Concevoir les offres commerciales pour augmenter les capacités de l’entreprise dans le temps

Dans une tribune publiée sur Actu-Environnement, Guillaume Vuitton, président du groupe Écosphère, appelle à concevoir l’aménagement des territoires avec le vivant dès l’amont des projets, plutôt qu’à réparer ses impacts après coup. C’est une avancée de conception majeure, solidement documentée. La conception régénérative en tire une conséquence directe pour l’entreprise : concevoir ses offres commerciales pour augmenter les capacités du vivant, c’est aussi augmenter sa propre capacité à tenir ses trajectoires dans le temps. Concevoir avec le vivant ouvre la voie ; concevoir pour augmenter ses capacités ancre la robustesse de l’activité dans la durée.

D’une écologie de réparation à une écologie de conception

Le point de départ de la tribune est un constat clair : pendant des décennies, l’aménagement a traité le vivant comme une variable d’ajustement. Le projet était conçu d’abord, puis ses impacts corrigés via la séquence éviter-réduire-compenser. Guillaume Vuitton souligne que cette approche reste indispensable, mais qu’elle atteint ses limites face à l’érosion de la biodiversité et à la fragilisation des territoires. Son appel : ne plus réparer après coup, mais concevoir avec le vivant dès l’origine — ne plus adapter le vivant aux projets, mais adapter les projets aux logiques du vivant.

Concrètement, cela suppose d’intégrer les cycles de vie des espèces, de structurer les continuités écologiques, de concevoir des habitats fonctionnels, de prendre en compte les sols vivants et les dynamiques de l’eau — et surtout de structurer le projet à partir de ces logiques, non de les ajouter ensuite.

Une généalogie scientifique solide

La tribune retrace une véritable filiation de cadres. Dès les années 2000, la théorie des « habitats insulaires urbains » (Fernandez-Juricic, 2001) a éclairé la persistance des espèces en ville et le rôle déterminant de la fragmentation, de la taille des habitats et de leur connectivité. Ont suivi les infrastructures vertes favorables à la biodiversité (Sinnett, 2015), la conception de routes perméables à la biodiversité (van der Ree et al., 2015) et la sélection d’espèces cibles à l’échelle urbaine (Apfelbeck et al., 2019).

Le champ du design lui-même évolue. Le Biodiversity Inclusive Design (Hernandez-Santin et al., 2022) considère le vivant comme un usager à part entière du projet, au même titre que les acteurs humains. L’Animal-Aided Design (Weisser & Hauck, 2017) choisit des espèces cibles dès l’amont et conçoit à partir de leurs besoins. L’Interspecies Design (Roudavski, 2020) va plus loin encore, en intégrant les relations entre les différentes formes de vie. À quoi s’ajoute l’expérience hollandaise du Nature Inclusive Design, pays précurseur en la matière.

Des démarches pionnières, et des freins assumés

Plusieurs projets européens montrent que la transformation est possible : quartiers conçus à partir des dynamiques de l’eau et des sols, projets urbains structurés par les continuités écologiques, premières expérimentations intégrant les besoins d’espèces dès la conception — à l’image du pont cyclable près de Nigtevecht, qui relie les marais en préservant le paysage. Ces démarches restent marginales, mais elles démontrent la faisabilité.

Vuitton ne masque pas les freins : manque d’opérationnalité de certains cadres, difficulté de leur intégration dans les processus de projet, contraintes économiques et réglementaires, articulation encore limitée avec la séquence ERC. Son exigence — partagée avec la littérature scientifique — est de rendre ces approches applicables, mesurables et reproductibles. C’est dans cet esprit qu’Écosphère, fort de son expérience depuis 1988 et membre fondateur du Consortium européen ERWC, annonce structurer une offre de conception écologique, pensée non comme une contrainte mais comme un levier de sécurisation et de performance pour les maîtres d’ouvrage volontaires.

La tribune se referme sur une note forte : la question n’est plus de savoir si intégrer le vivant, mais à quelle vitesse la collectivité transformera ses pratiques. Le sujet, écrit-il, n’est pas qu’écologique — il est civilisationnel. Sur ce diagnostic, nous le rejoignons pleinement.

La marche suivante : le retournement de finalité

Dans tous ces cadres, le vivant entre dans le projet dès la planche à dessin — c’est l’avancée. Mais il y reste un usager dont on satisfait les besoins, pas encore un partenaire dont l’activité augmente les capacités. Le projet garde sa finalité d’origine ; il l’exerce mieux, sans la transformer. C’est précisément là que la conception régénérative déplace le point de départ.

Elle ne demande plus seulement « comment réduire les impacts de cet aménagement », mais « à quoi sert vraiment ce projet, et comment peut-il contribuer activement à la qualité de vie des habitants et du vivant de son territoire ». C’est le principe de l’Unité Fonctionnelle Régénérative : redéfinir l’utilité cible d’un produit, d’un service ou d’un projet — passer par exemple de « nourrir » à « bien nourrir tout en régénérant la biodiversité ». Transposé à l’aménagement, ce retournement consiste à concevoir un quartier, une infrastructure ou une filière dont la raison d’être devient de donner aux vivants, humains et non-humains, les ressources pour atteindre leur plein potentiel dans leur lieu de vie. Le projet ne s’arrange plus avec le vivant : sa finalité même est de le faire prospérer.

Réintégrer les habitants et les relations

L’approche décrite dans la tribune reste centrée sur la biodiversité et l’ingénierie écologique. Un angle reste en retrait : les habitants humains du territoire et les relations entre eux et le vivant. Or la conception régénérative fait du concepteur un intégrateur des parties prenantes tout au long du processus. Elle co-conçoit le projet de territoire avec l’ensemble des acteurs sans exclusion — fournisseurs, usagers, habitants — et le vivant lui-même, dont la voix entre dans la conception.

La co-conception ne se limite plus à interroger des usagers finaux : elle tisse des liens mutuellement bénéfiques entre humains et non-humains sur un territoire, en s’appuyant sur ses potentialités locales — savoir-faire, ressources, biorégion. La régénération est d’abord affaire de relations nouvelles, et c’est par la conception de ces relations qu’un projet devient régénératif.

Rendre la finalité robuste : concevoir la chaîne de valeur

Vuitton pose justement l’exigence de cadres applicables, mesurables et reproductibles. La conception régénérative y répond en travaillant la chaîne de valeur du projet — matériaux, énergie, foncier, usages, gestion dans la durée. Elle identifie, à chaque étape, ce qui dégrade la valeur et ce qui peut y contribuer, puis la redessine en visant une création de valeur mutuellement bénéfique au-delà du net zéro, pilotée par une triple comptabilité des capitaux économiques, vivants et matériels.

C’est ce qui distingue un projet qui se contente d’intégrer le vivant d’un projet qui augmente ses capacités. Le premier reste exposé : ses bénéfices écologiques s’érodent dès que les contraintes économiques ou réglementaires — que la tribune cite parmi les freins — se resserrent. Le second construit sa propre robustesse, parce que la santé biologique des sols, des habitats et des habitants devient une ressource que le projet entretient, et dont il dépend.

C’est ainsi que le territoire et ses habitants prospèrent grâce à l’activité économique — pas malgré elle.

La méthode de conception régénérative

Cette exigence — concevoir des offres applicables, mesurables et robustes — trouve une réponse opérationnelle dans le Business Model Régénératif de Nous Sommes Vivants. C’est un canvas, proche du business model canvas, complété au fil d’un parcours en cinq ateliers réunissant toutes les parties prenantes : analyse de la chaîne de valeur actuelle, redesign de la chaîne de valeur future, co-conception de la proposition de valeur régénérative, planification stratégique avec une offre de transition, puis mesure et suivi en triple comptabilité.

Au cœur de la démarche, le designer devient intégrateur des parties prenantes, et l’Unité Fonctionnelle Régénérative donne le cap : redéfinir l’utilité cible de l’offre pour qu’elle contribue activement aux capacités du vivant et du territoire. Le plan de transformation organise la bascule vers le régénératif sur cinq à dix ans, transformant l’organisation sur la base d’activités en triple impact. C’est cette ingénierie de conception qui rend la finalité régénérative tenable dans la durée — et qui sécurise, par la même occasion, la trajectoire économique de l’entreprise.

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Tenir ses trajectoires dans le temps

La tribune de Guillaume Vuitton demande à quelle vitesse la collectivité saura transformer ses pratiques. Nous prolongeons sa question d’une autre : jusqu’où la conception est-elle prête à aller. Concevoir avec le vivant ouvre la voie. Concevoir pour augmenter ses capacités permet de tenir ses trajectoires sur cinq, dix ans et au-delà — avec le vivant humain et non-humain — parce que la finalité régénérative du projet, ancrée dès la conception et portée par toutes les parties prenantes, ne dépend plus d’un arbitrage qui pourrait la défaire. Le mouvement qu’appelle Écosphère et celui que nous portons vont dans le même sens : il s’agit, ensemble, d’aller au bout du geste de conception.

À lire : Guillaume Vuitton, « Concevoir avec le vivant : vers une nouvelle génération de projets d’aménagement », tribune publiée le 5 juin 2026 sur Actu-Environnement.

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La conception régénérative : le design de produits régénératifs

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