Comptabilité multicapitaux et entreprise régénérative — LIFT, Care, Goodwill — NSV

🏆 Lauriers de la Régénération — Table ronde
La comptabilité socio-environnementale peut-elle mesurer la régénération ?
TEK4LIFE APESA CAP2ACT · LIFT Goodwill Management

Table ronde animée par Florent Courau, CEO de TEK4LIFE — avec Louis Dupuy, Chef de projet Économie de la Soutenabilité – APESA, Laure Gaschignard, Fondatrice de CAP2ACT, et Tiphaine Sargentini, Consultante Goodwill Management. Comment les comptabilités multicapitaux peuvent-elles rendre visible la valeur régénérative d’une entreprise — et où s’arrêtent leurs limites ?

▶ Voir la table ronde en vidéo

Le point de départ : brûler un tableau de la Renaissance pour cuire des raviolis

Florent Courau ouvre avec une citation d’Edward Wilson, biologiste d’Harvard qui a forgé la notion de biodiversité : détruire une forêt primaire à des fins économiques, c’est comme brûler un tableau de la Renaissance pour se faire cuire des raviolis. On détruit à la fois le passé et l’avenir pour un bénéfice à court terme. Cette image, tout le monde autour de la table y souscrit. Mais Courau bascule aussitôt vers l’autre versant : comment penser la transformation plutôt que le seul impératif de ne pas détruire ?

Il cite David Holmgren, l’un des pères de la permaculture : l’agriculture traditionnelle, c’est beaucoup de gens qui coupent le blé ; l’agriculture industrielle, c’est beaucoup de tracteurs et des rendements extraordinaires ; les systèmes permaculturels tournent sur l’information et la conception. Chacune de ces trois lignes correspond à un compte de résultat radicalement différent. La première, on sait la compter. La deuxième aussi — avec ses lignes d’endettement et ses intrants massifs. La troisième ? Comment mesure-t-on un système qui crée de la valeur par l’information et l’impact sur les écosystèmes ? C’est la question centrale de la table ronde.

Avant d’y répondre, chaque intervenant propose une illustration de ce qu’il entend par régénératif. Florent Courau : il a arrêté sa voiture depuis deux ans et demi dans une logique de réduction de son empreinte carbone — et il a découvert des effets secondaires imprévus, une nouvelle relation à l’espace urbain, au sport, à la déconnexion. « Le régénératif, c’est essayer de mesurer ces co-bénéfices qu’on n’avait pas imaginés au départ. » Il prend un deuxième exemple : choisir des fleurs coupées produites localement plutôt qu’importées du Kenya contribue à la polyculture, à la pollinisation, à l’emploi local — une valeur réelle qui n’apparaît nulle part dans un bilan comptable classique.

Louis Dupuy cite le collectif Vivance, un tiers-lieu autour de Bordeaux qui inclut le château Cheval-Blanc (Saint-Émilion) et travaille à créer une fondation territoriale pour redistribuer la valeur du terroir à ses habitants : logement des travailleurs saisonniers, plan alimentaire local, gouvernance partagée. La question sous-jacente est précisément celle du régénératif : est-on en train d’extraire la valeur d’un terroir pour l’envoyer ailleurs — ou de la faire circuler sur le territoire ? Tiphaine Sargentini évoque une entreprise d’autopartage dont les impacts évités (moins de voitures individuelles) dépassent légèrement ses impacts directs (achat et entretien de véhicules). Mais avec une réserve immédiate : ce résultat n’est valable qu’au regard du monde actuel dominé par l’automobile. Dans un monde où tout le monde se déplace à vélo, ce modèle ne serait plus régénératif. « C’est du régénératif en relatif, pas en valeur absolue. »

Ce que les modèles comptables savent mesurer — et ce qu’ils ne savent pas faire

Louis Dupuy pose le diagnostic central de la table ronde avec une rigueur qui structure toute la discussion : les modèles de comptabilité environnementale, qu’ils soient en soutenabilité faible ou forte, partagent une limite commune. Ils savent dire ce qui est insoutenable. Ils ne savent pas dire ce qui est soutenable.

La soutenabilité dite faible part d’une question d’équité intergénérationnelle : comment faire voyager dans le temps un stock de capital suffisant pour que chaque génération puisse prospérer, à horizon infini ? Elle autorise en théorie la substituabilité entre capitaux — si le capital naturel diminue, le capital financier ou technologique pourrait compenser. Ce que cette approche produit concrètement, c’est un critère d’insoutenabilité : on peut identifier ce qui épuise le stock. Mais à quoi ressemble une économie soutenable ? On ne sait pas vraiment le dire.

La soutenabilité forte refuse cette substituabilité. Elle fonctionne par seuils et effets de non-linéarité — les limites planétaires en sont l’expression, le Donut de Kate Raworth l’application la plus diffusée. Elle prescrit des objectifs environnementaux et sociaux précis. Mais le critère reste négatif : on peut dire qu’une entreprise a dépassé une limite planétaire. Une fois qu’elle ne l’a pas dépassée, est-elle soutenable ? On le suppose — mais on ne peut pas l’affirmer avec certitude.

Pour le régénératif, cette limite est critique. Dupuy le formule comme un problème de triangle : en appliquant un critère de soutenabilité faible, on élimine certains modèles. En appliquant un critère de soutenabilité forte basé sur les limites physiques, on en élimine d’autres. Au milieu, il reste une zone où tout le monde dit « ce n’est pas insoutenable » — mais on ne sait pas si c’est soutenable, et encore moins si c’est régénératif. La difficulté est particulièrement critique pour les entreprises qui existent déjà et cherchent à évoluer : « Comment évalue-t-on qu’une pratique sera régénérative aujourd’hui, dans 10 ans, dans 50 ans, dans 150 ans ? » La question reste ouverte.

Conséquence pratique : les modèles CARE et LIFT, cités dans le rapport de Lumia sur l’entreprise régénérative, sont bien équipés pour mesurer les réductions d’impacts négatifs et les seuils de restauration. Sur les impacts positifs — les actions véritablement régénératives —, ils n’ont pas de critère d’évaluation satisfaisant. Si une entreprise remplit tous les planchers sociaux et respecte toutes les limites planétaires, la valeur restante continue d’être exprimée en indicateurs économiques classiques. « C’est peut-être là que les principes de l’économie régénérative sont intéressants — l’idée d’une redéfinition normative autour du bien-être humain et non humain. Mais le passage de ce principe à une mesure concrète reste une question ouverte. »

LIFT : cinq niveaux de trajectoire et six principes pour qualifier l’impact positif

Laure Gaschignard présente la méthode LIFT — une comptabilité multicapitaux construite sur la logique du Donut, déclinée à l’échelle de l’entreprise. La comptabilité financière classique est orientée vers un seul apporteur de capital : l’investisseur. La performance se mesure en résultat financier, pour bonifier cet investisseur uniquement. L’idée derrière les comptabilités multicapitaux : « compter ce qui compte » — intégrer les enjeux environnementaux et sociaux dans les décisions de gestion, pas seulement dans des reportings annexes.

Gaschignard pose l’image du jour de dépassement de la Terre, qui descend chaque année. « Si ce schéma était un schéma financier, le gestionnaire serait très questionné, voire licencié. » LIFT est né de la volonté de donner à chaque entreprise son propre Donut — un cadre de pilotage où les performances économique, environnementale et sociale sont suivies individuellement, sans substituabilité. On ne compense pas une limite planétaire dépassée par une bonne performance sociale.

Sur la régénération, LIFT propose cinq niveaux de trajectoire. Le niveau −2 est le business as usual : aucune prise en compte des enjeux socio-environnementaux. Le niveau −1 correspond aux premiers efforts de réduction — les débuts RSE, les bilans carbone, les politiques de réduction d’impact. Le niveau 0 est le prérequis absolu avant de parler de régénératif : le do no significant harm. L’entreprise inscrit toute son activité dans le Donut — toutes les limites planétaires respectées, tous les planchers sociaux atteints. Le niveau +1 est une phase de transition : on commence à créer des impacts positifs partiels, en dépassant certains seuils de soutenabilité. Le niveau +2 est la transformation radicale : tous les impacts sont positifs, l’entreprise contribue activement à régénérer les écosystèmes.

Pour qualifier un impact positif, LIFT pose six principes complémentaires. Le lien explicite avec les limites planétaires et les fondations sociales : l’entreprise doit avoir bouclé le niveau 0 avant de revendiquer un impact positif. La mesure de l’impact et la preuve d’attribution : démontrer que c’est son action qui produit l’effet — éviter le greenwashing d’un impact revendiqué mais non démontré. L’additionnalité : l’impact n’aurait pas eu lieu sans l’action de l’entreprise — on ne revendique pas ce qui se serait produit de toute façon. La prise en compte des effets systémiques : effets rebonds, impacts indirects, transferts de pollution — une vision élargie qui évite de faire le focus sur un effet positif local en oubliant les conséquences système. La contribution nette : on ne revendique pas un impact positif si d’autres activités de l’entreprise causent des dommages supérieurs. Et l’effet d’échelle : un impact ponctuel et marginal ne suffit pas — il faut contribuer à une dynamique de transformation plus large, inspirante et reproductible.

La prudence de la méthode est illustrée par un cas réel. Une entreprise de biocontrôle utilisant des insectes à la place des pesticides — présentée en apparence comme régénérative. À l’issue de l’analyse élargie incluant les impacts indirects, la conclusion fut plus nuancée. Le modèle n’avait pas encore franchi toutes les étapes pour revendiquer ce statut. « La méthode ne freine pas les ambitions positives. Elle invite à s’assurer qu’on s’appuie sur une évaluation complète. La qualification de régénératif ne peut pas s’autoattribuer — elle a un niveau d’exigence qui demande une cohérence très forte à tous les niveaux de l’activité. »

La triple comptabilité Goodwill : rendre la dette visible

Tiphaine Sargentini présente une posture plus radicale sur l’impact positif environnemental : chez Goodwill Management, l’intuition de fond est que physiquement, une entreprise ne peut pas avoir d’impact positif environnemental net. La nature se régénère seule — et toute action qui produit un effet positif quelque part a nécessairement dégradé un autre endroit, avec perte d’énergie entre les deux. L’impact négatif est toujours supérieur à l’impact positif. « J’ai vu des concepts de bâtiments régénératifs parce qu’ils produisent plus d’énergie qu’ils n’en consomment. Mais on a oublié qu’on a construit ce bâtiment — et cette construction a consommé de l’énergie et des matériaux. »

Le postulat Goodwill : pour que la planète se régénère comme elle le fait depuis des millénaires, les entreprises doivent respecter les limites planétaires. Ce n’est pas de la régénération au sens de contribution active — c’est la condition nécessaire pour que la régénération naturelle ait lieu. Sur le volet social, la logique est différente : sans action, le capital humain se dégrade. La formation en entreprise maintient ou augmente les compétences des collaborateurs — c’est un impact positif réel et mesurable.

La méthode triple comptabilité traduit cela en écritures concrètes. Elle mesure les impacts de l’entreprise et les compare à des quotas attribués selon le secteur, le pays et la valeur ajoutée. Pour le carbone : le secteur représente x % des émissions nationales, l’entreprise fait 1 % de la valeur ajoutée du secteur — elle se voit attribuer 1 % de ce quota. Si elle dépasse son quota, elle est endettée envers la nature, cette dette s’inscrit au passif du bilan. Pour les écarts salariaux : au-delà de 5 % d’écart femmes/hommes, la dette s’inscrit envers les salariés. L’exemple illustratif : passer d’un véhicule thermique au véhicule électrique, c’est une réduction d’impact — niveau −1. Aller vers un modèle de mobilité partagée ou de réduction des déplacements, c’est viser un impact positif — niveau +1.

Le constat de terrain est exigeant : sur toutes les entreprises accompagnées à ce jour, aucune n’est rentrée totalement dans les limites planétaires. Y compris des entreprises sérieusement engagées — flotte électrique, démarche RSE avancée, entretien paysager écologique. « Selon notre méthode, ça rentre pas encore dans les limites planétaires. »

Mais l’utilité de l’outil n’est pas tant dans le résultat chiffré que dans l’opérationnalisation qu’il permet. Laure Gaschignard l’explicite : si la direction financière pilote par des budgets financiers, on peut désormais piloter par des budgets d’impact. Le directeur des achats qui doit choisir entre une table en bois massif et une table en mélamine ne reçoit plus seulement un signal prix — il reçoit un signal impact. C’est lui qui fait l’arbitrage, pas la direction RSE. La comptabilité multicapitaux opérationnalise la transformation au niveau des décisions métier.

La question de la plus petite unité : de Michelin aux PME

Une question du public révèle une difficulté structurelle : quelle est la plus petite unité qui doit respecter ces seuils — un individu, une entreprise, un pays ? Florent Courau cite la décision récente de Michelin d’instaurer un salaire décent pays par pays : calculer ce qu’il faut comme revenu pour faire vivre une famille de deux adultes et deux enfants, et aligner tous les salaires sous ce plancher dans chacun des pays où le groupe opère. « Il me semble qu’il y a là-dedans du régénératif — régénérer de la valeur dans les territoires. »

Louis Dupuy creuse la difficulté théorique : les limites planétaires sont calculées à l’échelle planétaire, et leur déclinaison à l’échelle de l’entreprise pose immédiatement des questions d’équité. La méthode courante divise la limite planétaire par la population mondiale et multiplie par les effectifs de l’entreprise. Mais est-ce juste ? Faut-il tenir compte des dommages historiques du pays ? Laisser plus de marge aux pays en développement ? « La littérature n’a pas stabilisé de réponse. » Tiphaine Sargentini confirme : une PME en croissance n’a pas la même histoire qu’un grand groupe, et fixer un quota carbone à partir d’une année de référence est difficilement applicable uniformément. « Le débat est sans fin. Mais si on avance sans se fixer de budget, on n’avance pas. »

CSRD et comptabilité multicapitaux : grammaire et pilotage

La discussion sur la CSRD est franche. Florent Courau : « La CSRD, c’est une belle grammaire. Elle posait un cadre pour exprimer des impacts positifs et négatifs, forçait une réflexion de fond sur la résilience du modèle d’affaires. Son recul est une régression. Mais le sens de l’histoire ne s’arrête pas. C’est un nid de poule sur la route. » Laure Gaschignard rappelle que la CSRD prévoyait explicitement les comptabilités multicapitaux comme moyen de relier la matérialité d’impact et la matérialité financière. Ce chemin est considéré comme acquis par ceux qui travaillent dans le domaine, même si le contexte le ralentit.

La différence entre les deux approches est de nature. Le reporting CSRD est une figure imposée — des tableaux à remplir, une grammaire extérieure à l’entreprise. La comptabilité multicapitaux est un outil de pilotage interne en prise directe avec les décisions d’achat, d’investissement, de contrôle de gestion. Sa limite est symétrique : 1 € d’impact n’est pas 1 € en caisse. Les résultats sont discutables, les périmètres variables, les méthodes non normées et non auditées. « Ce n’est pas parce que c’est imparfait qu’il faut renoncer. La comptabilité, c’est une langue qui cherche à être honnête. Les méthodes apprendront en même temps que vous. »

Ce que ça change pour le modèle d’affaires régénératif

Le territoire et ses habitants prospèrent grâce à l’activité économique — pas malgré elle. C’est précisément ce que les comptabilités multicapitaux cherchent à rendre visible : la valeur qu’une entreprise crée ou détruit pour son territoire, ses travailleurs, ses écosystèmes — et qui disparaît dans un compte de résultat classique. Ce chantier est ouvert, imparfait, non audité. Mais il est sur le chemin de la démonstration que tous les intervenants appellent de leurs vœux.

La comptabilité multicapitaux, chaînon manquant de la triple profitabilité

C’est exactement l’objet du groupe de réflexion que Nous Sommes Vivants a lancé sur la triple profitabilité du modèle économique régénératif — financière, environnementale, sociale. Ce que cette table ronde confirme du côté des outils : les comptabilités multicapitaux sont le chaînon manquant entre la stratégie régénérative et la preuve économique. Sans elles, la régénération reste une intention. Avec elles, elle devient une trajectoire mesurable — à condition de traverser les cinq niveaux de LIFT avec la même rigueur qu’on exige d’un bilan financier.

→ Programme complet des Lauriers de la Régénération 2026 — Paris, 11–12 juin
Tables rondes, lauréats, candidatures ouvertes jusqu’à fin mai 2026.

📊 Démontrer la triple profitabilité du modèle régénératif 🎯 Capacity Score

Source : Table ronde « La comptabilité socio-environnementale et la régénération » — Lauriers de la Régénération 2025. Animateur : Florent Courau, CEO de TEK4LIFE. Intervenants : Louis Dupuy, Chef de projet Économie de la Soutenabilité – APESA · Laure Gaschignard, Fondatrice de CAP2ACT · Tiphaine Sargentini, Consultante Goodwill Management.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Nous sommes vivants, le collectif de la transition écologique

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture