Économie de la fonctionnalité et économie régénérative : les complémentarités

Économie de la fonctionnalité et de la coopération et économie régénérative

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Économie de la fonctionnalité et de la coopération et économie régénérative avancent dans le même sens, sans toujours se rencontrer. Un échange entre Jérémy Dumont et Albane Roussot, de Nous Sommes Vivants, et Daniel Kaufman, architecte consultant en écologie urbaine et co-président de l’association Terres EFC Île-de-France, a permis de poser ce qui les rapproche vraiment : une même exigence de transformation en profondeur de l’entreprise — et les complémentarités qui en découlent.

Les trois approches — économie circulaire, économie de la fonctionnalité et de la coopération, économie régénérative — se placent au niveau du produit, mais pas au même endroit : l’économie circulaire travaille sa matière (réparer, recycler, allonger la durée de vie), l’économie de la fonctionnalité son usage (vendre l’usage plutôt que le bien), l’économie régénérative sa contribution au vivant (un produit qui laisse les sols, la biodiversité, la santé plus riches qu’avant). L’économie circulaire optimise le modèle existant. L’économie de la fonctionnalité et l’économie régénérative, elles, visent à faire du business autrement : pas seulement réduire les externalités du modèle actuel, mais transformer la manière même de créer de la valeur. Reste à comprendre comment ces deux-là s’articulent — leur point de rencontre est plus profond qu’il n’y paraît, et se situe là où on l’attend le moins.

Cette logique d’articulation rejoint d’autres dialogues menés par Nous Sommes Vivants — ainsi l’échange avec Olivier Hamant sur robustesse et régénération, où la robustesse est posée comme la condition et la régénération comme la direction. Articuler les concepts sans les confondre : c’est tout l’enjeu.

Le cœur commun : retravailler la proposition de valeur en co-création

Ce qui réunit vraiment les deux approches tient en une exigence partagée : retravailler la proposition de valeur en profondeur, en co-création avec un écosystème de parties prenantes élargi. L’économie de la fonctionnalité et de la coopération part des besoins réels de l’usager et construit l’offre conjointement, au lieu d’une réponse standard la plus large possible. L’économie régénérative, telle que Nous Sommes Vivants la travaille à travers le Business Model Régénératif, part d’entreprises déjà engagées — qui ont déjà réduit leurs externalités négatives — et co-construit la proposition de valeur de leur produit avec l’ensemble des parties prenantes, humaines comme non humaines.

Là où l’économie circulaire travaille la matière du produit, l’économie de la fonctionnalité et l’économie régénérative déplacent le centre de gravité : sortir d’une logique de volume pour entrer dans une logique de valeur. C’est cette transformation réelle, et non un habillage d’indicateurs, que les deux approches recherchent.

À partir de ce socle, plusieurs complémentarités apparaissent.

L’usage d’un côté, le produit matériel de l’autre

Côté économie de la fonctionnalité, l’entrée se fait par l’usage : c’est la valeur d’usage qui compte, pas la propriété du bien. Le fabricant d’abribus suivi par Daniel Kaufman en est l’illustration. Au lieu de vendre des abris au moins-disant, il en vend l’usage : il reste propriétaire, conçoit des abris robustes et durables — l’entretien coûte cher —, perçoit une redevance de la collectivité, qu’il a fallu amener à basculer d’un budget d’investissement vers un budget de fonctionnement. Ses équipes, qui connaissent finement le territoire, déclinent ensuite les services quartier par quartier. Côté Nous Sommes Vivants, les secteurs travaillés gardent un besoin matériel : se nourrir, se vêtir. C’est là que l’économie de la fonctionnalité aide : sur ces produits, elle ouvre la voie à des services sobres en ressources et riches en capital humain.

Coopérer avec la collectivité, ou avec le vivant

Les deux approches coopèrent, mais pas avec les mêmes parties prenantes. L’économie de la fonctionnalité co-construit l’offre avec les parties prenantes humaines, à commencer par la collectivité, et fait de la coopération la condition même des ressources immatérielles : confiance, savoir, savoir-faire, santé. Nous Sommes Vivants travaille la chaîne de valeur du produit et élargit le cercle au vivant non humain — le ver de terre, le pollinisateur, le territoire et ses habitants deviennent parties prenantes de la proposition de valeur. Une limite, côté économie de la fonctionnalité, éclaire cette différence : Michelin a beau vendre du service, au kilomètre parcouru, son modèle reste piloté par le volume — l’économie de la fonctionnalité n’y pèse qu’à la marge. Retravailler le modèle ne suffit pas si la proposition de valeur et sa finalité ne changent pas.

Effets utiles et multivalorisation : la même idée vue de deux côtés

L’économie de la fonctionnalité raisonne en « effets utiles » : pour un même produit, les effets diffèrent selon ceux qui en bénéficient — utilisateurs, consommateurs, producteurs. Nous Sommes Vivants parle de multivalorisation : pour un produit donné, plusieurs partenaires s’associent et créent une valeur mutuellement bénéfique. Côté Nous Sommes Vivants, le projet textile autour de l’ortie l’illustre : une seule plante, plusieurs filières — la tige valorisée en textile, les feuilles en cosmétique et en alimentaire. Un même intrant agricole nourrit plusieurs valeurs, avec plusieurs partenaires. La subtilité tient à un mot : l’économie de la fonctionnalité voit là des ressources immatérielles ; l’économie régénérative cherche, elle, à les matérialiser dans le compte de résultat. Même réalité, intention inverse.

Réduire les impacts, puis créditer une contribution

La régénération nécessite d’avoir réduit ses externalités, sociales et naturelles. Mais elle postule que réduire la pression — en réduisant l’exploitation des ressources — ne suffit pas. L’économie de la fonctionnalité partage ce constat : Daniel Kaufman parle d’un « réduire piégeux » qui, sans volonté de contribuer, ne transforme pas les pratiques, et rappelle l’effet rebond — une moindre pression unitaire ouvrant la voie à plus de volume. Là où les deux se rejoignent sur l’insuffisance de la seule réduction, la régénération ajoute ce que l’économie de la fonctionnalité ne formalise pas : augmenter la capacité du vivant, pour qu’une activité laisse derrière elle des sols, une biodiversité, une santé plus riches qu’avant.

Concrètement, la réduction vérifiée des impacts autorise à créditer une contribution. Côté Nous Sommes Vivants, Lunii, la fabrique à histoires, l’illustre : sa console est réparable à 97 % et son taux de remise en circulation comparable à celui d’un smartphone. Cette réduction étant établie, on peut alors créditer l’entreprise d’une contribution culturelle — l’imaginaire des enfants, leur capacité à se relier à la nature. Cela suppose tout un écosystème d’acteurs : réparabilité, médiation culturelle, parents. L’économie de la fonctionnalité nomme ce mécanisme l’« effet ciseaux » : moins de ressources matérielles, plus de ressources immatérielles. C’est ce lien de conséquence qui fait la complémentarité.

Le changement est dans les pratiques, pas dans le tableau de bord

Les deux approches sont practice-based et non measure-based : on travaille les pratiques qui produiront les résultats. La finesse : la mesure garde sa place, mais une mesure seule reste faussement rassurante — un bon indicateur peut masquer un effet rebond. Corollaire direct : on ne certifie pas un produit régénératif. Un label exigeant comme Regenerative Organic Certified vérifie un ensemble de pratiques au regard d’objectifs, non un score final à cocher ; on regarde ensuite la part de ces pratiques dans le produit et le chiffre d’affaires. C’est ici que se joue la transformation en profondeur : elle ne se décrète pas par un tableau de bord d’indicateurs, elle se construit par des pratiques réelles qui font basculer ensemble les modèles mentaux et les modèles économiques. Un chiffre seul, derrière lequel on peut mettre beaucoup de choses, n’y suffit pas.

La coopération comme terrain commun

Le vrai terrain commun, c’est la coopération — portée au plus haut niveau, jusque dans la gouvernance, et étendue aux parties prenantes dans des relations nouvelles. C’est là que les deux approches rejoignent l’esprit de l’économie sociale et solidaire. Nous Sommes Vivants s’en revendique d’ailleurs, comme une économie sociale et solidaire qui aurait pleinement intégré l’environnemental — là où la plupart des structures s’en tiennent, sur ce plan, à un bilan carbone. L’économie de la fonctionnalité, sans se réclamer de cette famille, partage la même exigence : faire de la coopération le moteur du modèle.

Un volet à développer ensemble

Ni l’économie de la fonctionnalité ne part de la grille du modèle d’affaires, ni l’économie régénérative ne part du Business Model Régénératif : l’une s’enracine dans l’usage et les besoins, l’autre dans des entreprises déjà engagées. Mais la réflexion sur le modèle d’affaires conduit à considérer les deux approches comme des solutions concrètes — pour faire passer une entreprise du volume à la valeur. C’est l’objet de la suite : un projet de recherche-action sur la triple profitabilité, dont le terrain d’étude vise à démontrer, sur une entreprise réelle, comment plusieurs capitaux se nourrissent mutuellement et construisent un autre modèle économique ; et un temps d’échange public à la rentrée, pour clarifier ce que chaque concept apporte — afin que chaque mot garde toute sa valeur.

▶ Pour prolonger : revoir le replay de la table ronde.

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