Écologie populaire : la révolution culturelle des fondamentaux

Les nouveaux imaginaires de l'écologie — paysage du vivant

La Fresque des Imaginaires (atelier)  ·  Les 4 imaginaires de l’écologie (article)  ·  Les 4 mondes imaginaires (PDF)

Cette page réunit nos analyses et perspectives sur la régénération du vivant dans l’entreprise, l’innovation, le leadership et plus largement les enjeux de la transition écologique pour les marques. Elle constitue le centre de veille expert du collectif Nous Sommes Vivants. Rédacteur : Jérémy Dumont, président de Nous Sommes Vivants, planneur stratégique. 25 ans d’expérience dans l’innovation positive.

Pour être populaire, l’écologie doit faire sa révolution culturelle en retrouvant ses fondamentaux

Le vivant est sur toutes les lèvres. Mais pour transformer la société, l’écologie politique ne suffit pas : il faut une révolution culturelle qui change nos modèles mentaux et nos imaginaires. Retour aux fondamentaux d’une écologie qui part du vivant — et débouche sur la régénération. Ce texte pose les fondements philosophiques de notre article de référence : l’écologie populaire, c’est la régénération.

Une révolution culturelle, en renfort de l’écologie politique

La prise de conscience de la prédation sur la nature et au sein de nos sociétés ayant eu lieu, le temps de la mobilisation collective est venu. Selon de nombreux scientifiques, il s’agit de maintenir le système Terre dans un état habitable pour tous les êtres vivants. Ce qui appelle, comme le disait Bruno Latour, « l’association nouvelle entre des êtres surprenants qui viennent briser la certitude confortable d’appartenir au même monde commun ». Latour expliquait que la société n’existe pas comme superstructure : elle n’est qu’une somme d’individus. Inspirons-nous de son constat pour nous réunir : « rien ne se réduit à rien, rien ne se déduit de rien d’autre, tout peut s’allier à tout ».

À l’heure où les enjeux écologiques imposent des changements de comportements, osons explorer des changements profonds, au-delà des petits gestes. La source de la disparition du vivant réside dans les relations que nous, les humains, entretenons avec la nature. La prédation sur les ressources naturelles détruit les écosystèmes naturels et humains. Un lien peut être fait entre stress environnemental (réduction des ressources) et stress social (réduction des capacités d’adaptation), le stress étant un facteur des rapports de prédation au sein d’un groupe social. Nous devons prendre conscience des rapports de prédation que nous entretenons, pour mieux vivre ensemble sur terre. Face à la nécessité de poser la régénération du vivant comme priorité des activités humaines, et de coopérer dans un temps court, la prédation doit appartenir au monde d’avant.

Il s’agit ici d’un changement de modèle mental : de la prédation, cheminer collectivement vers l’entraide. Mais comment ? Les leviers du changement de modèles mentaux sont le décentrage : vers les autres, dans le temps, dans l’espace. Alain Damasio invite à porter un projet « polytique » capable d’articuler enjeux environnementaux et sociaux : « Et si l’on battait le capitalisme sur le terrain du désir ? » Pour lui, « un champ de désirs s’est enfin mis à bruisser aux confins des luttes sociales et écologiques. Il a un nom largement pillé et recyclé dans les machines du capital… Vous l’avez deviné, c’est le vivant ».

Pour Jérémy Dumont, la piste à suivre, c’est de poser comme projet de société la quête d’une nouvelle prospérité sans croissance — pilotée par d’autres indicateurs de qualité de vie, intégrant la santé des écosystèmes qui permettent la vie. La prise de conscience que nous sommes vivants ouvre la perspective d’un nouveau bien vivre tous ensemble sur terre, humains et non-humains. Elle permet de ne plus opposer enjeux environnementaux et sociaux, au sein d’une pensée écologique refondée sur la préservation du vivant.

Une écologie qui n’est plus seulement politique

Pour mobiliser collectivement, l’écologie politique doit redevenir populaire. Dans le texte « Le vivant ou les cendres », des cadres, élus et adhérents d’Europe Écologie-Les Verts appellent à une refondation en faveur du bien vivre. Une écologie qui n’est plus réservée à des élites, qui conquiert tous les quartiers, y compris populaires, qui dépasse la tension entre pouvoir d’achat et pouvoir de vivre — parce que les modes de vie qu’elle propose sont populaires. Comme le dit Aurélien Taché : « Expliquons aux gens qui font de l’économie circulaire, qui font attention à ce qu’ils mangent, recyclent leurs déchets, qu’ils font de l’écologie. » Il plaide pour une « écologie populaire » qui parle de prospérité écologique et de sobriété partagée plutôt que de décroissance — une décroissance qui n’est pas synonyme de baisse du niveau de vie, mais de nouveaux indicateurs et d’un juste partage des ressources.

Jérémy Dumont appelle de ses vœux une écologie populaire qui s’infiltre dans toutes les disciplines artistiques, de la littérature à la danse. Une pensée écologiste portée sur scène par des artistes, et plus seulement par des politiques. Une écologie qui n’est plus synonyme de lutte des classes et qui rassemble. Une écologie qui ne vise pas l’appauvrissement de nos vies mais qui préserve les conditions de vie. Une écologie attentive à une alimentation accessible et saine. Une écologie du champ à l’assiette, mais surtout dans l’assiette. Une écologie qu’on affiche avec fierté parce qu’on reprend le contrôle de son environnement pour mieux maîtriser sa vie. Une écologie du bien vivre qui parle de pouvoir d’achat, de pouvoir de vivre, mais aussi de comment cuisiner. Une écologie qu’on mange, boit, porte, chante et partage tous ensemble.

Renouveler le discours sur la transition

L’écologie politique ne rate pas sa cible : les Français retiennent les alarmes sur l’imminence de la fin du monde. « Le respect de la nature et des limites de la planète » est cité par 44 % des Français, et davantage chez les jeunes (56 %, étude Obsoco). Mais l’échec électoral de l’écologie au-delà des classes aisées et des grandes villes tient à la difficulté des classes populaires à se saisir de l’écologie au quotidien.

En cause : les récits de la transition — transition économique, décroissance, sobriété. Restée au stade des grands principes qui ne se concrétisent pas positivement dans le quotidien, l’écologie échoue à mobiliser le plus grand nombre. La notion de « changement de système » reste vague sur la façon dont les systèmes changent et sur ce qu’ils nous apportent positivement, au-delà de la préservation pour les générations futures. Les solutions ne sont audibles que par ceux qui ont déjà le sentiment de pouvoir faire quelque chose de socialement sensé : le vote, comme l’action, est fonction de la capacité d’agir.

Les Français sont disposés à changer, motivés par « le sens des responsabilités de chacun et le respect de l’intérêt général » (40 %). La tendance est à consommer moins. Mais de leur point de vue, les freins majeurs relèvent de la responsabilité des entreprises : 34 % estiment que des alternatives de consommation écologiques accessibles à tous sont le plus susceptibles de faire évoluer durablement les comportements ; 43 % citent une meilleure connaissance de l’environnement. Ils attendent surtout d’être accompagnés dans six domaines de la vie quotidienne (étude IPSOS pour Nous Sommes Vivants).

Pour renouveler son discours, le mouvement écologique doit parler de bascule culturelle et de changement de modèles mentaux. La transition vers un objectif mal défini crée de l’anxiété : on sait ce qu’on quitte, pas ce qu’on va trouver. Les Français retiennent donc surtout ce qu’ils vont perdre, et non les solutions pensées pour les accompagner. Fin du monde et fin du mois apparaissent comme deux préoccupations sans lien : 56 % s’inquiètent des hausses de température, 32 % anticipent négativement les conséquences sur leur quotidien, mais seuls 14 % font le lien entre crise écologique et leur santé (IPSOS pour Nous Sommes Vivants).

Les travaux d’Elke Weber montrent que nous avons un « quota d’inquiétudes » au-delà duquel nous interchangeons les problèmes : impossible de maintenir notre peur du climat quand surviennent un effondrement des marchés ou une urgence personnelle. Ajoutez l’incapacité du système politique à miser sur le long terme et la tendance du journalisme à se concentrer sur l’incertain : vous obtenez un cocktail d’attentisme. Il s’agit donc d’inciter chacun à faire des petits pas et à expérimenter.

Rendre l’écologie désirable, à l’heure de la sobriété

L’ADEME a soumis au débat quatre chemins vers la neutralité carbone, dont un scénario « sobriété » (avec une croissance moindre, mais une croissance quand même). La décroissance ne sera jamais un projet collectif librement choisi : les « décroissants radicaux » ne représentent que 4 % des Français (Obsoco), et près de six sur dix disent déjà faire attention à leur consommation sans pouvoir faire davantage. Ces deux discours — la sobriété (qui relève de l’anthropocentrisme) et la décroissance (du biocentrisme) — peinent à mobiliser : nous verrons plus loin qu’ils ne convainquent qu’une minorité, là où la régénération ouvre une autre voie. Comment, alors, motiver institutions, entreprises et particuliers à intégrer l’écologie de façon volontaire, et non par des changements à la marge vite oubliés ?

Les instruments des politiques publiques relèvent le plus souvent de la carotte ou du bâton — incitations, normes, réglementations — fondés sur une vision de l’individu comme acteur rationnel. Or l’humain ne l’est pas. La prise de décision combine deux systèmes : l’un analytique, qui pèse coûts et bénéfices ; l’autre instinctif, qui ressent le risque. Le système analytique a un défaut : il préfère le bénéfice à court terme.

Pour les scientifiques du comportement, la motivation intrinsèque (la satisfaction personnelle trouvée dans l’activité elle-même) est la plus puissante pour faire basculer durablement les comportements, bien plus que la motivation extrinsèque (récompense ou image de soi). Pour susciter la motivation intrinsèque, l’écologie ne doit plus apparaître comme contraignante — une doctrine exigeant de renoncer aux avions et à quelques degrés de chauffage — mais s’incarner dans un mode de vie désirable, adopté avec plaisir. Les « modérés verts » (19 % de la population) y sont particulièrement sensibles, attachés aux modes de vie de proximité et aux décisions prises localement avec les citoyens.

Pour la motivation extrinsèque, il faut lever les freins de désirabilité sociale liés aux représentations du consommateur responsable. Une étude identifie quatre figures archétypales négatives : l’intégriste (frein d’intégration, peur du conflit), l’ermite (frein de désirabilité, refus de la modernité), le rabat-joie (frein d’hédonisme, incapable de plaisir spontané) et le « bobo » (frein d’identification, posture élitiste et condescendante). Comme le résume Jules Colé, mener la transition collectivement suppose de donner véritablement envie d’adopter de nouvelles façons d’être au monde — ce qui nécessite une transformation culturelle portée par des récits et des imaginaires qui agissent sur nos représentations mentales.

La pensée écologique : retrouver le sens du mot

Jérémy Dumont a fondé Nous Sommes Vivants — son fondateur — suite à l’appel de Baptiste Morizot — « nous sommes le vivant qui se défend » — parce que là où croît le danger croît aussi ce qui sauve. Le dérèglement climatique et la destruction du vivant atteignent de tels niveaux que l’on perd de vue ce que pourrait être le bien vivre, perçu comme un confort indécent à l’heure de la sobriété. Or il n’y a pas à « sauver » le climat : ce sont les vivants qui doivent être protégés de ses dérèglements, humains compris, puisque nous sommes interdépendants.

Être conscient d’être vivant parmi les vivants, c’est comprendre que l’habitabilité du monde repose sur les soins portés à la continuité de l’ensemble des êtres vivants. Il est urgent de renouer avec le sens profond de l’écologie : elle porte sur les écosystèmes sociaux, urbains, familiaux autant que sur la biosphère. Comprendre ce qui nous lie au territoire, aux humains et aux non-humains, nous met en capacité non seulement de lutter contre les effets dévastateurs, mais de nous mobiliser pour une vie meilleure.

Pour les historiens des sciences, le terme « écologie » désigne d’abord une science : une discipline de la biologie qui étudie les relations des êtres vivants entre eux, au sein de leur habitat et en interaction avec l’environnement — le tout formant des écosystèmes où les échanges d’énergie, de matière et d’information permettent le maintien de la vie. La notion d’écosystème inclut les activités humaines. La prémisse de cette pensée se trouve dès le XIXe siècle dans L’Origine des espèces de Darwin et dans cette « économie de la nature » qui entérine l’interdépendance des êtres vivants — expression apparue dès le XVIIIe siècle chez Linné, Gilbert White ou Darwin, bien avant le néologisme « écologie ».

L’attention à la nature est inséparable de l’industrialisation. Vers 1880, Patrick Geddes met en évidence la nécessité de ceintures vertes autour des villes, influençant le mouvement des cités-jardins d’Ebenezer Howard. Aux États-Unis, Aldo Leopold (1887-1948), l’un des pères de la protection de l’environnement, obtient en 1924 la création de la forêt nationale de Gila, premier espace naturel officialisé. Le premier parc national, Yellowstone, date de 1872 — la même année où, en France, la forêt de Fontainebleau fait l’objet de mesures de protection. En 1973, le philosophe Richard Routley fait entrer la nature dans le domaine de la moralité : il y aurait de bonnes et de mauvaises façons de se conduire envers elle, qui aurait peut-être des droits. Une conversion de l’attention que l’on retrouve chez Marielle Macé (Nos Cabanes, 2019), qui demande un élargissement du politique « aux bêtes, aux fleuves, aux landes, aux océans ». La pensée écologique remonte en réalité bien plus loin : depuis que les humains ont eu besoin de comprendre la nature et le vivant.

La pensée politique : pourquoi l’écologie a été réduite à l’environnement

Pour comprendre pourquoi les Français réduisent encore l’écologie à la protection de l’environnement, alors qu’elle est intrinsèquement liée aux luttes sociales, un détour par l’histoire de l’écologie politique s’impose. Le socialisme, qui vise à améliorer le sort des populations par la redistribution, est apparu désirable pour les classes ouvrières dès le XIXe siècle. Ce n’est pas le cas de l’environnementalisme, né à la même époque comme un combat plus confidentiel pour les droits de l’environnement, parfois contre les droits humains.

En 1864, George Perkins Marsh publie L’Homme et la Nature, première analyse systématique de l’impact destructif de l’humanité. En France, George Sand, à l’origine de la protection de la forêt de Fontainebleau, écrit en 1872 un texte pionnier, presque prophétique sur les ravages à venir : la forêt est pour elle un bien incessible, propriété de l’humanité — ce qui fait d’elle l’une des premières écoféministes. Mais l’écologie politique ne se résume pas à l’environnementalisme. Murray Bookchin, pionnier dans les années 1950-60, fut l’un des premiers à intégrer la dimension sociale : « Écologie a toujours signifié écologie sociale : la conviction que l’idée même de dominer la nature découle de la domination de l’humain par l’humain. »

En France, René Dumont, candidat à la présidentielle de 1974, est le premier porte-parole de l’écologie politique : à la télévision, avec une pomme et un verre d’eau, il explique combien ces ressources sont précieuses et en péril. Pour lui, le développement n’est ni une question d’argent, ni de système social, ni de techniques, mais l’équilibre des trois — les relations sociales constituant la base d’une agriculture et d’un développement de qualité. Cinquante ans plus tard, le discours reste celui d’un développement dans les limites planétaires. Mais la sortie du capitalisme et la décroissance ne seront jamais un projet collectif librement choisi. Il s’agit plutôt de proposer une nouvelle prospérité sans croissance, et de montrer comment l’écologie peut dénouer concrètement la vie des gens : innover pour proposer des alternatives, aux collaborateurs comme aux consommateurs.

Car c’est là que se joue la tension politique centrale, sur laquelle insiste Jérémy Dumont. Les imaginaires de l’écologie ne sont pas seulement des positions philosophiques : ce sont des stratégies dont les chiffres d’adhésion diffèrent radicalement. Selon les données de l’ADEME et de l’Obsoco, la sobriété (anthropocentrisme) ne convainc qu’environ 16 % des Français lorsqu’elle implique des changements concrets, et la décroissance (biocentrisme) plafonne autour de 5 %. Une critique anticapitaliste qui refuse de se confronter à la viabilité économique, à l’emploi et à la gouvernance des entreprises se condamne ainsi à rester minoritaire : on ne transforme pas une économie depuis ses marges en dénonçant ceux qui la font tourner.

L’écologie populaire et l’économie régénérative font le pari inverse : l’écologie ne se réalisera qu’en devenant un enjeu économique et démocratique incluant tous les acteurs — entreprises, territoires, citoyens, syndicats, élus. Non pas l’austérité ni le sacrifice, mais une économie où les territoires vont mieux parce que les entreprises existent. C’est, comme le rappelle Jérémy Dumont, le Buen Vivir de Patrick Viveret rendu opérationnel dans les chaînes de valeur : une compréhension élargie de la valeur, où la prospérité est la capacité à bien vivre ensemble, et où le multicentrisme régénératif ouvre non sur la décroissance mais sur la post-décroissance. La question n’est plus « pour ou contre le capitalisme ? », mais « qui renforçons-nous avec l’argent collectif ? ».

La régénération ne se range donc dans aucun des deux camps habituels. Elle n’est pas l’anticapitalisme décroissant, qui reste minoritaire en refusant de se confronter à l’économie réelle ; elle n’est pas non plus le statu quo d’une croissance verte qui se contenterait de réduire ses impacts. Elle les dépasse : travailler avec le monde économique tel qu’il est, sans naïveté sur ses contradictions ni diabolisation, pour le faire basculer — entreprise par entreprise, territoire par territoire — vers une contribution nette positive au vivant. C’est en ce sens qu’elle est populaire : elle ne demande pas d’être pour ou contre un système, elle propose une amélioration concrète et tangible des conditions de vie du plus grand nombre.

L’écologie comme philosophie de vie

Quelle place l’humain occupe-t-il, ou doit-il occuper, dans la nature ? Les propos de Jean Giono (1895-1970) sont prophétiques : « L’homme doit accepter sa condition d’homme s’il ne veut pas courir à sa perte ; il fait partie du tout, auquel il lui faut contribuer à la juste échelle, et non avec la démesure absurde dans laquelle il s’est engagé. »

L’écologie profonde (deep ecology), forgée par Arne Næss à Oslo en 1960, vise à transformer le rapport de l’humain à la nature au-delà de la simple réparation : « L’homme ne se situe pas au sommet de la hiérarchie du vivant, mais s’inscrit dans l’écosphère comme une partie qui s’insère dans le tout. » Sa philosophie de vie, l’« écosophie T » (du nom de sa cabane-refuge Tvergastein), est celle d’un Soi se réalisant : un processus d’ouverture jamais achevé du moi à l’ensemble de l’écosphère, qui passe par la mise en relation de ses désirs avec ceux d’autrui jusqu’à se comprendre comme partie de l’aventure de la vie.

Félix Guattari, lui, développe la notion d’écosophie dans Les Trois Écologies : une écologie environnementale (rapports à la nature), une écologie sociale (rapports aux réalités économiques et sociales) et une écologie mentale (rapports à la psyché, aux imaginaires, aux subjectivités). L’idée maîtresse de l’écologie mentale : il faut s’intéresser aux changements mentaux qui ont conduit au rapport prédateur à la nature, et à ceux qu’il faudrait opérer pour un nouvel « habiter ensemble ». Dans son prolongement, Joanna Macy propose des rituels « du travail qui relie » pour se transformer soi-même en lien avec les transformations du monde. C’est aussi de là que viennent l’éco-anxiété et la solastalgie, terme inventé en 2003 par Glenn Albrecht.

La bascule : sortir de l’anthropocentrisme

Comment nous situer dans un monde dont nous faisons partie, mais au centre duquel nous ne sommes pas nécessairement, et où nous découvrons la multiplicité des réseaux d’interdépendance entre humains et non-humains ? Tandis que l’environnementalisme repose sur le paradigme de la satisfaction des besoins humains comme finalité (anthropocentrisme), l’écologie profonde réinscrit les finalités humaines dans une perspective plus large : celle du vivant, pour prendre en compte les besoins de l’ensemble de la biosphère.

Ce qui est en jeu dans les nouveaux imaginaires désirables, c’est de dépasser l’Anthropocène pour reformer des liens entre êtres vivants, sans exclure les humains. Car l’Anthropocène réduit les activités humaines à leurs impacts négatifs sur le climat et les espèces — ce qui ne nous permet pas, en tant qu’espèce, d’améliorer la vie des générations futures ni l’habitabilité de la terre au-delà de la réduction de nos impacts. Il s’agit d’ouvrir une nouvelle ère pour donner de l’air à nos imaginaires. Les deux grands courants des éthiques non-anthropocentriques sont le biocentrisme et l’écocentrisme.

Quatre relations humain–nature, quatre imaginaires

Pour le philosophe Dominique Bourg, le point est là : l’écologie est avant tout une affaire de relations — aux écosystèmes qui nous font vivre, aux autres espèces, entre humains. Dans son Écologie intégrale (PUF), il invite à prendre soin de quatre relations constitutives de la vie : à soi-même, aux autres humains, à la nature, et au sens (le rapport au plus grand que soi). C’est exactement ce qu’articule la Fresque des Imaginaires en cercles concentriques : mon rapport à moi, aux autres, à la nature.

Et la relation à la nature se décline elle-même, selon l’IPBES — l’équivalent du GIEC pour la biodiversité —, en quatre modalités. Toutes les sociétés qui nous ont précédés les pratiquaient ensemble ; la modernité n’en a retenu qu’une. Ce sont ces quatre modalités que fait parcourir la Fresque des Imaginaires.

Vivre de la nature — anthropocentrisme. « La vue selon laquelle la Terre et tout ce qu’elle contient de non-humains existent pour le bénéfice de l’homme » (Richard et Val Routley). L’homme s’autorise à manipuler le monde dans son seul intérêt. C’est le réflexe de limiter : réduire les impacts les plus visibles sans rien reconsidérer du modèle — rester dans le système en le rendant un peu moins destructeur (la sobriété subie, la conformité).

Vivre dans la nature — biocentrisme. Tout être vivant mérite le respect moral : chacun est un « centre téléologique de vie » (Paul Taylor) possédant un bien propre. Selon l’égalitarisme biocentrique, tous les êtres ont la même valeur. C’est le registre de la réduction et du « moins mais mieux » porté par la décroissance : non plus limiter à la marge, mais reconsidérer ce qu’on produit et consomme — une alternative au système, et non un simple ajustement.

Vivre avec la nature — écocentrisme. L’accent est mis sur l’interconnexion des formes de vie dans un tout complexe. Approche holiste : ce sont les vivants qui fabriquent leurs propres conditions d’existence (hypothèse Gaïa de Lovelock, concept d’écosystème de Tansley en 1935). C’est la logique de restauration et d’adaptation.

Vivre connecté à la nature — multicentrisme. La seule approche qui ne sépare pas l’humain de la nature : un partenariat de co-évolution. « L’homme doit devenir le copilote de la nature qui elle-même doit devenir son copilote » (Edgar Morin). L’humain, en pleine conscience de ses responsabilités, assiste les efforts de la nature pour se régénérer. C’est la régénération : « le territoire va mieux grâce à mon activité ».

L’imaginaire multicentrique — aussi appelé pluricentrique, car chacun y intègre le point de vue des autres dans la recherche d’un intérêt mutuel — est celui de la régénération : prendre soin de soi, des autres et de la nature, sans exclusion, en intégrant tous les êtres vivants d’un territoire. Régénérer, c’est restaurer, c’est renaître, c’est réinventer. Ce bouleversement de notre pensée tient en une phrase : nous avons repris conscience que nous sommes vivants parmi les vivants, et que nous allons co-évoluer sur terre.

Le vivant : un concept pour s’orienter

Le vivant, pour Baptiste Morizot, est un concept — une carte pour s’orienter — qui met la focale sur les entités du monde concernées par leur existence : l’ensemble des vivants de la biosphère. « La crise écologique actuelle est une crise de nos relations au vivant », dit-il ; un concept qui met l’accent sur nos interdépendances « sans opposer a priori les intérêts des humains et ceux de la nature ».

Le terme permet de sortir du dualisme nature/culture. Pour les lecteurs de Descola et de Latour, c’est un acquis : nous sommes sortis du grand partage entre l’homme et le monde. La nature n’est plus un décor ou un réservoir ; les non-humains ne sont plus des objets mais des êtres qui importent. « Vivant » est inclusif et englobant : il rompt avec « l’environnement » ou « la nature », qui supposent une extériorité de l’homme. Comme le souligne Morizot, ce concept ne sert pas à rabaisser l’humain, « au contraire, il sert à le penser de manière plus juste, et donc à le défendre mieux ».

« Nous n’avons pas de culture du vivant », poursuit-il. « C’est elle qu’il nous faut vivifier et inventer aujourd’hui » — faire exister dans notre attention collective la forêt férale, l’essaim d’abeilles, la faune des sols agricoles, en reconnaissant qu’ils habitent le monde et le rendent habitable. La question du vivant conduit à remettre en cause notre architecture mentale dans tous les domaines : politique, sciences, culture, économie, organisation sociale. Ce travail est d’ordre culturel : il s’agit de refonder un mode d’être au monde.

La régénération dans les entreprises

C’est la raison d’être du collectif Nous Sommes Vivants : porter l’écologie dans les entreprises via l’innovation et la transformation. « Vivant » s’oppose à la mort — « il y a une pulsion de vie opposée à la pulsion de mort qui abîme les psychismes, épuise les ressources humaines (burn-out) et naturelles (extractivisme), dans le mouvement morbide du nécrocapitalisme » (Jean-Philippe Pierron). S’il est important de mesurer la dégradation des écosystèmes, il est aussi nécessaire de porter notre attention sur la régénération comme faculté d’un écosystème à se reconstituer — une régénération que les humains peuvent assister. Sa force réside dans la capacité du vivant à reconstituer ses tissus abîmés ; mais cette capacité n’est pas sans limite : elle s’inscrit dans le respect du temps et des besoins du vivant.

Les modèles économiques émergents se définissent souvent par opposition : l’économie circulaire contre l’économie linéaire, l’économie symbiotique contre le rapport parasitaire à la nature, l’économie sociale et solidaire contre la primauté du profit. L’économie régénérative, elle, inverse le modèle de l’homme qui domine la nature : elle fonctionne « avec » elle et s’attache à lui rendre plus qu’elle ne lui prend. Elle se distingue de l’économie circulaire par ses « externalités positives » : meilleure qualité de l’eau et des sols, protection de la santé des agriculteurs. Sa finalité : permettre à un collectif de parties prenantes de contribuer à un service écosystémique qui assiste la nature dans sa régénération.

Les principes de cette approche remontent à la permaculture de Bill Mollison (1978), qui définit la régénération comme « la génération d’un surplus d’énergie et de ressources, réinvesti pour faire évoluer les écosystèmes naturels et humains ». Pour John Fullerton, seule une vision au-delà de la durabilité peut éliminer les externalités négatives : l’économique doit s’inscrire dans l’environnemental et le social, en s’inspirant de la nature. L’économie régénérative intègre ainsi les enjeux environnementaux et sociaux (le « Donut » de Kate Raworth), repose sur les huit formes de capitaux de la permacomptabilité (Roland & Landua) et vise un impact net positif : comme le dit Romain Cristofini, l’entreprise régénérative « va séquestrer plus de carbone qu’elle n’en dégage » et « augmenter les revenus des populations avec qui elle est en contact ». Le bilan net est un indicateur utile ; mais la finalité, plus profonde, n’est pas de faire un solde positif : c’est de renforcer la capacité du vivant — humain et non humain — à atteindre son plein potentiel dans son milieu. La régénération ne promet pas un futur idéal ; elle crée les conditions pour que le vivant puisse continuer.

L’économie régénérative va plus loin que l’économie de la fonctionnalité et l’économie circulaire, qui ne régénèrent pas les écosystèmes. Elle se fonde sur les principes du vivant (Hutchins & Storm, 2019) : les déchets sont de la nourriture (cradle-to-cradle), des formes et structures vivantes plus intelligentes, des matériaux régénératifs, le design biophilique, et une pensée de conception écosystémique. Son but : développer les capacités uniques du vivant à poursuivre son évolution au bénéfice de tous les êtres vivants — car seuls les systèmes vivants se régénèrent.

Un leadership régénératif

Le management de demain reposera aussi sur un leadership régénératif, grâce auquel les organisations s’épanouissent dans leur environnement. Il vise à renforcer la santé, la vitalité et la créativité des collaborateurs en s’appuyant sur leurs forces plutôt que sur leurs faiblesses, dans une recherche continue de réduction du stress et de l’épuisement. Le collaborateur est au centre de la stratégie d’engagement : les RH concentrent leurs efforts sur le bien-être au travail, gage de fidélisation et d’attractivité.

Consommateurs et collaborateurs ne sont plus de simples destinataires : ils contribuent aux choix des entreprises. Dans Respect ! Des patrons inspirants pour un monde meilleur (Flammarion), Nicolas Chabanne, fondateur de C’est qui le Patron ?!, raconte comment laisser le consommateur écrire le cahier des charges : un sondage a permis de fixer le prix du lait à 43 centimes le litre, le double de ce que gagnaient alors les producteurs. L’économie régénératrice est une piste d’avenir.

La finalité : développer les capacités du vivant — et la capacité d’y contribuer

Tout ce cheminement converge vers une finalité unique. L’approche régénérative ne vise pas à réduire des impacts : elle cherche à développer les capacités uniques du vivant — humain, social, naturel — à poursuivre son évolution et à atteindre son plein potentiel. Car seuls les systèmes vivants se régénèrent ; leur vitalité demande des capacités spécifiques pour s’entretenir. Le critère est simple, et c’est celui du multicentrisme : le territoire va mieux grâce à mon activité. Bien vivre tous ensemble sur terre, sans exclusion.

Mais une finalité ne suffit pas : encore faut-il en avoir la capacité. La régénération ne se décrète pas, elle se tient sur la durée — et elle repose sur des dirigeants, des responsables RSE, innovation ou achats capables de porter ce cap. C’est précisément ce que situe le Capacity Score : il évalue votre capacité à tenir vos trajectoires RSE, innovation et business — et identifie vos leviers d’action prioritaires, en révélant votre posture de leadership parmi quatre profils (Garde-fou, Optimisateur, Architecte, Jardinier). D’un côté la finalité — développer les capacités du vivant ; de l’autre, la capacité du leadership à y contribuer. C’est l’articulation des deux qui fait passer de l’intention à la transformation.

Nous sommes un collectif de professionnels de l’innovation et de la transformation, en entreprise ou consultants indépendants. Nous réunissons les parties prenantes d’un territoire autour des pionniers de la régénération du vivant, et nous donnons à chacun les moyens de passer à l’action.

Régénérer, c’est renforcer la capacité du vivant — humain et non humain — à atteindre son plein potentiel dans son milieu de vie : faire en sorte que le territoire aille mieux grâce à notre activité, et non malgré elle. Cela suppose une double bascule : une bascule de modèle mental, d’abord — passer de la prédation à la coopération ; et une bascule de modèle économique, ensuite — passer d’une économie qui extrait à une économie qui contribue. Elle réussira quand les entreprises se relieront en coalitions de parties prenantes au service du vivant, pour faire prospérer ensemble l’économie, la société et la nature.

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