Le design centré sur l’usager a été une révolution. Mais concevoir un service régénératif n’est pas un glissement de l’EGO vers l’ECO. C’est une ouverture au grand tout dont nous sommes partie intégrante : SELVA, le vivant. L’ego ne disparaît pas — c’est lui qui pose l’intention, donne une voix à tous les êtres vivants, réunit les parties prenantes dans une coalition. Mais il puise dans sa relation à soi, aux autres et à la nature simultanément. C’est l’imaginaire du leadership régénératif — et le brief de conception qui en découle.
Pas EGO ou ECO — EGO + ECO + SELVA
Un service régénératif ne remplace pas l’usager par la planète. Il conçoit pour les trois simultanément — c’est ce qui le rend désirable.
EGO · moi
L’ego pose l’intention, conçoit l’expérience. Indispensable — et à revaloriser.
ECO · les autres
La communauté, le territoire, les parties prenantes. L’action collective.
SELVA · le vivant
Le grand tout dont nous faisons partie. Milieux, non-humains, écosystèmes.
Source : Fresque des Imaginaires · Leadership régénératif
Replay de la table ronde UX-Conf Lyon — « De UX Centric à Eco Centric »
Le numérique n’est pas dématérialisé — et l’économie circulaire ne suffit pas
Le numérique s’est construit sur un imaginaire de légèreté — le cloud, la dématérialisation, l’efficacité. Cet imaginaire a un problème : les données. L’ADEME et l’Arcep mesurent l’impact du numérique sur 16 indicateurs environnementaux — pas seulement le carbone. Épuisement des ressources abiotiques, acidification, écotoxicité, radiations ionisantes, consommation d’eau, déchets électroniques. L’empreinte continue de croître de façon exponentielle.
Raphael Guastavi, directeur adjoint Économie circulaire de l’ADEME : « Chaque rupture technologique induit la commercialisation de nouveaux appareils. Or, leur fabrication nécessite de l’énergie, de l’eau et des matières, comme des métaux, dont l’extraction minière est émettrice de gaz à effet de serre, source de pollution et de perte de biodiversité. »
Mathieu Wellhoff, designer : « Beaucoup de gens sont encore dans l’idée que le virtuel est dématérialisé, donc écologique. C’est un gros changement culturel à opérer. »
Dans son avis de janvier 2025, l’ADEME préconise un développement plus responsable — mais les solutions restent dans le périmètre de l’économie circulaire : réparer, reconditionner, allonger les cycles de vie. Ce sont des avancées N2–N3. Elles n’intègrent pas les impacts sur le vivant humain et non humain : santé, conditions de travail, biodiversité. Et surtout, réduire ne sera pas suffisant. Il faut viser la contribution active au vivant — c’est ce que la conception régénérative formalise.
Le design systémique : voir l’ensemble avant de concevoir une pièce
Le design numérique a longtemps travaillé sur des problèmes isolés : améliorer un parcours, réduire un temps de chargement, optimiser une conversion. Le design systémique élargit le regard : il s’agit de voir l’ensemble des interactions entre l’offre, les personnes et les milieux — avant de toucher à une seule pièce. Et de l’idée centrale qu’aucune entreprise ne peut prospérer durablement sur une planète dégradée.
Ce que le design systémique permet concrètement
Prendre du recul
Voir les interactions entre services, territoires, usagers et milieux — pas seulement le flux utilisateur.
Anticiper
Identifier les interdépendances qui créeront des problèmes dans 5 ans — eau des datacenters, métaux des terminaux, santé mentale des usagers.
Transformer la CSRD en levier
La directive européenne impose la double matérialité — mesurer à la fois l’impact sur l’environnement et comment l’environnement impacte le business. La compétition se joue désormais aussi sur le scoring environnemental.
Passer de la conformité à la contribution
Les normes perçues comme contraintes deviennent des opportunités de différenciation — si le designer les intègre dès le brief, pas à la fin.
C’est dans ce cadre que s’inscrit le pivot UX Centric → Eco Centric. Ce n’est pas un changement de valeurs — c’est un changement de méthode qui s’appuie sur une vision plus large du système dans lequel le service opère. Lire le compte-rendu complet de la table ronde UX-Conf →
Le UX Centric part d’une question : quels sont les besoins de l’usager ? La conception responsable a élargi cette question : quels sont les impacts sur les autres et sur la planète ? Mais elle reste dans une logique de réduction — moins de plastique, moins de carbone, moins d’addiction aux écrans. C’est nécessaire. Ce n’est pas suffisant.
L’Eco Centric part d’un usager différent : l’éco-actif. Kantar identifie en France un segment de consommateurs qui ne cherchent pas seulement une bonne expérience usager — ils choisissent des services dont les valeurs correspondent aux leurs : santé, lien social, biodiversité. Ce ne sont pas des militants — ce sont des usagers ordinaires dont les critères de choix incluent la contribution au vivant. TeleCoop a construit son modèle sur eux (98% de satisfaction). Lunii aussi : les parents qui choisissent Numenia ne le font pas malgré l’absence d’écran — ils le font parce qu’elle contribue à la santé cognitive de leur enfant et à des imaginaires connectés au vivant. L’Eco Centric ne cherche pas à convertir l’usager à l’écologie — il conçoit pour l’usager qui arrive déjà avec ces valeurs, et pour les milieux naturels que le service traverse. Lire l’analyse des éco-actifs français →
UX Centric
Brief : quels sont les besoins de l’usager ? La biodiversité, la santé mentale collective et le lien social sont des externalités à gérer après — ou pas du tout.
Eco Centric · EGO + ECO + SELVA
Brief : comment ce service contribue-t-il à la santé des personnes, au lien social dans le territoire, et à la biodiversité des milieux qu’il traverse — dans la même offre ?
Le designer devient alors un intégrateur de parties prenantes : il ne conçoit plus seulement pour l’usager final, mais avec les habitants du territoire, les collectivités, les soignants, les gestionnaires de milieux naturels. Ce n’est pas une contrainte supplémentaire — c’est une opportunité de croissance. Les services dont l’argument commercial porte sur la santé, le lien social ou la biodiversité génèrent une préférence que l’éco-conception seule ne crée pas.
La Poste : quand 20 délégués RSE formulent eux-mêmes la question pivot du numérique
Avant de construire une feuille de route Eco Centric, il faut que les équipes l’imaginent. Tant que les designers et les décideurs pensent le numérique comme une extension de l’efficacité, les briefs resteront dans le premier cercle. La Fresque des Imaginaires de Nous Sommes Vivants est conçue pour ça : ouvrir les trois cercles avant de toucher à une seule ligne de code ou de cahier des charges.
Nous Sommes Vivants a mené la Fresque des Imaginaires avec 20 délégués RSE de La Poste autour d’une question : quelle nouvelle relation entre l’humain et le digital, au-delà de l’efficacité en 2050 ? Les participants ont cartographié les offres numériques actuelles du groupe sur les 4 imaginaires — de l’anthropocentrisme (exploiter les ressources) au multicentrisme (contribuer aux territoires) — puis projeté leurs utopies en collage.
La réponse qu’ils ont formulée eux-mêmes : prendre le temps de développer des liens dans des territoires en mutation pour mieux vivre tous ensemble. Non plus « comment rendre notre service numérique plus efficace » — mais « comment le numérique peut-il contribuer à la santé, au lien social et à la biodiversité des territoires qu’il connecte ? »

Les offres numériques du groupe La Poste cartographiées sur les 4 imaginaires écologiques — de La Poste Mobile (Limiter) à KissKissBankBank écolieux (Régénérer)

Pistes d’innovation numérique formulées par les participants — « le digital humanisé pour un mieux vivre ensemble sur terre »
Ce n’est pas un exercice prospectif déconnecté. C’est le point de départ opérationnel : une fois que les équipes ont formulé la question, elles peuvent la poser comme brief de conception. C’est exactement ce qu’Orange Innovation a fait en 2024.
Mener la Fresque des Imaginaires avec vos équipes numériques
La conception régénérative : le cadre opérationnel pour les designers
Passer à l’Eco Centric ne signifie pas ajouter des contraintes à un brief existant. Cela signifie changer le point de départ — et la posture. La conception régénérative formalise ce changement en une trajectoire précise : de la limitation à la régénération. Pour un designer, c’est une transformation de son rôle — de concepteur d’expériences à intégrateur de parties prenantes, y compris le vivant non humain.
La trajectoire de maturité — du moins mauvais au régénératif
Limiter
Conformité. Abandonner les pratiques les plus dégénératives.
Réduire
Éco-conception. Réduire l’empreinte vers un net zero.
Restaurer
Robustesse. Ramener à l’état initial après surexploitation.
Régénérer
Contribution. Donner au vivant les ressources pour atteindre son plein potentiel.
L’économie régénérative commence après le net zero — elle n’y est pas limitée. Source : Conception régénérative — Nous Sommes Vivants
Ce qui change pour le designer : 4 postures
1. Redéfinir à quoi sert vraiment le service — l’Unité Fonctionnelle
Pas la fonction technique : la contribution réelle. Passer de « délivrer internet » à « connecter ce territoire pour que ses habitants, sa biodiversité et ses écosystèmes prospèrent ensemble ». La question de départ n’est plus « que veut l’usager ? » mais « de quoi ce lieu a-t-il besoin pour être en bonne santé ? » C’est l’approche Regenesis : partir du potentiel du lieu, pas de la demande marché.
2. Cartographier la chaîne de valeur sur les 16 indicateurs — eau, biodiversité, santé mentale, métaux
L’ADEME et l’Arcep mesurent l’impact du numérique sur 16 dimensions : eau des datacenters, biodiversité des milieux traversés par les câbles, santé liée aux ondes et aux usages, déchets électroniques, extraction de métaux rares… Cartographier la chaîne de valeur sur ces 16 indicateurs — de la fabrication du terminal à l’usage en aval — permet d’identifier précisément où concevoir autrement, où établir des cahiers des charges plus exigeants et où sensibiliser les usagers finaux.
3. Co-concevoir avec le vivant — pas seulement les clients
La co-conception régénérative intègre les fournisseurs, les habitants du territoire, les collectivités, les soignants, les gestionnaires de milieux naturels — et donne une voix à la biodiversité locale. Le designer cesse d’être le seul médiateur entre l’entreprise et l’usager. Il devient intégrateur : il réunit l’intelligence collective d’un écosystème entier autour d’une finalité partagée. C’est une contribution réelle à la santé, au lien social et aux milieux — pas un exercice de consultation.
4. Piloter la triple comptabilité — économique, vivant, matériel
La conception régénérative ne se conclut pas par un livrable : elle se suit dans le temps. Les trois capitaux — économique, vivant (biotique), matériel (abiotique) — sont pilotés dans le même tableau de bord. L’affichage socio-environnemental et les labels (Regenerative Organic Certified, Numérique Responsable…) rendent la contribution directement perceptible par les acheteurs. La CSRD crée une obligation de ce reporting intégré — le designer qui l’intègre dès la conception a une longueur d’avance.
La conception régénérative vise la Santé Globale (One Health) : relier la santé des écosystèmes à la santé humaine physique et mentale. Un service qui améliore la santé mentale de ses usagers (moins d’addiction, plus de connexion à la nature), renforce la biodiversité des milieux traversés, et génère un lien social dans les territoires qu’il connecte — c’est un service régénératif. La méthode complète est disponible ici : La conception régénérative — design de produits régénératifs →
Le case study Orange × RegenBMC : quand le brief part de la sécheresse
En 2024, Orange Innovation a sollicité Nous Sommes Vivants pour un brief précis : comment délivrer l’accès internet, TV et mobile en contribuant à la régénération de la nature, des humains et des territoires ? La question part des trois cercles — pas seulement de l’expérience usager.
La démarche a cartographié la chaîne de valeur de l’accès numérique en 45 étapes sur les indicateurs CSRD en double matérialité, travaillé la conception régénérative sur le bouquet de services, et formé 8 designers Orange à l’animation de la démarche.
Le livrable le plus parlant : la Livebox qui passe en mode dégradé lors des sécheresses
Une Livebox standard est conçue pour délivrer des performances stables, quelle que soit la situation hydrique du datacenter qui l’alimente. Elle ne « voit » pas le territoire. Le brief Eco Centric inverse la question : comment ce terminal peut-il répondre aux conditions écologiques du territoire où il est déployé ?
Un mode dégradé activé lors des sécheresses — réduisant la bande passante non essentielle, reportant les mises à jour, modulant la diffusion en haute définition — réduit la charge sur les datacenters dans les moments de stress hydrique. Ce n’est pas une fonctionnalité RSE. C’est un changement de logique : le terminal part désormais de « dans quel état est le territoire ? » avant de délivrer le service.


Ce case study a été présenté à la conférence UX-Conf Lyon le 30 janvier 2025, dans la table ronde « De UX Centric à Eco Centric : une nouvelle opportunité de croissance » avec Fabrice Liut (TheTandem), Clémence P. (Designers Éthiques / AUXO) et Élodie Bert (UX-Republic).
Le Business Model Régénératif : la méthode en 5 ateliers
Le Business Model Régénératif de Nous Sommes Vivants est le cadre opérationnel qui structure le passage du UX Centric au Eco Centric. Cinq ateliers avec toutes les parties prenantes, du diagnostic de la chaîne de valeur actuelle à la mise en place de la triple comptabilité.
Atelier 1
Chaîne de valeur actuelle
Identifier les étapes qui dégradent le vivant — et celles qui contribuent déjà.
Atelier 2
Redesign de la chaîne de valeur
Projeter la chaîne de valeur idéale à T+10 en s’appuyant sur les potentiels du territoire.
Atelier 3
Proposition de valeur régénérative
Co-concevoir l’offre avec toutes les parties prenantes, y compris la voix du vivant.
Atelier 4
Planification stratégique
Définir le produit de transition et la feuille de route opérationnelle.
Atelier 5
Triple comptabilité et reporting intégré
Ne plus séparer le reporting financier et extra-financier. Piloter les trois capitaux — économique, vivant (biotique), matériel (abiotique) — dans le même tableau de bord. Alignement CSRD E1/E4/S2/S4.
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Ce que l’Eco Centric change pour les designers
Le design centré usager a produit les meilleures expériences numériques. L’Eco Centric ne l’abandonne pas — il l’élargit aux deux autres cercles. L’usager reste au centre, mais il n’est plus seul : les autres personnes de son territoire, et les milieux naturels que le service traverse, entrent dans le brief dès la première ligne.
C’est une opportunité de croissance : les services dont l’argument commercial intègre la contribution au vivant génèrent une préférence que l’éco-conception seule ne crée pas. La Livebox qui répond aux sécheresses n’est pas un gadget RSE — c’est un nouveau genre de produit.
Pour aller plus loin
- Design systémique, CSRD et conception régénérative — compte-rendu de la table ronde UX-Conf Lyon 2025
- La conception régénérative : le design de produits régénératifs — méthode complète
- Livre blanc — Ce que la régénération veut dire pour une entreprise (51 pages)
- Case study Orange × RegenBMC — conception de services numériques régénératifs (38 pages)
- Orange et le triple capital régénératif — analyse stratégique
- Capacity Score Orange 2026 — Groupe 53%, France 53%, Business 59%
- Numérique régénératif : est-ce possible — et à quelles conditions ?
- La Fresque des Imaginaires — se projeter dans le futur avant sa feuille de route
- Faire le Capacity Score — diagnostic gratuit 30 min
PASSER À L’ACTION
Où en êtes-vous sur la trajectoire régénérative ?
Articles du set numérique régénératif
Orange triple capital
Capacity Score Orange 53–59%
Case study RegenBMC × Orange
Conception régénérative
Jérémy Dumont · Nous Sommes Vivants · Janvier 2025

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