Jacques Fradin GIECO — émotions et changement de comportement

Jacques Fradin — La place des émotions dans le changement de comportement

Conférence · Nous Sommes Vivants

Jacques Fradin — La place des émotions dans le changement de comportement

Une restitution de la conférence donnée par Jacques Fradin — médecin, neuroscientifique, fondateur de l’Institut de Médecine Environnementale et co-initiateur du GIECO — puis trois prolongements de son propos : Damasio, Beck, et le REX émotionnel, qui convergent vers la Fresque des Émotions.

Le cadre

Conférence animée par Huguette Viala, consultante et membre du collectif Nous Sommes Vivants, avec l’intervention de Laurence Loth qui anime la Fresque des Émotions. Jacques Fradin y revient sur la genèse du GIECO, sur sa lecture des émotions — dans la lignée ouverte par Henri Laborit, prolongée par la clinique d’Antonio Damasio — et sur ce que les thérapies cognitivo-comportementales et les retours d’expérience de la sécurité aérienne ont apporté à la compréhension du changement de comportement.

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Partie I

Ce que Jacques Fradin nous dit des émotions

1. Un GIECO pour le comportement

L’intuition qui a conduit à la création du GIECO remonte à 2006, lors d’une réunion interne de l’Institut de Médecine Environnementale. Fradin et le professeur Farid El Massioui, alors directeur d’un laboratoire de psychologie et de neurosciences, partent du même constat : le comportement humain est étudié par des dizaines de disciplines qui ne se parlent pas. L’Organisation mondiale de la santé synthétise les connaissances médicales, le GIEC synthétise les connaissances sur le climat, mais personne ne synthétise les connaissances sur le comportement. « Le facteur humain est transversal, il est partout et nulle part », résume Fradin.

Le projet se concrétise en 2018 avec la constitution d’un comité scientifique — Fradin, le professeur Alain Berthoz, Patrick Légeron et quelques autres — qui rédige un manifeste soumis à des milliers de chercheurs dans le monde. Deux réunions à Paris, fin 2019 et début 2020, aboutissent à la création de l’Alliance pour le GIECO. Le premier tome du rapport principal est désormais publié ; un deuxième est en cours, consacré à des visions transdisciplinaires sur des sujets chauds ; un troisième constituera la grande synthèse destinée aux acteurs de la société.

Fradin rappelle ce que Jean Jouzel lui a confié au sujet du GIEC : la synthèse transdisciplinaire n’est pas qu’un exercice éditorial — elle a fini par changer la façon dont les climatologues voient le climat. « Pour ne pas dire que la climatologie est née avec le GIEC. » L’ambition du GIECO est du même ordre : faire émerger une vision transdisciplinaire qui n’existe pas aujourd’hui, et sans laquelle le facteur humain des transitions restera un sujet mal posé.

2. Le cerveau n’est pas un chef d’orchestre. C’est une population de neurones.

Fradin ouvre le cœur de son propos par une reformulation qu’il cite lui-même : « On dit qu’on a un cerveau, mais on a plus une population de neurones qu’un cerveau. » Le bricolage évolutif n’élimine pas les acquis anciens — il les module par de nouveaux acquis. Le cortex préfrontal, cette zone tardive que l’on associe à la raison, au calcul, à la stratégie, n’est pas le chef d’orchestre du cerveau. Il en est un modulateur récent. Les structures anciennes posent les questions, les structures récentes cherchent à y répondre.

Cette vision, Fradin la doit avant tout à Henri Laborit, son inspirateur majeur — le biologiste et chirurgien qu’il cite davantage que quiconque. Laborit tenait, à une époque où la spécialisation scientifique dominait, des propos d’une transdisciplinarité radicale : « la seule raison d’être d’un être, c’est d’être ; et le cœur de cet être, c’est l’ADN — tout part de là ». Le cortex préfrontal, poursuivait-il, n’est qu’une « gare de triage très lointaine du centre de commandement ». Laborit, dit Fradin sans détour, « avait plus raison que tort ». Les grands neuroscientifiques qui ont suivi — Damasio, Alain Berthoz, Olivier Houdé — n’ont pas démenti cette intuition fondatrice. Ils l’ont confirmée, affinée, appareillée cliniquement. Mais la charpente générale vient de Laborit.

L’image que Fradin propose pour faire comprendre cette architecture est parlante : c’est comme si un petit ordinateur de première génération pilotait Internet, posait des questions aux grandes structures actuelles et se contentait de leurs réponses. On voudrait que ce soit l’inverse — un chef d’orchestre lucide qui dirigerait ses spécialistes. Mais l’évolution ne fait pas travailler les ingénieurs. Elle part de l’ADN et construit par couches successives.

La conséquence est directe : par défaut, un humain est d’abord un mammifère. La préfrontalisation — cette capacité à raisonner de façon hypothético-déductive, à apprendre de l’erreur autant que du succès, à se restructurer — ne va pas de soi. Elle émerge progressivement, sous l’effet de la culture, de l’éducation, des apprentissages. Elle reste, selon les domaines, plus ou moins développée. Et elle peut, sous l’effet de la douleur, du stress aigu ou de certaines pathologies, régresser — redonnant la main à des structures anciennes dont les réponses sont adaptées à la jungle, pas à une vie sociale moderne.

3. L’émotion n’existe pas au singulier

L’un des points les plus forts de la conférence est le refus de parler « de l’émotion » au singulier. Fradin préfère parler des émotions au pluriel, parce que ce que l’on range sous ce mot recouvre des réalités neurologiquement très différentes, servant des fonctions distinctes, et appelant chacune une réponse adaptée.

Il part d’un cas clinique qu’il connaît intimement — sa sœur, atteinte d’une algodystrophie de stade 3. Dans les phases aiguës, elle ne le reconnaît plus. Non par défaillance de mémoire, mais parce que la douleur déclenche un basculement vers des structures très anciennes, qui commandent au corps de se mettre à l’abri d’un danger perçu comme interne. Il raconte aussi l’histoire de son chien, autrefois, qui s’était caché sous un arbre du jardin alors qu’il était malade — retrouvé trois jours plus tard dans un état de jeûne et d’immobilité extrêmes. Un animal sauvage en souffrance se cache pour ne pas être attrapé par un prédateur, ne bouge plus pour ne pas aggraver une éventuelle blessure, ne mange plus pour limiter sa dépense. Stratégie viable dans la forêt. Mortelle pour un chien domestique — et a fortiori pour un humain moderne.

Un cran au-dessus dans la hiérarchie, on trouve les phobies : le danger est externe, on se cache dans sa grotte, on évite. L’émotion est encore très ancienne, mais le cerveau dispose de plus de ressources pour gérer la situation. Plus haut encore, les émotions sociales : l’attachement, la jalousie, la peur d’être exclu, le besoin d’être reconnu. Dans leurs formes les plus lourdes, elles peuvent conduire à l’auto-mise à l’écart, voire au suicide — comportement paradoxal au regard des émotions archaïques qui, elles, cherchent à préserver la survie à tout prix. Au sommet enfin, ce que Damasio nomme le sentiment : cette capacité préfrontale de se projeter dans l’émotion d’un autre, de faire entrer son bonheur dans le nôtre, de construire du courage, de la générosité, de l’engagement long.

Tout cela, dit Fradin, est de l’émotion. Mais traiter ces quatre registres comme une seule réalité, c’est le chaos. Chacun relève de structures neurales distinctes, chacun appelle une réponse différente. La confusion commence dès qu’on met un seul mot sur ces quatre choses.

4. Le stress n’est pas une émotion, c’est une sensation

Fradin apporte ici une distinction que les thérapies cognitivo-comportementales ont formalisée depuis longtemps, mais qui reste largement ignorée hors du champ clinique. Le stress — ce que l’on ressent dans les trois états de fuite, de lutte et d’inhibition — n’est pas une émotion. C’est une sensation, c’est-à-dire une information plus brute, plus immédiate, moins filtrée par les structures cérébrales que les émotions proprement dites. L’émotion, elle, est déjà la mémoire organisée d’une sensation. Le stress est la sensation elle-même.

Cette distinction a une conséquence précieuse : le stress n’est pas contrôlable par la volonté. On peut se raisonner sur une émotion, on ne se raisonne pas sur un stress. Mais on peut, en revanche, lire ce qu’il signale. Fradin le formule avec netteté : chez l’humain moderne, « le gros du stress est d’abord cognitif ». Ce n’est pas le monde extérieur qui écrase, c’est le cortex préfrontal qui détecte une dissonance qu’il ne parvient pas à résoudre — et le stress en est le signal traduit dans le corps.

Autre distinction dans le même ordre d’idée : ce que Fradin appelle le cognitif chaud. Les TCC désignent ainsi l’ensemble des pensées traversées par l’affect — pensées nourries par la sensation, l’émotion, la mémoire. Le cognitif chaud est plus large que l’émotion au sens classique. Il englobe tout ce qui, dans notre activité mentale, n’est pas une opération purement logique désincarnée. Pour Fradin, il n’y a pas grand-chose à proprement parler de « cognitif froid » dans un cerveau humain ordinaire. Ce que nous appelons raison est presque toujours du cognitif chaud mieux mis en forme.

Reste une question que Huguette Viala pose directement à Fradin : quel est le rôle de ce cognitif chaud dans la décision de changer de comportement ? La réponse tient en un mot — la motivation. Chez Fradin, la motivation est une rencontre : une composante interne (le besoin fondamental ressenti) et une composante externe (l’opportunité perçue). Leur rencontre produit l’action ; sans elle, on observe passivement. Les patients alexithymiques, incapables d’accéder à leurs émotions, en sont l’illustration clinique : ils peuvent décrire, commenter, analyser — mais ils ne s’engagent pas. Sans cognitif chaud, pas de motivation. Sans motivation, pas de mouvement.

5. Structure et culture : la leçon clinique de Damasio

Quand Huguette Viala lui demande de reprendre la pensée de Damasio, Fradin ne commence pas par les concepts : il commence par la proximité de trajectoire. Damasio est médecin, neurologue, neuroscientifique, curieux de transdisciplinarité, d’éthologie et d’évolution — autant de points communs avec Fradin, qui dit à chacun d’eux se sentir proche. Surtout, Damasio est « un des acteurs » de la réflexion ouverte par Laborit : il n’en est pas le fondateur, mais l’un de ceux qui en ont prolongé l’intuition avec le plus de rigueur clinique.

Ce que Fradin retient surtout de Damasio, c’est une méthode. On n’a pas le droit, éthiquement, de produire expérimentalement des lésions dans un cerveau humain pour en étudier les effets. Mais la nature s’en charge : maladies génétiques, accidents vasculaires, pathologies dégénératives, malformations. Ces « expériences naturelles » sont des occasions d’observer ce qui se passe quand telle ou telle structure disparaît — et donc de comprendre, à partir de ce qui est perdu, ce que cette structure rendait possible.

Le cas que Fradin raconte en détail est celui que Damasio rapporte à la fin du Sentiment même de soi : une patiente atteinte de la maladie d’Urbach-Wiethe, pathologie rarissime qui calcifie progressivement les deux amygdales à l’âge adulte. Un psychiatre l’envoie à Damasio en avouant qu’il ne comprend pas ce qu’elle a. Les examens révèlent la calcification bilatérale. Et qu’a-t-elle perdu, précisément ? La capacité de repérer l’agressivité humaine, intersociale ou intrasociale. Dans la rue, elle se faisait régulièrement agresser parce qu’elle ne percevait plus les signaux d’alerte ; elle continuait à sourire, à répondre gentiment, à avancer. Son intelligence était intacte. Mais une émotion structurellement perdue — la peur sociale — avait désorganisé une part entière de sa relation au monde. Un chien agressif, elle pouvait se le représenter. Un humain agressif, non.

Ce que Fradin tire de ce cas dépasse le tableau clinique. Quand on perd structurellement les connexions qui ramènent sensation et émotion jusqu’aux zones de représentation et d’action, on ne perd pas seulement un outil — on perd des dimensions entières de la conscience. On ne peut plus se représenter ce qu’une émotion perdue rendait pensable. « Ça ne s’allume plus », dit Fradin.

De cette méthode clinique, Fradin tire une distinction qu’il rappelle à plusieurs reprises dans la conférence — et qui est l’une des plus importantes de son propos. Il y a dans le cerveau du contenant et du contenu, de la structure et de la culture, du hard et du soft. Les deux coexistent. La culture — l’éducation, la thérapie, la conscience réflexive — opère sur le soft : les interfaces tardives, modulables, reprogrammables. Sur les vieilles structures, en revanche, nous n’avons pas la main. « Si on n’a plus le hard, on ne peut pas faire le soft. » La clinique des déficits pose à cet endroit précis une limite à la toute-puissance qu’on prête parfois à la psychologie ou au développement personnel. Beaucoup de choses sont transformables dans un cerveau humain. Pas tout.

6. Le REX opérationnel : apprendre de l’erreur, redéfinir le courage

Fradin a travaillé huit ans avec René Amalberti, alors directeur de l’IMASSA (l’Institut de médecine aérospatiale du Service de santé des armées) et co-créateur, avec son homologue américain, du retour d’expérience — le REX. L’intuition fondatrice est simple : un spécialiste se trompe une fois sur cent. Neuf fois sur dix, il corrige. La dixième fois, une autre anomalie apparaît, puis une autre, jusqu’à l’incident, puis l’accident. Derrière tout cela, des biais cognitifs récurrents : plus on est ignorant sur un sujet, plus on est sûr de soi ; plus on a l’habitude, plus on est sûr de soi.

Dans une procédure REX, deux ou trois opérateurs relisent la procédure ensemble, la répètent, donnent leur avis un par un, en disant pourquoi ils pensent qu’il faut y aller ou ne pas y aller. La règle culturelle est explicite : « émotion REX, on s’en fout, opinion ». Si quelqu’un remet en cause le point de vue d’un autre, ce n’est pas une attaque personnelle — c’est du facteur humain. Une erreur toutes les cent opérations, c’est trop pour une procédure nucléaire.

Le paradoxe que Fradin met en évidence mérite d’être souligné : le REX opérationnel met les émotions à distance de l’analyse factuelle, mais il repose sur une émotion sociale préalablement travaillée — le courage. Dans les unités où le REX tient, ce sont les colonels et les généraux qui ouvrent les séances en disant « voilà mes erreurs de la semaine ». Le courage, dans cette culture, n’est plus la tête brûlée qui fait ce que les autres n’osent pas. Il est exactement l’inverse : oser dire ses erreurs, accepter de remettre en cause ses propres évidences, tolérer qu’un pair le fasse à son tour sans en faire une affaire personnelle.

On a changé le courage, on a reconfiguré une émotion sociale fondatrice — et c’est à cette seule condition que le retour d’expérience peut fonctionner. Le REX n’est pas un outil neutre qu’on pose sur une culture. Il suppose une transformation culturelle préalable.

7. Nommer pour ne plus être gouverné : la triade de Beck

Interrogée par Huguette Viala, Laurence Loth décrit ce qu’elle observe en animant la Fresque des Émotions. Le processus est simple : les participants revisitent une situation réelle qu’ils ont vécue, ramènent les sensations du corps et les émotions qui s’y sont manifestées, puis posent un mot sur ce qui a été ressenti. Le passage de la sensation floue au mot précis est un premier pas — qui délivre déjà, à leur propre cerveau, une information plus exploitable. Puis vient l’identification des pensées automatiques qui se sont attachées à l’émotion. Puis celle des actions qui en ont découlé. Puis, enfin, la reconnexion au besoin sous-jacent : « je suis agacé, j’ai besoin de clarté ; je suis inquiet, j’ai besoin de sécurité ».

Fradin réagit en élargissant. Dans notre société, l’émotion est le parent pauvre : on n’apprend nulle part à comprendre ce qu’elle est, à quoi elle sert, d’où elle vient. Or, dit-il, « la meilleure façon d’être gouverné par une chose, c’est de ne pas la conscientiser ». La conscience n’est qu’une toute petite partie du fonctionnement cérébral — nous sommes une coquille de noix sur un océan d’activité neuronale. Tout ce qui aide à conscientiser est donc bienvenu.

Il revient alors sur la triade cognitive qu’Aaron Beck a placée au cœur des thérapies cognitives : trois sommets reliés — émotions, pensées, actions —, chacun agissant sur les deux autres. Une pensée alternative, construite consciemment à partir des mêmes données qu’une pensée automatique stressante, peut rouvrir ce que l’émotion immédiate avait fermé. La découverte clinique de Beck, sur laquelle Fradin insiste, est nette : « la pensée stressante est plus stressante que le fait stressant ». C’est la réponse qui pose problème, plus que le problème.

8. La joie, levier oublié

Huguette Viala pose une question qui ouvre le dernier grand temps de l’échange : la psychologie et la psychiatrie se sont construites sur l’étude du stress, de la peur, de la dépression. Et la joie ? Est-ce qu’on peut changer de comportement parce qu’on fait une découverte qui nous rend heureux, parce qu’on est content de contribuer à quelque chose qui fait sens ? N’est-ce pas le levier oublié de l’écologie ?

Fradin renvoie à un argument damasien qu’Huguette rappelle avec précision : dans ses travaux sur la culture, Damasio montre que si l’humanité progresse grâce à l’artisanat, à la création, c’est parce qu’à la fin de chaque tâche accomplie, un retour d’expérience émotionnel s’opère. Les émotions agréables signalent que la trajectoire est juste ; les émotions désagréables signalent qu’il faut ajuster. La joie n’est pas un luxe ornemental. C’est un marqueur fonctionnel qui oriente l’action dans la durée.

Fradin le formule à sa manière : si on n’a pas des gains supérieurs aux pertes au sens émotionnel et sensoriel à la sortie, on ne le fait pas. C’est la façon dont chacun construit sa cuisine intérieure — plus ou moins sophistiquée — qui permet de tenir sur la durée. Sans quoi, rappelle-t-il à propos des intelligences artificielles, pas de véritable intelligence possible : « tant qu’elles n’auront pas de motivation, je ne le crois pas ». C’est la conclusion la plus damasienne de la conférence.


Partie II

Trois prolongements de ce que Fradin nous dit

Les éléments qui suivent ne sont pas explicitement développés dans la conférence. Ils prolongent les pistes ouvertes par Jacques Fradin en les reliant à d’autres travaux — Damasio, Beck — et à des pratiques de terrain. C’est donc une lecture proposée par Nous Sommes Vivants, pas une restitution de ce que Fradin aurait dit.

Fradin pose le cadre, avec une netteté rare. Trois de ses références — Damasio, Beck, et la pratique du retour d’expérience — peuvent être prolongées de manière à rendre son propos plus directement utilisable par une équipe en transformation. Ces prolongements convergent vers un dispositif concret : un atelier d’intelligence collective qui cherche à traduire ces intuitions en pratique.

1. Damasio — ce que L’Erreur de Descartes et Spinoza avait raison ajoutent

Fradin cite Damasio comme « acteur » de la lignée Laborit et raconte un cas clinique (Urbach-Wiethe). Il ne développe pas en conférence la théorie que Damasio a formalisée depuis trente ans. Les travaux de Damasio permettent pourtant d’éclairer et d’approfondir certains points évoqués par Fradin — notamment ce qu’il désigne sous le terme de cognitif chaud. Le mécanisme cognitif correspondant porte un nom précis : les marqueurs somatiques.

Dans L’Erreur de Descartes (1994), Damasio part de patients dont les lésions du cortex préfrontal ou du système limbique ont séparé la raison de l’affect. Tous conservent une intelligence logique normale — ils calculent, argumentent, réussissent les tests cognitifs classiques. Mais ils semblent devenir incapables de prendre des décisions socialement viables, d’anticiper l’avenir, d’assumer une responsabilité. L’hypothèse que formule Damasio : l’émotion manquante les prive, en amont de la décision, des marqueurs somatiques — ces traces corporelles laissées par l’expérience, qui pré-trient les options avant même que la conscience ne s’en saisisse. Ce sont eux, avance-t-il, qui pourraient expliquer le phénomène mystérieux qu’on appelle l’intuition. Et ce sont eux qui rendraient possible cette « mémoire du futur » — la capacité d’anticiper les conséquences d’une action avant de la poser.

Le titre du livre porte toute la charge philosophique. Descartes, au XVIIe siècle, avait séparé la res cogitans (la chose pensante) de la res extensa (le corps). De cette séparation est né tout le rationalisme occidental — et, avec lui, l’idée que penser juste suppose de tenir le corps et l’affect à distance. Damasio propose la thèse inverse : la raison, privée du substrat corporel qui l’informe, calculerait dans le vide. Il suggère qu’on pourrait relire la formule cartésienne à rebours : « Sum, ergo cogito » — je suis, donc je pense.

Neuf ans plus tard, avec Spinoza avait raison (2003), Damasio remonte plus loin dans la filiation. Au XVIIe siècle — à l’époque même de Descartes — Spinoza avait théorisé que le corps et l’esprit pourraient être une seule et même substance vue sous deux attributs différents. Surtout, il avait formulé une thèse sur les affects que Damasio rapproche de sa propre neurobiologie : la joie serait une augmentation de notre puissance d’agir, la tristesse une diminution. Lues dans ce cadre, ces émotions ne seraient pas des qualités morales — une émotion bonne contre une émotion mauvaise — mais les signaux d’un mouvement vital. La joie indiquerait qu’on est dans une trajectoire favorable à notre persévérance (ce que Spinoza appelait le conatus) ; la tristesse, l’inverse.

Cette intuition pourrait se prolonger jusque dans la cognition elle-même. Damasio rapporte un effet contre-intuitif pour qui persiste à croire que la raison fonctionnerait mieux « à froid » : la joie accélèrerait la pensée et multiplierait les connexions entre les idées ; la tristesse ralentirait l’évocation, figerait les images mentales, freinerait les associations. Ces observations, documentées au niveau individuel, invitent à penser qu’elles pourraient se prolonger à l’échelle d’une équipe : celle qui travaille dans la joie tendrait à penser plus vite, plus large, plus créativement ; celle qui traverse une période de tristesse ou d’épuisement verrait sa capacité cognitive se rétrécir avant même que sa performance ne se dégrade visiblement.

Dans le prolongement de ce qu’évoque Fradin, on peut donc rapprocher trois apports des travaux de Damasio : un mécanisme cognitif (les marqueurs somatiques), une cible philosophique (l’erreur cartésienne), et une lecture fonctionnelle de la joie qui pourrait la sortir du registre du supplément d’âme.

2. Beck — la triade cognitive comme outil de prise de conscience

Fradin évoque la triade de Beck en passant. Dans le prolongement de ce qu’il évoque, on peut la regarder de plus près : elle constitue l’un des outils les plus directement utilisables pour travailler ce que la conférence a décrit.

Aaron Beck, psychiatre américain, a fondé la thérapie cognitive dans les années 1960 sur un modèle simple mais puissant. Trois sommets reliés : émotions, pensées, actions. Chacun agit sur les deux autres. Une pensée automatique (« je ne vais pas y arriver ») déclenche une émotion (découragement, anxiété), qui déclenche une action (évitement, retrait) — laquelle vient à son tour renforcer la pensée initiale. Le cercle devient vicieux.

Mais le triangle fonctionne dans les deux sens. C’est là que réside la puissance pratique du modèle. Nommer l’émotion permet de remonter à la pensée automatique qui l’a produite. Identifier cette pensée permet d’en chercher une alternative — une lecture différente des mêmes données, qu’elle soit rationnelle, contradictoire, ou simplement humoristique. Et pratiquer régulièrement cette pensée alternative finit par modifier l’émotion et l’action qui en découle.

À ce modèle, on peut ajouter un quatrième élément que les approches actuelles mettent en avant : les besoins. Derrière chaque émotion, un besoin. Derrière la colère, un besoin de respect. Derrière la peur, un besoin de sécurité. Derrière la tristesse, un besoin de reconnaissance ou de transformation. Derrière la joie, un besoin de partage ou d’alignement. Reconnaître le besoin qui motive l’émotion rend lisible ce qui, autrement, reste confus.

La triade de Beck prolonge la distinction sensation/émotion/cognitif chaud de Fradin en y ajoutant une porte d’entrée opérationnelle : on peut, depuis n’importe quel sommet du triangle, faire le travail d’ensemble. Certaines personnes entrent plus facilement par l’émotion, d’autres par la pensée, d’autres par l’observation de leurs propres actions. Le triangle n’impose pas un chemin. Il fournit une cartographie.

3. Une autre forme de REX — le retour d’expérience émotionnel

Le REX que Fradin décrit — celui d’Amalberti, né dans la sécurité aérienne — met volontairement les émotions à distance pour revenir aux faits. « Émotion REX, on s’en fout, opinion. » C’est un outil puissant, mais il laisse de côté un territoire entier : le vécu d’équipe. Or dans les transformations longues que traversent les organisations régénératives, ce vécu peut jouer un rôle décisif dans la réussite ou l’échec d’une démarche.

Il existe donc une autre forme de REX — un retour d’expérience qui ne porte pas sur les livrables ni sur les indicateurs, mais sur ce qui a été traversé. Ce qui a coûté. Ce qui a soutenu. Ce qu’on garde. Ce qu’on change. Ce REX émotionnel ne remplace pas le REX opérationnel — il le complète. Les deux procédures ne s’excluent pas.

Le format se structure autour de cinq questions simples. Qu’est-ce qu’on a vécu ? Qu’est-ce qui a été difficile ? Qu’est-ce qui a été soutenant ? Qu’est-ce qu’on garde ? Qu’est-ce qu’on change la prochaine fois ? Ce n’est pas un grand déballage, ni une séance de psychologie appliquée. C’est un dispositif d’apprentissage collectif qui rend visible la boucle émotions → pensées → actions et qui fait apparaître comment certaines décisions ont été prises, comment certaines tensions se sont construites, comment certaines coopérations ont émergé.

L’effet immédiat d’un tel retour est souvent perceptible dans la salle : de l’apaisement, une reconnaissance mutuelle, une meilleure compréhension des réactions de chacun, une coordination plus fluide pour la suite. Le REX émotionnel ne « gère » pas les émotions. Il transforme une énergie implicite en capacité d’ajustement explicite.

Pour aller plus loin sur la pratique

Les émotions dans les entreprises : vers un REX émotionnel en fin de projet

Cet article détaille le format du REX émotionnel comme pratique de clôture de projet : les équations implicites à déconstruire (émotion = perte de contrôle, fragilité, irrationalité), le timing neuroscientifique (l’émotion arrive avant la pensée analytique), la triade de Beck appliquée au vécu d’équipe, et la cartographie des besoins qui se tiennent derrière chaque émotion.

Lire l’article →

4. Et donc la Fresque des Émotions

Les trois prolongements précédents convergent vers un dispositif concret. La Fresque des Émotions, animée par Laurence Loth au sein du collectif Nous Sommes Vivants, applique en intelligence collective — en trois heures — ce que chacune des trois ressources précédentes rend possible séparément.

De Damasio, elle reprend l’idée que les émotions ne sont pas un parasite de la décision — elles sont la matière même à partir de laquelle les arbitrages se construisent. Nommer précisément ce qui a été ressenti, c’est déjà ré-ouvrir l’accès à des marqueurs somatiques que le rythme du projet avait laissés implicites.

De Beck, elle reprend la triade : chaque situation revisitée est travaillée à travers ses trois sommets — l’émotion éprouvée, la pensée automatique qui s’y est attachée, l’action qui en a découlé — auxquels s’ajoute le besoin sous-jacent. Le participant ne fait pas un exercice théorique ; il revisite du vécu professionnel concret et en tire une cartographie lisible.

Du REX émotionnel, elle reprend la logique de format cadré : pas un grand déballage, mais des questions structurantes qui transforment un vécu individuel en apprentissage collectif. Ce qui se joue n’est ni de la thérapie, ni de la psychologie, ni du développement personnel. C’est un travail de conscientisation partagée, au service de la coopération future.

Trois échelles de travail

L’atelier n’est pas uniquement une démarche individuelle. Il opère simultanément à trois échelles qui se renforcent mutuellement — et c’est sa capacité à articuler ces trois niveaux qui le distingue d’un coaching, d’une formation CNV ou d’un accompagnement psychologique classique.

L’échelle individuelle — la boussole intérieure. Il s’agit de passer de l’émotion subie à l’émotion décodée. L’apport théorique, largement inspiré de Damasio, permet de comprendre que l’émotion est un signal biologique qui commence dans le corps pour informer une décision, puis une action. La boucle émotion → pensée → action devient consciente : face à une transformation (émotion : peur), je me dis « je ne vais pas y arriver » (pensée), ce qui m’amène à éviter la tâche (action). Rendre visible ce mécanisme, c’est retrouver la possibilité d’en sortir.

L’échelle collective — la sécurité psychologique. L’intelligence émotionnelle d’une équipe ne signifie pas que tout le monde ressente la même chose. Elle signifie que l’équipe est capable de se parler de ce qui est ressenti, dans ses interactions de travail. Entendre un collègue exprimer un doute réduit la solitude émotionnelle de chacun. Cela crée de la sécurité psychologique : le sentiment qu’on ne sera pas jugé si l’on exprime une vulnérabilité.

L’échelle temporelle — la courbe d’un projet. Un projet n’est pas une ligne droite. C’est une courbe émotionnelle fluctuante qu’on peut cartographier : le lancement, souvent marqué par l’enthousiasme (risque d’aveuglement) ou l’anxiété (risque de paralysie) ; le milieu de projet, le « creux », où apparaissent la fatigue, l’irritabilité, le découragement, et où l’écart entre le ressenti et l’attendu est le plus marqué ; la clôture, qui peut aller du sentiment d’accomplissement à l’épuisement. L’atelier peut intervenir en prévention, en cours de route, ou sous forme de REX en fin de projet.

Une session récente

Groupama — le lâcher-prise en clôture de parcours

La Fresque a été animée pour un groupe d’élus de Groupama, à l’occasion de la clôture de leur parcours d’accompagnement. Thème choisi : le lâcher-prise. Un thème qui parle à chacun, parce qu’il invite à ralentir, à écouter, à ressentir, à faire confiance.

Au fil de l’atelier, les participants ont exploré la manière dont les émotions se manifestent dans le corps, dans les pensées et dans les actions — et comment elles les mettent en mouvement. Les échanges ont été riches, sincères, profonds.

Ce qui en est ressorti : lâcher-prise, ce n’est pas renoncer. C’est accueillir ce qui est, pour avancer avec plus de justesse et d’élan.


En conclusion

On peut retenir de ce que Fradin partage dans cette conférence une certaine épaisseur de savoir neuroscientifique : l’architecture en couches du cerveau, les quatre registres d’émotion, la distinction entre sensation, émotion et cognitif chaud, le rôle du REX opérationnel et de la triade de Beck. Les prolongements que Nous Sommes Vivants propose ici — les marqueurs somatiques de Damasio, la joie comme augmentation de la puissance d’agir chez Spinoza, la pensée alternative de Beck, le format cadré du REX émotionnel — cherchent à rendre cette base plus directement utilisable par une équipe en transformation.

Mais il reste une étape. Développer l’intelligence émotionnelle d’un collectif ne suffit pas à situer une entreprise dans sa trajectoire régénérative. La Fresque des Émotions active un levier parmi les six que le Capacity Score rend lisibles — leadership, gouvernance, intelligence écosystémique, innovation, chaîne de valeur, dynamiques humaines. C’est dans l’articulation de ces leviers que se joue la bascule d’un modèle qui réduit ses impacts vers un modèle qui contribue activement au vivant. Sans diagnostic stratégique, l’intelligence émotionnelle reste une compétence d’équipe. Avec diagnostic, elle devient un levier de trajectoire.

Les démarches régénératives qui tiennent ne sont pas celles qui s’appuient uniquement sur la peur de l’effondrement ou sur la contrainte réglementaire. Ce sont celles qui lient l’effort à une forme de satisfaction collective — le plaisir de voir un sol retrouver sa santé biologique, la fierté d’une coopération territoriale nouvelle, le contentement de vivre concrètement cette formule qui fonde l’approche de Nous Sommes Vivants : le territoire et ses habitants prospèrent grâce à l’activité économique — pas malgré elle.


Atelier · Nous Sommes Vivants

La Fresque des Émotions

Un atelier réflexif de 3 heures pour développer l’intelligence émotionnelle individuelle et collective — revisiter une situation réelle, mettre des mots précis sur ce qui a été ressenti, identifier les pensées et actions qui s’y sont attachées, et ouvrir une autre trajectoire. Session découverte : 1 500 € pour 10 personnes.

Découvrir la Fresque des Émotions →

Fresque · Nous Sommes Vivants

La Fresque du Facteur Humain

Co-créée avec Jacques Fradin et fondée sur les travaux du GIECO, la Fresque du Facteur Humain explore ce qui, dans le fonctionnement humain, facilite ou freine l’engagement dans la transition — et comment lever ces freins au niveau d’un collectif.

Découvrir la Fresque du Facteur Humain →

Diagnostic · Nous Sommes Vivants

Le Capacity Score

Un diagnostic qui révèle votre capacité à tenir vos trajectoires RSE, innovation et business sur 6 leviers — dont les dynamiques humaines, celles-là mêmes que la Fresque des Émotions permet de travailler : de la peur et la perte face aux polycrises, au devoir et à la vitalité d’une contribution positive nette au vivant.

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Livre blanc · Nous Sommes Vivants

Ce que la régénération du vivant change pour les décisions d’entreprise

51 pages — les fondements, les outils et les preuves : Capacity Score, RegenBMC, Fresques, cas Patagonia, Michelin et les Lauriers de la Régénération.

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