Philosophe, professeur honoraire de l’Université de Lausanne, Dominique Bourg fait partie des voix qui structurent la pensée écologique française depuis quarante ans. À quelques semaines des Lauriers de la Régénération 2026, il revient pour Nous Sommes Vivants sur ce qu’est vraiment l’écologie — science des relations, projet de société, paradigme du soin.
Quinze ans d’enseignement à l’Université de Lausanne, plusieurs ouvrages de référence, une participation continue aux débats publics — il est aujourd’hui garant du débat public pour le CERN à Genève. Dominique Bourg mène, dit-il, à la fois une « vie spéculative » de construction théorique et une « vie pratique » d’action.
Un fil traverse l’entretien : l’écologie n’est pas d’abord une affaire de techniques, c’est une affaire de relations. Aux écosystèmes, aux autres espèces, entre humains. Et la modernité, depuis le XVIIe siècle, n’a retenu qu’une seule de ces relations possibles — celle qui transforme la nature en capital. Sortir de ce paradigme ne se fera pas en deux ans. Mais cela commence quelque part. Notamment, pour les dirigeants, par trois consignes simples : ne pas culpabiliser, agir dans ses marges réelles, et se souvenir qu’on est aussi un citoyen.
Qu’est-ce que l’écologie ? D’une discipline scientifique à un projet de société
Le mot écologie, rappelle Dominique Bourg, renvoie d’abord à une discipline scientifique. Son baptême remonte au XIXe siècle, avec Ernst Haeckel : l’étude des relations que les êtres vivants entretiennent les uns avec les autres et avec leur milieu. Cette définition n’a, au fond, pas changé.
À la même époque émerge en parallèle une autre sensibilité — celle de la dégradation rapide des milieux par les activités économiques et les modes de vie modernes. Et derrière cette sensibilité naissante, une intuition plus profonde : il y aurait une incompatibilité de fond entre la société moderne, telle qu’elle se forge à partir du XVIIe siècle, et la nature elle-même.
Cette incompatibilité prend racine dans la science moderne et sa vision mécaniste du monde. Une vision qui réduit tout ce qui existe sur terre à des machines, à des chocs de particules — les plantes seraient des machines, les animaux aussi, comme le disait Descartes. L’humanité se trouve alors mise en dehors du vivant, en lien avec un dieu lui-même extérieur et antérieur à la nature.
« La seule mission qu’on se soit donnée, c’est de transformer ce stock de ressources qu’est la nature en capital économique. Évidemment, quand on part là-dessus, c’est mal barré pour vivre en harmonie avec elle. »
L’écologie devient alors politique à la fin des années 1960. On prend conscience que les dégradations annoncées depuis plus d’un siècle s’accélèrent — et que pour y faire face, il ne suffira pas d’ajustements techniques. Il faut changer les ressorts mêmes de la société, à commencer par la place qu’y occupe l’activité économique. « C’est la seule société, rappelle Dominique Bourg, où les activités économiques sont vraiment au cœur. On a tendance à l’oublier. »
L’écologie, dans ce sens élargi, n’est donc pas seulement une discipline ni une politique sectorielle. C’est une affaire de relations — entre les sociétés humaines, les milieux qui les portent, et l’ensemble des vivants qui les habitent. C’est ce paradigme-là que l’écologie, prise au sérieux, demande de reconsidérer.
L’écologie intégrale : un changement qui n’est pas partiel
L’idée d’écologie intégrale dit d’abord une chose : l’écologie ne se règle pas avec des techniques. Changer une chaudière, électrifier une flotte, remplacer un emballage — ces gestes ont leur utilité, mais ils ne suffisent pas à transformer la relation que nos sociétés entretiennent avec le vivant. Comme le formule Dominique Bourg : « il ne suffit pas de changer de technique pour qu’on améliore nos relations à la nature ».
L’encyclique Laudato si’ du pape François formalise une seconde intuition, plus radicale encore : on ne peut pas distinguer la domination exercée sur la nature de la domination que les êtres humains exercent les uns sur les autres. Le théologien de la libération Leonardo Boff l’avait posé en une formule qui a traversé l’encyclique.
« Les clameurs de la terre et les clameurs des pauvres s’expriment en même temps et ont les mêmes origines. »
L’écologie ne se réduit donc pas à un sujet environnemental. Elle réunit l’environnemental et le social dans une même question. D’un côté la prédation, qu’elle s’exerce sur les humains ou sur le reste du vivant. De l’autre, une autre manière d’être au monde — que Nous Sommes Vivants appelle régénérative.
Dans son ouvrage Écologie intégrale (PUF), Dominique Bourg formalise une grille opérationnelle. L’écologie intégrale n’est pas un slogan : c’est l’interdépendance entre toutes les déclinaisons de l’écologie. Elle appelle chaque personne et chaque communauté humaine à prendre soin de quatre relations constitutives de la vie, dont l’équilibre conditionne notre capacité à vivre sainement et harmonieusement.
Le rapport intérieur, la conscience que l’on est soi-même un être vivant — premier cercle de tout soin.
La fraternité, la justice sociale, la qualité du lien à autrui — indissociable du rapport à la nature.
Le rapport au vivant non-humain, aux écosystèmes, aux territoires — ce que les 4 modalités IPBES viennent ensuite cartographier.
Le rapport au sens, au plus grand que soi, à ce qui relie — sans réduction confessionnelle obligatoire.
Cette grille des 4 relations résonne directement avec la Fresque des Imaginaires de Nous Sommes Vivants, qui articule en cercles concentriques mon rapport à moi, mon rapport aux autres et mon rapport à la nature. L’écologie intégrale n’est donc pas une utopie philosophique : c’est une approche systémique du soin, où chaque relation forme le maillon d’un écosystème plus vaste qu’il s’agit d’équilibrer.
L’écologie aujourd’hui n’est pas un appel à la pauvreté. C’est l’invitation à revenir à un paradigme du soin : ne pas faire n’importe quoi, ni avec les autres humains, ni avec les non-humains, ni avec les écosystèmes, ni avec soi-même.
« Nous sommes des êtres naturels enracinés dans le vivant. Face à nos peurs légitimes, à l’état de sidération que provoquent les destructions de la nature que nous constatons désormais de visu, à l’angoisse que nous ressentons devant la catastrophe planétaire en cours, il faut redonner ce sens à nos vies : nous sommes des vivants. C’est notre joie de vivre, la fraternité avec nos semblables, l’amour de la nature, notre harmonie avec l’ensemble du vivant… »
— Dominique Bourg, Écologie intégrale (PUF)
Quatre modalités de relation à la nature — la modernité n’en a gardé qu’une
Pour Dominique Bourg, le point est là : l’écologie est avant tout une affaire de relations. Relations aux écosystèmes qui nous font vivre. Relations aux autres espèces. Relations entre humains. C’est une question d’interface société / nature — et selon la manière dont une société s’organise, dont les humains nouent leurs relations entre eux, la relation au milieu change radicalement. Les sociétés amérindiennes anciennes plaçaient au cœur de leur projet le fait de vivre en harmonie avec un milieu qu’elles ne prétendaient pas transformer — simplement adapter à la marge pour y vivre plus confortablement. Les activités économiques y existaient bien sûr, mais elles étaient enchâssées dans des règles qui n’étaient pas économiques.
La modernité a fait l’inverse. En imaginant que le monde n’était qu’un tas de cailloux peuplé de machines — les plantes comme les animaux, ainsi que l’écrivait Descartes —, elle s’est donné une mission unique : transformer ce stock de ressources qu’est la nature en capital économique. Et c’est, rappelle Dominique Bourg, la seule société où les activités économiques occupent vraiment le centre. On a tendance à l’oublier.
L’IPBES — équivalent du GIEC pour la biodiversité — formalise les relations possibles entre l’humain et la nature. Il en identifie quatre. Toutes les sociétés qui nous ont précédés les pratiquaient ensemble. Nous n’en avons retenu qu’une.
La nature est instrumentalisée pour répondre aux besoins des humains, au-delà des limites planétaires.
Les humains, dans une alliance avec les non-humains, peuvent restaurer l’équilibre des écosystèmes et régénérer le vivant localement.
Le vivant a une valeur intrinsèque, il faut protéger les espèces non humaines.
Au sein de l’écosystème terre, c’est l’ensemble des êtres vivants qui interagissent autour des ressources nécessaires à la vie.
Ces quatre positionnements structurent la Fresque des Imaginaires animée par Nous Sommes Vivants. Ils ne se lisent pas comme une simple progression : l’anthropocentrisme et le multicentrisme se font face, comme les deux pôles opposés de la relation au vivant.
L’anthropocentrisme moderne instrumentalise la nature : elle est un stock que l’on transforme en valeur économique. Les limites planétaires sont franchies parce qu’elles ne sont pas reconnues comme des limites au sens fort — simplement comme des contraintes à contourner ou à externaliser.
Le multicentrisme tisse une alliance avec le non-humain : l’entreprise, le territoire, l’humain et le vivant non-humain forment une trame de relations entrelacées, où l’activité économique participe activement à restaurer l’équilibre des écosystèmes et à régénérer le vivant localement.
Au croisement de cette grille et du paradigme du soin émerge un concept opérationnel : l’écologie relationnelle. Une approche qui vise à créer et entretenir des relations saines, équilibrées et harmonieuses avec soi-même, avec les autres humains, et avec le vivant non-humain. Elle s’inspire des principes de l’écologie scientifique en considérant nos relations comme un écosystème interconnecté dont il faut prendre soin. C’est cette grille de lecture qui sous-tend la démarche régénérative de Nous Sommes Vivants : l’entreprise n’est plus un agent extérieur agissant sur un environnement à exploiter, c’est un nœud dans une trame de relations qu’il s’agit de soigner.
Qu’est-ce que le vivant ? La diversité comme caractéristique première
Le vivant est difficile à définir. Physiquement, c’est le résultat de conditions physico-chimiques particulières. Mais une chose est sûre, dit Dominique Bourg : « la vie est par définition diverse ». Diversité d’espèces, de biomes, de cultures, de comportements ; diversité génétique au sein d’une même espèce. Et cette diversité ne cesse de bouger, d’évoluer, de se reconfigurer. « Conserver une chose telle qu’elle est indéfiniment, ça n’a aucun sens avec le vivant. »
Cette dynamique a une conséquence directe sur le fonctionnement des écosystèmes — l’unité au sein de laquelle les espèces vivent ensemble. Dans un écosystème, les espèces coopèrent. Certaines plantes captent l’azote pour leurs voisines grâce aux nodules bactériens abrités entre leurs racines (l’azote étant le principal facteur limitant de la croissance végétale). D’autres attirent les prédateurs des prédateurs de leurs voisines. Un simple champ de blé planté avec trois variétés est plus résilient à l’adversité — variations de température, régime des pluies — qu’une monoculture.
« Nos activités économiques, c’est au contraire la standardisation. On veut qu’il n’y ait qu’une seule espèce sur une même surface. Tant que c’était petit, il y avait toute une diversité autour, ce n’était pas trop problématique. À partir du moment où on a agrandi les surfaces, on a des sols qui s’appauvrissent beaucoup plus vite, on ne s’en sort plus sans intrants, sans pesticides, sans engrais. »
La finalité de l’écologie : bien vivre tous ensemble sur terre
Pour répondre aux deux enjeux principaux — le climat et le vivant, indissociables — il faut comprendre ce qui est moyen et ce qui est fin. Le climat n’est pas la finalité. Le climat, ce sont les écrins de la vie : la chaleur moyenne, le régime des pluies, les conditions qui rendent possible l’épanouissement du vivant. Ce sont des écrins, pas le contenu. Si pour sauver le climat on désingle le vivant — par exemple en détruisant des forêts pour produire de la biomasse énergétique — on rate la cible. « Si tu pètes les écrins, il n’y a plus de vie. Mais si tu ne considères que les écrins et que tu casses tout ce qu’ils abritent, ce n’est plus un écrin. »
« La finalité de l’écologie, c’est bien vivre tous ensemble sur terre. Et le tous ensemble, il va au-delà des humains. »
Reste alors une question piégée — celle qui surgit naturellement pendant l’entretien. Si la finalité est ce bien vivre tous ensemble, quel rôle nous donnons-nous ? Laisser la nature tranquille, en réduisant simplement la pression que nous exerçons sur elle ? Ou en prendre activement soin, en réparant et en régénérant ce que nous avons abîmé ?
Le piège tient à un détail. Avec un autre être humain, on ne dirait jamais « réduisons la pression sur lui, laissons-le, il n’a pas besoin de nous ». La relation humaine se pense d’emblée en termes positifs — fraternité, soin, échange. Avec la nature, en revanche, le discours majoritaire propose seulement de faire un pas en arrière : moins polluer, moins exploiter, moins prélever. Comme si la nature pouvait s’en sortir si nous nous contentions de l’oublier.
Pour Dominique Bourg, cette posture ne suffira pas. Pour deux raisons que la section suivante va déployer. La première est technique : nous avons déjà introduit dans la biosphère des matières que la nature ne sait pas métaboliser, et réduire les volumes n’efface pas ce qui circule déjà. La seconde est philosophique : la nature qui nous fait vivre n’est pas une chose extérieure dont il faudrait s’éloigner — c’est ce dont nous sommes faits, ce avec quoi nous coopérons, ce que nous habitons.
Le paradigme du soin n’est pas le paradigme du « moins mal »
« Réduire la pression » sur la nature : c’est ce que disent souvent les approches RSE. Pour Dominique Bourg, c’est « trop simple ». Faire moins mal n’est pas prendre soin. Prendre soin, c’est respecter le « soi » d’une entité — d’un écosystème, d’une espèce, d’un milieu.
Une illustration suffit à mesurer pourquoi « réduire » ne suffira pas : le cas des polymères. Quand la nature voit débouler les macromolécules de synthèse — les plastiques —, « elle ne sait pas faire ». Elle ne sait pas les ramener à l’échelle atomique, comme elle le fait de tout vivant qui meurt. Elle fragmente, mais les fragments s’accumulent — dans l’air, l’eau, les sols, les tissus. Le placenta humain, à la naissance, contient déjà du plastique. Et là, « ce n’est pas fait pour ça ».
Dominique Bourg fait un détour vertigineux pour expliquer pourquoi. Les bases biochimiques du vivant autorisent une combinatoire de l’ordre de 10^13500 possibilités. La nature, en 3,7 milliards d’années, n’en a expérimenté qu’une infime partie — et elle a effacé ses traces, gardant ce qui est compatible. Nous, en produisant nos propres molécules avec nos propres lois, fabriquons en réalité « une nature alternative » qui n’est pas compatible avec la nature de référence. Diminuer le volume ne suffira pas. C’est le mode de fabrication lui-même qui est en cause. La conclusion s’impose : il ne s’agit pas de moins polluer, il s’agit de changer le rapport au vivant.
Le savoir des peuples premiers a toujours été lié au soin. Un chaman, c’est d’abord quelqu’un qui soigne. La chasse, dans ces sociétés, n’est jamais un acte banal : on tuait, explique Dominique Bourg, « comme si on tuait quelqu’un dans notre propre ordre ». Il fallait demander pardon, le faire rarement, le faire en cas de nécessité — pour se nourrir, pas pour le plaisir. La 4e modalité — vivre connecté à la nature — n’est pas une posture morale abstraite. C’est une pratique de la juste mesure, qui suppose de comprendre l’épanouissement propre de l’autre vivant.
Prenez une forêt. Une vraie forêt — pas une plantation industrielle — exige une surface minimale importante (Dominique Bourg évoque l’ordre de 50 000 hectares), des cours d’eau, une lisière dont les essences diffèrent du cœur, une multiplicité d’essences et d’âges, des chablis qui permettent aux jeunes arbres de prendre la place. C’est un complexe d’êtres vivants d’une grande diversité. On peut très bien exploiter une forêt en la respectant — choisir l’arbre, suivre sa croissance, comme on choisissait jadis le sapin rouge de la forêt du Risoux pour faire un Stradivarius. C’est plus long, plus cher, infiniment plus sensé.
« Le droit de l’environnement vise à maintenir l’exploitation d’une forêt. Si ce n’est plus une forêt, tant qu’il y a des arbres à couper, il s’en fout. Ce n’est pas le problème. Prendre soin, c’est respecter le soi d’une entité, c’est beaucoup plus complexe. »
Reste alors une question — la plus délicate. Si « faire moins mal » n’est pas prendre soin, qu’est-ce qui distingue les deux ? La réponse de Dominique Bourg est sans détour : il y a, dans le soin, une dimension d’amour. Quand le pape François place l’écologie sur ce registre dans Laudato si’, ce n’est pas un détour spirituel — c’est la reconnaissance que la relation au vivant ne peut pas se réduire à du calcul moral ni à de la conformité réglementaire. On prend soin de ce qu’on aime — une forêt, un sol, un territoire — comme on prend soin d’un proche.
Et cette relation de soin bénéficie aux deux versants à la fois. Une forêt en bon état n’est pas seulement une forêt qui survit : c’est une forêt qui contribue à notre bien-être. Les Japonais l’ont compris bien avant les Européens — les bains de forêt (shinrin-yoku) reposent sur l’effet vérifié des phytoncides émis par les arbres sur la santé et le bien-être humains. Prendre soin du vivant n’est pas un sacrifice fait au vivant : c’est ce qui permet aussi aux humains de s’épanouir.
« Un homme, ça s’empêche » : la base. L’épanouissement : la finalité.
Toute construction collective repose sur une base : la capacité de chacun à s’empêcher. Sans cette retenue minimale, il n’y a pas de vie sociale possible — la personne qui ne s’empêche jamais, qui fait passer toutes ses envies, qui tape quand elle en a envie, devient infernale. C’est la formule qu’Albert Camus résumait d’un trait, et que Dominique Bourg reprend pour parler d’écologie.
« Un homme, ça s’empêche. »
— Albert Camus, cité par Dominique Bourg
Cette règle vaut entre humains — « ma liberté s’arrête là où commence celle des autres », nous l’avons appris très jeunes. Reste à l’étendre au vivant non-humain : c’est la règle d’or étendue. Les peuples amérindiens y parvenaient naturellement, parce qu’ils percevaient les autres vivants comme analogues — avec leur famille, leur société, leurs lois. Pour nous, c’est plus difficile — mais le principe est le même.
Mais s’empêcher est la base, pas la finalité. Et c’est là que se joue la différence entre une écologie subie — punitive — et une écologie qui ouvre sur autre chose. Beaucoup voient dans la refonte de l’économie sur le soin du vivant un cortège de limites, de renoncements, de petites morts. Dominique Bourg réfute cette lecture frontalement : ce n’est pas n’importe quelle liberté qu’on perd.
« Ce n’est pas toutes les libertés qui sont restreintes. Il n’y en a qu’une seule qui sera restreinte : la liberté de détruire et de s’enrichir. »
Et encore, le mot « restreinte » est inexact, car ce n’est pas une perte — c’est une substitution. Prenez le bûcheron qui débarque avec sa machine, fait tout péter dans le bruit et les vapeurs d’essence, et laisse derrière lui un désert d’arbres au sol. « Je ne suis pas sûr qu’il s’éclate, le gars. » Mettez à la place un forestier qui apprend à connaître les arbres, suit leur croissance, va chercher le bon. Un métier infiniment plus élaboré, plus sensé — et qui procure beaucoup plus de plaisir et d’épanouissement.
La contrainte n’a de sens que si elle est ordonnée à une finalité — celle, déjà rencontrée, du bien vivre tous ensemble sur terre. Sans cette finalité, les limites planétaires resteront perçues comme des entraves. Avec elle, elles deviennent les conditions d’une vie plus épanouie.
« La contrainte t’empêche d’être con pour être intelligent avec ce qui t’entoure. Une fois que tu as compris ça, ce n’est plus la contrainte. »
C’est ce mouvement qu’il s’agit d’opérer en entreprise : faire passer chaque levier d’action du registre de la contrainte subie (limiter, réduire) à celui de la capacité activée (restaurer, régénérer). Ce n’est plus le « faire moins mal » qui motive — c’est l’épanouissement de l’activité elle-même, à travers une relation reconfigurée au territoire et à ses habitants. L’écologie, ainsi comprise, n’est pas une punition. C’est un projet où l’on respire mieux.
Aux dirigeants : ne pas culpabiliser, ne pas oublier qu’on est citoyen
À la question « que faire quand on dirige une entreprise ? », Dominique Bourg donne d’abord un message qui pourrait surprendre : ne pas se culpabiliser. « C’est complètement inutile. Nous sommes les héritiers d’une civilisation qui nous amène à tout péter. » Le dirigeant a des responsabilités multiples, il fait ce qu’il peut dans ce cadre. S’il doit fermer la porte pour faire mieux, ce n’est pas génial.
Ce que le dirigeant peut faire, c’est chercher le meilleur compromis possible — « creuser le citron » pour intégrer le respect du vivant à ses arbitrages. Et surtout : ne pas oublier qu’il est aussi un citoyen.
« Tant que les lois ne changent pas, la concurrence fait que le dirigeant ne peut pas faire grand-chose. Si on régule, il peut dégager des marges de liberté pour être moins destructeur. S’il pense qu’un libéralisme dérégulé est la meilleure des choses, il ne pourra rien faire : c’est le plus destructeur qui aura la prime à court terme. »
L’entrepreneur seul ne peut pas grand-chose. Il agira d’autant plus qu’il évolue dans un cadre politique qui prend en compte cette orientation. Mais attendre que la régulation arrive — européenne, française, sectorielle — c’est attendre longtemps, et c’est parfois attendre dans le mauvais sens. Deux autres voies restent ouvertes : innover et se rassembler. Innover sur les modèles d’affaires, sur les pratiques, sur la manière même de produire de la valeur. Se rassembler en coalitions d’acteurs qui partagent une finalité commune, et qui s’entendent sur certains fondamentaux pour avancer plus vite. C’est exactement ce que la Chine a démontré possible — sur d’autres sujets, par d’autres moyens.
Refonder l’économie sur le soin — c’est une affaire de civilisation
L’écologie, conclut Dominique Bourg, c’est la volonté de refonder la société en lui donnant comme première valeur le soin. Soin des écosystèmes qui nous font vivre. Soin des autres — au-delà de la seule relation utilitaire. Soin de soi, aussi, et de ce qui nous relie. Cela ne se fera pas en deux ans : c’est une bascule de civilisation, longue, exigeante.
Comment opère concrètement la coopération que la section précédente esquissait ? Dominique Bourg prend l’exemple chinois, non pour le valoriser globalement, mais pour pointer une mécanique : sur les panneaux solaires, la mobilité électrique, les batteries, l’État chinois a contraint des industriels concurrents à collaborer sur les fondamentaux d’une technique donnée, tout en les laissant se concurrencer ailleurs. Résultat : la Chine a pris une avance considérable. Pendant ce temps, l’Europe a perdu sur ses propres terrains, prise au piège d’une concurrence sans coopération.
Mais cette logique de coopération peut aussi venir du bas — bottom up. Les industriels savent très bien la pratiquer quand ils le décident. Dominique Bourg cite Yves Rocher s’entendant avec d’autres acteurs pour organiser un recyclage collectif. Et l’exemple qu’il convoque lui-même au moment de parler des Lauriers est emblématique : « C’est qui le Patron ?! », lauréat du Modèle Économique Régénératif aux Lauriers de la Régénération 2025, a démontré sur le lait bio qu’une innovation de modèle couplée à une coalition de chaîne de valeur produit des résultats économiques tangibles. La méthode : demander aux producteurs le prix dont ils ont besoin pour vivre dignement, le proposer aux consommateurs, et constater une croissance de +12 % au moment où le bio chutait ailleurs. → Lire l’analyse de l’entreprise régénérative en triple impacts.
« Tout ce qu’on peut faire depuis le bas en collaboration a toujours plus de sens que quand c’est imposé par le haut. La concurrence n’a pas vocation à être à 100 %. Il y a des pans d’activité sur lesquels on peut ne pas être concurrentiel. »
Quatre voix en route vers les Lauriers de la Régénération 2026
Cet entretien avec Dominique Bourg fait partie d’une série de quatre voix que Nous Sommes Vivants a réunies en préparation des Lauriers de la Régénération 2026. Quatre angles complémentaires pour penser la bascule régénérative : la philosophie de l’écologie intégrale avec Dominique Bourg, la biologie de la robustesse avec Olivier Hamant, le pilotage RSE comme levier stratégique avec Sylvain Boucherand, et la transformation du conseil aux côtés des dirigeants avec Agnès Rambaud-Paquin.
Les 11 et 12 juin 2026, ces quatre angles convergent vers un même rendez-vous : la 3e édition des Lauriers de la Régénération. Deux journées pour rencontrer les entreprises, les territoires et les dirigeants qui ne se contentent plus de réduire la pression sur le vivant — mais qui choisissent d’en prendre soin comme on prend soin de ce dont on est fait.
Les trois autres voix de la série
Pourquoi la performance maximale fragilise, et comment le vivant nous enseigne la robustesse comme principe d’organisation économique. →
Quand la responsabilité sociétale dépasse la conformité pour devenir un levier stratégique d’épanouissement économique et écologique. →
Comment la profession du conseil bascule de l’accompagnement RSE classique vers une posture régénérative aux côtés des dirigeants. →
Lauriers de la Régénération 2026
3e édition · De la robustesse à la régénération. Deux journées pour explorer les modèles d’affaires régénératifs en action — où le territoire et ses habitants prospèrent grâce à l’activité économique, pas malgré elle.
Découvrir le programme →- La Fresque des Imaginaires — explorer les quatre positionnements de relation au vivant en atelier collectif
- Le Capacity Score — révéler la capacité de votre entreprise à tenir ses trajectoires RSE, innovation et business, et identifier vos leviers d’action prioritaires

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