IA et vivant : ce qui a de la valeur, les capacités humaines

Intelligence artificielle et vivant — repenser la valeur

Article pilier · Intelligence artificielle & vivant

L’IA contre le vivant ? Ce que Gorz nous apprend sur la valeur, la mesure et les capacités que nous déléguons

En 2003, le philosophe André Gorz (1923-2007), penseur pionnier de l’écologie politique et de la critique du travail, publiait L’Immatériel : un essai sur la manière dont le capitalisme, entré dans l’ère de la connaissance, se met à extraire sa valeur non plus de la matière et du temps de travail, mais de l’intelligence, des savoirs et des affects humains. Réédité en 2026 dans une version augmentée (Folio essais), le texte résonne avec une acuité nouvelle : ce que Gorz diagnostiquait à l’état de tendance, l’intelligence artificielle générative le réalise aujourd’hui avec une brutalité inédite — la captation, par le capital, de ce qu’il y a de plus vivant en nous : nos savoirs incarnés, notre attention, notre capacité de lien.

Relire L’Immatériel à l’heure de l’IA, c’est se donner le socle qui manque au débat. La vraie question n’est pas « l’IA va-t-elle nous remplacer ? », mais : quelles capacités du vivant sommes-nous en train de désapprendre — et à quelles conditions un outil numérique peut-il les régénérer plutôt que les capter ?

Cet article est le socle théorique d’un ensemble de travaux sur ce que l’IA nous apprend du vivant. Il pose le cadre — issu d’André Gorz et de la relecture qu’en propose Christophe Fourel en 2026 — qui fonde nos quatre analyses opérationnelles : IA numérique vs Intelligence Animale, le plus grand mensonge existentiel, l’IA sycophante et le désentraînement cognitif, et le numérique régénératif.
Il s’appuie sur l’entretien de Christophe Fourel, « L’Immatériel d’André Gorz est un texte de résistance », publié par la Fondation de l’Écologie Politique en partenariat avec Nonfiction (juillet 2026). La réédition augmentée L’Immatériel. Connaissance, valeur et capital (Folio essais, 2026) est préfacée par Christophe Fourel et Cédric Villani.

I. L’effondrement de la mesure

Il faut partir d’une intuition qu’André Gorz a formulée avec vingt ans d’avance, et que la réédition augmentée de L’Immatériel (Folio, 2026) remet au centre. Dans le capitalisme industriel classique, la valeur était mesurable : elle s’évaluait à l’aune du temps de travail incorporé dans la production. Une heure, une pièce, un coût. Avec ce que Gorz nomme le capitalisme cognitif, cette mesure devient impossible. Que vaut une marque ? Un réseau ? La confiance ? Les savoirs tacites qu’une organisation mobilise sans les avoir ni produits ni même acquis ?

Cette impossibilité n’est pas un accident technique. Elle révèle que la matière première du capitalisme contemporain — la connaissance, la coopération, l’intelligence vivante — est par nature abondante, reproductible à coût quasi nul. Et c’est là que se loge la contradiction la plus intéressante de notre époque. Le numérique promet de rendre ces ressources immatérielles accessibles sans presque aucun coût, ce qui devrait, en toute logique, signer la fin de l’économie marchande pour tout ce qui relève du savoir. Le capital ne peut l’accepter. Il doit donc, pour survivre, réinventer des « enclosures » — brevets, droits d’accès, contrôle algorithmique des plateformes — pour générer du profit à partir d’une matière abondante en la rendant artificiellement rare.

De même que le mouvement des enclosures, en Angleterre, avait privatisé des terres communes pour transformer des paysans libres en salariés, les grandes entreprises du numérique recréent aujourd’hui de la rareté là où il n’y en a pas naturellement. Cette grille — abondance naturelle contre rareté fabriquée — est exactement celle dont la régénération a besoin pour penser le numérique. C’est le même geste qu’une entreprise extractive qui épuise un sol commun pour le revendre en intrants.

II. Les savoirs vivants : ce que l’IA ne contient pas

Le point le plus décisif de Gorz est ailleurs. Il tient dans une distinction que l’intelligence artificielle générative rend soudain très concrète. Nos savoirs les plus déterminants ne sont pas des informations stockables mais des savoir-faire, des savoir-agir, des savoir-être — ce que l’on peut nommer des savoirs vivants, qui n’existent que dans leur pratique incarnée.

C’est une thèse philosophique à conséquence politique. Les pionniers de l’IA et du transhumanisme partagent une conviction que Gorz juge fondamentalement erronée : que l’esprit serait un programme, séparable du corps, transférable et copiable comme un logiciel. Or l’intelligence est inséparable de la vie affective — des besoins et des désirs, des craintes et des espoirs. Elle est indissociable de la conscience, et la conscience est indissociable de la factualité du corps : un corps qui a faim, qui a froid, qui désire, qui souffre depuis la naissance. C’est ce manque constitutif — cette incomplétude que ni la machine ni le calcul ne connaissent — qui rend possibles la liberté, l’invention, l’autodétermination.

Entre intelligence humaine et intelligence algorithmique, la différence n’est donc pas de degré mais de nature. La seconde peut surpasser la première en vitesse de calcul ou au jeu de go, mais elle reste prisonnière de sa propre logique fonctionnelle, étrangère à l’émotion, à la conscience, au sens des responsabilités. Gorz dirait : elle relève tout entière de l’hétéronomie — elle obéit à une rationalité instrumentale sans jamais avoir à en répondre devant qui que ce soit. Le sujet humain, lui, se définit par sa capacité — et parfois son devoir — de répondre de ses actes. Cette distinction de nature est le fondement philosophique de l’opposition, que nous documentons ailleurs, entre l’IA numérique, hors-sol, et l’Intelligence Animale, située et sensible au réel.

III. L’oubli du corps est une dépossession

Voilà le cœur de la démonstration. Quand une organisation délègue à un système algorithmique ses savoir-faire incarnés — le jugement d’un artisan, l’intuition d’un soignant, la lecture d’un sol par un agriculteur — elle ne gagne pas seulement en « productivité ». Elle procède à une dépossession. Elle fonctionnalise et privatise une « économie invisible » — cette production de soi, de liens, de sens — qui est la véritable source de la valeur, et que personne n’a jamais rémunérée.

C’est ici que le diagnostic de Gorz éclaire un fait très actuel. Les IA génératives conçues pour maximiser l’engagement flattent au lieu de contredire, confortent au lieu de mettre en tension : elles produisent ce que nous avons analysé comme un désentraînement cognitif. Le reward system qui pousse un modèle à cette complaisance est, dans les termes de Gorz, une enclosure cognitive : il fabrique de la dépendance là où existait une abondance relationnelle. La séparation qu’il installe — entre l’usager et son propre jugement, entre l’humain et le réel — réactive le récit le plus ancien de l’extractivisme, ce mensonge existentiel qui nous dit « tu es séparé ». L’oubli de la factualité du corps n’est pas une erreur philosophique anodine : c’est une dépossession politique.

Gorz n’était pas pour autant hostile à la technique. C’est un point qu’il faut absolument distinguer. Ce qu’il conteste, ce n’est pas la technique en elle-même — c’est son orientation profonde, son appropriation privée, sa mise au service d’une logique de profit. La révolution informationnelle porte en elle une potentialité extraordinaire : produire des biens reproductibles en quantités illimitées pour un coût marginal tendant vers zéro. Elle appelle donc naturellement une économie de l’abondance, du partage, de la gratuité — l’internet libre, les logiciels libres, les communs numériques en sont la démonstration pratique. Ce sont des poches de résistance : la preuve concrète que la technique, au service de la liberté, peut faire face au rouleau compresseur capitaliste.

« La vie elle-même — avec ses besoins, ses désirs, sa vulnérabilité, sa capacité à se donner un sens — est la seule richesse véritable, celle qui précède toute valeur et que nulle intelligence artificielle, nulle finance, ne peut produire ni remplacer. La défendre, c’est le combat politique qui reste devant nous. »— d’après André Gorz, L’Immatériel (rééd. Folio, 2026)

IV. Évaluer, ne pas mesurer

De ce socle découle une conséquence méthodologique directe. Si la valeur du vivant n’est pas mesurable — c’est toute la démonstration de Gorz — alors un outil de diagnostic régénératif ne doit pas prétendre mesurer. Il doit évaluer une trajectoire, qualifier une posture. C’est précisément le parti pris du Capacity Score : il ne quantifie pas une valeur, il situe une organisation sur quatre configurations — Limiter, Réduire, Restaurer, Régénérer — et révèle le levier qui bloque la progression. La grille ne classe pas : elle rend visibles des marges de manœuvre réelles.

Appliqué au numérique, ce cadre permet de lire un produit ou une infrastructure d’IA autrement que par la performance. La question n’est plus « combien de temps de cerveau capté ? » mais « cet outil désentraîne-t-il ou capacite-t-il celui qui l’utilise ? ». Nous avons décliné cette lecture, du produit addictif (N1) au design régénératif (N4), dans notre analyse du design des IA conversationnelles, et appliquée à un opérateur télécom — Orange, ses datacenters et sa Livebox — dans notre étude sur les conditions d’un numérique régénératif.

Où en est votre organisation dans sa manière de concevoir et d’utiliser l’IA ? Le Capacity Score évalue vos capacités, vos verrous et vos priorités — sur 6 leviers et 4 niveaux.

Faire le diagnostic →

V. Le retournement de finalité : réinventer l’IA

Reste la question que Gorz nous laisse en héritage : si la technique peut servir la liberté, alors un numérique régénératif est possible — mais à des conditions exigeantes. Défense des communs, sortie du fétichisme de la croissance et du PIB, reconnaissance des richesses non mesurables et des activités non marchandes. Ce n’est pas un supplément d’éthique ajouté à un produit inchangé : c’est un retournement de finalité. Tant qu’un service d’IA reste conçu pour capter l’attention, il plafonne au niveau de l’enclosure — comme le pneu reste un pneu et la veste reste une veste dans nos analyses Michelin et Patagonia. Le saut qualitatif arrive quand le produit lui-même cesse d’être une machine d’extraction pour devenir un commun capacitant, qui augmente les savoirs incarnés, les liens et les écosystèmes au lieu de les épuiser.

Ce retournement ne se décrète pas : il se conçoit. C’est l’objet du Regenerative Business Model Canvas — cinq ateliers pour reconcevoir un modèle numérique de l’optimisation extractive vers la contribution.

Réinventer l’IA au service du vivant

L’IA n’est pas condamnée à être une machine d’enclosure. Le Regenerative Business Model Canvas permet de reconcevoir un produit ou une infrastructure numérique pour qu’il augmente les capacités du vivant au lieu de les capter.

Découvrir le RegenBMC →

La vie elle-même — ses besoins, ses désirs, sa vulnérabilité — est la seule richesse que nulle IA ne peut produire ni remplacer. La défendre, c’est le combat qui reste devant nous. Concevoir des outils numériques qui la renforcent au lieu de la capter, c’est déjà commencer à le mener.

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