L’écologie populaire, c’est la régénération
Beaucoup confondent l’écologie avec le récit de l’alerte climatique et de la contrainte. Mais ce récit n’est pas l’écologie : c’est de l’environnementalisme. La vraie écologie part du vivant et du bien vivre tous ensemble — et quand elle s’ancre dans le quotidien des gens, elle devient populaire. Ce déplacement a un nom : la régénération.
D’abord, lever un malentendu
Quand on dit « écologie », la plupart des gens entendent : le climat, les courbes qui montent, les limites planétaires, les efforts à fournir, la sobriété, parfois la décroissance. Une affaire de contraintes, de renoncements, de mauvaise conscience. C’est ce récit-là — celui de l’alerte et de la limite — qui domine l’espace public depuis cinquante ans. Et c’est précisément ce récit qui s’essouffle : à force d’alarmer, il ne mobilise plus, et il finit même par provoquer du rejet.
Mais ce récit n’est pas l’écologie. C’est de l’environnementalisme : une vision qui place l’humain au centre et traite la nature comme un stock de ressources dont il faut limiter la consommation. La finalité reste la satisfaction des besoins humains ; la nature n’est qu’un décor à ménager. C’est une pensée de la limite : limiter le carbone, limiter le prélèvement, limiter l’impact. Utile, nécessaire même — mais incapable, à elle seule, de donner envie. Pour comprendre les fondements culturels et philosophiques de ce constat, nous l’avons développé dans notre article de référence sur la révolution culturelle de l’écologie.
L’écologie, au sens propre, est tout autre chose. C’est la science des relations entre les êtres vivants et leur milieu — et, par extension, une manière de se penser dans le vivant plutôt qu’au-dessus de lui. Elle ne part pas des besoins humains à limiter, mais du vivant à préserver et à faire prospérer — nous compris. Sa finalité n’est pas le « moins », c’est le bien vivre tous ensemble sur terre, humains et non-humains. Là où l’environnementalisme demande des sacrifices, l’écologie propose une relation.
Ce que veut dire « populaire »
Le mot « populaire » se joue ici sur deux plans, et c’est leur articulation qui fait tout le concept. Il désigne d’abord un ancrage social : une écologie qui parle aux classes populaires et moyennes, à ceux que le discours écologiste habituel tient à distance. Mais il désigne aussi une capacité d’adhésion : une écologie qui devient désirable et majoritaire parce qu’elle traite des sujets qui comptent vraiment pour les gens — se nourrir, se soigner, éduquer ses enfants, accéder à des services publics de qualité.
L’écologie populaire propose donc un mode de vie à la fois responsable et désirable, ancré dans le quotidien. Elle n’oppose plus la fin du monde et la fin du mois : elle relie les deux. Et en faisant cela, elle ne dilue pas l’écologie — elle la retrouve. Car partir du vivant et du bien vivre, c’est revenir au sens premier de l’écologie, celui que l’environnementalisme avait fini par recouvrir.
Et c’est exactement la régénération
Reste à nommer ce déplacement. Sortir d’une relation de prédation au vivant — l’exploiter, l’épuiser, le traiter en simple ressource — pour entrer dans une relation de soin qui le préserve, l’aide à se reconstituer et le fait prospérer : ce passage a un nom. C’est la régénération. Son critère le plus simple tient en une phrase : le territoire va mieux grâce à mon activité. Non pas « je prélève moins », ni même « je répare ce que j’ai abîmé », mais « je contribue, j’ajoute à la vitalité du vivant autour de moi ».
L’écologie populaire et la régénération ne sont donc pas deux idées qu’on rapprocherait : c’est une seule et même bascule, vue de deux côtés. L’écologie populaire en est le visage citoyen — un mode de vie. L’économie régénérative en est le visage entreprise — un modèle d’affaires. Toutes deux reposent sur la même logique, celle de l’économie de la mutualité, qui place le capital naturel — et le capital santé — au même niveau que le capital financier.
L’écologie populaire en huit points
- L’écologie populaire est un concept issu de l’écologie politique, en lutte contre la prédation du vivant. Elle peut guider l’action des entreprises comme des consultants.
- Elle couvre les enjeux environnementaux et sociaux, avec un volet économique par l’innovation, en soulignant des injustices qui frappent d’abord les plus vulnérables mais nous affectent tous.
- Le « bien vivre tous ensemble sur terre, sans exclusion » permet de passer de la lutte contre la prédation à une vision qui guide l’action pour les Français : la régénération du vivant.
- Un recentrage sur un socle d’enjeux concrets — alimentation, santé, services publics, éducation — pour redevenir populaire en adressant ce qui est populaire.
- Une écologie qui pose une vision de société fondée sur des valeurs communes : l’écologie du soin, du familier, du local.
- Un vecteur d’innovation sociale qui remodèle les liens et fait émerger de nouveaux services solidaires — et des innovations qui relient la santé des sols et la santé humaine.
- Une ouverture aux classes moyennes, qui se sentent elles aussi vulnérables dans une société qui se délite.
- Une nouvelle comptabilité : l’économie de la mutualité place la nature et la santé au même niveau que le capital financier.
Prédation contre régénération
Le système économique actuel, focalisé sur le profit dans une logique de concurrence internationale, repose sur une double prédation : l’appropriation gratuite des ressources naturelles et l’exploitation d’un travail à bas coût. Lutter contre l’écocide suppose donc à la fois de respecter les limites planétaires et les droits des travailleurs — autant que de combattre les inégalités. Car ce sont les mêmes personnes, les plus vulnérables, qui subissent à la fois les conditions de travail les plus dures et les effets du dérèglement climatique et des pollutions.
La protection de la nature et l’âge de la retraite sont l’un comme l’autre des sujets politiques majeurs. « Tout est lié », avertit Christine Mahy, qui plaide pour inscrire la transversalité au cœur des priorités politiques. C’est ce que les milieux politiques nomment la convergence des luttes : concilier transition écologique et justice sociale.
Dans un esprit voisin, l’écoféminisme — courant né de la rencontre des pensées féministes et écologistes — considère que la violence exercée sur les femmes et celle infligée au vivant relèvent d’une seule et même oppression.
Mais si le combat contre la prédation est clair — lutter contre toutes les formes de surexploitation —, comment faire advenir son contraire, la régénération, c’est-à-dire le soin porté au vivant sous toutes ses formes ? Cette idée commence tout juste à percer dans la société, condensée dans le concept de « bien vivre tous ensemble sur terre, sans exclusion ».
Vers un mieux vivre
L’OCDE a développé l’indicateur du vivre mieux (Better Life Index) pour comparer la qualité de vie entre pays de façon plus pertinente que le seul PIB. Créé en 2011, il évalue onze critères du quotidien : revenu, logement, emploi, santé, sécurité, vie en communauté, gouvernance, éducation, environnement, satisfaction personnelle, équilibre entre vie professionnelle et personnelle. Un exploit, presque, dans un système où tout se chiffre, au détriment de l’attention portée à la qualité de notre environnement proche.
Le concept de qualité de vie au travail (QVT), né dans les années 1950, s’est construit en réaction au taylorisme. Dans les années 1960, Abraham Maslow et Douglas McGregor la définissent autour de l’intégrité physique et psychique, du dialogue social et de l’équilibre des temps de vie. Il faudra attendre 2013 pour qu’en France la QVT entre dans l’accord national interprofessionnel. (Source : Force Ouvrière)
Le concept de société du bien vivre avec la nature est plus récent encore. Dans Le buen vivir : pour imaginer d’autres mondes (2015), Alberto Acosta Espinosa pose les bases d’une relation harmonieuse entre l’homme et la nature. En France, il faudra attendre 2021 pour que les enjeux environnementaux soient articulés à des propositions sociales, avec le Pacte du pouvoir de vivre. (Source : CFDT)
Ce « bien vivre tous ensemble sur terre sans exclusion », c’est l’opposé de la prédation : c’est la régénération. L’approche régénérative vise le bien vivre dans une relation renouvelée à soi, aux autres et à la nature. C’est la logique du soin : développer les capacités uniques du vivant à atteindre son plein potentiel dans son milieu, et créer plus de richesses qu’on n’en détruit pour subvenir à nos besoins essentiels sur un territoire.
La régénération repose sur l’économie de la mutualité : la nature y est un capital placé au même niveau que le capital financier — comme le capital santé. Réduire au minimum l’exploitation des ressources naturelles et humaines, puis faire fructifier ces capitaux essentiels à la vie : c’est ainsi qu’on partage les fruits dans une nouvelle forme d’abondance, juste et équitable. L’économie régénérative plonge ses racines dans l’économie sociale et solidaire.
L’écologie populaire, plus en détail
Avec l’écologie populaire, il s’agit de poser une vision de la société écologique future à partir de valeurs communes : une écologie qui tisse du lien plutôt que d’accentuer la compétition, et permet de se projeter dans un horizon commun désirable (Manon Dervin).
Elle se structure autour d’une « écologie située et pratique qui repose sur des valeurs puisant dans les cultures populaires et les solidarités relationnelles » (Faburel et al., 2021 ; voir aussi Flipo, 2021, et l’analyse de Denis Bocquet). C’est, selon Théodore Tallent, une « écologie du soin, du familier, du moins mais mieux, du local » — tournée vers l’environnement proche, vers une manière d’habiter unique et relationnelle.
Elle s’accompagne d’une forte préoccupation économique : avoir un emploi digne et vivre dignement. Comme le rappelle Julia Faure : « Face aux enjeux sociaux d’inégalités, de santé mentale, d’écologie ou de réduction d’impact, qui sont énormes, on ne peut pas encourager au sein des entreprises seulement les innovations qui apportent uniquement de la rentabilité. »
L’écologie populaire est ainsi un vecteur d’innovation sociale : elle remodèle les liens, fait naître de nouveaux services solidaires et des innovations qui contribuent à la biodiversité — en reliant par exemple la santé des sols et la santé humaine. Il ne s’agit pas de promouvoir une croissance verte aveugle à ses impacts, mais d’évaluer chaque alternative de consommation au prisme de sa contribution à la qualité de vie sur un territoire.
Un narratif populaire
La transition écologique n’est pas qu’un surcroît de contraintes. C’est surtout le moyen d’atteindre une société plus saine et plus heureuse, avec des emplois de qualité, et l’occasion de retrouver une indépendance énergétique et une souveraineté industrielle et agricole, souligne Théodore Tallent dans sa note Backlash écologique. Pour en rendre compte, il faut engager un véritable « narratif de transformation sociétale ». Encore faut-il pouvoir se figurer cette société désirable. Or passer de l’environnementalisme à l’écologie populaire, c’est d’abord déplacer un imaginaire : cesser de se penser au-dessus de la nature pour se penser dans le vivant. C’est tout l’objet de la Fresque des Imaginaires, qui fait vivre ce cheminement à travers quatre relations humain–nature.
Pas de transition écologique sans justice sociale. La transition n’est « juste » que si chacun contribue à la hauteur de sa responsabilité et de ses capacités : il faudra mettre à contribution les acteurs au plus fort impact carbone — grandes entreprises, classes supérieures — tout en appelant à une mobilisation universelle.
Dans l’entreprise, cette transition juste est essentielle pour embarquer les équipes. Elle passe par l’explication, preuves à l’appui, des apports de la démarche RSE ; mais aussi par un travail sur l’égalité de traitement et de rémunération — réduction des écarts de salaires, salaire décent sur toute la chaîne de valeur, critères RSE dans la part variable des dirigeants. Les obligations de la CSRD peuvent servir de levier pour expliquer concrètement les risques du changement climatique et de l’effondrement de la biodiversité sur l’entreprise elle-même.
Au-delà des classes populaires
Les inégalités frappent d’abord les plus vulnérables — la France compte 9 millions de pauvres — mais le sentiment d’injustice gagne désormais les classes moyennes. La ségrégation résidentielle et surtout scolaire est choisie par les plus aisés, subie par les autres, y compris par des classes moyennes « déclassées » par le recul de l’État protecteur.
Selon l’Institut Montaigne, ces citoyens estiment ne pas bénéficier autant que les autres de l’action publique, subir de plein fouet les effets de seuil fiscaux et les baisses de pouvoir d’achat. Ce ressenti caractérise une partie de l’électorat, notamment celui du Rassemblement national. Le politiste Félicien Faury évoque un « entre-soi raté » : pris entre une pression « par le haut » des plus aisés et « par le bas » des plus modestes, beaucoup voudraient s’éloigner sans en avoir les moyens — d’où une frustration tournée vers les autres groupes sociaux.
Le coût de l’inaction est nettement supérieur à celui de la transition, il pèsera davantage sur les pauvres que sur les aisés, et ce sont les générations futures qui paieront nos refus. Mais les classes moyennes ont peut-être un rôle facilitateur à jouer à court terme. Elles ont le revenu suffisant pour acheter bio et local, remplacer une voiture thermique, prendre des vacances en France ; elles découvrent la seconde main, le reconditionné, la réparation — autant d’attentes qui se diffusent des classes les moins aisées vers elles.
Des entreprises populaires ?
L’attente est là, pressante : les citoyens somment les marques de transformer leurs modèles d’affaires pour intégrer la durabilité sur toute leur chaîne de valeur. Une large majorité de Français pensent même que les entreprises ne doivent plus chercher la croissance à tout prix. Mais l’attente ne suffit pas : encore trop peu d’entreprises se posent ce cadre de façon volontaire, et les Français jugent les progrès trop lents.
C’est précisément pour rendre visibles celles qui passent à l’acte que nous décernons chaque année les Lauriers de la Régénération. L’édition 2026 a distingué 38 lauréats à travers 15 secteurs — de l’alimentation à la cosmétique, du textile aux services —, portant à 90 le nombre d’entreprises reconnues depuis la création du prix. Sept d’entre elles sont certifiées ROC (Regenerative Organic Certified), niveau le plus exigeant. Autant de preuves qu’une démarche régénérative n’est pas une utopie de laboratoire : elle se déploie déjà, dans des entreprises de toutes tailles.
Ces lauréats partagent un trait commun : ils ne réduisent pas leurs impacts à la marge, ils repensent leur modèle économique pour qu’il contribue au vivant — santé des sols, juste rémunération sur toute la chaîne de valeur, bien-être au travail. C’est exactement ce que recouvre l’écologie populaire : une écologie qui se mesure non au discours, mais à sa contribution réelle à la qualité de vie sur un territoire. Nous détaillons comment une marque devient populaire en devenant régénérative dans l’écologie populaire pour des marques populaires.
Conclusion : de l’imaginaire à la trajectoire
Lue au prisme de la régénération, l’écologie populaire mobilise autour du « bien vivre tous ensemble sur terre ». Elle peut devenir une voie de rassemblement pour des catégories sociales en quête de Liberté, d’Égalité et de Fraternité — et pas seulement le temps d’une parenthèse olympique.
Mais ce déplacement ne se décrète pas : il se vit d’abord comme un changement d’imaginaire. C’est l’objet de la Fresque des Imaginaires, qui fait parcourir les quatre relations possibles entre l’humain et la nature — quatre façons d’habiter le monde, identifiées par l’IPBES. On y reconnaît la même progression que celle de notre Capacity Score :
Vivre de la nature (anthropocentrisme) — les humains exploitent la nature, ressource au service du confort individuel et de la capacité d’agir collective. C’est le réflexe de limiter ses prélèvements.
Vivre dans la nature (biocentrisme) — toute vie mérite une considération morale égale ; les humains doivent protéger tous les êtres vivants. C’est le « moins mais mieux » de la réduction.
Vivre avec la nature (écocentrisme) — au sein de l’écosystème terre, l’ensemble des êtres vivants interagissent autour des ressources nécessaires à la vie. C’est la logique de restauration et d’adaptation.
Vivre connecté à la nature (multicentrisme) — la nature se régénère dans une trame de relations entrelacées entre humains, non-humains et leurs ressources vitales. C’est la régénération : « le territoire va mieux grâce à mon activité ».
L’imaginaire multicentrique — où chacun intègre le point de vue des autres dans la recherche d’un intérêt mutuel — est celui de la régénération : prendre soin de soi, des autres et de la nature, sans exclusion, en intégrant tous les êtres vivants d’un territoire. C’est le sommet que visent les deux outils, et c’est exactement ce que récompensent les Lauriers de la Régénération : des entreprises chez qui le territoire va mieux grâce à leur activité.
Ces deux outils éclairent le même chemin par deux entrées. La Fresque ouvre le désir : elle aide à se figurer un futur souhaitable plutôt que subi. Le Capacity Score situe la capacité : il vous permet d’évaluer votre capacité à tenir vos trajectoires RSE, innovation et business — et identifie vos leviers d’action prioritaires, en révélant votre posture de leadership parmi quatre profils (Garde-fou, Optimisateur, Architecte, Jardinier). L’une donne envie d’avancer, l’autre montre par où.
Faire l’expérience de la Fresque des Imaginaires
Découvrir la Fresque des Imaginaires →Et pour situer ensuite votre capacité à tenir la trajectoire : évaluer votre capacité avec le Capacity Score →
Pour aller plus loin
- Les fondements : l’écologie doit faire sa révolution culturelle en retrouvant ses fondamentaux — la pensée écologique, les quatre imaginaires, le vivant.
- Faut-il débrancher Jancovici pour porter l’écologie au pouvoir ? — stratégie majoritaire et critique du récit de l’alerte.
- L’écologie populaire pour des marques populaires — comment une marque devient populaire en devenant régénérative.
- La Fresque des Imaginaires — l’atelier pour faire vivre le déplacement d’imaginaire.
- Le Capacity Score — évaluer votre capacité à tenir vos trajectoires.
- Les Lauriers de la Régénération — les entreprises chez qui le territoire va mieux grâce à leur activité.
- Le livre blanc : ce que régénération veut dire pour une entreprise — la référence de fond.

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