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Pourquoi un designer devrait-il s’intéresser à la conception régénérative ? Parce que son métier change de nature. Longtemps, concevoir un produit consistait à répondre à un besoin de consommateur à partir d’un brief marketing. L’écoconception, le design responsable et le design circulaire ont fait progresser les choses, et ils partagent une même question centrale : celle de l’impact, qu’il s’agit de réduire et d’optimiser. Cette jambe de réduction reste nécessaire. Elle demande à être complétée dès qu’il s’agit de régénérer le vivant, humain et non humain.
La conception régénérative, telle que nous la travaillons chez Nous Sommes Vivants, va au-delà de la restauration des ressources naturelles : elle vise à augmenter la capacité d’un territoire et d’un collectif humain à atteindre leur plein potentiel, en se reliant au vivant non-humain. Le design cherche alors à renforcer des dynamiques vivantes existantes plutôt qu’à les remplacer ou les exploiter. La question fondatrice devient : ce que nous concevons renforce-t-il la capacité du vivant ? Ce déplacement est profond. Il change l’unité de conception (on ne conçoit plus un produit isolé), les critères de réussite (au-delà de la seule performance), et le rôle du designer lui-même, qui devient médiateur de relations plutôt que simple producteur de solutions.
« Beaucoup d’approches réduisent les dégâts. Très peu permettent de contribuer vraiment — de laisser le vivant en meilleur état. À ce jour, seuls le modèle économique régénératif et les pratiques régénératives visent cet impact positif net. » — Jérémy Dumont, masterclass Nous Sommes Vivants
C’est précisément le rôle du Business Model Régénératif (REGEN BMC) : un outil pour co-concevoir, avec toutes les parties prenantes, un produit ou un service réellement contributif. Cet article en suit le fil de bout en bout — comment la posture du designer évolue, quelle trajectoire de maturité écologique elle emprunte (limiter, réduire, restaurer, régénérer), quels sont ses quatre piliers de conception, comment la méthode se déroule sur le terrain, comment rendre la contribution visible et mesurable, et ce que donnent les entreprises qui l’appliquent déjà.
Un designer de relations entre êtres vivants
La conception régénérative fait évoluer radicalement la posture du designer. Au lieu de concevoir seul à partir d’insights consommateurs et d’un brief marketing, il devient intégrateur des parties prenantes tout au long d’un processus continu, disposant des informations clés sur les impacts multiples au niveau du produit — pilotés par trois capitaux :
Capital Environnemental
Biodiversité, sols, eau, air, pollinisateurs, faune locale, santé des écosystèmes
Capital Social
Conditions de travail, équité salariale, dialogue social, communautés locales, éducation, santé mentale
Capital Financier
Robustesse économique, marges, revenus des producteurs, co-investissement, valorisation d’actifs
Ce que ça change dans le processus
- 80 % compréhension mutuelle, 20 % solution — l’inverse du Design Sprint classique.
- 25 à 50 parties prenantes autour de la table — agriculteurs, industriels, distributeurs, consommateurs, ONG, collectivités, chercheurs.
- Première fois que des acteurs voient l’ensemble de la chaîne de valeur avec ses impacts chiffrés — souvent une révélation, parfois un choc face aux coûts cachés.
- Le produit conçu est un prétexte pour réorganiser toute une filière : un vêtement, un aliment, un service numérique devient le catalyseur d’une transformation territoriale.
- Contrats longs (5 à 10 ans) entre toutes les parties prenantes, qui co-investissent temps et argent.
Ce designer devient le chef d’orchestre d’une trajectoire : faire progresser l’entreprise, étape après étape, de la réduction des impacts vers la contribution au vivant. Voici cette trajectoire — avant de revenir à son cœur de compétence, la conception du produit.
La trajectoire régénérative en 4 niveaux
Régénérer, c’est donner aux êtres vivants — humains et non-humains — les ressources leur permettant d’atteindre leur plein potentiel dans leur lieu de vie.
Cette trajectoire de maturité écologique se lit en 4 niveaux, pour aller d’une logique de réduction d’impact (net zéro) vers la création de valeur. L’objectif ultime : la santé globale (One Health) — relier la santé des écosystèmes (sol, eau, air) à la santé humaine, physique et mentale. On passe d’une logique d’extraction à une logique de régénération du vivant et de contribution aux ressources essentielles.
Ces 4 niveaux tracent une trajectoire : limiter, réduire, restaurer, puis régénérer. Régénérer est une bascule de nature plutôt qu’un niveau supérieur : le passage d’une logique d’impact à une logique de capacité contributive.
Pour situer une entreprise sur cette trajectoire, le Capacity Score évalue l’activité sur ces 4 niveaux à travers 6 leviers — leadership personnel, intelligence écosystémique, chaîne de valeur localisée, innovation produit, dynamiques humaines, gouvernance de l’activité — et identifie le levier qui bloque la progression.
Conformité, normes. Abandonner les activités les plus dégénératives.
Réduire les impacts négatifs vers un net zéro.
Ramener à l’état initial après une surexploitation.
Donner aux êtres vivants les ressources pour atteindre leur plein potentiel.
La bascule Restaurer → Régénérer (N3 → N4) est une innovation produit.
On régénère par une offre qui se vend. La bascule vers le N4 passe par la conception d’un produit ou service en triple impact — économique, social, environnemental. Le business model régénératif et la contribution réelle au vivant existent à travers un produit commercialisable qui les incarne. C’est précisément ce que la conception régénérative permet de concevoir.
De l’éco-conception à la conception régénérative
Le point de départ est connu : une conception qui part d’un brief marketing et d’insights consommateurs, sans mesure d’impact, crée de la valeur économique pour l’entreprise en détruisant de la valeur sociale et environnementale. C’est la chaîne de valeur dégénérative. À partir de là, chaque niveau de la trajectoire correspond à une façon de concevoir — et cette filiation se lit directement dans la grille du Capacity Score, sur sa ligne « Offre & Innovation » :
Sobriété
Concevoir des produits qui durent et des usages qui se prolongent, supprimer le superflu, respecter les exigences réglementaires. Un socle réel et opposable, sur lequel tout le reste s’appuie.
Éco-conception (ACV produit)
Réduit les impacts environnementaux d’un produit sur tout son cycle de vie, sur 16 critères d’impact (ACV, ISO 14040/14062). L’outil quantitatif de référence du métier.
Éco-socio-conception (ACV étendue)
Ajoute les impacts sociaux aux impacts environnementaux (ISO 14075) et vise le net zéro : impacts réduits et effets positifs sur les parties prenantes humaines.
Design régénératif (ACV contributive)
Vise la contribution active au vivant, humain et non-humain. On mesure ce qu’on régénère en plus, autant que ce qu’on dégrade en moins.
Pourquoi aller plus loin que l’éco-conception ? Parce que l’analyse de cycle de vie, telle qu’elle est employée aujourd’hui dans l’affichage, ne suffit pas à qualifier la contribution d’un produit au vivant. Elle rend compte du carbone et des flux de matière avec précision ; les dépendances aux écosystèmes, la santé des sols et la qualité des services rendus par le milieu appellent d’autres indicateurs. L’éco-socio-conception puis la conception régénérative élargissent la mesure en intégrant les indicateurs du vivant que la CSRD rend incontournables — via sa logique de double matérialité (l’impact de l’activité sur le vivant, autant que celui du vivant sur l’activité). Quelques repères ESRS : E1 (Climat), E4 (Biodiversité & écosystèmes), E2/E3 (Pollution, Eau & ressources marines), S2 (Travailleurs de la chaîne de valeur), S3 (Communautés affectées).
Les normes de conception suivent ce mouvement : l’amendement ISO 14001/A2:2026 étend la prise en compte des impacts à toute la chaîne de valeur et y intègre biodiversité, climat et ressources naturelles. L’ACV elle-même est appelée à évoluer dans ce sens. La conception régénérative anticipe cette bascule : elle considère déjà les entités non-humaines comme des parties prenantes à part entière, dont la voix — portée par des ONG, des associations, des représentants du territoire — pèse dans les décisions de conception.
L’exemple Veja.
Deux façons de concevoir la même basket. En éco-conception, on la rend bas carbone et réparable : on réduit et on prolonge. En conception régénérative, on intègre dans le produit du coton régénératif certifié ROC — une matière dont la culture régénère activement les sols et fait progresser le revenu des communautés productrices. Ce n’est plus la même basket mieux faite : c’est un produit conçu autrement, dont la matière même crée un bien mesurable en amont.
D’où vient cette approche : trois apports théoriques
Cette façon de concevoir s’appuie sur trois apports théoriques qui nourrissent la méthode et que le REGEN BMC opérationnalise.
1. L’économie régénérative — le cadre pour l’entreprise
Avant d’être une méthode de design, la régénération est un changement de modèle économique : passer de la réduction des impacts négatifs à la contribution active aux écosystèmes. Une entreprise régénérative augmente la capacité des territoires et du vivant à prospérer — son modèle renforce sols, biodiversité, liens sociaux et économie locale. La question discriminante : est-ce que le territoire et ses habitants prospèrent avec mon activité ? C’est une condition de continuité économique, comme le montrent les entreprises qui ont sécurisé leur ancrage territorial là où d’autres ont disparu faute de ce lien.
Ce que la régénération veut dire pour une entreprise. Le cadre théorique complet — trois corpus scientifiques, la trajectoire de maturité, des cas chiffrés (Michelin, Patagonia, C’est qui le Patron ?!) et la thèse de la triple profitabilité.
Lire le livre blanc →2. Le Regenerative Development and Design
Dès 1976, John T. Lyle pose les bases d’une conception où les ressources se renouvellent au lieu de s’épuiser. Le Regenesis Institute formalise ensuite la discipline : dans Regenerative Development and Design, Pamela Mang et Ben Haggard définissent le RDD comme une approche par les systèmes vivants, et un ensemble de stratégies visant à améliorer la capacité des êtres vivants en harmonisant les activités humaines avec l’évolution continue de la vie sur la planète.
Le RDD est une méta-discipline : il fait basculer la perception des humains, d’une espèce qui dégrade le vivant vers une espèce qui contribue à la capacité du vivant à s’épanouir. Cet objectif contributif prolonge les processus d’éco-conception actuels, qui visent le net zéro par la réduction des impacts négatifs.
3. Le design relationnel
L’écosystème est vu comme un milieu de vie partagé : l’enjeu est de tisser des liens mutuellement bénéfiques entre humains et non-humains sur un territoire. Le but est une prospérité partagée. Cette approche se distingue de la RSE traditionnelle, souvent axée sur le développement durable, par une vision fondée sur le potentiel du lieu et la capacité du vivant. C’est de là que vient la définition du designer donnée plus haut : un designer de relations entre êtres vivants.
Le design relationnel trouve sa traduction économique dans l’économie de la mutualité — héritière de l’Économie Sociale et Solidaire, exemplaire par sa capacité à intégrer le profit, l’humain et la planète. C’est ce modèle qui permet de concevoir une offre en triple impact, mutuellement bénéfique à toutes les parties prenantes d’un territoire.
L’argument est économique : une entreprise qui régénère ses ressources (sols, eau, confiance sociale) assure sa propre pérennité, l’exigence écologique crée une préférence consommateur forte (l’écologie, ça rapporte — voir C’est qui le Patron ?!), et le modèle intègre nativement les indicateurs de la CSRD.
Le design de produits régénératifs : 4 piliers
Concrètement, cette conception régénérative repose sur 4 piliers de design. Les voici en un coup d’œil, avant de les développer un à un.
L’Unité Fonctionnelle Régénérative (UFR)
Redéfinir à quoi sert vraiment le produit. Non plus « à quoi sert-il techniquement ? » mais quelle est sa contribution cible aux êtres vivants du territoire ? L’UFR répond à des besoins essentiels en intégrant les enjeux de l’usager final et de tous les acteurs des écosystèmes traversés. Passer de « nourrir » à « bien nourrir tout en régénérant la biodiversité ».
L’analyse de la chaîne de valeur
Analyser chaque maillon (amont, cœur, aval) pour distinguer ce qui dégrade la valeur de ce qui contribue — sur trois familles d’indicateurs (environnement, société, économie). On intègre explicitement les non-humains (biodiversité, pollinisateurs, sols) comme parties prenantes, en s’appuyant sur les potentialités du territoire (biorégion). Ce diagnostic, maillon par maillon, est ce qui permet ensuite de co-concevoir une offre qui régénère.
Des liens mutuellement bénéfiques, co-conçus avec le vivant
Co-créer le concept produit avec toutes les parties prenantes, sans exclusion — y compris la voix du vivant. Le cœur : tisser des liens mutuellement bénéfiques (économie de la mutualité), où chaque acteur renforce la capacité des autres à prospérer. 80 % du temps va à la compréhension mutuelle, 20 % à la solution. L’affichage et les labels (Planet Score, ROC, Demeter…) sont pensés dès le départ comme levier commercial.
La triple comptabilité en multicapitaux
Rendre visibles et faire prospérer trois capitaux — financier, environnemental, social — liés dans un même bilan, plutôt que dans des rapports séparés. La robustesse économique est un prérequis (palier restaurer) : régénérer, c’est quand l’activité renforce le territoire. La CSRD (double matérialité, ESRS) fournit le cadre et documente ; le cap est un reporting intégré reliant performance économique et santé du vivant.
Pilier 1. L’Unité Fonctionnelle Régénérative (UFR)
Tout part de la question de départ. L’UFR conçoit la fonction elle-même pour qu’elle soit contributive au territoire et à ses habitants humains et non-humains, au lieu de mesurer l’impact d’une fonction existante. On demande « quelle est sa contribution cible ? » plutôt que « à quoi sert le produit ? ».
Textile : Passer de « couvrir » → « habiller en contribuant aux savoir-faire locaux et à la santé des pollinisateurs du bassin textile ».
Numérique : Passer de « connecter » → « connecter en développant l’autonomie digitale tout en limitant la pression sur les ressources en eau des data centers ».
Pneu (Michelin) : Passer de « rouler » → « se déplacer en contribuant à la forêt d’hévéas et à la prospérité des 2 500 planteurs en agroforesterie régénérative ».
Pilier 2. L’analyse de la chaîne de valeur
Une fois la fonction redéfinie, on analyse la chaîne de valeur maillon par maillon — de l’amont à l’aval. À chaque étape, on lit à la fois les impacts négatifs (ce que l’activité dégrade ou surexploite) et les impacts contributifs (ce qu’elle restaure ou régénère). C’est ce double regard, étape par étape, qui fait apparaître où le modèle détruit de la valeur et où il peut en créer :
Où la surexploitation des ressources — naturelles, humaines, financières — crée un risque à réduire ; et où des relations longues et co-investies avec fournisseurs et partenaires peuvent au contraire régénérer sols, revenus et savoir-faire.
Où se concentrent consommations et pollutions à limiter ; et où l’on peut ancrer l’activité dans le territoire, mobiliser ses potentialités locales (biorégion) et intégrer les non-humains — biodiversité, pollinisateurs, sols — comme parties prenantes.
Où l’usage et la fin de vie génèrent des impacts à réduire ; et où la contribution rendue visible (affichage, labels, histoires de producteurs) devient un levier de vente et de marge plutôt qu’un coût.
Cette lecture s’appuie sur trois familles d’indicateurs, examinées à chaque maillon et alignées sur la double matérialité de la CSRD :
Environnement
Carbone, eau, biodiversité, santé des sols, pollutions. Là où l’éco-conception pilote le produit sur ses 16 critères d’impact, la conception régénérative y ajoute l’état du vivant. Aligné ESRS E1 (Climat), E4 (Biodiversité).
Société
Conditions de travail, revenus des producteurs, communautés locales, santé humaine. L’impact social couvre les parties prenantes internes (salariés) et externes (usagers, territoire). Aligné ESRS S2 (Travailleurs de la chaîne de valeur), S4 (Consommateurs).
Économie
Robustesse, marges, co-investissement, valorisation d’actifs, partage de la valeur. On mesure la valeur créée et détruite à chaque étape, au-delà du seul profit de l’entreprise.
On part de cette analyse de la chaîne de valeur pour en faire émerger une offre qui régénère, plutôt que d’habiller l’offre existante de bonnes pratiques. C’est à partir de ce diagnostic, maillon par maillon, qu’on passe à l’étape suivante — co-concevoir la proposition de valeur avec toutes les parties prenantes (pilier 3).
Une gaufre industrielle banale — farine, lait, beurre, œufs sourcés au moins cher en Europe — peut-elle devenir régénérative ? On suit sa transformation maillon par maillon : relocaliser la farine chez des agriculteurs qui enrichissent leurs sols, des contrats longs qui sécurisent leurs revenus, du miel à la place du sucre… et pourquoi, bien conçu, ce produit tient son prix.
C’est quoi une gaufre régénérative ? →Pilier 3. Des liens mutuellement bénéfiques, co-conçus avec la voix du vivant
C’est ici que le diagnostic devient offre. La co-conception régénérative va au-delà de l’interrogation des clients finaux (le design thinking classique) : elle consiste à co-créer le concept produit avec toutes les parties prenantes, sans exclusion — en intégrant une dimension radicalement nouvelle, la voix du vivant, portée par les représentants des non-humains (ONG, associations, experts du territoire). Le rapport de forces du processus s’inverse : 80 % du temps va à la compréhension mutuelle et à l’analyse des impacts, 20 % à la génération de solutions.
Le cœur de cette étape, ce sont les liens mutuellement bénéfiques. La conception régénérative s’appuie sur l’économie de la mutualité : toute activité économique suppose un avantage mutuel, et l’optimum est le surplus mutuel maximal de toutes les parties plutôt que la marge d’un seul acteur. On tisse donc des relations où chaque acteur — y compris le vivant — renforce par son activité propre la capacité des autres à prospérer, au lieu de concevoir une offre pour des parties prenantes. L’entreprise rend en retour des services socio-écosystémiques, dans une coalition d’acteurs réunie au-delà du seul profit. C’est de ce réseau de réciprocité que naît la proposition de valeur régénérative — celle qui fait que plus le produit se vend, mieux se portent le territoire et ses habitants.
Ce partage se traduit dans les termes de l’accord : durée des engagements, préfinancement des campagnes, participation aux outils de première transformation, répartition de la valeur créée. On co-investit, et on se partage équitablement les gains — l’atterrissage se fait en triple comptabilité (pilier 4).
L’enjeu est aussi commercial. L’affichage socio-environnemental et les labels (Planet Score, Regenerative Organic Certified, Demeter…) sont pensés dès la conception comme un levier : rendre la contribution directement perceptible par les acheteurs sur les produits en vente.
Pilier 4. La triple comptabilité en multicapitaux
Le pilotage passe de la réduction des coûts et des risques à une autre logique : rendre visibles et faire prospérer les trois capitaux — financier, environnemental et social, considérés comme des actifs liés dans un même bilan. Attention à ne pas confondre : la robustesse économique (résilience à la polycrise, continuité des activités) est un prérequis — le palier « restaurer ». Régénérer (N4), c’est quand l’activité économique elle-même renforce le territoire et les capacités du vivant.
La CSRD en double matérialité fournit le cadre — elle oblige à documenter à la fois l’impact du vivant sur l’entreprise et celui de l’entreprise sur le vivant (ESRS E1 Climat, E4 Biodiversité, S2 Chaîne de valeur, S4 Consommateurs, G1 Gouvernance). Elle documente et laisse la valorisation ouverte : le rapport financier et l’extra-financier restent deux mondes séparés. L’enjeu régénératif est justement de relier les deux — de démontrer que les pratiques qui régénèrent le vivant expliquent une part de la performance économique.
L’aboutissement visé : un reporting intégré où la contribution au vivant et la performance économique se lisent ensemble. Le pilotage s’appuie sur des cadres hérités — au premier rang l’ACV, outil quantitatif de l’éco-conception (N2) — que la conception régénérative complète par la voix du vivant et l’expertise de terrain.
Un point de méthode, ici : une conception régénérative se conduit depuis les pratiques. Une pratique prescrite — couvrir les sols, allonger les rotations, planter des haies, garantir un prix — continue de produire ses effets année après année et reste vérifiable par un tiers. Les deux familles se complètent : les mesures d’impact valident la trajectoire, les pratiques la tiennent dans la durée.
À quoi reconnaît-on un produit réellement régénératif — et non « à visée régénérative » ? Les marqueurs clés (deux mouvements qui s’additionnent, triple profitabilité, biodiversité et santé humaine parmi les indicateurs à intégrer), illustrés par des cas primés aux Lauriers 2026, dont le beurre WE STAND de Davines.
Produit régénératif : le décryptage complet →Le Business Model Régénératif pour concevoir une offre
Le business model régénératif de Nous Sommes Vivants est un canvas, similaire au Business Model Canvas, complété au fil d’ateliers structurés autour de la transformation de la chaîne de valeur d’un produit ou service : passer d’une chaîne de valeur dégénérative (qui détruit de la valeur) à une chaîne de valeur régénérative, qui contribue plus qu’elle n’exploite. Les ateliers sont toujours animés à deux voix, un expert sectoriel et un médiateur.
Le parcours en 5 ateliers, avec toutes les parties prenantes
Après une cartographie des parties prenantes actuelles, identifier les zones de dégénération à chaque étape, les bonnes pratiques et les opportunités de services socio-écosystémiques à délivrer (normés CSRD). L’atelier travaille sur le produit existant.
Réunir de nouvelles parties prenantes et projeter la chaîne de valeur en triple impact dans 10 ans, en définissant les partenaires stratégiques à mobiliser pour délivrer ces services socio-écosystémiques, en s’appuyant sur les potentiels écosystémiques du lieu.
Co-concevoir, avec toutes les parties prenantes, la proposition de valeur à visée régénérative qui maximise les capitaux environnementaux, sociaux et financiers à faire prospérer d’ici 10 ans. Définition de l’Unité Fonctionnelle Régénérative.
Élaborer un plan d’actions en 3 horizons de temps, avec un produit de transition sous 5 ans : l’offre intermédiaire qui permet de basculer du modèle actuel au modèle futur sans casse pour ceux qui doivent se transformer. Faisabilité, viabilité, coûts et gains en T1 et T10.
Mise en place de la triple comptabilité, suivi des impacts de l’offre avec alignement CSRD et objectifs de l’entreprise. Co-investissement et engagements mutuels, multiples points de mesure et reporting dans le temps.
Cas d’application : la filière textile ortie en Hauts-de-France
Comment la méthode se déroule sur le terrain ? Nous Sommes Vivants accompagne depuis trois ans le tisseur Tissages Bastien et une filière ortie naissante, autour d’une question simple : la fibre d’ortie peut-elle fonder un modèle textile viable et régénératif ? Voici le parcours, étape par étape.
L’ortie est une plante rustique qui pousse sans intrant, restructure les sols et se passe de pesticides comme d’irrigation. Valoriser uniquement sa fibre textile laisse la culture et la transformation sous le seuil de rentabilité : le modèle économique demande d’autres débouchés.
Lors des ateliers du Business Model Régénératif, les acteurs de la filière cartographient ensemble la chaîne — de la culture au produit fini — pour repérer, à chaque maillon, les impacts négatifs à réduire et les contributions possibles au territoire (sols, biodiversité, emploi local, savoir-faire).
La proposition de valeur régénérative naît de la multi-valorisation : au-delà du textile, l’ortie alimente des débouchés alimentaires et cosmétiques. Plusieurs flux de revenus co-existent, ce qui rend l’ensemble économiquement robuste là où la fibre seule butait.
Les acteurs s’engagent dans des relations longues : contrats pluriannuels, préfinancement, participation aux outils de première transformation, partage de la valeur créée. Le territoire — sols régénérés, emplois, dynamique locale — devient partie prenante bénéficiaire.
Le résultat : un modèle qui butait sur la seule fibre devient viable par la multi-valorisation — et régénératif, parce que chaque débouché renforce les sols, le territoire et les acteurs. C’est l’illustration exacte du principe : on part de la chaîne de valeur pour en faire émerger une offre qui régénère.
Lire le récit complet de l’accompagnement de la filière ortie →
La même méthode sur un service numérique et sur un produit alimentaire
Version découverte customisée sur les services de la Livebox, avec les designers d’Orange Innovation formés à la méthode en octobre 2024. La chaîne de valeur numérique a été cartographiée en 45 étapes, et le livrable phare est une Livebox en mode dégradé pensée pour les situations de stress hydrique — un choix de conception directement issu de l’analyse des dépendances.
Le cas Orange →Étude exploratoire de six mois en France et aux États-Unis pour lancer une gamme de compote de pomme régénérative. Le terrain a réuni les pommiculteurs des deux pays, les consommateurs et les distributeurs : le verger devient le point d’entrée du modèle économique, et les attentes des acheteurs se travaillent en même temps que les pratiques agricoles.
L’affichage environnemental et les labels
Concevoir régénératif appelle une suite : que la contribution soit perceptible par l’acheteur au moment du choix. C’est le rôle de l’affichage environnemental et des labels — un levier commercial autant qu’un enjeu de confiance.
Le cadre se durcit. La directive européenne Green Claims vise à protéger les consommateurs contre les allégations environnementales trompeuses, en imposant justification, communication et vérification. Les régulateurs et tribunaux considèrent désormais la « compensation » comme un concept trop imparfait au regard de la science, tout comme le « transfert d’impact » d’une étape ou d’un critère à l’autre. La logique attendue devient celle de la contribution à des projets environnementaux — exactement la posture régénérative.
Ce mouvement fait émerger de nouveaux repères pour l’acheteur, comme le Planet Score (qui informe notamment du degré d’usage de pesticides), adopté par des enseignes comme Biocoop ou Picard, ou l’application « QuelProduit » de l’UFC-Que Choisir. L’affaire Yuka l’a confirmé en justice : la cour d’appel de Paris a fait prévaloir la liberté d’information du consommateur, jugeant qu’une telle information — fondée sur une science consolidée — aide à faire de meilleurs choix et pousse les industriels à améliorer leurs produits.
Un label n’est pas la régénération : c’est une preuve située dans une trajectoire.
Nous classons les dispositifs selon ce que leur cahier des charges prescrit, et non selon l’ambition affichée avec eux. Deux conséquences pour un designer : un score se lit à la note obtenue — un Planet Score A et un Planet Score E ne situent pas au même endroit —, et un label de niveau intermédiaire reste un jalon utile à sa place dans une trajectoire.
Deux voies vers le palier régénératif
La ligne des dispositifs contributifs est la plus courte du classement, et c’est ce qui rend la place intéressante à prendre. Elle se rejoint par deux chemins.
1 · La certification auditée
Les référentiels qui prescrivent ensemble un socle biologique, des pratiques sur le milieu et un volet social : ROC, Demeter, Nature & Progrès, Bio Équitable en France, Biopartenaire. Le socle bio conditionne l’accès à ce palier, et le registre social y compte autant que le registre environnemental.
2 · Le socle bio et les scores au plus haut
Un produit bio dont les scores sont affichés au plus haut niveau — le quadruple A ouvert par Biocoop (AB, Nutri-Score A, Planet Score A, Origin’Info) — atteint le même palier. Cette voie rend le palier régénératif accessible sans attendre une certification auditée, à condition de viser les notes hautes et de les afficher ensemble.
Une précision de méthode utile en atelier : additionner des mentions et combiner des labels pour asseoir un claim sont deux gestes différents. Empiler des mentions produit une liste. Combiner pour asseoir un claim produit une preuve : la revendication est énoncée d’abord, et chaque repère l’étaye sur un registre précis, avec une note ou un audit tiers derrière lui.
Regenerative Organic Certified (ROC)
Porté par la Regenerative Organic Alliance (distribué par Ecocert en France), le ROC est aujourd’hui le label le plus exigeant sur la régénération. Il repose sur trois piliers complémentaires :
Interdiction des intrants chimiques de synthèse, santé des sols.
Conditions de travail, salaire vital vérifié par entretiens avec les travailleurs — héritage du fair trade.
Lorsque pertinent selon la filière.
Le point qui reste dans les mains du designer : le socle du secteur.
Chaque secteur a une qualité intrinsèque qui décide de l’essentiel, et presque aucune n’est certifiée. En alimentation, c’est le degré de transformation du produit ; en textile, la durabilité physique du vêtement ; sur les équipements, la durée de vie et la réparabilité effective. Un produit peut donc cumuler des repères de haut niveau tout en restant fragile ou ultra-transformé. Ces qualités-là se décident en conception, avant tout affichage.
La preuve par les lauréats
Les Lauriers de la Régénération ont distingué plus de 90 produits et services régénératifs en trois éditions. L’édition 2026 a primé 38 lauréats couvrant quinze secteurs — un champagne et un moteur de recherche, un t-shirt et une cantine de quartier — dont 7 porteurs de la certification Regenerative Organic Certified : Telmont, Clarins, Davines, le Domaine des Hautes Glaces, Wild Orchard, Ecoidées et Patagonia.
Exemple de conception régénérative aboutie chez les lauréats 2026 : le beurre hydratant WE STAND/for regeneration de Davines, dont le calendula est cultivé par l’entreprise elle-même dans son centre de recherche de Parme, fondé avec le Rodale Institute, et certifié Regenerative Organic Certified — la triple profitabilité y est mesurable sur les trois pôles, à commencer par des sols dont la vie est activement enrichie. Patagonia, de son côté, s’appuie sur plus de 550 fermes en agriculture régénérative organique.
Les lauréats montrent, via les offres commercialisées récompensées, qu’il est possible de régénérer le vivant tout en étant économiquement viable — en France, dans nos territoires et dans le monde.
Un champagne et un moteur de recherche, une ville minière et une cantine de quartier : les lauréats couvrent quinze secteurs et partagent un même fil — leur activité laisse les sols, la biodiversité, les gens et le territoire en meilleur état qu’elle ne les a trouvés.
Découvrir les Lauriers de la Régénération →Se former & se faire accompagner
Cette démarche s’apprend et se déploie avec un outil : le REGEN BMC. Vous pouvez le découvrir en masterclass ou en session découverte, vous former à l’animer pour le dérouler en mode consulting, ou vous faire accompagner sur un projet complet. Voici les portes d’entrée, selon votre profil et votre degré d’engagement.
Le point de départ est le même pour tous : le Capacity Score. Nous demandons à chaque client et prospect de le remplir avant tout accompagnement — il situe l’activité sur les 4 niveaux, à travers les 6 leviers, et désigne celui qui bloque la progression. La suite du parcours se construit à partir de là.
À qui s’adresse la démarche
Designers & chefs de produit
Concevoir des offres qui contribuent au vivant, en intégrant toutes les parties prenantes — le cœur de métier que le REGEN BMC outille et que la formation transmet. C’est à eux que cet article s’adresse d’abord.
Directions RSE
Dans la lignée de la CSRD, prendre la mesure de ses impacts et mettre en place un cadre opératoire avec les parties prenantes internes et externes, pour limiter les risques, réduire les impacts négatifs et valoriser ses contributions au niveau d’un territoire.
Directions innovation
Concilier la résilience des activités économiques et la régénération de la nature, avec un plan de transformation porté en interne et par les partenaires clés de la chaîne de valeur.
Collectivités locales
Réunir tous les habitants d’un territoire autour d’un projet à visée régénérative — la collectivité étant seule à même de réunir l’ensemble des parties prenantes dans un intérêt commun.
Les offres Nous Sommes Vivants
Se former à la conception régénérative
Session découverte
Faire l’expérience d’un atelier — fresques ou REGEN BMC — en une demi-journée. Inscription individuelle en ligne, dates ouvertes toute l’année.
Formation animateur
2 jours de formation, puis pratique en binôme. Débouché : l’habilitation à animer le REGEN BMC comme consultant du collectif.
Se faire accompagner (marques & entreprises)
Accompagnement complet
Les 5 ateliers du REGEN BMC sur un an, avec 25 à 50 parties prenantes de votre chaîne de valeur. Deux animateurs, un expert sectoriel et un médiateur. Sur devis.
Regenerative Circles
5 journées sur 12 mois, entre pairs : Circle Agri & matières vivantes, Circle Leadership, Circle Écosystème. Benchmark, co-apprentissage et cas réels.
Ressources ouvertes à tous
Capacity Score
GratuitAuto-diagnostic en ligne : version Flash en 20 questions et 10 minutes, version complète en 38 questions. 4 niveaux, 6 leviers, et le levier qui bloque votre progression.
Lauriers de la Régénération
AnnuelPrix annuel des produits & services régénératifs. Près de 100 lauréats à ce jour, et un recueil complet publié à chaque édition.



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