La CSRD est attaquée de toutes parts : paquet Omnibus, demandes de moratoire, propositions françaises d’allègement, recul envisagé sur le devoir de vigilance. Mais réduire ce texte à une contrainte de reporting, c’est passer à côté de l’essentiel. La CSRD et la soutenabilité forte sont un seul et même enjeu : celui d’une économie qui rend compte de ses impacts sur le vivant et la société, et pas seulement des risques financiers qui pèsent sur elle. Défendre l’une, c’est défendre l’autre. Et c’est précisément là que se situe notre travail chez Nous Sommes Vivants.
Pourquoi passer en soutenabilité forte ?
Parce que la soutenabilité faible — celle qui autorise à compenser la destruction du vivant par de la valeur financière — repose sur une hypothèse fausse. Selon Gérald Naro et Alexandre Rambaud, la perspective d’une soutenabilité forte est fondée sur l’idée que les différentes formes de capital économique, humain et naturel sont complémentaires et non interchangeables. Certaines fonctions que la nature apporte sont irremplaçables. La lecture de l’article de Carn et Vuattoux suggère qu’il en est de même pour les humains et leurs relations.
Cette perspective repose sur deux fondements que la littérature scientifique a solidement établis : l’économie est enchâssée dans la société, elle-même enchâssée dans le vivant ; et les capitaux ne se substituent pas les uns aux autres, ils doivent être renforcés ensemble.
Premier fondement : une économie enchâssée dans le vivant
L’économie n’existe pas à côté de la société et de la nature : elle est contenue dedans. C’est le modèle des cercles concentriques, l’« Embedded Economy », que Skene (2022, Frontiers in Sustainability) résume ainsi : l’économie est enchâssée dans la sphère sociale, elle-même enchâssée dans l’environnement naturel. De Kate Raworth (le diagramme du Donut) à O’Riordan en passant par les cadres d’évaluation concentriques repris par la littérature depuis vingt ans, ce schéma fait consensus.
La conséquence est directe : si l’économie dépend des sphères qui la contiennent, sa prospérité dépend de leur santé. On ne peut pas prospérer durablement en détruisant ce qui nous porte. D’où le second fondement.
Second fondement : contribuer aux capitaux au lieu d’arbitrer entre eux
La soutenabilité forte ne cherche pas l’équilibre entre les capitaux mais leur renforcement simultané. Trois travaux de référence en dessinent les contours.
Konietzko, Das et Bocken (Sustainable Production and Consumption, 2023) définissent l’entreprise régénérative par sa capacité à créer de la valeur pour toutes ses parties prenantes à la fois :
« Elles créent et délivrent de la valeur à multiples niveaux de parties prenantes — incluant la nature, les sociétés, les clients, les fournisseurs, les investisseurs et les employés […] Capturant la valeur via une comptabilité multi-capitaux, elles visent un impact net positif sur tous les niveaux de parties prenantes. »
L’étude Delphi de MDPI Sustainability (2024) marque la rupture avec les approches antérieures :
« Les business models régénératifs visent non pas simplement la réduction des impacts négatifs (net zero) ou l’équilibre entre valeur économique, sociale et environnementale (triple bottom line), mais une redéfinition de la relation entre humains et nature. »
Les Sigma Guidelines (2003), à l’origine du modèle des cinq capitaux, disaient déjà pourquoi le triple bilan ne suffit pas :
« Le modèle des cinq capitaux permet de surmonter la faiblesse du triple bottom line : la tentation d’arbitrer entre facteurs sociaux, économiques et environnementaux comme s’ils étaient égaux, alors que l’intégrité environnementale est un prérequis pour la société et l’économie. »
On passe ainsi du triple bilan, qui équilibre et arbitre, au triple impact contributif, qui vise un gain net sur les trois capitaux à la fois. C’est ce que résume le passage du Five Capitals Framework à la logique régénérative.
| Approche | Logique | Objectif |
|---|---|---|
| Triple Bottom Line | Équilibre / Arbitrage | Minimiser les impacts négatifs |
| Triple Impact Régénératif | Synergie / Contribution | Impact net positif sur les 3 capitaux |
La CSRD, c’est la soutenabilité forte inscrite dans le droit
Ce cadre théorique a désormais une traduction juridique : la CSRD. Son cœur, c’est la double matérialité. L’entreprise ne rend pas seulement compte des risques que la dégradation du vivant fait peser sur elle (matérialité financière) ; elle rend aussi compte de ses propres impacts sur les capitaux naturels et sociaux (matérialité d’impact). C’est mot pour mot la soutenabilité forte appliquée à la comptabilité : les capitaux ne sont plus interchangeables, chacun est suivi pour lui-même. À l’inverse, la simple matérialité défendue par l’ISSB, où seuls comptent les risques financiers, n’est rien d’autre que de la soutenabilité faible. CSRD et soutenabilité forte ne sont donc pas deux sujets : c’est le même.
Les premiers rapports CSRD analysés par la Chaire Double Matérialité (février 2026) le confirment : les 15 grandes entreprises françaises étudiées ont toutes conduit une analyse de double matérialité et impliqué leur conseil d’administration. Mais le chemin reste long — seuils d’impact génériques, déconnectés des limites écologiques réelles, aucune entreprise en logique de contribution nette positive. La conformité est le plancher, pas le plafond.
Voilà l’enjeu réel du paquet Omnibus : pas une querelle de reporting, mais le choix du modèle économique que l’Europe inscrit dans son droit. C’est pourquoi nous sommes signataires de la tribune de 300 dirigeants affirmant que les réglementations européennes pour la durabilité sont un accélérateur de compétitivité. Et c’est pourquoi rien ne va arrêter la CSRD : douze réseaux d’entreprises, le C3D et ses 380 dirigeants RSE, des groupes comme Ferrero, L’Occitane ou Primark se sont mobilisés pour la défendre. Demander un moratoire ou le retrait de dispositions majeures du Pacte Vert — ce que semble hélas envisager Ursula von der Leyen — mettrait en danger notre avenir économique, environnemental et social.
Tenir le cap : un enjeu de souveraineté et de justice
Tenir le cap est d’abord une question de souveraineté. Une étude EcoVadis, basée sur plus de 100 000 évaluations d’entreprises, place l’Europe de l’Ouest en tête mondiale de la RSE, les entreprises françaises dans le Top 5. Défendre notre souveraineté, c’est établir nos propres référentiels : uniformiser le pilotage de la durabilité à l’échelle européenne est un atout majeur. Avec un moratoire, nous donnerions une avance à des référentiels concurrents, américain ou asiatique, que nous ne maîtrisons pas. Mieux vaut que le cadre européen s’impose à nos entreprises et, par extra-territorialité, à toutes celles qui veulent travailler en Europe — ce qui rétablit une concurrence équitable.
C’est aussi une question de justice. Les nombreuses entreprises déjà engagées doivent être encouragées, au risque sinon de récompenser l’attentisme. La CSRD a été pensée par étapes, avec des seuils créant un effet d’entraînement vertueux, et doit être suivie de la CS3D sur le devoir de vigilance, pour qu’une obligation de « faire » découle de l’obligation de « dire ». Casser cette dynamique serait dramatique. Ces réglementations ont un coût, nous en sommes conscients ; la progressivité prévue peut être ajustée pour les entreprises de 250 à 750 salariés, et la refonte de la finance durable (taxonomie, SFDR…) simplifiée. Alléger la mise en œuvre, oui ; renoncer au modèle, non.
Notre solution : poser sa stratégie CSRD avec le RegenBMC
Reste à passer de l’obligation de reporting à la transformation du modèle d’affaires. Car la CSRD est un levier majeur du changement de business models : les analyses issues de l’exercice de reporting doivent permettre à l’entreprise de prendre du recul sur ses activités, ses impacts et ses dépendances pour adapter son modèle. C’est exactement ce que rend opérationnel le business model régénératif.
Nos 5 ateliers du RegenBMC permettent de poser sa stratégie CSRD. Ils cartographient les activités de l’entreprise dans ses opérations et le long de sa chaîne de valeur, identifient les acteurs clés et dressent le profil de chacun (taille, secteur, localisation, nature des activités). Faire cet exercice sur un produit ou un service, c’est réfléchir concrètement au choix de ses indicateurs CSRD : quels ESRS retenir pour rendre compte des impacts et dépendances réels de ce produit le long de sa chaîne de valeur.
Les ESRS (European Sustainability Reporting Standards) intègrent en effet le vivant, avec des normes environnementales (cinq), sociales (trois) et de gouvernance (deux) : E1 pour les émissions de gaz à effet de serre, E4 pour la biodiversité, S4 pour les consommateurs et utilisateurs finaux. Notre approche, ancrée dans l’économie de la mutualité, est idéale pour collaborer avec les syndicats et partenaires sociaux, engager clients, fournisseurs et investisseurs, et faire dialoguer experts et opérationnels afin d’adopter de meilleures pratiques au niveau de l’innovation, du marketing et des achats.
Enfin, ces mêmes ateliers permettent d’activer sa stratégie de durabilité en lançant de nouveaux produits et services issus de pratiques régénératives, avec son réseau de partenaires.
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