Elle débouche sur une thèse que nous partageons : le design écosocial se joue à l’échelle industrielle, et l’ouverture technique des objets a une valeur écologique propre. C’est une position qui parle directement aux designers et aux chefs de produit engagés dans la conception de produits régénératifs.
1. Le design écosocial tient l’écologique et le social l’un par l’autre
L’ouvrage Design écosocial. Convivialités, pratiques situées et nouveaux communs paraît en février 2018 sous la direction de Ludovic Duhem et Kenneth Rabin, chez It: éditions avec l’ÉSAD Valenciennes. Il restitue un travail de recherche mené depuis 2014 sur le design social, et il ouvre un champ nouveau — celui du design écosocial — en réunissant philosophes, économistes, géographes, ingénieurs, architectes, urbanistes et designers, de l’échelle de l’objet à celle du territoire.
La thèse tient en un déplacement. Un design « responsable », « éthique » ou « soutenable » existe déjà, et il a transformé en profondeur les pratiques héritées du modèle industriel dominant. Le design écosocial ajoute une exigence que peu de démarches formulent explicitement : définir le projet de design selon des conditions et des finalités à la fois écologiques et sociales.
Ce « à la fois » porte tout le poids. Duhem précise que les inégalités écosociales ne sont pas écologiques et sociales par conjonction de circonstances : elles se co-déterminent dans leur réalité même. Il en donne une typologie directement utilisable en atelier — inégalités d’exposition aux risques et aux destructions, de connaissance des phénomènes et de leurs causes, de capacités de réparation et de restauration, de participation aux décisions, d’accès aux agréments des paysages.
Nous formulons la même orientation depuis l’économie. Régénérer, c’est tisser des relations mutuellement bénéfiques entre les êtres vivants d’un territoire — la vie dans les sols, les populations animales et végétales, les communautés humaines — de sorte que chaque être vivant renforce par son activité propre la capacité des autres à poursuivre sa propre évolution. Deux traditions différentes, un même déplacement : la capacité plutôt que l’état, le milieu plutôt que le produit isolé.
Source : Duhem, Ludovic ; Rabin, Kenneth (dir.), Design écosocial. Convivialités, pratiques situées et nouveaux communs, It: éditions / ÉSAD Valenciennes, février 2018, 348 p.
2. Le design travaille la couche de l’objet qui communique avec l’acheteur
Duhem construit sa critique du design avec Gilbert Simondon, et elle est précise. Simondon appelle le design « esthétique industrielle » et en fait le principal agent de la surhistoricité : le vieillissement accéléré de l’identité psychosociale des objets, cette obsolescence culturelle qui conduit à remplacer un objet encore fonctionnel.
Le design produit alors une barrière à la technicité de l’objet, au double sens de la virtualisation du travail du producteur par la symbolisation, et de l’accès concret à la technicité par des ajouts esthétiques inessentiels qui la recouvrent. Il dissimule la technicité au lieu de la rendre lisible. L’objet qui en résulte est un objet fermé : tout entier constitué au moment où il est prêt à être vendu.
Le designer qu’il appelle est pluriel
À cette figure du designer styliste, Duhem oppose une pratique qui est simultanément une activité scientifique de conception, une activité technique d’invention, une activité artistique de création et une activité politique de participation. Notre approche décrit le même métier, avec un vocabulaire de terrain : le designer devient intégrateur des parties prenantes, chef d’orchestre d’une trajectoire, médiateur de relations entre êtres vivants — vingt-cinq à cinquante acteurs autour de la table, et 80 % du temps donné à la compréhension mutuelle avant la solution.
Le vocabulaire écologique récupéré par le marketing responsable
Duhem vise nommément le marketing « responsable », qui assigne au design le rôle de sauver l’industrie et d’assurer la relance de la croissance en s’appropriant le développement durable, la transition et la résilience. Il décrit une logique qui ferait de l’exploitation de la catastrophe une opportunité, et du design un dispositif de masquage.
Source : Duhem, Ludovic, « Design écosocial et industrie ouverte », dans Bertrand, G. ; Favard, M. (dir.), Design & industrie à l’ère de l’Anthropocène, Revue Design Arts Medias, juillet 2021.
3. L’industrie ouverte : la thèse qui rend le design écosocial opérant
L’apport décisif tient dans un refus, et il va à contre-courant. Duhem refuse l’alternative entre diaboliser l’industrie et espérer un design écosocial qui s’en passerait. Son argument est un argument d’échelle : hors du registre industriel, l’action reste marginale et sans conséquence majeure. L’opposition entre design écosocial et industrie doit donc être dépassée, plutôt que constatée.
Il reprend pour cela à Simondon l’idée d’industrie ouverte, formulée dans les années 1960 : rétablir une communication avec la technicité, construire un code commun entre l’humain et la machine, concevoir des objets compréhensibles que l’on peut entretenir, réparer et améliorer. Les modalités concrètes de cette ouverture — l’information, l’entretien, la réparation, l’amélioration contre l’obsolescence — ont une valeur écologique propre. Là où l’éco-conception optimise les impacts d’un objet sur son cycle de vie, l’industrie ouverte travaille son accessibilité technique : deux gestes distincts, dont le second conditionne la durée réelle du premier.
Cette position rejoint le premier cran de notre ligne « Offre & Innovation », la sobriété — des produits qui durent, des usages prolongés, le superflu supprimé —, où l’indice de réparabilité et l’indice de durabilité portent des exigences réelles et opposables. Duhem y ajoute une raison de conception : un objet réparable est un objet dont la technicité reste accessible, et cette accessibilité développe la capacité des personnes à agir sur ce qui les entoure.
Cette exigence d’ouverture est la sienne ; nous en avons tiré un instrument. Notre échelle situe les labels et les scores selon ce que leur cahier des charges prescrit, plutôt que selon l’ambition affichée avec eux : sur le terrain, l’arbitrage porte sur des référentiels.
Source : Duhem, « Design écosocial et industrie ouverte », art. cité.
4. Le territoire est le lieu où l’industrie ouverte s’ancre
Duhem prolonge ce travail dans Design des territoires. L’enseignement de la biorégion (Eterotopia, 2020), codirigé avec Richard Pereira de Moura, avec des contributions de Peter Berg, Alberto Magnaghi, Thierry Paquot et Mathias Rollot. L’étape biorégionaliste était engagée dès 2017 avec Learning from the Bioregion.
Le déplacement d’échelle prolonge la thèse précédente plutôt qu’il ne s’y substitue : la biorégion reterritorialise le registre industriel. Si les inégalités écosociales se co-déterminent, elles se lisent là où elles se produisent, dans un milieu habité — et une industrie ouverte s’ancre dans un milieu qui a ses ressources, ses savoir-faire et ses habitants.
Notre deuxième pilier procède de la même conviction. L’analyse de la chaîne de valeur, maillon par maillon de l’amont à l’aval, s’appuie sur les potentialités du territoire et fait entrer les non-humains parmi les parties prenantes : sols, pollinisateurs et biodiversité sont représentés dans la salle au même titre que les producteurs et les distributeurs.
Source : Duhem, Ludovic ; Pereira de Moura, Richard (dir.), Design des territoires. L’enseignement de la biorégion, Eterotopia France, 2020.
Ce qu’on en retient
Le design écosocial nomme, depuis le champ du design et en français, la co-détermination de l’écologique et du social. C’est le postulat de la conception régénérative, et il trouve ici une formulation philosophique adossée à un programme de recherche mené depuis 2014 et à des projets de terrain.
Sa thèse centrale est celle de l’industrie ouverte : le design écosocial se joue à l’échelle industrielle, et l’ouverture technique de l’objet — réparabilité, entretien, accessibilité de la technicité — a une valeur écologique propre. Le territoire est le lieu où cette industrie s’ancre.
Notre point de vue s’ajoute au sien sur le terrain de l’offre. Définir d’abord l’unité fonctionnelle régénérative — quelle est la contribution cible du produit —, puis faire aboutir la démarche dans un produit que le marché accepte de payer.
Les Lauriers de la Régénération ont distingué plus de quatre-vingt-dix produits et services en trois éditions, dont trente-huit lauréats en 2026 : une exigence écosociale y devient une offre commercialisée, et le territoire et ses habitants prospèrent grâce à l’activité économique, pas malgré elle. C’est le travail des cinq ateliers du Business Model Régénératif.

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