Dominique Bourg : ce qu’est vraiment l’écologie pour inspirer la régénération

Dominique Bourg, philosophe, professeur honoraire de l'Université de Lausanne, sur l'écologie intégrale et le paradigme du soin

Qu’est-ce que l’écologie, vraiment ? Pour Dominique Bourg, philosophe, professeur honoraire de l’Université de Lausanne, c’est d’abord une affaire de relations : aux écosystèmes, aux autres espèces, entre humains. En amont des Lauriers de la Régénération 2026, il revenait pour Nous Sommes Vivants sur l’écologie comme science des relations, projet de société et paradigme du soin.

En bref

Pour Dominique Bourg, l’écologie est l’étude des relations entre les vivants et leur milieu ; la modernité n’a retenu qu’une seule relation à la nature, celle qui la transforme en capital.

L’écologie intégrale relie la domination exercée sur la nature et celle que les humains exercent les uns sur les autres, et appelle à prendre soin de quatre liens : à soi, aux autres, à la nature, au sens.

Le paradigme du soin va au-delà du « moins mal » : s’empêcher est la base, l’épanouissement est la finalité — bien vivre tous ensemble sur terre.

Aux dirigeants : ne pas culpabiliser, chercher le meilleur compromis, se souvenir qu’on est citoyen, innover et se rassembler.

Pour Nous Sommes Vivants, l’écologie est une crise de lien : régénérer, c’est tisser des liens mutuellement bénéfiques.

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L’entretien intégral avec Dominique Bourg est disponible en vidéo, dans la playlist du préprogramme des Lauriers 2026.

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Quinze ans d’enseignement à l’Université de Lausanne, plusieurs ouvrages de référence, une participation continue aux débats publics — il est aujourd’hui garant du débat public pour le CERN, à Genève. Dominique Bourg mène, dit-il, à la fois une « vie spéculative » de construction théorique et une « vie pratique » d’action.

Un fil traverse l’entretien : l’écologie est d’abord une affaire de relations, bien avant d’être une affaire de techniques. Et la modernité, depuis le XVIIe siècle, n’a retenu qu’une seule de ces relations possibles — celle qui transforme la nature en capital. Sortir de ce paradigme prendra du temps, et cela commence quelque part : pour les dirigeants, par trois consignes simples — ne pas culpabiliser, agir dans ses marges réelles, et se souvenir qu’on est aussi un citoyen.

1. Écologie

Qu’est-ce que l’écologie ? D’une discipline scientifique à un projet de société

Le mot écologie, rappelle Dominique Bourg, renvoie d’abord à une discipline scientifique. Son baptême remonte au XIXe siècle, avec Ernst Haeckel : l’étude des relations que les êtres vivants entretiennent les uns avec les autres et avec leur milieu. Cette définition est restée la même.

À la même époque émerge une autre sensibilité — celle de la dégradation rapide des milieux par les activités économiques et les modes de vie modernes. Et derrière elle, une intuition plus profonde : il y aurait une incompatibilité de fond entre la société moderne, telle qu’elle se forge à partir du XVIIe siècle, et la nature elle-même.

Cette incompatibilité prend racine dans la science moderne et sa vision mécaniste du monde, qui réduit tout ce qui existe sur terre à des machines, à des chocs de particules — les plantes seraient des machines, les animaux aussi, comme le disait Descartes. L’humanité se trouve alors placée en dehors du vivant, en lien avec un dieu lui-même extérieur et antérieur à la nature.

« La seule mission qu’on se soit donnée, c’est de transformer ce stock de ressources qu’est la nature en capital économique. Évidemment, en partant de là, on part mal pour vivre en harmonie avec elle. »

— Dominique Bourg

L’écologie devient politique à la fin des années 1960. On prend conscience que les dégradations annoncées depuis plus d’un siècle s’accélèrent — et que pour y faire face, des ajustements techniques ne suffiront pas. Il faut changer les ressorts mêmes de la société, à commencer par la place qu’y occupe l’activité économique. « C’est la seule société, rappelle Dominique Bourg, où les activités économiques sont vraiment au cœur. On a tendance à l’oublier. »

L’écologie, dans ce sens élargi, dépasse la discipline comme la politique sectorielle. C’est une affaire de relations — entre les sociétés humaines, les milieux qui les portent, et l’ensemble des vivants qui les habitent.

2. Écologie intégrale

L’écologie intégrale : relier l’environnemental et le social

L’idée d’écologie intégrale dit d’abord une chose : l’écologie se règle autrement qu’avec des techniques. Changer une chaudière, électrifier une flotte, remplacer un emballage : ces actions ont leur utilité, et elles laissent intacte la relation que nos sociétés entretiennent avec le vivant. Comme le formule Dominique Bourg : « il ne suffit pas de changer de technique pour qu’on améliore nos relations à la nature ».

L’encyclique Laudato si’ du pape François formalise une seconde intuition, plus radicale encore : la domination exercée sur la nature et celle que les êtres humains exercent les uns sur les autres sont indissociables. Le théologien de la libération Leonardo Boff l’avait posé en une formule qui a traversé l’encyclique.

« Les clameurs de la terre et les clameurs des pauvres s’expriment en même temps et ont les mêmes origines. »

— Leonardo Boff, cité par Dominique Bourg

L’écologie réunit donc l’environnemental et le social dans une même question. Dans son ouvrage Écologie intégrale (PUF), Dominique Bourg en formalise une grille : l’interdépendance entre toutes les déclinaisons de l’écologie. Elle appelle chaque personne et chaque communauté humaine à prendre soin de quatre liens constitutifs de la vie, dont l’équilibre conditionne notre capacité à vivre sainement et harmonieusement.

Les quatre liens de l’écologie intégrale
LienCe qu’il recouvre
À soi-mêmeLe rapport intérieur, la conscience que l’on est soi-même un être vivant — premier cercle de tout soin.
Aux autres humainsLa fraternité, la justice sociale, la qualité du lien à autrui — indissociable du rapport à la nature.
À la natureLe rapport au vivant non humain, aux écosystèmes, aux territoires.
Au sensLe rapport spirituel, au plus grand que soi, à ce qui relie — sans réduction confessionnelle obligatoire.

L’écologie, pour lui, est une invitation à revenir à un paradigme du soin : agir avec mesure envers les autres humains, envers les non-humains, envers les écosystèmes, envers soi-même.

« Nous sommes des êtres naturels enracinés dans le vivant. Face à nos peurs légitimes, à l’état de sidération que provoquent les destructions de la nature que nous constatons désormais de visu, à l’angoisse que nous ressentons devant la catastrophe planétaire en cours, il faut redonner ce sens à nos vies : nous sommes des vivants. C’est notre joie de vivre, la fraternité avec nos semblables, l’amour de la nature, notre harmonie avec l’ensemble du vivant… »

— Dominique Bourg, Écologie intégrale (PUF)

3. Relations à la nature

Quatre relations à la nature : la modernité n’en a gardé qu’une

Pour Dominique Bourg, le point est là : l’écologie est avant tout une affaire de relations. Relations aux écosystèmes qui nous font vivre, aux autres espèces, entre humains. C’est une question d’interface société-nature : selon la manière dont une société s’organise, la relation au milieu change radicalement. Les sociétés amérindiennes anciennes plaçaient au cœur de leur projet le fait de vivre en harmonie avec un milieu qu’elles adaptaient à la marge pour y vivre plus confortablement. Les activités économiques y existaient, enchâssées dans des règles qui n’étaient pas économiques.

La modernité a fait l’inverse. En imaginant un monde fait de matière inerte et de machines, elle s’est donné une mission unique : transformer ce stock de ressources qu’est la nature en capital économique.

L’IPBES — l’équivalent du GIEC pour la biodiversité — distingue quatre façons de vivre la relation à la nature : vivre de la nature, vivre dans la nature, vivre avec la nature, et vivre en identité avec elle. Pour Dominique Bourg, toutes les sociétés qui nous ont précédés les pratiquaient ensemble. Nous n’en avons retenu qu’une : vivre de la nature.

4. Le vivant

Qu’est-ce que le vivant ? La diversité comme caractéristique première

Le vivant est difficile à définir. Physiquement, c’est le résultat de conditions physico-chimiques particulières. Mais une chose est sûre, dit Dominique Bourg : « la vie est par définition diverse ». Diversité d’espèces, de biomes, de cultures, de comportements ; diversité génétique au sein d’une même espèce. Et cette diversité ne cesse de bouger, d’évoluer, de se reconfigurer. « Conserver une chose telle qu’elle est indéfiniment, ça n’a aucun sens avec le vivant. »

Cette dynamique a une conséquence directe sur le fonctionnement des écosystèmes. Dans un écosystème, les espèces coopèrent. Certaines plantes captent l’azote pour leurs voisines grâce aux nodules bactériens de leurs racines, l’azote étant le principal facteur limitant de la croissance végétale. D’autres attirent les prédateurs des prédateurs de leurs voisines. Un champ de blé planté avec trois variétés résiste mieux aux variations de température et au régime des pluies qu’une monoculture.

« Nos activités économiques, c’est au contraire la standardisation. On veut une seule espèce sur une même surface. Tant que c’était petit, il y avait toute une diversité autour, et c’était peu problématique. À partir du moment où on a agrandi les surfaces, les sols se sont appauvris beaucoup plus vite, et on ne s’en sort plus sans intrants, sans pesticides, sans engrais. »

— Dominique Bourg

5. Finalité

La finalité de l’écologie : bien vivre tous ensemble sur terre

Pour répondre aux deux enjeux principaux — le climat et le vivant, indissociables — il faut distinguer le moyen et la fin. Le climat est un moyen. Ce sont les écrins de la vie : la chaleur moyenne, le régime des pluies, les conditions qui rendent possible l’épanouissement du vivant. Si, pour sauver le climat, on détruit le vivant — par exemple des forêts pour produire de la biomasse énergétique —, on manque la cible. « Si l’on détruit les écrins, il n’y a plus de vie. Mais si l’on ne considère que les écrins et que l’on détruit tout ce qu’ils abritent, ce n’est plus un écrin. »

« La finalité de l’écologie, c’est bien vivre tous ensemble sur terre. Et le tous ensemble va au-delà des humains. »

— Dominique Bourg

Reste une question piégée. Si la finalité est ce bien vivre tous ensemble, quel rôle nous donnons-nous ? Laisser la nature tranquille, en réduisant la pression que nous exerçons sur elle ? Ou en prendre activement soin ?

Le piège tient à un détail. Avec un autre être humain, la relation se pense d’emblée en termes positifs — fraternité, soin, échange. Avec la nature, le discours majoritaire propose surtout de faire un pas en arrière : moins polluer, moins exploiter, moins prélever. Pour Dominique Bourg, cette posture restera insuffisante, pour deux raisons. La première est technique : nous avons déjà introduit dans la biosphère des matières que la nature sait mal métaboliser, et réduire les volumes laisse circuler ce qui est déjà là. La seconde est philosophique : la nature qui nous fait vivre est ce dont nous sommes faits, ce avec quoi nous coopérons, ce que nous habitons.

6. Soin

Le paradigme du soin va au-delà du « moins mal »

« Réduire la pression » sur la nature : c’est ce que disent souvent les approches RSE. Pour Dominique Bourg, c’est « trop simple ». Prendre soin, c’est respecter le « soi » d’une entité — d’un écosystème, d’une espèce, d’un milieu.

Le cas des polymères montre pourquoi réduire restera insuffisant. Face aux macromolécules de synthèse — les plastiques —, la nature « ne sait pas faire » : elle les fragmente, sans les ramener à l’échelle atomique comme elle le fait de tout vivant qui meurt. Les fragments s’accumulent — dans l’air, l’eau, les sols, les tissus ; le placenta humain, à la naissance, contient déjà du plastique. Les bases biochimiques du vivant autorisent une combinatoire de l’ordre de 1013500 possibilités, dont la nature n’a expérimenté qu’une infime partie en 3,7 milliards d’années, en gardant ce qui est compatible. En produisant nos propres molécules, nous fabriquons « une nature alternative », incompatible avec la nature de référence. C’est le mode de fabrication lui-même qui est en cause : il s’agit de changer le rapport au vivant.

Le savoir des peuples premiers a toujours été lié au soin. Un chaman, c’est d’abord quelqu’un qui soigne. La chasse, dans ces sociétés, est un acte grave : on tuait, explique Dominique Bourg, « comme si on tuait quelqu’un dans notre propre ordre ». Il fallait demander pardon, le faire rarement, en cas de nécessité, pour se nourrir. C’est une pratique de la juste mesure, qui suppose de comprendre l’épanouissement propre de l’autre vivant.

Prenez une forêt. Une vraie forêt exige une surface importante — Dominique Bourg évoque l’ordre de 50 000 hectares —, des cours d’eau, une lisière dont les essences diffèrent du cœur, une multiplicité d’essences et d’âges, des chablis qui laissent la place aux jeunes arbres. On peut l’exploiter en la respectant : choisir l’arbre, suivre sa croissance, comme on choisissait jadis le sapin rouge de la forêt du Risoux pour faire un Stradivarius. C’est plus long, plus cher, et infiniment plus sensé.

« Le droit de l’environnement vise à maintenir l’exploitation d’une forêt. Si ce n’est plus une forêt, tant qu’il y a des arbres à couper, peu lui importe. Prendre soin, c’est respecter le soi d’une entité, c’est beaucoup plus complexe. »

— Dominique Bourg

Qu’est-ce qui distingue alors le soin du « moins mal » ? La réponse de Dominique Bourg est directe : une dimension d’amour. Quand le pape François place l’écologie sur ce registre dans Laudato si’, il reconnaît que la relation au vivant dépasse le calcul moral et la conformité réglementaire. On prend soin de ce qu’on aime — une forêt, un sol, un territoire — comme on prend soin d’un proche.

Et ce soin bénéficie aux deux versants à la fois. Une forêt en bon état contribue aussi à notre bien-être : au Japon, les bains de forêt (shinrin-yoku) reposent sur l’effet des phytoncides émis par les arbres sur la santé humaine. Prendre soin du vivant permet aussi aux humains de s’épanouir.

7. S’empêcher

« Un homme, ça s’empêche » : la base. L’épanouissement : la finalité

Toute construction collective repose sur une base : la capacité de chacun à s’empêcher. Sans cette retenue minimale, la vie sociale devient impossible. C’est la formule qu’Albert Camus résumait d’un trait, et que Dominique Bourg reprend pour parler d’écologie.

« Un homme, ça s’empêche. »

— Albert Camus, cité par Dominique Bourg

Cette règle vaut entre humains — « ma liberté s’arrête là où commence celle des autres ». Reste à l’étendre au vivant non humain : c’est la règle d’or étendue. Les peuples amérindiens y parvenaient naturellement, parce qu’ils percevaient les autres vivants comme analogues, avec leur famille, leur société, leurs lois.

S’empêcher est la base, et l’épanouissement est la finalité. C’est là que se joue la différence entre une écologie subie et une écologie qui ouvre sur autre chose. Beaucoup voient dans la refonte de l’économie sur le soin un cortège de renoncements. Dominique Bourg réfute cette lecture :

« Ce ne sont pas toutes les libertés qui sont restreintes. Il n’y en a qu’une seule : la liberté de détruire et de s’enrichir. »

— Dominique Bourg

Et il s’agit moins d’une perte que d’une substitution. Prenez le bûcheron qui arrive avec sa machine, abat tout dans le bruit et les vapeurs d’essence, et laisse derrière lui des arbres au sol. « Je ne suis pas sûr qu’il s’y épanouisse. » Mettez à la place un forestier qui apprend à connaître les arbres, suit leur croissance, va chercher le bon : un métier plus élaboré, plus sensé, qui procure bien plus d’épanouissement.

« La contrainte t’empêche d’être bête, pour être intelligent avec ce qui t’entoure. Une fois que tu as compris cela, ce n’est plus une contrainte. »

— Dominique Bourg

8. Dirigeants

Aux dirigeants : ne pas culpabiliser, se souvenir qu’on est citoyen

À la question « que faire quand on dirige une entreprise ? », Dominique Bourg commence par un message qui peut surprendre : ne pas culpabiliser. « C’est complètement inutile. Nous sommes les héritiers d’une civilisation qui nous amène à tout détruire. » Le dirigeant a des responsabilités multiples et fait ce qu’il peut dans ce cadre.

Ce qu’il peut faire, c’est chercher le meilleur compromis possible — « creuser le citron » pour intégrer le respect du vivant à ses arbitrages. Et se souvenir qu’il est aussi un citoyen.

« Tant que les lois ne changent pas, la concurrence fait que le dirigeant ne peut pas faire grand-chose. Si on régule, il peut dégager des marges de liberté pour être moins destructeur. S’il pense qu’un libéralisme dérégulé est la meilleure des choses, il ne pourra rien faire : c’est le plus destructeur qui aura la prime à court terme. »

— Dominique Bourg

L’entrepreneur agira d’autant plus qu’il évolue dans un cadre politique qui va dans ce sens. Et en attendant la régulation, deux voies restent ouvertes : innover et se rassembler. Innover sur les modèles d’affaires, sur les pratiques, sur la manière même de produire de la valeur. Se rassembler en coalitions d’acteurs qui partagent une finalité commune et s’entendent sur certains fondamentaux pour avancer plus vite.

9. Refonder

Refonder l’économie sur le soin : une affaire de civilisation

L’écologie, conclut Dominique Bourg, c’est la volonté de refonder la société en lui donnant comme première valeur le soin : soin des écosystèmes qui nous font vivre, soin des autres au-delà de la relation utilitaire, soin de soi et de ce qui nous relie. C’est une bascule de civilisation, longue et exigeante.

Pour illustrer la coopération, il prend l’exemple chinois, sans le valoriser globalement : sur les panneaux solaires, la mobilité électrique, les batteries, l’État chinois a contraint des industriels concurrents à collaborer sur les fondamentaux d’une technique, tout en les laissant se concurrencer ailleurs. La Chine a pris une avance considérable, pendant que l’Europe perdait sur ses propres terrains, prise au piège d’une concurrence sans coopération.

Cette coopération peut aussi venir du bas. Dominique Bourg cite Yves Rocher s’entendant avec d’autres acteurs pour organiser un recyclage collectif. Et l’exemple qu’il convoque en parlant des Lauriers est C’est qui le Patron ?!, lauréat du Modèle Économique Régénératif aux Lauriers de la Régénération 2025 : une innovation de modèle couplée à une coalition de chaîne de valeur. La méthode : demander aux producteurs le prix dont ils ont besoin pour vivre dignement, le proposer aux consommateurs — et une croissance de 11,8 % en 2024, quand les ventes de lait bio en grande surface reculaient de 8 %.

« Tout ce qu’on peut faire depuis le bas en collaboration a toujours plus de sens que quand c’est imposé par le haut. La concurrence n’a pas vocation à être à 100 %. Il y a des pans d’activité sur lesquels on peut ne pas être concurrentiel. »

— Dominique Bourg

10. Nous Sommes Vivants

Ce que nous en retenons : l’écologie est une crise de lien

Du « moins mal » au soin : deux façons de lire la crise

L’opposition que pose Dominique Bourg entre « réduire la pression » et « prendre soin » recoupe celle qui structure notre Fresque des imaginaires. Selon la représentation qu’on se fait de la nature, on perçoit une crise des ressources — limiter, tenir dans les limites, ne pas laisser de traces — ou une crise de lien : le potentiel du vivant est immense, et il s’agit de tisser des liens mutuellement bénéfiques pour bien vivre tous ensemble sur terre. La première produit des imaginaires de restriction, la seconde des imaginaires de prospérité. C’est la finalité même que Dominique Bourg donne à l’écologie.

Des quatre relations de l’IPBES aux quatre imaginaires

La Fresque met en regard les quatre façons de vivre la relation à la nature distinguées par l’IPBES et quatre imaginaires issus de l’éthique environnementale. Chacun a sa figure.

Les quatre imaginaires de la Fresque
ImaginaireRelation à la natureCe qu’il poseFigure
AnthropocentrismeVivre de la natureLa nature est une ressource au service du confort individuel et de la capacité d’agir collective des humainsLa prédation
BiocentrismeVivre dans la natureChaque être vivant est singulier et possède en soi une valeur intrinsèque qui mérite considération et respectLa protection
ÉcocentrismeVivre avec la natureAu sein d’un écosystème, les éléments vivants et non vivants interagissent pour former un tout harmonieuxL’équilibre
MulticentrismeVivre connecté à la natureChaque humain agit comme auxiliaire de la nature pour améliorer les conditions de vie dans son habitatLa régénération

L’anthropocentrisme et le biocentrisme sont deux impasses : l’un mène à l’effondrement de la civilisation humaine, l’autre acte l’effacement de l’humain. La régénération ouvre la troisième voie : l’humain partenaire du vivant, qui augmente la vitalité des écosystèmes habités. Et l’atelier travaille, en cercles concentriques, trois des liens de l’écologie intégrale : le rapport à soi, aux autres, à la nature.

S’empêcher, puis augmenter les capacités du vivant

La distinction de Dominique Bourg entre la base et la finalité se lit dans la trajectoire que nous proposons aux entreprises. Limiter et réduire relèvent de la base : s’empêcher, alléger la pression. Restaurer et régénérer ouvrent sur les capacités : réparer ce dont l’activité dépend, puis augmenter la capacité du vivant à prospérer, pour que le territoire et ses habitants prospèrent avec l’activité, et l’activité avec eux. La régénération change ainsi la finalité de l’activité : elle passe de la contrainte subie à la capacité activée.

L’entreprise, un nœud dans une trame de liens

Le paradigme du soin de Dominique Bourg se prolonge dans ce que nous appelons l’écologie relationnelle : créer et entretenir des liens sains avec soi-même, avec les autres humains et avec le vivant non humain. L’entreprise y devient un nœud dans une trame de liens dont il faut prendre soin. C’est ce que fait le business model régénératif : réunir la coalition d’une chaîne de valeur, comme celle de C’est qui le Patron ?!, autour d’une offre. Et c’est le sens de la régénération du vivant telle que nous la portons : une écologie du lien et de la vitalité.

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11. Lauriers 2026

Lauriers de la Régénération 2026 : de la robustesse à la régénération

Cet entretien faisait partie du préprogramme des Lauriers de la Régénération 2026. Les 11 et 12 juin, la 3e édition, sur le thème « De la robustesse à la régénération », a réuni à Paris et en visioconférence les entreprises, les territoires et les dirigeants qui prennent soin du vivant. Elle a distingué 38 lauréats dans 15 secteurs ; les lauréats des trois éditions, près de cent, sont réunis dans 100 produits régénératifs français.

Les autres voix du préprogramme des Lauriers 2026

Des angles complémentaires pour penser la bascule régénérative :

Olivier Hamant · Institut Michel Serres, ENS Lyon
De la robustesse à la régénération →
Sylvain Boucherand · BL Évolution
Business case RSE et Baromètre CSRD 2026 →
Agnès Rambaud-Paquin · /ré/alignements, Conseil Regen
Conseil Regen et le conseil régénératif →
Marc-André Selosse · Muséum national d’histoire naturelle
Le vivant se définit par ses interactions →

Questions fréquentes

Dominique Bourg en sept questions

Qui est Dominique Bourg ?

Philosophe, professeur honoraire de l’Université de Lausanne, où il a enseigné quinze ans, il est l’une des voix qui structurent la pensée écologique française. Il est l’auteur d’Écologie intégrale (PUF) et garant du débat public pour le CERN, à Genève.

Qu’est-ce que l’écologie selon Dominique Bourg ?

D’abord une discipline scientifique, nommée par Ernst Haeckel au XIXe siècle : l’étude des relations des êtres vivants entre eux et avec leur milieu. Puis, depuis la fin des années 1960, un projet politique : changer les ressorts d’une société qui a placé l’économie en son cœur.

Qu’est-ce que l’écologie intégrale ?

L’interdépendance entre toutes les déclinaisons de l’écologie. Elle relie la domination exercée sur la nature et celle que les humains exercent les uns sur les autres, et appelle à prendre soin de quatre liens : à soi, aux autres, à la nature, au sens.

Quelle est la finalité de l’écologie pour Dominique Bourg ?

Bien vivre tous ensemble sur terre, humains et non-humains. Le climat en est un moyen : il forme les écrins de la vie, et la finalité est le vivant qu’ils abritent.

Qu’est-ce que le paradigme du soin selon Dominique Bourg ?

Une relation au vivant qui va au-delà du « moins mal » : respecter le « soi » d’une entité, avec une dimension d’amour. S’empêcher en est la base, l’épanouissement la finalité.

Que conseille Dominique Bourg aux dirigeants ?

Ne pas culpabiliser, chercher le meilleur compromis possible, se souvenir qu’on est aussi citoyen, et, en attendant la régulation, innover et se rassembler en coalitions qui partagent une finalité commune.

Quel lien entre la pensée de Dominique Bourg et la régénération ?

Pour Nous Sommes Vivants, son opposition entre « réduire la pression » et « prendre soin » rejoint la lecture de l’écologie comme crise de lien. Régénérer, c’est tisser des liens mutuellement bénéfiques, pour que le territoire et ses habitants prospèrent avec l’activité, et l’activité avec eux. La Fresque des imaginaires et le Capacity Score en sont les outils.

Entretien conduit pour Nous Sommes Vivants, en préprogramme des Lauriers de la Régénération 2026. Propos retranscrits et édités pour la lecture.

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