En février 2026, la Chaire Double Matérialité publie la première analyse approfondie des rapports de durabilité CSRD de 15 grandes entreprises françaises. Le constat est net : la double matérialité progresse, mais elle bute sur un plafond de verre. Celui des méthodes, des seuils, et d’une mesure qui n’atteint pas encore les réalités écologiques qu’elle est censée refléter.
Source de cet article
« Reporting on double materiality assessment — Study of the first CSRD sustainability statements », Chaire Double Matérialité, février 2026. Lire l’étude complète (PDF) →
Les grands enseignements — 15 grandes entreprises françaises (chiffre d’affaires moyen 42 Mds€), premiers rapports CSRD publiés en 2025
Toutes les entreprises ont conduit une analyse de double matérialité et impliqué leur conseil d’administration — une évolution réelle par rapport aux pratiques antérieures au premier exercice CSRD.
Les seuils financiers sont précis et articulés à la gestion des risques. Les seuils d’impact restent presque toujours génériques — une note sur une échelle théorique, sans connexion aux réalités écologiques mesurables.
Les sujets environnementaux sont nettement mieux instrumentés que les sujets sociaux. La biodiversité (norme ESRS E4) est le sujet le plus avancé, avec des référentiels comme la Taskforce on Nature-related Financial Disclosures (TNFD), la Science Based Targets for Nature (SBTN), ENCORE et IBAT.
Toutes les entreprises ont utilisé la clause de phase-in pour ne pas déclarer les effets financiers anticipés. Les budgets alloués à la préservation des écosystèmes — indicateurs pourtant décisifs pour relier la durabilité à la décision d’investissement — sont presque absents des rapports.
Quelques entreprises ont commencé à traiter la nature comme une partie prenante à part entière — en mobilisant des données d’intégrité écologique et les concepts de valeur d’existence des écosystèmes. C’est marginal, mais c’est un signal du basculement possible.
Qu’est-ce que la double matérialité ?
La double matérialité est le principe au cœur de la CSRD : une entreprise doit rendre compte de deux directions à la fois. D’un côté, les impacts de son activité sur l’environnement et les personnes — ce qu’elle dégrade, consomme, pollue, ou au contraire contribue à préserver. De l’autre, les risques et opportunités que ces réalités font peser sur sa propre activité économique — comment la dégradation des écosystèmes, les pressions réglementaires ou les attentes des marchés peuvent affecter sa viabilité.
Cette double lecture s’appuie sur une analyse de matérialité (DMA — Double Materiality Assessment) : un processus structuré de collecte et d’évaluation des IROs (Impacts, Risques, Opportunités), conduit avec des parties prenantes internes et externes, et idéalement complété par des données scientifiques sur l’état des écosystèmes. C’est ce processus — sa maturité, ses méthodes, ses angles morts — que l’étude de la Chaire Double Matérialité analyse sur 15 grandes entreprises françaises.
La CSRD oblige — et c’est déjà une avancée
La double matérialité assessment (DMA) est l’un des apports les plus structurants de la CSRD. Elle contraint les entreprises à rendre compte simultanément de leurs impacts sur l’environnement et les personnes, et des risques que ces réalités font peser sur leur activité. Pour la première fois en droit européen, les deux faces du miroir sont obligatoires.
Les 15 grandes entreprises françaises analysées ont toutes publié leur premier rapport CSRD en 2025. Toutes ont conduit une DMA. Toutes ont impliqué leur conseil d’administration dans la validation. La préparation du rapport n’est plus l’apanage du seul département RSE — les fonctions risque, finance, stratégie, RH y participent désormais.
Signal positif à noter : la quasi-disparition des matrices de matérialité. Les entreprises ont migré vers des formats tableaux et narratifs plus détaillés. Les quelques entreprises qui ont maintenu une matrice ont modifié l’axe « intérêts des parties prenantes » en « matérialité d’impact » — signe d’une compréhension plus large de ce que la matérialité implique, au-delà des seules attentes des parties prenantes humaines.
Mais le tableau s’arrête là où commence la substance.
Quatre défis qui révèlent les limites actuelles
Des seuils d’impact sans ancrage dans le réel
L’étude identifie une asymétrie frappante : sur le versant financier, des seuils précis — pourcentage d’EBITDA, montant absolu en euros. Sur le versant impact, la majorité relève du générique : une note sur une échelle théorique, sans explication sur ce que représente ce chiffre. La Chaire pointe l’absence de connexion avec les seuils écologiques — ces niveaux de dégradation au-delà desquels les écosystèmes perdent leur capacité à se régénérer. Ces données existent. Elles sont accessibles. Elles ne sont presque jamais mobilisées.
Une transparence à deux vitesses : environnement versus social
Sur le climat, la biodiversité, l’eau, les entreprises détaillent leurs méthodologies, citent leurs outils (TNFD, SBTN, ENCORE, IBAT, Aqueduct). Sur les sujets sociaux — salariés, travailleurs dans la chaîne de valeur —, les explications méthodologiques sont rares.
Plusieurs entreprises n’expliquent leur DMA que pour les sujets déclarés matériels, laissant sans justification les sujets écartés. Sur les sujets sociaux en particulier, les objectifs sont absents, non chiffrés, ou formulés sans horizon temporel.
Une description des impacts trop peu précise pour être utile
Il est fréquemment impossible de savoir si l’information est fournie sur base brute ou nette. La couverture de la chaîne de valeur est hétérogène au point de rendre toute comparaison impossible.
L’étude relève une confusion récurrente : certaines entreprises ont classé la réduction d’un impact négatif comme un impact positif. Ce glissement sémantique masque l’absence d’impacts contributifs réels et entretient l’illusion d’une trajectoire régénérative là où il n’y a que mitigation.
L’angle mort des effets financiers
L’ESRS 2 exige que les entreprises rendent compte des effets financiers courants associés à leurs IROs — obligation pour l’exercice 2024. Plusieurs entreprises du panel ne l’ont pas fait. Plus significatif encore : toutes ont utilisé la clause de phase-in pour ne pas déclarer les effets financiers anticipés.
La Chaire pointe un indicateur particulièrement révélateur : les CapEx et OpEx alloués aux plans d’action de mitigation. Traduits en termes monétaires, ces budgets permettraient de connecter les seuils écologiques aux décisions d’investissement — et de rendre la DMA véritablement décisionnelle. Presque personne ne les documente correctement.
Les parties prenantes silencieuses : la ligne de fracture la plus révélatrice
« Un seuil réglementaire ne garantit pas la préservation de l’intégrité des écosystèmes. Il garantit la conformité. »
— Chaire Double Matérialité, février 2026
L’ESRS désigne la nature elle-même comme partie prenante silencieuse (AR 7), dont les intérêts propres n’ont pas de porte-parole dans un processus de consultation classique. Quelques entreprises l’ont opérationnalisé : données d’intégrité écologique, valeurs d’existence des écosystèmes, bases de données spécialisées (IBAT, TNFD). Ce sont des signaux faibles — mais ils indiquent que quelques entreprises ont commencé à traiter la nature comme un référentiel de décision, pas seulement comme un risque à quantifier.
La majorité s’en remet à des seuils réglementaires existants — une approche qui garantit la conformité, pas l’intégrité des écosystèmes.
Ce que Nous Sommes Vivants lit dans ces résultats
La Directive sur le Reporting de Durabilité des Entreprises (CSRD) ne fait pas entrer les entreprises dans la régénération. Elle les fait entrer dans la conformité — et c’est déjà structurant. Mais la conformité est le plancher, pas le plafond.
Ce que l’étude de la Chaire confirme empiriquement, c’est ce que Nous Sommes Vivants observe depuis plusieurs années dans ses travaux avec les entreprises : le reporting de durabilité atteint un plafond dès lors qu’il reste cantonné à la traçabilité réglementaire. Il documente l’existant. Il ne crée pas les conditions d’un autre modèle.
La vraie question que l’étude laisse entrevoir sans la formuler explicitement est une question de finalité : pourquoi l’entreprise mesure-t-elle ses impacts ? Pour prouver sa conformité ou pour décider autrement ? Ce n’est pas la même posture. Ce n’est pas le même usage de la donnée. Et ce n’est pas le même résultat.
Passer de « comment réduire nos impacts ? » à « de quoi notre activité dépend-elle pour continuer dans 5, 10, 20 ans ? » — c’est un retournement de finalité, pas une amélioration de méthode.
Ce retournement de finalité, Nous Sommes Vivants le documente à travers son livre blanc « Ce que la régénération du vivant change pour les décisions d’entreprise » : ce que signifie concrètement passer d’une logique de réduction d’impacts à une logique de montée en capacité des écosystèmes habités. Ce n’est pas une évolution du score de durabilité. C’est un changement de référentiel pour les décisions.
L’étude de la Chaire s’inscrit exactement dans cet espace : elle documente où en sont les entreprises les plus avancées du premier exercice CSRD — et révèle la distance qui sépare la conformité réglementaire du changement de modèle que la régénération implique.
Cette distance se lit à travers trois niveaux distincts, que l’étude illustre sans les nommer ainsi :
| Logique | Seuils | Rapport à la nature | Dans l’étude |
|---|---|---|---|
| Soutenabilité faible | Génériques, théoriques, substituables | Risque externe à quantifier | Majorité du panel |
| Soutenabilité forte (Donut) | Écologiques réels, irremplaçables | Limites à ne pas dépasser | Quelques entreprises — au seuil (E4 biodiversité) |
| Régénération | Vitalité des écosystèmes comme condition | Milieu de vie, contribution nette positive | Aucune entreprise du panel |
La soutenabilité forte — logique du Donut de Kate Raworth — ne se confond pas avec la régénération. Elle pose des limites à ne pas dépasser. La régénération ne cherche pas à rester dans les limites : elle cherche à augmenter les capacités du vivant. C’est la différence entre réparer le système et contribuer à sa vitalité. Les entreprises les plus avancées du panel sont au seuil de la soutenabilité forte, pas encore en logique de contribution nette positive.
C’est précisément ce que la CSRD ne mesure pas — et ce que construire une trajectoire vers la régénération implique de développer, au-delà du reporting. Nous Sommes Vivants observe dans ses analyses des tendances de durabilité 2026 que la question de la continuité économique est en train de devenir le vrai moteur de la transformation — pas la conformité réglementaire. Les entreprises qui avancent le plus vite sont celles qui ont commencé à connecter leurs données d’impact à leurs décisions d’allocation de ressources.
Cette connexion — entre la donnée écologique et la décision économique — est au cœur du débat sur la transition vers la soutenabilité forte que Nous Sommes Vivants documente depuis 2024. Et elle est également documentée, dans un contexte de fort recul réglementaire lié à la Directive Omnibus, par l’étude Tennaxia 2025 : même dans un environnement moins contraint, les entreprises les plus engagées maintiennent leurs pratiques de reporting, parce qu’elles ont compris que la donnée est un levier de transformation et non une obligation à satisfaire.
Pour aller plus loin
→ Tendances RSE 2026 : la régénération pour une continuité économique contributive aux territoires
→ Livre blanc : Ce que la régénération du vivant change pour les décisions d’entreprise
→ Passer en soutenabilité forte en posant sa stratégie CSRD régénérative
→ Non, l’économie régénérative ne se réduit pas au Donut de Kate Raworth
Ce que le Capacity Score dit de cette situation
Le Capacity Score n’est pas un outil de reporting. C’est un diagnostic gratuit, réalisé en 30 minutes en autonomie, qui situe l’organisation sur sa trajectoire réelle — sans filtre de conformité. Il analyse 6 leviers de capacité (Leadership, Intelligence écosystémique, Chaîne de valeur, Innovation, Dynamiques humaines, Gouvernance & financement) à travers 4 niveaux progressifs : Limiter, Réduire, Restaurer, Régénérer. Il dit où on en est, pas où on pense être.
Lecture par niveaux : où se situent les 15 entreprises
Lecture du levier Intelligence écosystémique
| Question | Niveau panel | Ce que l’étude révèle |
|---|---|---|
| Viabilité à 10 ans | Limiter | Les DMA ne permettent pas de répondre. Des seuils théoriques ne disent pas de quoi l’entreprise dépend pour tenir dans la durée. |
| Indicateurs environnementaux | Limiter Restaurer* | Quasi-totalité au niveau Limiter (carbone CSRD). Exception : biodiversité (E4), le sujet le mieux instrumenté — TNFD, SBTN, ENCORE, IBAT, intégrité des écosystèmes. Seul levier avec amorce Restaurer (*pour quelques entreprises uniquement). |
| Indicateurs sociaux | Limiter | Écart total. Accidents du travail, égalité F/H, obligations réglementaires. Aucune méthodologie comparable à l’environnemental. |
| Périmètre | Limiter Réduire | Hétérogénéité totale : sites propres (Limiter) à fournisseurs tier 1 (Réduire). Aucune entreprise au-delà. Ce n’est pas un défaut de méthode : c’est le révélateur d’un niveau réel. |
| Usage des données | Limiter | Documenter les obligations réglementaires pour le reporting légal. La DMA comme charge administrative, pas comme boussole de décision. |
| Conflit données / résultats éco. | Angle mort | Les rapports décrivent des méthodes, pas des arbitrages. Que se passe-t-il quand les données d’impact contredisent les résultats économiques à court terme ? Le reporting CSRD ne le dit pas. |
C’est exactement ce plafond de verre que l’étude de la Chaire met en lumière — et que le Capacity Score aide à nommer pour le franchir.
Conclusion : les données CSRD vont-elles devenir un vrai levier de décision stratégique ?
La réponse honnête, à la lecture de ce premier exercice, est : pas encore. Trois verrous structurels expliquent pourquoi.
C’est une question de gouvernance : qui, dans l’organisation, est responsable de faire que les données d’impact pèsent dans une décision réelle ? Tant que la DMA reste sous la responsabilité exclusive du département RSE, elle restera un exercice de conformité. Le jour où un directeur financier conditionne une décision à un seuil écologique — c’est ce jour-là que les données CSRD deviendront décisionnelles.
Ce passage se construit par la preuve : démontrer que les pratiques régénératives sont triplement profitables, que la vitalité des écosystèmes habités est une condition de la continuité économique, que les CapEx de préservation sont des investissements et non des charges.
→ Lire : Démontrer que le modèle économique régénératif est triplement profitable
Source : « Reporting on double materiality assessment — Study of the first CSRD sustainability statements », Chaire Double Matérialité, février 2026. Lire l’étude complète.
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