-André Selosse figurait parmi les voix de son préprogramme. L’édition a distingué 38 lauréats dans 15 secteurs. Les lauréats des trois éditions, près de cent, sont réunis dans 100 produits régénératifs français : un modèle économique qui rapporte en triple impact.

Les autres voix du préprogramme des Lauriers 2026

Quatre angles complémentaires pour penser la bascule régénérative :

Olivier Hamant · Institut Michel Serres, ENS Lyon
De la robustesse à la régénération →
Sylvain Boucherand · BL Évolution
Business case RSE et Baromètre CSRD 2026 →
Agnès Rambaud-Paquin · /ré/alignements, Conseil Regen
Conseil Regen et le conseil régénératif →
Dominique Bourg · Philosophe
Ce qu’est vraiment l’écologie →

Questions fréquentes

Marc-André Selosse en huit questions

Qui est Marc-André Selosse ?

Écologue et botaniste, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, où il dirige des équipes de recherche, il travaille sur les symbioses, en particulier les symbioses mycorhiziennes qui unissent les champignons du sol aux racines des plantes. Il enseigne à l’ENS, à Sciences Po et à HEC, et il est à la tête de la Fédération Biogéosciences-Écologie. Il est l’auteur de De la biodiversité comme un humanisme (Seuil, 2026).

Que dit son livre De la biodiversité comme un humanisme ?

Publié au Seuil le 6 février 2026, le livre montre que l’humain est « à 100 % cousu de biodiversité » et que l’entretien de la biodiversité doit être pensé comme l’entretien de l’humain. Il traite de la santé, de la pollinisation, des alternatives aux pesticides et de la nature en ville, et chiffre le coût de l’inaction à 479 milliards de dollars par an dans le monde.

Qu’est-ce que le vivant selon Marc-André Selosse ?

Ce qui évolue. La reproduction n’en est pas le propre — les cristaux se reproduisent —, mais la capacité de changer à tout moment, d’accumuler des alliés et des risques, de s’adapter ou de disparaître. D’où sa conséquence : l’équilibre n’existe pas en biologie, seulement des dynamiques, « comme un vélo ».

Pourquoi dit-on que le sol fait la santé ?

Des travaux finlandais montrent que les enfants qui touchent le sol reçoivent sur la peau des bactéries qui rééquilibrent leurs interleukines : moins d’inflammation, plus de réponse rapide en cas de maladie. Le système immunitaire s’est toujours construit avec un minimum de contamination cutanée.

Pourquoi le microbiote est-il un écosystème ?

Il réunit 5 à 10 000 espèces qui vivent sur nous et interagissent entre elles et avec nous. Quand il s’abîme, les risques d’obésité, d’Alzheimer, de maladie auto-immune, de diabète ou d’allergie augmentent.

Que signifie gérer des réseaux de conséquences ?

Remplacer la logique « un problème, une solution » par le travail du réseau. Cesser de labourer, par exemple, améliore à la fois la rétention d’eau, le stockage de carbone — 0,1 à 10 tonnes par hectare et par an — et met fin à l’érosion accrue par le labour.

Quel rôle Marc-André Selosse donne-t-il à l’entreprise ?

Celui de créer, par son image et sa publicité, un imaginaire collectif qui manque encore. Chaque Français paie en moyenne 500 € de publicité par an dans le prix des produits, et la publicité alimentaire pèse mille fois les campagnes de santé alimentaire.

Quel lien entre la biologie de Marc-André Selosse et la régénération du vivant ?

Il définit le vivant par sa capacité d’évoluer et par ses interactions, et il écarte l’idée d’équilibre. Nous Sommes Vivants en tire la même conséquence : on ne régénère pas un système, on renforce le potentiel du vivant qui le compose. La régénération consiste à donner aux êtres vivants, dont les humains, les ressources leur permettant d’atteindre leur plein potentiel dans leur environnement — voir la régénération du vivant telle que portée par Nous Sommes Vivants.

Les partenaires des Lauriers 2026

Mouvements, écosystèmes et organisations qui contribuent à faire des Lauriers un rendez-vous national de la régénération.

Entretien conduit par Albane Roussot pour Nous Sommes Vivants, en préprogramme des Lauriers de la Régénération 2026. Propos retranscrits et édités pour la lecture.

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