Comment transformer la finance pour régénérer le vivant ? — NSV

🏆 Lauriers de la Régénération — Table ronde
Finance durable et régénération : comment transformer le capital ?
Citizen Capital Ring Capital AFR – Climate House

Table ronde animée par Pierre-Yves Ratel (We Regen) — avec Clara Deniau (Citizen Capital), Laurent Babut (Ring Capital) et Olivia Blanchard (AFR – Climate House). Comment aligner capital, impact et régénération ? Une heure d’échanges sans langue de bois sur les vrais blocages du secteur.

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Le point de départ : l’humilité

Aucun des intervenants ne se revendique régénératif. C’est peut-être la première chose notable de cette table ronde : des acteurs de la finance à impact qui posent d’emblée les limites de leur propre trajectoire. Clara Deniau, Chief Impact Officer chez Citizen Capital — l’une des premières sociétés de gestion 100 % impact en France, créée en 2008, 275 millions sous gestion — est explicite : « On est convaincu que la bascule de l’économie extractive vers l’économie régénérative est quelque chose auquel on peut contribuer et on contribue déjà, sans pour autant être régénératif. » Laurent Babut, Partner VC chez Ring Capital (500 millions sous gestion, société à mission), partage le même diagnostic sur son portefeuille — à l’exception notable de Sol Capital, entreprise belge qui accompagne la transition des agriculteurs vers l’agriculture régénérative.

Cette humilité n’est pas rhétorique. Elle traduit une conviction structurante : dans l’univers de la finance, la régénération commence par réduire les impacts négatifs avant de prétendre contribuer au vivant. Le chemin est long — et le reconnaître est déjà une posture différente.

Ne pas séparer l’impact social de l’impact environnemental

Citizen Capital et Ring Capital partagent un positionnement identique sur ce point : les dossiers les plus solides sont ceux qui font se rencontrer les deux dimensions. Clara Deniau : « On est convaincus que la transition environnementale ne se fera pas sans inclusion sociale en laissant certaines personnes de côté. » Ring Capital a choisi le terme de « solutions vitales » — qui regroupe par principe des enjeux sociaux et environnementaux — pour éviter de devenir « un nouveau fond climat comme les dizaines qui sont nés ces dernières années ».

L’exemple d’Upcycle, entreprise qui valorise les déchets de l’industrie agroalimentaire pour créer de nouveaux ingrédients, illustre cette logique : l’enjeu environnemental (limiter les pressions sur la biodiversité et les ressources naturelles) et le besoin fondamental (s’alimenter) sont indissociables. De même pour le covoiturage courte distance — coinvestissement Citizen × Ring —, qui associe réduction de l’autosolisme sur les zones rurales et accès à la mobilité pour des populations sans alternatives de transport en commun.

Le nœud : l’impact n’est pas une variable d’allocation du capital

C’est le diagnostic central de la table ronde, posé par Clara Deniau avec une franchise qui tranche : « L’impact positif comme négatif n’est aujourd’hui pas du tout intégré dans les variables d’allocation du capital, parce que c’est très difficilement comparable d’un projet à un autre. Ce qui rend super attractif parfois des choses soit inutiles, soit foncièrement dégueulasses d’un point de vue environnemental et social. »

Olivia Blanchard, présidente et cofondatrice de l’association Pour une Finance au service du Vivant (AFR) et de Climate House, complète : la Banque de France vient de lancer un chantier pour intégrer les fonctions régulatrices de la nature dans les modèles macroéconomiques. Mais le chemin est structurellement difficile — les investisseurs institutionnels (fonds de pension, assureurs) ont eux-mêmes pris des engagements de rendement sur 20 ou 30 ans qui rendent l’intégration de nouvelles variables risquée.

Le diagnostic est partagé : sans internalisation des coûts et bénéfices sociaux et environnementaux dans la comptabilité des entreprises, la finance à impact reste une niche. Ring Capital a mis en pratique une réponse partielle : 50 % du carried interest de l’équipe de gestion est conditionné à l’atteinte des objectifs d’impact définis au moment de l’investissement. Si la performance financière est là mais que l’impact ne l’est pas, la moitié du bonus part à la Ring Foundation.

C’est exactement le verrou que Nous Sommes Vivants cherche à déverrouiller avec son groupe de réflexion « Économie régénérative en triple impacts localisés » : démontrer que le modèle régénératif est triplement profitable — financièrement, environnementalement, socialement — et que la croissance des ventes peut être corrélée à la croissance des impacts contributifs. Le pilier économique reste aujourd’hui le maillon faible du mouvement régénératif. C’est la preuve que les fonds d’impact attendent pour que l’impact devienne une vraie variable d’allocation du capital.

Capital patient et fonds evergreen : changer les paramètres un par un

Un des points les plus concrets de la table ronde concerne la structure même des fonds. La mécanique standard du venture capital — fonds de 10 ans, horizon de sortie de 5 à 7 ans — crée une pression à l’hypercroissance qui peut être incompatible avec des trajectoires d’impact de long terme. Laurent : « Ça me semble personnellement trop court pour véritablement accompagner les entreprises et avoir de la création de valeur. »

La réponse structurelle, c’est l’evergreen — des structures d’investissement sans horizon de fin de vie codifié, permettant des durées de détention de 10, 12, 15 ans. Sequoia a transitionné une bonne partie de ses fonds dans cette direction. En France, la structure 2050 de Marie et Clément explore une approche encore plus radicale sur ce que Laurent appelle « les communs ».

Mais la séquence reste pragmatique : d’abord prouver qu’on peut faire de la performance financière de marché en investissant exclusivement dans l’impact. Ensuite seulement, ouvrir le champ des possibles sur la structure des fonds et la durée du capital.

La coopération comme levier de passage à l’échelle

Le constat est partagé : aucun fonds ne changera seul le paradigme du marché. Ring Capital a lancé le mouvement United for Impact — qui rassemble des fonds d’investissement à impact européens — pour montrer que des approches structurellement très similaires ont été construites indépendamment sur la mesure d’impact, l’alignement des intérêts, l’analyse des projets. L’objectif : peser plus lourd face au régulateur européen et au Fonds Européen d’Investissement, qui devient un market maker capable d’imposer des pratiques — comme le carried interest conditionnel à des objectifs d’impact — à l’ensemble de l’écosystème.

Le coinvestissement est également cité comme vecteur de pédagogie : en partageant des boards avec des fonds traditionnels, en les invitant aux comités d’impact, les fonds à impact acculturent progressivement des acteurs qui ne sont pas encore en pointe sur ces sujets.

Mesurer l’impact : l’artisanat nécessaire

Sur la mesure d’impact, les deux sociétés de gestion convergent : il n’existe pas de référentiel universel applicable à toutes les entreprises, et c’est probablement une bonne chose. Chaque investissement nécessite de définir 2 à 5 indicateurs d’impact spécifiques, projetés sur 5 ans au moment de l’investissement. Pour Sol Capital (agriculture régénérative) : nombre d’hectares en transition, quantité de carbone séquestré validée par un tiers, nombre d’agriculteurs formés. Pour une entreprise d’insertion par l’emploi : taux de sortie positive (emploi ou formation supérieure), délai de retour à l’emploi.

Ce que Clara Deniau pose comme indispensable dans la plupart des cas : une analyse de cycle de vie du produit, réalisée par un expert spécialisé, pour avoir « une méthodologie propre une bonne fois pour toutes » et éviter les fausses bonnes idées. La biodiversité, elle, reste un objet bien plus complexe à standardiser que le carbone — Laurent : « On passe d’une notion carbone, qui est un truc physique, à une notion qui est du vivant. Il y a un facteur 10 en terme de complexité de comparabilité. »

Le mot de la fin : pas de l’idéologie, du bon sens

Laurent conclut avec une lucidité qui résume bien l’esprit de la table ronde : « Si on attend que le monde capitaliste et les grands groupes aient une intentionnalité forte pour aller dans le bon sens, on peut attendre assez longtemps. Il faut que travailler avec des entreprises d’impact ne soit pas par noblesse d’âme ou par volonté éthique, mais juste parce que c’est du meilleur business — plus résilient. » Le territoire et ses habitants prospèrent grâce à l’activité économique — pas malgré elle : c’est aussi la promesse de la finance à impact, quand elle tient ses engagements.

→ Programme complet des Lauriers de la Régénération 2026 — Paris, 11–12 juin
Tables rondes, lauréats, candidatures ouvertes jusqu’à fin mai 2026.

📘 Livre blanc — Ce que la régénération veut dire pour une entreprise 🎯 Capacity Score

Source : Table ronde « Finance durable et régénération » — Lauriers de la Régénération. Intervenants : Clara Deniau (Citizen Capital), Laurent Babut, Partner VC chez Ring Capital, Olivia Blanchard (AFR – Climate House), Pierre-Yves Ratel (We Regen, modérateur).

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