Vins & Champagnes : les domaines qui renforcent la vitalité du vivant

Vins & Champagnes Régénératifs : 30 Domaines qui Renforcent la Vitalité du Vivant

La vigne couvre 800 000 hectares en France — soit 3 % de la surface agricole nationale — mais absorbe 20 % des 50 000 tonnes de pesticides annuellement épandues. Face au dérèglement climatique et à l’effondrement des services écosystémiques, une nouvelle génération de viticulteurs choisit une autre voie : celle de la régénération. Trente exemples, de Bordeaux à l’Oregon en passant par la Champagne et Mendoza, pour comprendre ce que la viticulture régénérative révèle de la capacité du vivant à se renouveler.

La Viticulture Face à Ses Limites

La viticulture conventionnelle a atteint ses limites systémiques. Selon le Millennium Ecosystem Assessment (2005), 60 % des « services de régulation » des écosystèmes étaient déjà en déclin ou perdus au tournant du millénaire, en grande partie du fait de l’expansion et de l’intensification agricoles. Dans les vignobles, les lombrics disparaissent, les abeilles s’effondrent, les sols se compactent. Et le changement climatique amplifie chaque fragilité structurelle : en 2022, la Bourgogne et Napa ont subi simultanément des incendies, des gelées et des sécheresses.

L’empreinte carbone du vin aux États-Unis — documentée par le World Economic Forum (2021) — se répartit ainsi : les activités viticoles représentent 40 % du total, le packaging (dominé par la bouteille en verre) 38 %, le transport 13 % et les opérations en cave 15 %. Produire un verre de vin nécessite en moyenne 120 litres d’eau (Water Footprint Network). La dépendance aux intrants chimiques et la monoculture ont transformé le vignoble en écosystème simplifié, incapable de mobiliser la résilience inhérente au vivant.

La viticulture régénérative est une réponse systémique à ces enjeux. Elle ne vise pas seulement à « réduire » — elle augmente les capacités du vivant à atteindre son plein potentiel dans un environnement donné. C’est la différence entre une agriculture qui se protège contre la nature et une viticulture qui œuvre avec elle.

Carte de positionnement — Agriculture et Viticulture

Mode Posture Niveau Capacity Score Labels de référence
Agriculture conventionnelle Prédation — moins de pesticides N1
Agriculture Biologique Protection — sans pesticides N3 Label AB / HVE
Agriculture de conservation des sols Restauration — fertilité des sols sans labour (avec pesticides) N2→N3 HVE / VDC
Agriculture (Bio) Régénérative Régénération — augmentation de la bio-capacité des non humains pour la santé du vivant N4 ROC / Demeter

Ce que Signifie « Régénérer » une Vigne

Les origines de l’agriculture régénérative remontent aux travaux de Bill Mollison sur la permaculture en 1978. L’approche s’est précisée grâce aux recherches de Mang & Reed (Regenesis, 2016) et à la pédobiologiste australienne Christine Jones, qui en a formulé l’ambition la plus opérationnelle : « L’agriculture est régénératrice quand les sols, les cycles de l’eau, la végétation et la productivité s’améliorent continuellement au lieu de rester au même niveau ou de se détériorer lentement. »

Appliquée à la vigne, cette définition se traduit par un triptyque biologique vertueux (ECODYM) : une vigne en bonne santé, un sol vivant dans un écosystème riche en diversité d’espèces, et un environnement bio-climatique protecteur. L’objectif final est l’autofertilité — la capacité du vignoble à produire et à renouveler ses propres ressources sans dépendance aux intrants externes.

Le principe fondamental qui guide toute approche régénérative est que seul le vivant peut se régénérer. Les actions régénératives augmentent les capacités du vivant à atteindre son plein potentiel dans un environnement. C’est pourquoi Bill Reed (Regenesis Group) définit la régénération comme une relation de collaboration avec la nature — non comme une technique, mais comme une posture systémique.

Vandana Shiva synthétise cette vision en nommant ces pratiques « agriculture biologique régénérative », actant un retour aux sources historiques de l’agriculture bio tout en affirmant une ambition nouvelle : réparer les dommages causés par l’agro-industrie. La différence avec le bio conventionnel est structurelle : on peut être certifié biologique tout en labourant chaque rang, en irriguant massivement dans un climat aride, ou en cultivant hors-sol en serre chauffée. La certification bio fixe ce qu’on n’utilise pas ; la viticulture régénérative définit ce qu’on construit activement.

Les 5 principes de la viticulture régénérative (Kiss the Ground / Regenerative Vines)

1. Least Disturbance

Perturbation minimale du sol — arrêt du labour

2. Living Root

Racines vivantes permanentes dans le sol

3. Soil Armor

Protection permanente du sol par les couverts végétaux

4. Animal Integration

Intégration des ruminants dans le vignoble

5. System BioDiversity

Diversité systémique du vignoble en écosystème

Ces principes se traduisent sur le terrain par un ensemble de pratiques documentées : apport de matières fertilisantes uniquement organiques (origine animale ou végétale), simplification du travail du sol entre les rangs et arrêt des herbicides, mise en place de couverts végétaux en mélange préférentiellement semés et temporaires pour éviter la concurrence avec la vigne, couverture du sol la plus longue possible, et intégration de ruminants dans les vignes.

Les résultats sont mesurables. L’étude conduite à Stellenbosch (Afrique du Sud) depuis 2012 — qui combinait compost organique, cultures de couverture multi-espèces, pâturage en rotation planifié et introduction de champignons bénéfiques par irrigation goutte-à-goutte — a montré lors de la sécheresse de 2015-2018 une augmentation de l’humidité du sol de 30 % par rapport aux vignobles voisins, et une réduction de 50 % de la consommation d’eau par rapport aux données d’avant la transition. (Richard Leask)

Le Paysage des Certifications : de HVE à ROC

En l’absence de définition normalisée, le risque de greenwashing est réel. Jess Baum, de Bonterra Organic Estates, est sans ambiguïté : « C’est le Far West pour la viticulture régénérative à l’heure actuelle. » Il estime que les buveurs de vin devraient se méfier des marques qui « prétendent être régénératrices sans en avoir la substance ». La directrice PR de Bonterra, Marybeth Bentwood, ajoute : « La certification n’est pas si coûteuse. Lorsque vous êtes un producteur à grande échelle distribué mondialement et que vous utilisez l’adjectif ‘régénératif’ sans être certifié, je vous demanderais simplement : pourquoi ne pas certifier ? »

Il existe deux approches fondamentalement différentes pour définir une agriculture régénérative : certains organismes certificateurs s’appuient sur les processus (comme le fait l’agriculture biologique), d’autres s’appuient sur les résultats pour qualifier les pratiques. Voici les principaux référentiels actifs en France et à l’international.

Le label ROC — Regenerative Organic Certified

Le ROC est le référentiel le plus exigeant et le plus complet actuellement disponible. Porté par la Regenerative Organic Alliance — organisation à but non lucratif — il est structuré autour de trois piliers : santé des sols et gestion des terres, équité sociale, bien-être animal. En 2024, il a certifié plus de 12 millions d’acres de terres agricoles et délivré plus de 126 certificats à des fermes et ranchs dans le monde.

En France, le ROC est porté par Ecocert, qui certifie déjà plus de 70 % de la production de raisins bio français. Le label existe en trois niveaux progressifs :

Pilier Pratique Bronze Silver Gold
Sol Couverture végétale 25–50 % terres cultivées 50–75 % terres cultivées 75–100 % + fixateur d’azote
Sol Rotations de cultures Min. 3 cultures Min. 4 cultures Min. 7 cultures + fixateur
Sol Perturbation minimale Requis Requis No-Till obligatoire
Animal Alimentation grass-fed >50 % grass-fed, reste bio >75 % grass-fed 100 % grass-fed
Social Living Wage Requis Requis Démonstration sans exception

L’impact commercial du ROC est documenté aux États-Unis : les ventes retail de produits certifiés ROC ont progressé en moyenne de +25 % entre Q2 2023 et Q3 2024, totalisant près de 50 millions de dollars en 2024 (source : SPINS, octobre 2024).

La Biodynamie Certifiée Demeter

Demeter est le référentiel biodynamique international, administré par une organisation mondiale qui lui confère rigueur et uniformité. Il exige des fermes 100 % biologiques, l’interdiction de la mixité bio/non-bio, un profond respect du vivant sous toutes ses formes, le développement de fermes autonomes favorisant la diversité des espèces, des techniques de transformation douces et très peu d’additifs. Ses principes — utilisation de compost et de préparations à base de plantes médicinales, de silice et de bouse de corne, respect des rythmes des astres, rôle central laissé aux animaux — sous-tendent une grande partie de ce qu’on nomme aujourd’hui « agriculture régénérative ». Pour Nous Sommes Vivants, Demeter correspond au niveau N4 dans les secteurs agricoles : le retournement de la finalité productive vers la régénération du vivant est intégré au cahier des charges.

HVE, VDC et Planet-Score — Les Outils Français

La Haute Valeur Environnementale (HVE) évalue quatre indicateurs : biodiversité, stratégie phytosanitaire, gestion de la fertilisation, gestion de l’irrigation. La Viticulture Durable en Champagne (VDC) est l’outil spécifique à la filière champenoise, qui interdit notamment les herbicides à base de glyphosate et structure l’objectif filière de Zéro Herbicide en 2025.

Le Planet-Score est l’outil d’affichage socio-environnemental français le plus complet pour les consommateurs. Il indique le détail des principaux impacts en matière de pesticides, de biodiversité et de climat sur une échelle A-E, permettant d’impliquer les consommateurs bien au-delà des dimensions environnementales. Un quadruple A vise explicitement la régénération.

Le Domaine Famille Exéa (Languedoc) est le premier domaine viticole bio à avoir décroché le Planet-Score : B global, A pour les pesticides (vignes certifiées Demeter) et le climat, B+ pour la biodiversité. L’effet commercial est mesuré : l’affichage intégral multiplie ×4 l’intention d’achat par rapport à l’affichage standard (étude Appinio, significatif à 95 %).

30 Domaines Français en Trajectoire Régénérative

Le panorama français révèle une diversité de trajectoires et d’engagements. On peut distinguer trois familles selon le niveau de capacité régénérative que le Capacity Score de Nous Sommes Vivants révèle : les acteurs qui réduisent leurs impacts (N2), ceux qui engagent une trajectoire biologique et biodynamique (N3), et les pionniers qui intègrent la régénération au cœur de leur modèle (N4).

Les Acteurs de la Réduction des Impacts

Taittinger détient la double accréditation VDC + HVE. Le domaine utilise généralement la moitié de la quantité d’engrais, d’herbicides et de pesticides par rapport aux producteurs conventionnels. Taittinger possède 100 % de son vignoble, ce qui lui confère un contrôle total sur les traitements. 90 % des vignobles sont plantés d’herbe, ce qui élimine le besoin d’herbicides. La tradition d’utiliser des chevaux pour gérer la croissance de la végétation entre les vignes est perpétuée.

Laurent-Perrier a obtenu les certifications VDC et HVE pour son rosé de macération de Pinot Noir. La robe « Papillons », réutilisable grâce à son fermoir, symbolise l’engagement de la Maison pour le respect de la nature. La certification VDC interdit l’utilisation d’herbicides à base de glyphosate.

Mailly Grand Cru a obtenu les certifications VDC et HVE pour l’ensemble de son vignoble depuis 2021. La coopérative a développé une cartographie 3D de ses modes de conduite parcelle par parcelle, permettant de visualiser en un coup d’œil ses avancées écologiques : certifié VDC/HVE, en cours de certification, bio non certifié, raisonné.

Cordier / Mythique (Languedoc) a choisi la chouette comme emblème de sa gamme — symbole d’une bonne santé des écosystèmes, car cet oiseau est très sensible aux pratiques agricoles, aux pertes d’habitats et à la qualité de l’environnement. La conviction des équipes Cordier repose sur un lien documenté entre santé microbiologique des sols et résilience agronomique : augmenter la matière organique améliore les réserves utiles d’eau, renforce la santé biologique des sols, capte le carbone, renforce la résistance des ceps aux maladies, et augmente la résistance aux aléas climatiques.

Château Giscours (cru classé 1855, Médoc) pratique le désherbage mécanique et a abandonné les herbicides depuis plusieurs années. Jérôme Poisson, régisseur général : « Nous cherchons à agir positivement sur tous les aspects de la fertilité. Nous voulons améliorer la biodiversité du sol et sa quantité d’humus. »

Ruinart illustre l’engagement régénératif jusque dans le packaging : deux années de R&D ont abouti à un étui 99 % papier, recyclable, 9 fois plus léger que son prédécesseur, permettant de réduire de 60 % l’impact carbone de l’emballage selon la méthode BEE de l’ADEME. Château Galoupet (LVMH, Var) a commercialisé un rosé dans une bouteille plate en plastique recyclé, plus légère, moins épaisse et plus facile à stocker.

Smith Haut Lafitte (Gironde) dispose d’une panoplie complète de solutions environnementales : station d’épuration, récupération des eaux de pluie, inertie thermique, puits canadien, bardage bois de pin, toits végétalisés. Le domaine a installé la première unité de captage du CO2 issu des cuves lors des vinifications en Gironde. Le gaz carbonique récupéré est valorisé en bicarbonate pour les industries pharmaceutique et chimique.

Les Pionniers de la Biodynamie et de l’Agroforesterie

Château d’Yquem (LVMH, Sauternes) vise la conversion de la totalité de ses quelque 100 hectares à la biodynamie. Actuellement, la moitié des vignobles est déjà cultivée selon les principes biodynamiques. Bernard Arnault : « Yquem a pris des mesures décisives pour passer à la culture biologique et bientôt à la biodynamie. »

Château La Coste (Aix-en-Provence) a engagé sa transition biologique dès les années 2000 et est labellisé Agriculture Biologique depuis 2009. Aujourd’hui 100 % certifiée agriculture biodynamique Demeter. Les travaux de griffage, buttage et débuttage sont réalisés par des chevaux. L’enherbement des vignes en octobre avec des plantes variées apporte aération, amendement et capture de l’azote. La collaboration avec un berger permet le pâturage de moutons, béliers et agneaux en octobre et au printemps.

Château Grande Maison (Montbazillac, Bergerac) cumule plus de 25 ans d’expérience en production de vin biologique et a obtenu la certification Demeter en 2018. « Cette certification reconnaît le travail des agriculteurs adoptant une approche régénératrice. Le label Demeter revêt des critères encore plus exigeants que le label bio. »

Pontet Canet (Pauillac) est un cas d’école dans l’adoption de la biodynamie à Bordeaux. Jean-Michel Comme, régisseur de 1989 à 2020, convainc Alfred Tesseron dès 2004 de lancer la biodynamie sur 14 hectares de merlot. Le basculement total s’opère à partir de 2005. Les labels bio et Demeter sont décernés en 2010. Alain Moeix (château Fonroque) témoigne : « Aujourd’hui, la biodynamie est selon moi la réponse la mieux adaptée. À Bordeaux, c’est vrai que le climat complique l’installation en biodynamie. Cela réclame plus de technique et surtout de la présence. »

G&C Lurton Estates / Château Ferrière est désormais propriétaire de la plus grande surface cultivée et certifiée en biodynamie parmi les Grands Crus Classés en 1855. Château Ferrière a poussé la démarche jusqu’au bout avec le double sceau Demeter et Biodyvin, devenant le premier des crus classés médocains à produire du vin certifié biodynamique. Claire et Gonzague Lurton affichent une mission : transmettre à leurs enfants un vignoble sain et résilient.

Cheval Blanc (cru classé de Saint-Émilion, LVMH) a planté 3 000 arbres pour favoriser la diversité des espèces et régénérer la vie des sols. La nouveauté réside dans l’ampleur du projet : 16 hectares sur 39 passés en agroforesterie. Pierre-Olivier Clouet, directeur technique : « Après une cinquantaine d’années où la chimie et la monoculture de la vigne sont devenues la règle, nous réintroduisons les arbres et les couverts végétaux. Tout en redevenant une ferme comme les exploitations l’étaient autrefois. On n’a rien inventé. »

Moët & Chandon (LVMH) combine deux initiatives majeures : un centre de recherche de 20 millions d’euros dédié à la viticulture durable en Champagne (microbiologie des levures, séquestration du CO2, développement de cépages et porte-greffes résistants au changement climatique et au mildiou) et le programme Natura Nostra, qui vise la création de 100 kilomètres de corridors écologiques en Champagne entre 2022 et 2027.

Champagne Louis Roederer a certifié 115 hectares de son vignoble historique en Agriculture Biologique (raisins vendange 2021). Sur les 242 hectares cultivés, les 74 ha du Cristal sont cultivés en biodynamie, faisant de la maison le plus grand domaine en biodynamie de Champagne.

Champagne Telmont (groupe Rémy Cointreau) vise à être le premier producteur de Champagne climatiquement positif d’ici 2030 et à atteindre un statut net positif d’ici 2050. D’ici 2030, la maison aura planté 4 900 arbustes de charme sur son domaine et incité ses partenaires vignerons à en planter 13 800 supplémentaires. Des cultures de couverture seront systématiques sur l’ensemble des vignobles. La première certification AB a été obtenue en 2017.

Vers des certifications plus holistiques

Chêne Bleu (réserve de biosphère du Mont Ventoux, appellation Gigondas) est le premier domaine viticole en France et à l’international à avoir obtenu la certification Butterfly Mark, soumise à une évaluation rigoureuse sur les trois dimensions Environnement, Social et Gouvernance. Le domaine est également certifié Bee Friendly, Ecocert (bio) et HVE niveau 3.

Famille Gassier (Rhône méridional) gère 346 acres de manière régénérative et est le premier vignoble certifié régénératif en France via A Greener World (AGW). La certification offre un cadre clair pour mesurer et suivre les progrès, portée par une certification « créée par des agriculteurs pour des agriculteurs » avec soutien technique personnalisé.

Domaine Mirabeau est l’un des premiers domaines en France à avoir obtenu la certification ROC (Regenerative Organic Certified), en lien avec la Regenerative Viticulture Foundation, une organisation caritative dédiée à l’avancement de la diversité des espèces dans les vignobles pour améliorer l’environnement et contribuer à l’inversion du changement climatique.

Alcools Vivants, lauréat des Lauriers de la Régénération organisés par Nous Sommes Vivants dans la catégorie Alcools, illustre l’engagement régénératif dans la filière des spiritueux. Leur cahier des charges est structuré autour d’une sélection de matières premières entièrement bio, sans pesticides, herbicides ni fongicides. Le gin est pensé à partir du poivre de Sichuan de la propriété de Jean-François Decroix — pionnier de la viticulture bio en Charente, propriétaire d’une ferme polycole autonome. La démarche se prolonge dans la juste rémunération des acteurs des filières agricoles et dans le choix des « matières sèches » (bouteilles, étiquettes, bouchons). Le domaine affiche un Planet-Score quadruple A.

Les Pionniers Internationaux : Oregon, Californie, Argentine, Espagne

Le mouvement régénératif viticole a ses pionniers absolus outre-Atlantique, et leurs modèles alimentent directement les trajectoires françaises.

Les USA : Là où le ROC est Né

Tablas Creek Vineyard (Paso Robles, Californie) est officiellement le premier vignoble au monde à avoir obtenu la certification ROC, en août 2020, sur 270 acres. C’est la démonstration que même les grands domaines peuvent se certifier selon les normes les plus exigeantes.

Troon Vineyard (Applegate Valley, Oregon) est la seule ferme en Oregon doublement certifiée Demeter Biodynamic® et Regenerative Organic Gold Certified™ — seulement la 4e ferme au monde à atteindre le niveau Gold ROC. Wine Enthusiast Magazine l’a nommé American Winery of the Year 2022. La philosophie : « Réinvestir plus que ce que nous prenons de nos plantes et de nos sols. » La vie sur la ferme comprend des pommes à cidre, un potager, des abeilles, des moutons, des poulets, des animaux sauvages, des chiens, des humains et, bien sûr, des vignes.

Eyrie Vineyards (Oregon) cultive ses vignes sur leurs propres racines (non greffées) et sans irrigation. L’engagement ROC s’accompagne d’une pratique stricte du no-till (sans labour), permettant de préserver l’intégrité du réseau mycorhizien et la structure des sols.

Fetzer Vineyards (comté de Mendocino) est le plus grand domaine viticole des États-Unis certifié B Corporation. Il est également le plus grand domaine viticole au monde à avoir obtenu la certification ROC — 3e certifié selon la norme. 100 % des terres sont cultivées selon une gestion durable de l’écosystème agricole. L’énergie utilisée est 100 % renouvelable. 30 % des fournisseurs créent des emplois pour les populations chroniquement sous-employées. Le living wage est respecté.

Bonterra Organic Estates (Mendocino) a obtenu la certification ROC pour 100 % de son vignoble en 2021 — c’est aussi le domaine dont le responsable Jess Baum dénonce le « Far West » de l’auto-déclaration. Sa campagne marketing intègre l’humour pour valoriser 30 ans d’engagement biologique : la régénération comme argument de marque différenciant et comme preuve concrète d’un goût « pur ».

Gundlach Bundschu (Sonoma) est une entreprise familiale depuis 165 ans — six générations. Jeff Bundschu, président : « La certification ROC est devenue un cadre sur lequel nous pouvons nous appuyer car elle représente fondamentalement ce que nous essayons de faire ici depuis 165 ans. Vous ne pouvez pas avoir une entreprise familiale depuis six générations et ne pas fonctionner de manière durable. » Le film documentaire interne « Dirt to Glass » raconte ce récit de la terre au verre.

Jackson Family Wines a lancé le programme Rooted for Good : Roadmap to 2030 — un plan d’action complet : réduction de moitié des émissions carbone, construction d’un environnement de travail où la diversité, l’équité et l’inclusion s’épanouissent, et renforcement des communautés résilientes. La totalité des propriétés viticoles du domaine de Napa Valley est certifiée biologique.

Brooks Wine (Oregon) porte la triple certification Demeter + B Corp + 1 % for the Planet. 77 % de l’équipe managériale est féminine. Plus de 65 % des dépenses (hors main d’œuvre) sont réalisées auprès de fournisseurs locaux indépendants. 80 % du temps plein est payé au living wage ou plus. 84 % des déchets sont recyclés. La triple devise résume l’esprit : « Treat others with dignity and kindness » / « Look after your people and they’ll look after you » / « Be good to the land and the harvest it bears. »

Hope Well Wine (Oregon) est l’un des vignobles les plus influents du mouvement no-till. Mimi Casteel, vigneronne, a grandement contribué à la démocratisation de la viticulture régénérative dans les publications anglophones et partage régulièrement son expérience sur le pâturage d’animaux dans les vignes hors-saison lors de symposiums internationaux. Eco Terreno Wines (Alexander Valley, Californie) se définit comme des « gardiens de la terre » : « Nous sommes les gardiens de la terre, offrant un habitat sûr à la faune, aux insectes, au bétail, aux cultures de couverture et aux vignes. »

Inkwell Wines (McLaren Vale, Australie) est le premier vignoble australien certifié biologique régénératif, sur 12 hectares. Depuis 2005, la fermentation est réalisée avec des levures indigènes, sans apport ni correction, pour produire des vins de garde qui conservent fraîcheur et intensité naturelles. La philosophie minimaliste est assumée : « Un tracteur, un égrappoir, un pressoir, de petits fermenteurs qui n’ont pas besoin de refroidissement artificiel et un chien. »

Argentine : Régénération Sociale et Environnementale à Mendoza

La région de Mendoza a adopté le développement durable à bras ouverts : plus de 7 300 hectares de vignes sont désormais gérés de manière biologique. Domaine Bousquet est allé plus loin : en 2022, sa cave a reçu le statut ROC — première cave internationale d’Amérique du Sud, seulement la 4e au monde. Anne Bousquet, directrice générale : « Le ROC prend en compte trois piliers : la santé des sols et la gestion des terres, le bien-être des animaux et l’équité entre les agriculteurs et les travailleurs. »

Bodega Norton / Finca La Colonia illustre la dimension sociale de la régénération : la plupart des employés vivent avec leurs familles à Finca La Colonia. 45 familles bénéficient d’un logement, de soins de santé et d’une éducation. Une crèche a été ouverte en 2012 pour la garde d’enfants pendant les heures de travail. Bodega Alta Vista est pionnière sur le commerce équitable depuis 2011, avec la création de l’Asociación Flores del Monte qui implique l’entreprise et ses travailleurs dans la gestion des revenus de la vente du vin fair-trade.

Espagne : Familia Torres, Catalyseur d’un Mouvement Global

Familia Torres a organisé le premier symposium international sur la viticulture régénérative en 2021, réunissant Allan Savory (Savory Institute), Darren Doherty (expert design régénératif, 5e génération d’agriculteurs australiens), Pilar Andrés (CREAF, Université Autonome de Barcelone), Miquel Torres (CEO, 5e génération, 900 ha bio en Penedès, Priorat, Conca de Barberà) et Francesc Font (vice-président de l’Association Régénérative Viticulture). L’objectif : faire connaître un modèle alternatif de gestion du vignoble qui récupère la vie dans les sols et contribue à atténuer la crise climatique.

Le Business Model de la Régénération dans la Filière Viticole

La régénération n’est pas seulement une démarche agronomique : elle porte un modèle économique. Nous Sommes Vivants distingue deux approches fondamentalement différentes dans la façon dont les entreprises s’en saisissent.

La première, le Corporate Regen, consiste à faire des annonces RSE sans changer le modèle économique de fond — la régénération comme communication, sans ancrage dans la chaîne de valeur. La seconde, les Regen Products, intègre la régénération au cœur même du modèle : elle détermine les relations avec les fournisseurs, les cahiers des charges, les certifications, les propositions de valeur et les indicateurs de pilotage.

C’est pour accompagner cette transition que Nous Sommes Vivants a développé le Business Model Canvas de l’Entreprise Régénérative (RegenBMC), structuré en cinq ateliers progressifs : cartographie des parties prenantes, analyse et redesign de la chaîne de valeur (actuelle et future), construction des propositions de valeur (actuelle et future), planification de la transition (court, moyen, long terme), atterrissage comptable en triple bilan.

Le RegenBMC a été déployé dans la filière viticole et dans des secteurs adjacents avec des résultats concrets : la version découverte a été customisée pour Orange (formation de 10 designers sur la LiveBox), pour Melvita (embarquement COMEX sur le positionnement « Regenerative Skincare Brand »), pour un acteur majeur de l’agroalimentaire (Bel Group, market research France + USA sur l’opportunité régénérative en grande consommation), et pour la filière textile de l’ortie dans le Nord de la France. Le triple bilan y est utilisé comme cadre de pilotage — pour mesurer les progrès vers les engagements régénératifs — et non comme règle de décision.

Ce que le Capacity Score révèle dans la filière viticole

Le Capacity Score de Nous Sommes Vivants révèle le niveau de capacité régénérative d’une organisation à travers 6 leviers et 38 questions. Appliqué à la viticulture, il permet de situer précisément une démarche sur l’échelle N1→N4 :

N1 (25 %) : Viticulture conventionnelle — dépendance aux intrants chimiques, monoculture, aucune démarche de certification.

N2 (50 %) : Réduction des impacts — certifications HVE, VDC, démarches de réduction des intrants, plans d’actions mesurés.

N3 (75 %) : Protection et Restauration — certification Agriculture Biologique, arrêt des pesticides, travail actif de la fertilité des sols.

N4 (100 %) : Régénération — certification Demeter, ROC, intégration animale, agroforesterie, sol vivant, équité sociale des travailleurs, retournement de finalité vers la vitalité du vivant.

Analyse : Ce que la Viticulture Régénérative Révèle sur la Transition

Plusieurs enseignements transversaux émergent de l’analyse de ces trente exemples.

La certification comme outil de crédibilité et de différenciation. Dans un marché où l’auto-déclaration régénérative se généralise, la certification est la seule réponse crédible au greenwashing. Les données de ventes ROC aux États-Unis (+25 % entre Q2 2023 et Q3 2024) confirment que la certification n’est pas seulement un investissement éthique : c’est un investissement économique rentable. En France, le Planet-Score quadruple A multiplie ×4 l’intention d’achat.

La biodynamie comme accélérateur de la transition régénérative. Tous les domaines certifiés N4 sont passés par la biodynamie ou s’y appuient. L’étude EcoVitiSol avec 145 vignerons le confirme scientifiquement : la biodynamie stimule davantage les microorganismes du sol que le bio classique, avec plus d’interactions et de complexité dans les réseaux microbiens des parcelles en biodynamie. La biodynamie Demeter est au secteur viticole ce que la certification ROC est au secteur alimentaire : le niveau d’exigence le plus élevé disponible.

La résilience climatique comme argument économique décisif. L’étude de Stellenbosch est emblématique : -50 % de consommation d’eau et +30 % d’humidité du sol lors d’une sécheresse de trois ans. La vitalité du vivant est la source de la performance économique — c’est le positionnement fondateur de Nous Sommes Vivants, que la viticulture régénérative valide empiriquement.

La régénération comme logique de filière, pas seulement de domaine. Les exemples les plus avancés — Familia Torres (symposium international), Fetzer (ROC 100 % du domaine), Brooks Wine (B Corp + Demeter + 1 % for the Planet), Bodega Alta Vista (Fairtrade + partage des revenus) — montrent que la régénération intègre simultanément les dimensions environnementales, sociales et économiques dans une cohérence systémique. Ce n’est plus un programme RSE parmi d’autres : c’est le modèle économique.

L’enjeu social, dimension souvent oubliée de la viticulture. En septembre 2023, le parquet de Châlons-en-Champagne a ouvert deux enquêtes pour traite d’êtres humains dans le cadre des vendanges en Champagne. Fairtrade note que les travailleurs et petits agriculteurs « ne parviennent souvent pas à gagner leur vie de manière stable ». Les certifications les plus ambitieuses — ROC Gold, B Corp — intègrent explicitement le living wage et l’équité des travailleurs comme conditions de la régénération. La santé de tous les êtres vivants étant interconnectée (#onehealth), la régénération des écosystèmes viticoles passe aussi par la capacité des humains qui y travaillent à s’épanouir et contribuer.

Zoom — L’étude EcoVitiSol avec 145 vignerons

La qualité microbiologique des sols viticoles influence leur fertilité, leur capacité à retenir l’eau et leur résistance à l’érosion. L’analyse des modes de production montre une amélioration significative de la qualité microbiologique en Agriculture Biologique et en biodynamie, par rapport au conventionnel.

L’analyse des réseaux d’interactions microbiens montre plus d’interactions et de complexité au sein des parcelles menées en biodynamie (BD) en comparaison des sols en AB et en Conventionnel. La biodynamie stimule plus les microorganismes du sol.

Recommandations pratiques : Restituer les sarments (ils remettent des nutriments dans le sol), favoriser l’enherbement sans le remplacer par la fertilisation (pas de sol nu !), réduire le travail du sol (c’est comme un tremblement de terre tous les 15 jours pour les micro-organismes).

Ces conclusions sont en accord avec la méta-analyse scientifique internationale de Christel et al. (2021) portant sur l’impact des modes de production sur la qualité écologique des sols.

La Vigne, Territoire d’Expérimentation de la Régénération

La viticulture régénérative n’est pas un retour au passé. C’est une vision systémique du vignoble comme écosystème habité — où la vigne, les micro-organismes du sol, les animaux, les humains et le territoire forment un réseau de capacités interdépendantes. C’est exactement ce que Nous Sommes Vivants nomme un « écosystème localisé » : un milieu au sein duquel biotope et biocénose interagissent, dans la perspective d’une contribution au vivant qui dépasse la production de vin.

Les trente exemples rassemblés ici montrent que la transition est en cours, à des vitesses différentes selon les régions, les tailles de domaines et les modèles économiques. Ce qu’ils ont en commun : la conviction que la vitalité du vivant est la source de la performance économique — et non son adversaire.

La question posée par Michel Duru (INRAE), par les acteurs du ROC, par la Familia Torres dans ses symposiums internationaux est la même que celle que Nous Sommes Vivants pose à chaque organisation qu’elle accompagne : au-delà de la réduction des impacts, quelle est la contribution active de votre activité à la régénération des écosystèmes locaux dont vous dépendez ?

C’est cette question que le Capacity Score révèle — et que le RegenBMC permet de transformer en trajectoire opérationnelle, avec les parties prenantes de la chaîne de valeur, de la vigne au verre.

Vous pilotez une démarche régénérative dans la filière viticole ou agroalimentaire ?

Nous Sommes Vivants accompagne les organisations dans la transformation régénérative de leur modèle économique — du Capacity Score au Business Model Canvas de l’Entreprise Régénérative. Les Lauriers de la Régénération 2026 ouvrent leur appel à candidatures : événement Paris, 11–12 juin 2026.

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