La solidarité régénérative : ESS, écosystèmes et territoires

La solidarité régénérative · ESS · Territoires · Capital social

Régénérer les écosystèmes, les personnes et le lien social : ce que l’ESS met sur la table

Forêts sacrées au Bénin, haies agroforestières avec des écoliers, chantiers d’insertion sur des forteresses historiques, cafés-tiers-lieux dans des villes délaissées — quatre structures de l’économie sociale illustrent ce que régénérer un territoire veut dire concrètement, de la biodiversité au lien humain.

Table ronde · La solidarité régénérative · Intervenants

Amandine Hersant

Directrice Générale · Planète Urgence

Marie-France Barrier

Fondatrice · Des Enfants et des Arbres

Pâquerette Demotes-Mainard

Directrice Générale · Acta Vista

Kevin André

Fondateur · Kawaa

Animé par Bertil de Fos · Directeur Général, Auxilia Conseil

La régénération ne se limite pas aux écosystèmes naturels. Elle concerne aussi les capacités humaines, le tissu social, la confiance des individus et des territoires. C’est ce que montrent ces quatre structures de l’ESS — deux associations, deux entreprises sociales — qui mènent depuis des années des activités à la croisée du vivant, de l’humain et du territoire.

Ce qu’elles ont en commun : ne pas agir sur les symptômes mais sur les capacités. Ne pas planter des arbres à la place des communautés, mais les mettre en capacité de le faire elles-mêmes. Ne pas insérer des personnes dans un marché du travail qui les exclut, mais leur redonner la dignité qui rend tout le reste possible.

1. La régénération, c’est la capacité du vivant à revenir seul

Amandine Hersant reprend une définition précise : la régénération, c’est la capacité du vivant à revenir sans aide extérieure. Comme une blessure qui cicatrise. Cette définition change tout à la manière d’intervenir.

Planète Urgence travaille dans le bassin du Congo, en Amazonie et en Asie du Sud-Est — des zones à biodiversité exceptionnelle, à vulnérabilité humaine forte, menacées dans les prochaines décennies. 80 % de la déforestation mondiale est d’origine humaine, liée à l’agriculture vivrière. La réponse n’est pas de planter des arbres à la place des communautés. C’est de rendre ces communautés suffisamment fortes pour que l’équilibre humain-forêt se maintienne seul.

Cas concret · Forêts sacrées du Bénin

Le Bénin compte 2 900 forêts sacrées, protégées depuis des siècles par des liens spirituels et totémiques (vaudouisme). Mais la pression agricole vivrière et la coupe de bois pour le charbon en période de crise économique menacent l’ensemble.

L’intervention combine : identification des causes de destruction avec les villageois, alternatives économiques (apiculture), reforestation utile au quotidien, éducation, gouvernance locale, droit foncier. Un travail à 360° pour que le système fonctionne dignement pour toutes les parties en présence — et que la forêt se régénère parce que les conditions humaines le permettent.

L’association accompagne une centaine d’acteurs locaux chaque année — coopératives, réseaux de femmes, associations, communautés villageoises. Financée à 70 % par le secteur privé, elle a créé la philanthropie climatique (via Change Now) pour permettre aux entreprises de contribuer au-delà de leur chaîne de valeur, dans un cadre d’intérêt général communicable.

L’objectif déclaré de Planète Urgence : disparaître le jour où elle n’est plus nécessaire. C’est peut-être la définition la plus honnête de la régénération appliquée à une organisation.

2. Planter des haies, régénérer la citoyenneté

La France devrait planter 25 000 km de haies par an d’ici 2050. Elle en plante 3 à 4 000 pendant que 23 000 km disparaissent chaque année. Les Enfants et les Arbres ne prétend pas inverser seul ce déséquilibre — mais démontrer qu’une autre dynamique est possible, à la croisée du monde agricole et des jeunes générations.

L’association est une courroie de transmission légère : petite structure, 54 départements, 163 plantations scolaires et solidaires lors du dernier hiver. Elle ne plante pas — elle donne le tempo, met en lien les acteurs (LPO, Terre de Liens, associations locales), et laisse l’agriculteur maître d’œuvre de son projet. Les enfants plantent 200 à 400 arbres par classe, chez et avec leurs agriculteurs.

Une classe a été accompagnée jusqu’à l’Académie du Climat pour présenter ses travaux devant des députés et sénateurs. Le message : des enfants qui ont appris, agi, planté sont des citoyens légitimes — déjà. Ils peuvent interpeller leurs élus.

Marie-France Barrier · Fondatrice, Les Enfants et les Arbres

La régénération opère ici sur trois niveaux simultanément : agronomique (sols, biodiversité, microclimats), social (rencontres entre monde agricole isolé et enfants des villes), et civique (confiance en soi, légitimité à agir). À partir de la rentrée prochaine, chaque classe planteuse créera son propre documentaire ou podcast et ira interpeller ses élus locaux.

Documentaire : « Nos mains dans la terre — l’aventure des Enfants et des Arbres » sur Canal+ · deux premiers épisodes gratuits sur YouTube.

3. Acta Vista : régénérer les personnes par le patrimoine

Acta Vista (Groupe SOS) accompagne depuis plus de 20 ans des personnes en grande précarité à se reconstruire professionnellement et personnellement — via la restauration de patrimoine historique. Fort Saint-Nicolas à Marseille, mur d’enceinte de Chambord, abbaye de Saint-Sever-de-Rustan dans les Hautes-Pyrénées.

Le mécanisme : confier des bâtiments à haute valeur symbolique — que la société considère comme précieux — à des personnes qui n’ont souvent jamais travaillé dans le bâtiment. La noblesse et la visibilité du travail accompli active un levier de fierté qui ouvre la reconstruction personnelle. Dans 50 ans, leurs enfants pourront dire : « Mon père a participé à restaurer ça. »

Mesure d’impact · Résultats de l’étude sur 3 ans

5€

générés sur le territoire
pour 1 € d’argent public investi

+50%

de chances de retrouver un emploi
dès qu’une problématique est identifiée

+50%

supplémentaires
quand la problématique est résolue

Ce que la mesure n’a pas capturé : la fierté, la dignité, l’impact touristique de la restauration du Fort Saint-Nicolas sur Marseille. Tout ne se mesure pas — et forcer la mesure peut vider les indicateurs de leur sens.

La question qui s’ouvre pour Acta Vista : le BTP est l’une des filières les plus polluantes. Comment faire pivoter les chantiers d’insertion vers des métiers émergents de la transition — réemploi de matériaux, rénovation énergétique, nouvelles filières biosourcées — pour que l’impact social et l’enjeu environnemental ne soient plus dissociés ?

Documentaire : « L’âge d’être libre » — réalisé dans le cadre des 40 ans du Groupe SOS, suit Jean-Luc, salarié en insertion d’Acta Vista sur le chantier de l’abbaye de Saint-Sever-de-Rustan.

4. Kawa : régénérer le lien social par les infrastructures de rencontre

11 millions de personnes en France ont moins de 3 conversations personnelles par an. La solitude tue autant que l’obésité ou le tabac — elle augmente de 35 % le risque de Parkinson. Il y avait 600 000 cafés en France il y a un siècle. Il en reste 34 000. Les infrastructures de lien ont disparu.

Kawa reconstruit ces infrastructures : des cafés-tiers-lieux qui accueillent des événements citoyens, des colocations intergénérationnelles, des bureaux partagés pour acteurs de l’ESS. Le café est un réceptacle — c’est la communauté qui crée le lien, pas Kawa.

La cible : les villes moyennes qui ont subi une forte déprise démographique et industrielle — creuset des mouvements sociaux, sentiment de déclassement, perte de centralité. Saint-Dizier, Autun dans le Morvan, Montmirail (77) — ces territoires ont perdu leurs jeunes, leurs emplois, leurs commerces. Recréer une centralité de lien est une condition de la régénération territoriale.

Il y a une erreur à corriger dans la rénovation urbaine : traiter les bâtiments sans tenir compte de ce qui se passe dans les pieds d’immeuble, dans les commerces. Redonner une centralité à ces villes passe par la reconstruction d’une vie de quartier — pas seulement par le ravalement de façade.

Kevin André · Fondateur, Kawaa

5. Défis communs : modèles économiques, backlash et passage à l’échelle

Ces quatre structures partagent des défis structurels que le contexte actuel rend plus aigus :

Modèles économiques fragiles

Financement majoritairement privé ou mixte, dépendance aux partenaires qui cherchent des certitudes dans un contexte incertain. L’innovation : la philanthropie climatique (Planète Urgence) et les fonds d’immobilier à impact (Kawa) comme nouvelles voies de financement.

Backlash écologique

Les financeurs attendent. Les politiques se désengagent. L’État s’est redésengagé des sujets agroécologiques. Dans ce contexte, l’enjeu n’est pas le passage à l’échelle — c’est la résistance dans la durée, l’exemple, la démonstration.

Instabilité géopolitique

La progression djihadiste au nord du Bénin menace directement les forêts sacrées et les communautés partenaires de Planète Urgence. La régénération ne peut pas se faire dans des territoires en crise. Elle suppose une stabilisation préalable.

Mesure d’impact et ses limites

Tout n’est pas mesurable. Forcer la quantification de la dignité ou de la fierté produit des indicateurs vides. L’enjeu : montrer aux partenaires ce qui compte — sans réduire ce qui compte à ce qui se compte.

Concept structurant · Mathieu d’Ardaillon · Anticao

Les îlots de cohérence

Dans un monde chaotique, ne pas viser le passage à l’échelle immédiat. Créer des zones où les équilibres humain/vivant fonctionnent. Documenter ces exemples, résister dans le temps long, les dupliquer quand le moment sera propice. Ces quatre structures sont des îlots de cohérence — pas géographiquement, mais par la façon dont elles démontrent qu’une autre relation au vivant, aux personnes et aux territoires est possible.

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