Modèle économique régénératif · Economics of Mutuality
Valoriser les impacts contributifs des entreprises : mesure, comptabilité et leviers pragmatiques
Comment intégrer la performance non financière dans la stratégie d’entreprise — et jusqu’où les normes comptables permettent-elles d’aller aujourd’hui ? Synthèse du webinar avec Yassine Asie, porteur de l’économie de la mutualité (Economics of Mutuality) — le modèle qui fonde l’économie régénérative sur la création de valeur mutuellement bénéfique entre tous les acteurs d’un écosystème.
Le cadre · L’économie régénérative
La régénération est essentielle à la résilience des activités économiques dans leurs territoires et à la capacité du vivant dont elles sont dépendantes. L’entreprise régénérative n’agit plus seule — elle est un acteur au sein d’une coalition. Son modèle économique optimise les interdépendances entre sphères économiques, sociales et environnementales de façon systémique, pour créer simultanément de la valeur économique, environnementale et sociale. L’économie régénérative repose sur l’économie de la mutualité pour poser un cap contributif à une coalition d’acteurs à visée régénérative réunie au-delà du seul profit économique.
« Les entreprises ont besoin de capital financier, mais aussi de capital humain, social et naturel. Que se passerait-il si nous essayions un système où la relation est basée sur des relations mutuelles plutôt que sur des relations de pouvoir ? »
Bruno Roche · Economics of Mutuality
Comment une entreprise peut-elle démontrer que ses pratiques régénératives créent de la valeur — non seulement pour elle, mais pour l’ensemble de son écosystème ? C’est la question centrale explorée avec Yassine Asie, ingénieur et chercheur qui co-développe depuis 15 ans l’économie de la mutualité (Economics of Mutuality) avec des académiques et de grandes multinationales.
La réponse tient en une tension productive : la valeur mutuellement bénéfique est réelle, mesurable et financièrement démontrable — mais les normes comptables officielles n’en reconnaissent pas encore l’essentiel. Voici ce que ça implique concrètement, et ce qu’on peut faire dès maintenant.
1. Redéfinir la performance : le défi significatif au cœur du modèle économique régénératif
L’EoM part d’un constat : la plupart des raisons d’être d’entreprise sont soit descriptives (« nous fabriquons des produits de qualité »), soit slogans de valeurs (« belong anywhere »). Aucune ne structure vraiment une stratégie.
Le troisième archétype — le seul opérant — est le défi significatif (Meaningful Challenge) : une population externe, un problème spécifique, des critères mesurables. L’entreprise n’est plus au centre de son écosystème. Le problème à résoudre l’est. C’est exactement ce que le RegenBMC opérationnalise : une finalité au service du vivant qui restructure l’ensemble du modèle économique.
Cas concret — Royal Canin / Mars
Raison d’être initiale : « créer un meilleur monde pour les animaux » → trop vague, non mesurable.
Reformulation opérante : améliorer la santé des animaux de compagnie. Cette seule reformulation a élargi l’écosystème des parties prenantes à l’ensemble des acteurs qui impactent ou sont impactés par cette santé : vétérinaires, infirmières vétérinaires, éleveurs, refuges, associations de propriétaires, universités. Et a ouvert la stratégie régénérative bien au-delà de la nutrition.
Ce décentrement est le fondement de toute économie régénérative : l’entreprise ne se pense pas comme un acteur isolé mais comme une partie prenante d’un territoire ou d’un écosystème dont elle contribue à augmenter les capacités.
2. Mesurer la performance régénérative : le tableau de bord multicapital
L’EoM structure la mesure de performance autour de quatre capitaux — non pas comme un exercice RSE additionnel, mais comme des indicateurs intégrés à la stratégie et aux objectifs des managers.
Capital Humain
Santé des acteurs · Niveau de connaissances · Capacité à s’épanouir et contribuer
Capital Social
Confiance inter-acteurs · Aptitude à l’action collective · Cohésion · Non-discrimination
Capital Naturel
Santé biologique des sols · Habitats naturels · Populations indicatrices · Eau
Capital Financier
Performance de toutes les parties prenantes clés — pas seulement de l’entreprise
Ce dernier point est structurant : si des cliniques vétérinaires ou des éleveurs ne sont pas financièrement résilients, la raison d’être de l’entreprise ne peut pas s’accomplir. Leur santé économique devient un indicateur de performance à part entière — avec des baromètres déployés régulièrement auprès de tous les acteurs de l’écosystème.
3. Comptabilité régénérative : ce qui est possible, ce qui reste bloqué
C’est là que la réalité est la plus nette — et la plus utile à poser clairement avant d’agir.
✓ Ce qui est possible dès aujourd’hui
En interne : intégrer les indicateurs non financiers aux objectifs managers et aux incentives ; reclassifier certains coûts opérationnels (formations externes, programmes partenaires) en investissements via le Mutual P&L — version simplifiée du compte de résultat CARE — pour ne pas pénaliser les filiales qui construisent des capitaux à l’extérieur.
En externe : rapports DPEF, CSRD (12 indicateurs d’impact incluant le vivant), publication volontaire via CARE, IPNL, Natural Capital Protocol.
⚠ Ce qui reste bloqué par les normes comptables
Les normes comptables françaises et IFRS ne permettent pas de valoriser les externalités positives des pratiques régénératives. Les réévaluations d’actifs exigent un « marché actif » prouvé — quasi impossible pour les terres régénératives, la biodiversité ou le capital social. Les provisions pour risques sont réservées aux risques juridiquement avérés, pas aux risques probables liés à la dégradation des écosystèmes.
Exception révélatrice : les industries extractives ont obtenu via l’IFRS 6 la reconnaissance de réserves non exploitées comme actifs — fruit d’un lobbying intense, non généralisable. Tant que la nature s’exploite gratuitement, il n’y a pas de coût, donc pas de risque, donc pas de provision.
Tout le travail des approches CARE, IPNL, Natural Capital Protocol reste ainsi confiné à des outils de décision interne, sans reconnaissance fiscale ni financière officielle. Ce n’est pas une raison d’attendre : c’est une raison d’agir avec les leviers disponibles maintenant.
4. Financer l’économie régénérative : les leviers pragmatiques disponibles
Face au blocage normatif, deux familles de leviers permettent d’agir sans attendre le consensus législatif :
Leviers économiques (bottom-up)
Paiements pour services environnementaux · Label Bas Carbone (à utiliser comme moyen de financer du biorégénératif, non comme fin en soi) · Objectifs Net Zéro des grands industriels : source de financement sous-estimée — ces entreprises sont prêtes à payer plus cher des intrants si elles peuvent en comptabiliser l’impact dans leurs trajectoires officielles · Coinvestissement et copartage des gains à l’échelle d’un écosystème ou d’un territoire.
Leviers politiques (top-down)
Lobbying auprès des régulateurs (IASB, ANC, Commission européenne) · CSRD comme première étape de visibilité et de commitment formel · Promotion des labels exigeants avec preuves académiques d’impact financier.
5. Prouver la rentabilité du modèle régénératif : l’étude de cas Royal Canin
La clé d’entrée reste la démonstration de rentabilité. C’est en montrant l’impact financier qu’on ouvre la voie à l’intégration de la performance non financière dans la stratégie — et non l’inverse.
Résultats de l’étude test/contrôle — Royal Canin · 600 cliniques vétérinaires
×8
Retour sur investissement
250 k€ → +2 M€ de ventes
−40%
De turnover
dans les cliniques formées
+5M$
De rentabilité cumulée
pour les partenaires cliniques
Capital humain construit à l’extérieur de l’entreprise → valeur visible dans les comptes classiques des deux parties. Aucune norme comptable alternative requise.
Cette logique est directement transposable à toute démarche d’économie régénérative : montrer que former des acteurs de l’écosystème, restaurer des sols, préserver la ressource en eau ou renforcer des filières locales génère un retour financier mesurable est la condition pour que ces pratiques entrent dans la stratégie — et non dans le rapport RSE.
6. RegenBMC et économie de la mutualité : deux approches, un seul modèle régénératif
Le RegenBMC comme modèle d’économie régénérative
L’Economics of Mutuality valide ce que le RegenBMC opérationnalise : créer de la valeur pour l’écosystème, c’est créer de la valeur pour l’entreprise.
Replay du webinar
Groupe de travail · À lire en lien direct
Démontrer que le modèle économique régénératif est triplement profitable
Ce groupe de travail approfondit les conditions concrètes dans lesquelles un modèle économique régénératif génère simultanément de la valeur financière, sociale et environnementale — et comment le démontrer à ses parties prenantes.
Lire l’article →Livre blanc
Ce que la régénération veut dire pour une entreprise
51 pages · Jérémy Dumont · Février 2026. Cadre conceptuel complet : RegenBMC, Capacity Score, impacts contributifs, trajectoires N1→N4.
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