Des différents modèles économiques responsables vers l’économie régénérative

Économie positive et normative : les approches économiques de la transition vers la régénération

Les économies alternatives

Face à des crises environnementales et sociales d’une ampleur inédite, une question revient : quels modèles économiques peuvent y répondre durablement ? La transition a fait éclore une mosaïque d’approches — développement durable, limites planétaires, Donut, robustesse, économie circulaire, de la fonctionnalité, sociale et solidaire, de la mutualité, économie verte, décroissance. L’économie régénérative est l’une d’elles. Cet article la situe parmi les autres : ce qu’elle partage avec elles, ce qu’elle leur emprunte, et ce qui en fait un modèle économique à part entière, et non une simple intention.

Les économies alternatives : réduire ses impacts ou faire prospérer le vivant

Pour s’y retrouver, un critère simple : l’approche propose-t-elle un modèle économique, ou seulement des repères ? Certaines proposent un modèle — l’économie circulaire, de la fonctionnalité, sociale et solidaire, de la mutualité : chacune transforme, à sa façon, la manière de créer de la valeur. D’autres sont des boussoles — développement durable, limites planétaires, Donut, décroissance, robustesse : elles disent où ne pas aller ou comment tenir, sans bâtir de modèle. L’économie verte, enfin, rend l’activité plus propre sans changer le modèle classique. Toutes naissent du même diagnostic : le modèle extractif, qui prélève sans rendre, demande à être transformé.

Reste à savoir ce qu’on transforme, et jusqu’où. Le modèle dominant raisonne en logique de réduction et d’optimisation — réduire les impacts, réduire les coûts, optimiser les marges, faire du volume. Mais la question décisive est ailleurs : que vendre, à qui, pour quel bénéfice, et d’où vient le profit ? C’est sur cet axe économique que les approches se séparent vraiment, et c’est là que la régénération avance une réponse propre — un modèle où la rentabilité vient de la vitalité créée plutôt que du volume prélevé.

Cet article éclaire ce que ces approches partagent — et ce qui les distingue de l’économie régénérative. Plusieurs détiennent une brique que la régénération réutilise — une finalité, une gouvernance, un moteur économique, une discipline de la matière ; mais aucune ne fait, à elle seule, de la contribution au vivant la raison d’être du modèle. Reste à comprendre en quoi consiste cette bascule, et ce qui la rend possible.

Cette lecture rejoint un courant international qui trace la même ligne de partage : la durabilité classique, pensée comme réduction des impacts, reste défensive, tandis qu’une logique de contribution émerge — déjà portée par l’économie sociale et solidaire vers le social, par la mutualité vers son écosystème, et que la régénération oriente vers le vivant, humain et non humain. Ce qui suit ancre ce récit dans le paysage français — économie sociale et solidaire, de la fonctionnalité, de la mutualité — en faisant de ces modèles des briques concrètes plutôt que des approches concurrentes.

« Il faut articuler les concepts, surtout pas les effacer. Les faire chanter ensemble. »

— Olivier Hamant

Le constat partagé : la soutenabilité forte

Avant de diverger, ces économies convergent vers une même vision du monde : la soutenabilité forte. Là où la soutenabilité faible traite les capitaux économiques, sociaux et environnementaux comme substituables — on arbitre entre eux, on compense l’un par l’autre —, la soutenabilité forte les hiérarchise : l’économie est enchâssée dans la société, elle-même enchâssée dans l’environnement. C’est le modèle de l’embedded economy, ces cercles concentriques que décrit Skene (2022) et que Kate Raworth utilise elle aussi : l’intégrité du vivant n’est pas une variable d’ajustement, c’est le prérequis de tout le reste. Le cadre des cinq capitaux (Forum for the Future) prolonge cette idée — naturel, humain, social, manufacturé, financier à améliorer ensemble plutôt qu’à arbitrer. Toutes ces économies, chacune à sa manière, font ce pas : transformer le modèle extractif qui prélève sans rendre.

Ces économies se heurtent toutes à la même limite : elles aménagent le système sans en changer la finalité. « Réduire ses impacts » en est le symptôme le plus visible — on allège la pression sans transformer ce qui la produit, si bien qu’agir sur un maillon en déséquilibre un autre : c’est l’effet rebond, où une moindre pression unitaire ouvre la voie à plus de volume, et plus largement le déplacement du problème d’un point de la chaîne à un autre. Plusieurs de ces économies le reconnaissent d’ailleurs : réduire est nécessaire, mais ne suffit pas. L’économie de la fonctionnalité parle d’un « réduire piégeux » que seule la volonté de contribuer transforme en pratique réelle. Le travail de fond se joue dans celles qui retravaillent la création de valeur elle-même — l’économie circulaire vise le découplage de la matière, l’économie sociale et solidaire place la finalité sociale au cœur du modèle, l’économie de la mutualité démontre qu’on peut créer de la valeur pour tout un écosystème.

Reste l’enjeu le plus délicat, celui que ces économies abordent de manière inégale : le profit. Entreprendre autrement suppose de poser franchement la question du modèle économique — comment l’activité gagne sa vie, et à quel niveau de rentabilité. Certaines décroissent, d’autres maintiennent un revenu découplé du volume, d’autres limitent volontairement leur lucrativité. C’est sur cet axe économique que se joue la vraie difficulté, et c’est là que la régénération apporte sa réponse propre : la triple profitabilité, où l’activité prospère en faisant prospérer le vivant. La grille plus loin situe chaque économie sur les trois dimensions du triple impact, l’économique compris.

Les boussoles : des repères, pas des modèles économiques

Avant d’examiner les économies qui proposent un modèle, une famille mérite d’être située à part : les boussoles. Ce sont des cadres de repère — ils disent où ne pas aller, ou comment tenir — sans construire de modèle économique. On les confond souvent avec des modèles économiques ; les distinguer clarifie tout le reste.

Le développement durable et la RSE mesurent et limitent les impacts d’une activité : bilan carbone, reporting extra-financier, CSRD. C’est un repère de responsabilité indispensable, qui agit en marge du modèle économique plutôt qu’en son cœur.

Les limites planétaires (Stockholm Resilience Centre) bornent l’espace écologique à ne pas dépasser — climat, biodiversité, cycles de l’azote et du phosphore, eau douce. Elles disent le plafond, pas la direction.

Le Donut de Kate Raworth combine ces limites planétaires avec un plancher social : un espace sûr et juste entre les deux. C’est un diagnostic remarquable de l’espace à occuper — il indique où se tenir, pas la contribution à déployer. Pourquoi l’économie régénérative ne s’y réduit pas tient à ce déplacement : du cadre de limites à la trajectoire de contribution.

La décroissance pose une question que les autres abordent de biais : celle du volume d’activité. Partant du constat qu’un découplage absolu entre croissance et pression écologique reste à démontrer, elle appelle à réduire délibérément la production matérielle dans les pays riches et à réorienter l’économie vers les besoins essentiels plutôt que vers le PIB. Sa lucidité sur les limites physiques est précieuse et nourrit le débat sur la sobriété. Elle indique une limite à respecter ; elle ne propose pas, en tant que telle, un modèle de création de valeur.

La résilience mesure la capacité d’un système à absorber les chocs sans changer de nature. Mais on peut rester « résilient dans la dégradation » — survivre dans un monde appauvri : la résilience décrit une aptitude, pas un cap.

La robustesse, telle que la pense Olivier Hamant, apprend à tenir dans un monde qui fluctue par la redondance, la diversité, les marges et les liens vivants avec le territoire. Elle reconnaît elle-même que rendre son entreprise robuste appelle à faire du lien au-delà de ses murs. Hamant le formule mieux que personne : la robustesse est la condition, la régénération est la direction. Encore faut-il viser l’équilibre des écosystèmes dont l’économie dépend, et non la seule robustesse des activités économiques.

L’économie symbiotique, théorisée par Isabelle Delannoy, offre une boussole d’un autre genre : une grille de convergence. Elle montre que des pratiques longtemps cloisonnées — permaculture et production écosystémique, économie circulaire, collaborative, de la fonctionnalité, des communs — forment une seule logique dès qu’on les met en synergie, autour de la symbiose entre le vivant, l’intelligence humaine et l’efficience des technologies. Delannoy établit qu’une croissance mutuelle de l’économie et des écosystèmes est possible. Son horizon est le renouvellement des ressources et l’équilibre du système — la restauration, donc, plus que la contribution au plein potentiel du vivant. Plutôt qu’un modèle de plus, elle donne une manière de relier les modèles existants — un cap partagé que la régénération inscrit ensuite dans le modèle économique de l’entreprise, sa gouvernance et sa comptabilité.

Ces boussoles ont toutes une grande valeur : elles cadrent, mesurent, alertent, relient. Le critère qui les sépare de la régénération est limpide : elles demandent « comment rester dans les clous ? », « comment tenir ? » ou « comment relier ? », là où la régénération demande « comment contribuer activement à ce que le vivant déploie son potentiel ? ». Tant que le référentiel reste l’espace à respecter, le volume à réduire ou la mise en cohérence, on est dans le repère ; on entre en régénération quand le référentiel devient la capacité du vivant, inscrite dans un modèle économique. C’est ce changement de référentiel qu’il faut maintenant examiner.

Ce que chaque économie apporte

Chacune de ces économies réussit quelque chose de précieux. Les passer en revue par ce qu’elles font de mieux éclaire la place de chacune — et ce que la régénération met en synergie.

L’économie verte — la croissance verte

L’économie verte mise sur des solutions plus propres : énergies renouvelables, technologies sobres, produits éco-conçus, bio-inspiration — sans changer l’objectif de croissance ni le modèle classique. On produit autant ou davantage, en plus vert : la logique reste celle de la soutenabilité faible, où les capitaux sont substituables. La bioéconomie fonde la production sur le vivant renouvelable (plantes, microorganismes, biomasse), et l’économie bleue de Gunter Pauli pousse le biomimétisme et la valorisation en cascade des déchets. Dans ces approches, le vivant figure comme ressource à exploiter durablement, sans que le modèle de croissance soit remis en cause.

L’économie circulaire — optimiser la matière

L’économie circulaire excelle à faire durer la matière : réparer, recycler, allonger la durée de vie, privilégier la valeur au volume. Elle a fait du cycle technique et de la productivité matérielle une discipline rigoureuse, en cherchant à fermer les boucles et à viser le découplage entre activité et consommation de ressources. Sa pensée fondatrice — le Cradle to Cradle de William McDonough et Michael Braungart — va plus loin que le recyclage : elle propose de concevoir les produits pour que chaque matériau redevienne nutriment, technique ou biologique, sans perte de qualité ni déchet ultime. L’objectif n’est plus de « faire moins de mal » mais de penser des cycles où la matière circule indéfiniment. La Fondation Ellen MacArthur a diffusé cette logique à l’échelle industrielle, en distinguant le cycle technique — celui des matériaux manufacturés — du cycle biologique, celui de la matière vivante qui retourne aux sols.

L’économie de la fonctionnalité — vendre l’usage, coopérer

L’économie de la fonctionnalité et de la coopération réussit un déplacement exigeant : sortir de la logique de volume pour vendre l’usage, et retravailler la proposition de valeur en co-création avec les parties prenantes, à commencer par la collectivité. Elle raisonne en « effets utiles » et active l’« effet ciseaux » : moins de ressources matérielles, plus de ressources immatérielles — savoir, confiance, santé, coopération territoriale. L’économie collaborative et du partage, avec laquelle on la confond souvent, prolonge cette logique de l’usage mutualisé. Ses complémentarités avec l’économie régénérative tiennent à une même exigence : transformer la manière de créer de la valeur, pas seulement réduire les externalités du modèle existant.

L’économie sociale et solidaire — la finalité et la gouvernance

L’économie sociale et solidaire réussit déjà deux choses essentielles : sa finalité sert un projet social où le profit est un moyen — un vrai retournement de finalité — et sa gouvernance est démocratique, une personne une voix, ouverte aux parties prenantes. L’économie contributive et celle des communs (Stiegler, Ostrom) appartiennent à cette famille. L’ESS élargit aujourd’hui son discours au vivant — sa campagne « l’économie en mieux » se dit « au service des personnes, des territoires et du vivant ». Reste à inscrire ce vivant non humain dans le modèle lui-même : statuts, gouvernance, création de valeur, et pas seulement la raison d’être affichée. C’est le pas que Nous Sommes Vivants cherche à faire — une économie sociale et solidaire qui porterait le sol, le pollinisateur et le territoire au rang qu’elle accorde déjà aux humains.

L’économie de la mutualité — le moteur économique

L’économie de la mutualité (Economics of Mutuality) réussit ce qui résiste le plus : rendre la contribution profitable. Sa finalité est externe et mesurable — le Meaningful Challenge, le problème à résoudre placé au centre plutôt que l’entreprise. Et elle apporte une comptabilité à la hauteur : le mutual profit, qui intègre les externalités positives et négatives dans une seule mesure de valeur et démontre qu’une économie mutuelle peut être plus profitable que la maximisation du profit (Bruno Roche). C’est ce modèle économique sur lequel s’appuie l’économie régénérative pour poser un cap contributif à une coalition d’acteurs.

L’économie régénérative — la finalité au service du vivant

L’économie régénérative est d’une autre nature que les précédentes : plutôt que d’exceller sur une dimension, elle fait tenir ensemble ce que les autres travaillent séparément, en l’orientant vers une même finalité — la contribution au vivant, humain et non humain. Sa spécificité tient en un geste : faire du vivant la raison d’être du modèle, et viser une contribution réelle à sa vitalité — non plus réduire les dommages, mais produire des effets contributifs, rendre au vivant plus qu’on ne lui prélève. Ces effets se donnent à voir concrètement : des sols plus vivants et une biodiversité qui revient, une meilleure santé pour les communautés concernées, une qualité de vie au travail et une équité accrues dans le partage de la valeur. Cette finalité se traduit dans les pratiques sur toute la chaîne de valeur. C’est elle que les sections suivantes détaillent — le retournement de finalité, puis ce qu’elle apporte en propre.

En résumé

Chaque économie excelle sur une dimension : la circulaire sur la matière, la fonctionnalité sur l’usage et la coopération, l’ESS sur la finalité et la gouvernance, la mutualité sur le moteur économique. L’économie régénérative partage ces leviers, mais les ordonne autour d’une finalité distincte : la contribution au vivant, sur toute la chaîne de valeur. C’est elle qui répond à la question décisive — le territoire et ses habitants vont-ils mieux grâce à l’activité économique ?

La grille du triple impact : où se situe chaque économie

Pour rendre la convergence lisible, situons chaque économie du modèle sur les trois impacts qu’elle met en jeu — économique, environnemental, social. Ce sont les trois sphères emboîtées de la soutenabilité forte : l’économie enchâssée dans la société, elle-même enchâssée dans l’environnement. Pour chacune, une économie peut se contenter de réduire sa pression, s’engager à restaurer, ou parvenir à contribuer en augmentant la capacité concernée.

Sur l’axe économique, la différence se voit nettement. Beaucoup de ces économies remettent en cause la logique du volume sans lui substituer d’alternative rentable : la décroissance réduit délibérément l’activité, le circulaire vise la sobriété matière, la fonctionnalité découple le revenu du volume, l’économie sociale et solidaire borne sa lucrativité. Toutes limitent l’équation du volume — un « réduire » salutaire, qui ne dit pas encore comment prospérer autrement. L’économie régénérative, elle, retourne la logique : sa rentabilité ne vient plus du volume écoulé mais de la contribution au vivant — la triple profitabilité fait de la prospérité du territoire le moteur de sa propre prospérité, faire prospérer le territoire grâce à l’activité, et non en la restreignant.

Économie du modèle Nature de la valeur Impact économique Impact environnemental Impact social
Circulaire Flux de matière Réduire
sobriété matière, zéro déchet
Réduire
intensité matière
Faible
Fonctionnalité Usage + lien Maintenir
valeur ≠ volume
Réduire Restaurer
coopération
Sociale et solidaire Double capitaux
éco + social ; l’env reste un impact
Lucrativité limitée
profit = moyen
Faible
souvent bilan carbone
Contribuer
Mutualité Triple capitaux
les trois au même bilan
Contribuer
fair / mutual profit
Restaurer Contribuer
Régénérative Triple capitaux
orientés vers le vivant
Contribuer
triple profitabilité
Contribuer
capacité du vivant
Contribuer
santé, équité, relations

Lecture : la colonne « nature de la valeur » est décisive. À gauche, on raisonne en impacts — des effets à réduire, maintenir ou restaurer, mesurés à côté du modèle. À droite, on passe aux capitaux — des stocks de vitalité inscrits dans le modèle lui-même : l’économie de la mutualité tient les trois au même bilan, la régénération les oriente vers le vivant. Entre les deux, l’économie sociale et solidaire raisonne en double capitaux (économique et social), son environnemental restant traité comme un impact. L’économie verte, qui rend l’activité plus propre sans changer de finalité, et les boussoles vues plus haut (Donut, résilience, robustesse, décroissance) n’y figurent pas : elles ne réorganisent pas les capitaux du modèle, elles l’améliorent à la marge ou le cadrent de l’extérieur.

Lire la grille, économie par économie

Lue de haut en bas, la grille raconte une progression : on part d’un impact recherché à côté du modèle — un effort positif et mesurable mené en parallèle de la performance financière — et l’on chemine vers un impact qui devient le modèle, où la contribution aux trois impacts est la source même de la valeur. C’est tout l’écart entre faire du bien en faisant du profit, et tirer son profit du bien que l’on fait.

L’économie circulaire réduit l’intensité matière (impact environnemental) : sa logique est celle de la sobriété matière — fermer les boucles, zéro déchet, faire plus avec moins de ressources. Les analyses critiques notent que le découplage qu’elle vise demeure relatif et conditionné à la rentabilité — le découplage absolu reste à démontrer (Institut Rousseau ; étude du CESE sur croissance et décroissance). Sa contribution sociale reste limitée. Sa bascule : porter le travail sur le vivant et non sur la seule matière — la boucle technique devient cycle biologique.

L’économie de la fonctionnalité déplace la valeur du volume vers l’usage : créer de la valeur ajoutée en consommant moins de ressources, soit le passage « du chiffre d’affaires à la valeur ajoutée » (Stahel ; travaux ADEME). Économiquement, elle maintient le revenu en le découplant du volume ; socialement, elle développe la coopération territoriale et les ressources immatérielles. Sa bascule : ouvrir le cercle des parties prenantes au vivant non humain, pour porter l’impact environnemental de réduire à contribuer.

L’économie sociale et solidaire place la finalité sociale au cœur du modèle, avec une gouvernance démocratique et une lucrativité limitée : le profit y est un moyen au service du projet, jamais une fin (loi ESS de 2014 ; Avise). Sa contribution sociale est forte ; sa dimension environnementale s’en tient encore souvent au bilan carbone. Sa bascule : porter l’environnemental à parité avec le social — c’est ainsi que Nous Sommes Vivants se définit, comme une économie sociale et solidaire qui aurait pleinement intégré le vivant non humain.

L’économie de la mutualité est la plus proche de la régénération sur l’axe économique : son mutual profit intègre les externalités positives et négatives dans une seule mesure de valeur, et démontre qu’une économie mutuelle peut être plus profitable que la maximisation du profit actionnarial (Bruno Roche, Economics of Mutuality). L’impact n’y est plus une intention mesurée à côté du résultat financier : il entre dans le calcul même de la valeur. L’entreprise devient « investisseur net » dans son écosystème. Sa bascule : orienter cette mutualité par une finalité au service du vivant, gouvernance comprise — ce que le RegenBMC opérationnalise.

L’économie régénérative est la seule à porter les trois impacts à la contribution en même temps. L’impact cesse d’être un résultat recherché à côté du modèle pour en devenir le moteur : sur l’axe économique, elle vise la triple profitabilité — faire prospérer le territoire grâce à l’activité, et non en la restreignant. Ce changement de finalité, traduit dans les pratiques sur toute la chaîne de valeur et raisonné en triple impact, contient l’effet rebond que les optimisations partielles d’un seul impact laissent ressurgir.

Sources des positionnements économiques : économie circulaire et découplage relatif — Institut Rousseau, étude du CESE sur croissance et décroissance ; économie de la fonctionnalité — W. Stahel, dispositifs ADEME ; lucrativité limitée — loi ESS du 31 juillet 2014, Avise ; mutual profit et fair profit — Bruno Roche, Economics of Mutuality ; triple profitabilité et effet rebond — Olivier Hamant, travaux Nous Sommes Vivants.

Avant d’examiner ce que l’économie régénérative apporte en propre, un comparatif situe sa parenté avec les deux approches qui s’en rapprochent le plus — l’économie sociale et solidaire et l’économie de la mutualité — sur les trois briques d’un modèle : la finalité, la gouvernance, la comptabilité.

Économie Finalité tournée vers le projet Gouvernance appropriée Comptabilité adaptée
Sociale et solidaire
vers le social

démocratique
partielle
compta classique, externalités à valoriser
Mutualité
problème externe

à développer
partielle
cadre de mesure, normes à venir
Régénérative
vers le vivant

élargie au vivant
visée
triple profitabilité, à construire

L’économie sociale et solidaire tient la finalité et la gouvernance, avec une comptabilité classique qui gagnerait à valoriser ses externalités positives ; l’économie de la mutualité tient la finalité et explore la mesure des externalités, sa traduction dans les normes comptables restant à construire. L’économie régénérative réunit la finalité et la gouvernance et les oriente vers le vivant non humain — la comptabilité de triple profitabilité, elle, demeure un horizon à démontrer plus qu’un acquis.

La science récente confirme cette progression. Fischer, Farny, Pacheco-Romero et Folke (Ambio, 2025) posent résilience et régénération comme deux méta-concepts complémentaires de la science de la durabilité, et définissent la régénération comme la promotion de relations mutuellement bénéfiques entre humains et entités non humaines, orientée vers le futur et visant des contributions nettes positives. Que Carl Folke, cofondateur du Stockholm Resilience Centre, cosigne la complémentarité de la résilience et de la régénération lui donne une autorité venue de l’intérieur même du champ de la résilience.

Sa dynamique propre est celle des spirales ascendantes : chaque renforcement du vivant crée les conditions du renforcement suivant. L’agroforesterie stocke du carbone, qui améliore la rétention d’eau, qui stimule la biodiversité, qui génère de meilleurs rendements. La capacité du vivant se déploie comme un potentiel qui s’amplifie dès que les conditions le permettent. C’est la différence entre un état — qui se maintient tant que dure l’intervention — et une capacité — qui se renforce à mesure qu’on l’exerce.

Ce que l’économie régénérative apporte en propre

La régénération est un changement de finalité : elle place la contribution au vivant au cœur du modèle économique, et non en marge comme un effet à corriger. Le vivant, ici, englobe les humains et les autres êtres vivants, les communautés et les sols, les populations animales et végétales, et les relations qui les lient — le territoire et ses habitants, humains comme non-humains. Une activité économique en dépend étroitement : sols vivants qui produisent la nourriture, pollinisateurs, forêts qui régulent l’eau et le climat, collaborateurs en bonne santé, communautés qui font tourner un territoire. La question change alors complètement : au lieu de « comment réduire mes impacts ? », on se demande « comment mon activité fait-elle prospérer le vivant dont elle dépend ? ». C’est un changement de finalité, et non un cran d’ambition supplémentaire sur l’échelle des autres approches.

L’économie régénérative n’invente pas chacune de ses briques : elle les réunit. Trois éléments la constituent, et chacun existe déjà, partiellement, dans une autre économie. Un fil les relie : là où plusieurs de ces approches raisonnent surtout en impacts à réduire, compenser ou réparer, la régénération vise des impacts contributifs sur les trois sphères — économique, environnementale, sociale —, des effets qui augmentent la capacité du vivant au lieu de seulement limiter les dégâts.

C’est ce qui distingue restaurer de régénérer, selon un principe que les praticiens de Regenesis formulent sans détour : seuls les êtres vivants se régénèrent — un sol, une population, une communauté, une relation ; ni une machine, ni une boucle de matière. Restaurer, c’est réparer et stabiliser un système abîmé pour qu’il tienne — une logique de stocks. Régénérer, c’est inscrire durablement l’activité dans des relations mutuellement bénéfiques avec le vivant sur un territoire — une logique de capacités et de potentiel. La régénération renforce ces capacités, leur santé biologique, leurs relations, la qualité de vie des communautés, dans une logique de co-évolution et de santé partagée (One Health) où la santé des humains, des autres êtres vivants et des milieux se tient ensemble.

Une finalité tournée vers le vivant. Le retournement de finalité — placer au cœur du modèle la contribution au vivant plutôt que le produit ou le profit — existe déjà ailleurs : l’économie sociale et solidaire l’a opéré vers le social, l’économie de la mutualité vers un problème externe à résoudre, et l’économie du bien-être (wellbeing economy, portée par la WEAll) vers le bien-être humain plutôt que le PIB. Ce que la régénération y ajoute, c’est l’objet : une finalité qui englobe l’environnemental autant que le social, le vivant non humain compris — le bien vivre tous ensemble sur Terre.

Une gouvernance appropriée. L’économie sociale et solidaire en donne souvent l’exemple — démocratique, ouverte aux parties prenantes. La régénération cherche à l’élargir : donner une voix à tous les êtres vivants d’un territoire — humains et non humains — ainsi qu’aux voisins de l’entreprise et aux communautés riveraines. Ils pourraient devenir parties prenantes de la décision, pas seulement de l’impact.

Une comptabilité adaptée. C’est le maillon le plus difficile, et le moins abouti. La manière de tenir les comptes connaît plusieurs degrés : d’une comptabilité financière classique où l’extra-financier reste isolé, à une comptabilité intégrée qui suit les impacts en double matérialité, puis à des modèles qui chiffrent le coût de restauration des ressources. L’économie de la mutualité explore une étape de plus avec le mutual profit : elle propose de mesurer les externalités et de les intégrer dans la valeur. Mais ces approches restent à ce jour des outils de pilotage interne : les normes comptables officielles ne permettent pas de valoriser les externalités positives, et la traduction d’une comptabilité de triple profitabilité dans les états financiers reste un chantier ouvert, autant politique et culturel que technique. La régénération s’appuie sur ces acquis partiels pour viser cet horizon — faire entrer la contribution au vivant dans la stratégie plutôt que dans le seul rapport extra-financier —, sans prétendre que la démonstration économique soit déjà faite. C’est précisément l’objet de la recherche-action menée par Nous Sommes Vivants pour démontrer la triple profitabilité, maillon par maillon, sur des cas concrets.

Une précaution s’impose ici : mesurer la valeur régénérative d’une organisation ne crée pas, à soi seul, un modèle économique. Ce qui fait modèle, c’est un produit ou un service en vente dont la valeur régénérative est incorporée dans l’offre elle-même, et que le marché accepte de payer. La marque C’est qui le Patron ?! ne se contente pas d’être une organisation vertueuse : son prix affiché en rayon intègre la rémunération juste du producteur, certifiée et vérifiable. Tant que ce basculement — de l’organisation qui réduit ses impacts vers le produit qui contribue au vivant — n’est pas inscrit dans l’offre, la valeur régénérative reste en partie invisible, faute de revenu qui la porte.

Ce qui fait l’économie régénérative, c’est la réunion des trois — finalité tournée vers le vivant, gouvernance élargie, comptabilité adaptée — traduite dans les pratiques sur toute la chaîne de valeur. C’est là que le changement devient profond, et non plus superficiel : chaque maillon, du producteur au consommateur, intègre dans sa zone de responsabilité les services à rendre au vivant. Et parce qu’on raisonne en triple impact — environnemental, social, économique tenus ensemble —, une amélioration sur un maillon n’ouvre plus la voie à une dégradation ailleurs : la chaîne entière est pensée comme un tout, ce qui contient l’effet rebond que les optimisations partielles laissent ressurgir.

Concrètement, ce changement de finalité se lit dans chaque levier de l’activité. L’innovation ne part plus de la seule demande du marché, mais du potentiel des habitants du territoire et de leurs relations. La chaîne d’approvisionnement, longtemps pensée comme une suite linéaire de fournisseurs à optimiser, devient un écosystème de relations où chaque acteur renforce la vitalité des autres. La gouvernance ne se contente plus de consulter le vivant : elle lui donne un poids réel dans les arbitrages — les êtres vivants du territoire, humains et non humains, et les communautés riveraines deviennent parties prenantes de la décision. Et la mesure cesse de porter sur ce qu’on a réduit ou préservé pour rendre compte de ce que les habitants ont gagné en capacité. Atteindre ses objectifs économiques devient alors la confirmation que l’activité contribue réellement à la vitalité du territoire.

Cette transformation repose sur la coopération — déjà présente dans plusieurs de ces économies : la fonctionnalité co-construit l’offre avec ses parties prenantes, l’économie sociale et solidaire fait de la gouvernance partagée un principe, l’économie circulaire suppose des filières coordonnées. Mais la coopération y reste souvent au stade de l’intention : on s’accorde, on consulte, sans que cela se traduise en valeur économique partagée. La régénération la rend structurelle, sous forme de liens mutuellement bénéfiques inscrits dans le modèle : chaque acteur de la chaîne crée de la valeur pour les autres, et cette valeur se mesure et se partage. C’est la multivalorisation — un même intrant qui nourrit plusieurs filières et partenaires — et le copartage des gains à l’échelle d’un territoire ; le sol, le pollinisateur, le territoire entrent eux aussi dans ce cercle de réciprocité. La logique du Collective Impact le formalise : une coalition d’acteurs réunie autour d’un programme commun délivre ensemble, sur un territoire, des services socio-écosystémiques — climat, eau, sols, biodiversité, nutrition, juste rémunération — que nul ne produirait seul.

« Le territoire et ses habitants prospèrent grâce à l’activité économique — pas malgré elle. »

— Jeremy Dumont, président de Nous Sommes Vivants, sur la finalité de l’économie régénérative

Faire chanter les économies ensemble

L’enjeu est de reconnaître ce que chaque économie apporte et ce qui relève de la bascule régénérative. Toutes partagent des fondements avec elle — relier la responsabilité au modèle, optimiser la matière, sortir du volume, faire coopérer, situer son activité dans des limites, tenir dans l’instabilité, créer de la valeur mutuelle. Chaque pièce a sa place. Réduire ses impacts, tenir dans un monde qui fluctue : ces étapes restent nécessaires — elles sont la condition, comme le dit Olivier Hamant, mais pas encore la direction. Ce qui distingue l’économie régénérative n’est pas qu’elle en ferait davantage, mais qu’elle change de finalité : contribuer par l’activité économique aux enjeux sociétaux et environnementaux devient la raison d’être du modèle.

La vigilance consiste à nommer justement ce que chaque économie détient et ce qui relève de la bascule — pour que chaque acteur voie où il se situe et ce que demande le changement de finalité. Comme le dit Olivier Hamant dans son échange avec Nous Sommes Vivants sur la robustesse et la régénération, il faut articuler les concepts et les faire chanter ensemble. Situer clairement les économies alternatives donne à chacune sa place sur la partition ; l’économie régénérative y tient la sienne en propre — celle qui place la contribution au vivant au cœur du modèle et l’inscrit dans les pratiques de toute la chaîne de valeur.

Annexe : tout situer sur les quatre niveaux du Capacity Score

Le Capacity Score de Nous Sommes Vivants situe la maturité d’une activité sur quatre niveaux — Limiter, Réduire, Restaurer, Régénérer. Cette même échelle permet de ranger l’ensemble des approches passées en revue : on voit alors d’un coup d’œil ce que chacune travaille, et ce qui relève encore de la bascule régénérative.

Niveau Logique Nature de la valeur Boussoles & cadres Économies
N1 · Limiter Conformité, reporting, rester dans les limites. Le vivant est une contrainte. Stocks — gérer ce que l’on possède RSE, développement durable, limites planétaires Économie verte
N2 · Réduire Atténuer les impacts, compenser, optimiser, faire sobre. On limite l’équation du volume. Flux — optimiser entrées et sorties Donut, résilience, décroissance Économie circulaire
N3 · Restaurer Réparer et stabiliser les écosystèmes. Le vivant sert la continuité de l’activité. Ressources — maintenir le capital critique Robustesse, économie symbiotique Économie de la fonctionnalité, économie sociale et solidaire
N4 · Régénérer Contribuer à la capacité du vivant. L’activité sert le vivant. Triple capitaux — faire prospérer la vitalité Livre blanc Nous Sommes Vivants Économie de la mutualité, économie régénérative

Le niveau indique le centre de gravité d’une approche au regard de sa finalité et de sa gouvernance, et non son seul impact environnemental : l’économie de la fonctionnalité et l’économie sociale et solidaire figurent en N3 parce qu’elles retravaillent la finalité et le lien, même quand leur impact environnemental reste, dans la grille précédente, de l’ordre du « réduire ». Un placement signale donc une tendance dominante, non une frontière étanche : une même organisation peut mobiliser plusieurs de ces approches selon le levier considéré. La régénération n’est pas un niveau de maturité supérieur sur la même échelle, mais une bascule de nature — le passage d’une logique d’impact (réduire, compenser, réparer) à une logique de capacité contributive (renforcer la vitalité du vivant). Elle se joue au passage de N3 à N4, quand le référentiel devient la capacité du vivant et que la performance économique en devient la conséquence, non l’objectif premier.

Le Capacity Score

Un diagnostic pour situer son activité sur cette trajectoire

En pratique, une même organisation met souvent plusieurs de ces approches en œuvre en même temps : elle réduit ses déchets, repense son offre, ouvre sa gouvernance — chaque levier pouvant se trouver à un niveau différent. Le Capacity Score révèle ce profil au fil d’un diagnostic accompagné : votre position réelle sur la trajectoire, le levier d’accélération — le plus lent, celui qui une fois débloqué libère le reste — et le prochain saut qualitatif à opérer. Il vous permet d’évaluer votre capacité à tenir vos trajectoires RSE, innovation et business — et identifie vos leviers d’action prioritaires.

Découvrir le Capacity Score

Les Lauriers de la Régénération en donnent des exemples concrets et inspirants. Et le livre blanc détaille ce que la régénération change pour les décisions d’entreprise.

Références académiques et institutionnelles : J. Konietzko, A. Das, N. Bocken, « Towards regenerative business models » (Sustainable Production and Consumption, 2023) ; J. Fischer, S. Farny, M. Pacheco-Romero, C. Folke, « Resilience and regeneration for a world in crisis » (Ambio, 2025) ; B. Roche, Economics of Mutuality / Completing Capitalism (2017) ; K. Skene, modèle de l’embedded economy (Frontiers in Sustainability, 2022) ; Forum for the Future, cadre des cinq capitaux ; W. Stahel, économie de la fonctionnalité, dispositifs ADEME ; loi ESS du 31 juillet 2014, Avise ; Institut Rousseau et étude du CESE sur croissance et décroissance ; P. Mang, B. Haggard, B. Reed, Regenerative Development and Design (Regenesis Group, 2012, trad. Régénérer, 2024) ; J. Fullerton, Regenerative Capitalism (Capital Institute, 2015) ; C. Sanford, The Regenerative Business (2017) ; N. Bocken et al., « A literature and practice review to develop sustainable business model archetypes » (Journal of Cleaner Production, 2014) ; W. McDonough, M. Braungart, Cradle to Cradle (2002) ; Ellen MacArthur Foundation, sur l’économie circulaire régénérative ; I. Delannoy, L’Économie symbiotique (Actes Sud, 2017) ; G. Pauli, L’Économie bleue (2010) ; O. Hamant, La Robustesse.

Références Nous Sommes Vivants sur la régénération :

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