Penser le vivant et critiquer le capitalisme : ce que Baptiste Morizot apporte à l’entreprise régénérative
Faut-il choisir entre protéger le vivant et transformer son modèle économique ? La philosophie de Baptiste Morizot lève cette fausse alternative. Sans jamais théoriser le capitalisme, ses enquêtes sur les sols, les forêts et les rivières dessinent une critique fine des pratiques qui détruisent les capacités du vivant — et un chemin pour les régénérer. Six apports concrets pour la trajectoire régénérative des entreprises.
Une fausse alternative qui freine la régénération
Beaucoup d’entreprises engagées dans la régénération se heurtent au même dilemme apparent : faut-il d’abord transformer le modèle économique, ou d’abord prendre soin du vivant ? L’un sans l’autre semble impossible. L’un contre l’autre semble obligé. Ce dilemme paralyse — alors qu’il repose sur une fausse alternative.
Le philosophe Baptiste Morizot apporte une réponse précieuse. Sans jamais théoriser le capitalisme comme système, il en rencontre les pratiques concrètes au fil de ses enquêtes de terrain : le « rancher capitaliste » qui se présente comme protecteur du bétail tout en le destinant à l’abattoir, l’agriculture industrielle qui détruit les sols en présupposant leur insuffisance, le castor qui survit dans les interstices entre décharges et lignes de fret. Sa critique tient en une formule qu’il fait sienne : le capitalisme a converti le monde vivant en « nature cheap » — matière à bas coût, sans valeur intrinsèque, à disposition. Et il insiste : ce n’est pas un problème de représentation, c’est un problème d’économie politique. Pas les idées qu’on se fait du vivant — les pratiques qu’on lui inflige.
Pour Nous Sommes Vivants, ce diagnostic est notre point de départ. Ce que Morizot nomme « nature cheap », nous l’appelons prédation : la surexploitation des ressources naturelles et humaines comme régime de fonctionnement par défaut de l’économie. Et ce que Morizot appelle « activer les capacités du vivant », nous l’appelons régénération : non pas restaurer un état passé, mais renforcer la capacité du vivant — humain et non-humain — à se relier, se renouveler, se transformer, durer. La thèse centrale de Morizot — nous sommes des vivants parmi les vivants, jamais extérieurs — fonde notre principe : pas de régénération possible tant qu’on traite l’entreprise comme séparée du tissu du vivant qu’elle exploite ou qu’elle soutient.
Sortir de la prédation et entrer dans la régénération, c’est le même geste — décrit philosophiquement par Morizot, traduit opérationnellement par Nous Sommes Vivants.
Un naturaliste contre le naturalisme : la modernité retournée contre elle-même
Là où Philippe Descola critique l’ontologie moderne « par-delà nature et culture » en la confrontant aux ontologies animiste, totémiste ou analogiste, Morizot choisit une voie différente : la critique immanente. Il retourne les sciences naturelles contre la séparation moderne nature/culture, en montrant que la biologie évolutionniste, l’écologie scientifique, l’éthologie animale et les sciences de la conservation contiennent déjà les ressources pour penser autrement notre rapport au vivant.
Le naturalisme historique — celui de Darwin — n’est pas une ontologie dualiste : c’est une pratique d’enquête, une attention patiente à la manière dont les vivants habitent leur milieu. Trois gestes décisifs en découlent dans la philosophie de Morizot :
- Une continuité entre humains et non-humains, assurée par l’histoire de la vie, qui rend l’animalité étrangement familière.
- Des analogies à saisir comme hypothèses : ce que font les non-humains éclaire ce que nous faisons, et inversement.
- Une action réciproque : l’agir humain s’inscrit dans un monde déjà tissé par d’autres vivants, et peut s’y insérer de manière plus ou moins favorable.
Conclusion stratégique : on ne change pas d’ontologie comme on change de chemise. Ce qu’il faut, ce sont des hybridations, parce que l’ontologie moderne est déjà travaillée par des tensions internes. C’est exactement ce que la trajectoire régénérative propose à l’entreprise : non pas tout renier en bloc, mais activer les contre-tendances déjà présentes pour faire basculer la finalité.
Six apports pour transformer les pratiques économiques
Six éléments par lesquels la philosophie de Morizot enrichit une critique des pratiques capitalistes — et, pour nous, six leviers d’activation pour l’entreprise régénérative.
1. Resubjectiver les vivants, au-delà de la « matière inerte »
La critique de la modernité ne relève pas seulement des idées : c’est un problème d’économie politique. Le capitalisme a converti le monde vivant en « nature cheap » — matière sans valeur, à disposition, à bas coût. Resubjectiver les vivants, c’est leur reconnaître la qualité de partenaires avec lesquels construire un monde commun.
2. Reconnaître ce que les pratiques capitalistes rendent insoutenable
L’agriculture industrielle, intensive, monoculturale et chimique « bafoue les dynamiques du vivant » en présupposant l’insuffisance de la terre. Elle fragilise les conditions mêmes de sa perpétuation — vie des sols détruite, pollinisateurs effondrés. Ce diagnostic, Morizot l’atteint depuis le vivant, sans détour par la théorie sociale.
3. Sortir de la « métaphysique de la production »
Le capitalisme — héritier d’un long mouvement qui remonte au Néolithique — fonctionne sur une illusion : croire que la technique humaine produit sa subsistance. Or, comme l’écrit Morizot, le paysan défricheur « ne produit pas le blé au sens où il fabrique à partir d’une matière passive ». Il active des puissances du vivant.
4. Le travail des vivants comme condition d’habitabilité
Pour Morizot, les vivants non-humains sont les véritables « artisans en habitabilité de la Terre » : champignons symbiotiques, organismes photosynthétiques, insectes, pollinisateurs, hyménoptères, collemboles des sols, virus et bactéries — « ce sont eux qui font tenir le monde ». L’agir humain est le prolongement de cet agir non humain ; il ne suffit jamais à lui seul à construire un monde habitable.
5. L’habitabilité comme attracteur vital — fonder les alliances
« L’habitabilité est un attracteur politique qui noue de manière indiscernable les vivants humains et non-humains ». Quand l’habitabilité du monde est attaquée — par l’accaparement de l’eau, la bétonisation des sols, la destruction des zones humides — les luttes sociales et les luttes écologiques convergent sans s’annuler.
6. L’inappropriable du vivant : une limite ontologique à l’extraction
Au fond du vivant, il y a quelque chose qui échappe — quelque chose d’« impropre » au double sens où le vivant n’est pas adapté à l’extraction qu’il subit, et où persiste en lui quelque chose de non appropriable. Cette impropriété fondamentale est ce qui rend possible la résistance des mauvaises herbes aux pesticides, des animaux à l’abattoir — et plus largement la débordance permanente des capacités du vivant sur ses captures marchandes.
Morizot, l’un des piliers théoriques de Nous Sommes Vivants
Notre vision de la régénération du vivant s’appuie sur un corpus précis — Pereto, Catala et Moreno pour la définition du vivant comme « système autonome pourvu de capacités évolutives ouvertes », Regenesis (Bill Reed) et Carol Sanford pour le design régénératif, Olivier Hamant pour la robustesse, Jacques Fradin pour la cognition — et Baptiste Morizot pour la philosophie du vivant.
Le nom même « Nous Sommes Vivants » résonne avec sa thèse : nous sommes des vivants parmi les vivants, humains et non-humains co-évoluent sans être séparés ni hiérarchisés. Ses notions — capacités du vivant, habitabilité, diplomatie des interdépendances, activation plutôt que production — irriguent directement nos outils : Capacity Score, Business Model Régénératif, Fresque des imaginaires.
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Ce que cela change pour les entreprises engagées dans la régénération
L’opposition « penser le vivant ou transformer le modèle économique » se dissout dès lors qu’on accepte cette lecture. Les deux gestes ne s’opposent pas : ils se conditionnent mutuellement.
- Pour la stratégie : le retournement de finalité (passage de N3 à N4 dans le Capacity Score) suppose précisément cette resubjectivation du vivant. On ne « gère » plus des ressources, on accompagne des dynamiques.
- Pour l’innovation : sortir de la métaphysique de la production conduit à concevoir des offres qui activent des capacités plutôt que d’extraire des volumes — ce qu’Haudricourt appelait l’« action indirecte négative ».
- Pour les alliances : l’habitabilité comme attracteur permet de tenir ensemble le social et l’écologique, sans hiérarchiser artificiellement les causes — exactement ce que le territoire exige aujourd’hui de l’entreprise.
- Pour la mesure : reconnaître le travail des vivants change la grille de pilotage. Les indicateurs régénératifs ne mesurent pas un « impact » à compenser, ils révèlent une capacité activée.
Le territoire et ses habitants prospèrent grâce à l’activité économique — pas malgré elle. Cette formule, qui tient en une phrase la promesse régénérative, suppose qu’on ait fait, en amont, le travail philosophique de Morizot : reconnaître que les vivants travaillent, qu’ils tissent le monde habitable, qu’ils débordent en permanence les tentatives de les enrôler.
Le vivant déborde la production
Morizot lui-même n’affronte pas directement la question du mode de production capitaliste — et c’est peut-être ce qui rend sa pensée si efficace. En ne théorisant pas le système, il en désarme un des principes fondateurs : l’idée que les humains, par leur technique, produisent leur subsistance. Ce que les vivants font — les sols, les pollinisateurs, les champignons, les bactéries, les forêts — n’est ni un service ni une ressource. C’est ce qui rend la Terre habitable. L’économie ne crée pas cette habitabilité ; au mieux elle l’accompagne, au pire elle la détruit.
Le déplacement philosophique ouvert par Morizot est mince mais décisif : passer d’une économie qui s’imagine productrice à une économie qui se reconnaît dépendante. Pas de retour à une nature pré-moderne, pas d’ontologie alternative à plaquer sur l’existant. Une hybridation lente, depuis l’intérieur, qui retourne les sciences du vivant contre les pratiques qui le détruisent.
La régénération ne se décrète pas — elle se cultive, et elle se révèle. Encore faut-il avoir les outils pour repérer où l’on en est sur la trajectoire, et quelle est la prochaine étape.
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Cet article s’appuie sur l’œuvre de Baptiste Morizot — en particulier Les Diplomates (2016), Manières d’être vivant (2020), Raviver les braises du vivant (2020), Rendre l’eau à la terre (avec S. Husky), L’inexploré (2023) — et sur sa lecture par Jean-Baptiste Vuillerod, « Penser le vivant ou critiquer le capitalisme ? Une lecture de Baptiste Morizot », revue Terrestres, 11 mai 2026.

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