Cosmétique régénérative : Clarins et le label ROC – Ecocert

Table ronde Régénérer plutôt que préserver — Clarins et Écocert, Lauriers de la Régénération 2026
Lauréat des Lauriers de la Régénération 2026

Avec son Domaine de Serraval certifié Regenerative Organic Certified®, Clarins figure parmi les lauréats des Lauriers de la Régénération 2026, aux côtés d’Écocert pour cette table ronde dédiée à la cosmétique régénérative.

« Régénérer plutôt que préserver : où en est la cosmétique ? » Lors des Lauriers de la Régénération 2026, cette table ronde a réuni Clarins et Écocert pour passer du buzz word aux cas concrets : des pratiques tangibles, des modèles qui fonctionnent. La régénération dépasse la tendance : c’est une transformation des modèles qui vise un impact positif sur le vivant, tout en restant économiquement viable.

Une table ronde animée par Olivier Classiot (Des Enjeux et des Hommes), avec Sylvie Calais-Bossis (experte Vision / Mission, Des Enjeux et des Hommes) en introduction, Guillaume Lascourrèges (Directeur Développement Responsable, Groupe Clarins) et Laurent Lefebvre (expert certification régénératrice, Groupe Écocert).

Régénérer plutôt que préserver : un changement de logique

Le constat de départ tient en une loi du vivant : un organisme ne survit pas durablement dans un environnement dont il consomme les ressources sans limite. Pour une entreprise, durer suppose donc de cesser les pratiques prédatrices, de limiter ses impacts, puis de contribuer activement à régénérer les écosystèmes dont elle dépend. Pour Des Enjeux et des Hommes, cabinet pure player de la RSE, cette démarche représente l’aboutissement d’une stratégie de durabilité menée jusqu’au bout de sa logique.

Comme le souligne Laurent Lefebvre, préserver suffisait tant que les écosystèmes restaient stables. Aujourd’hui, climat, biodiversité, eau, sols et usage des terres témoignent d’une dégradation avancée. L’enjeu devient celui de restaurer les fonctions écosystémiques : fertilité des sols, capacité de rétention de l’eau, santé biologique des sols, habitats naturels et populations indicatrices, stabilité des zones de production et de cueillette.

Cette conviction s’ancre dans une trajectoire : issu de la Convention des Entreprises pour le Climat et de son parcours CEC Consulting, le cabinet appartient à la communauté ROC Conseil, associée à l’événement aux côtés de Nous Sommes Vivants. Ses ateliers soutenabilité, nourris par le prisme des trois horizons et par la double matérialité, sensibilisent désormais les équipes financières au risque de l’inaction — y compris à court terme — et participent d’une redéfinition de ce qu’est la performance.

Pour une marque cosmétique, ce lien à la terre peut sembler lointain. Pourtant, derrière chaque actif végétal, chaque huile, chaque extrait, il y a des cultures, des producteurs, de l’eau, une biodiversité. Le régénératif devient ainsi un sujet très concret de pérennité des filières : pourra-t-on demain sourcer ces matières premières avec la même qualité ?

Le pourquoi : une analyse de risque qui change tout

Chez Clarins, le déclencheur tient à des raisons plus profondes que le marketing ou une demande des consommateurs, encore largement éloignés du sujet. Trois facteurs propres à la maison ont joué : une entreprise familiale ancrée dans le temps long (70 ans d’existence, une réflexion à 70 ans), un attachement historique aux plantes depuis Jacques Courtin, et le fait que Clarins soit devenu lui-même agriculteur — une connexion directe au terrain.

Le point de bascule fut une analyse de risque conduite il y a sept ans. En appliquant les scénarios du GIEC à la localisation de ses quelque 200 actifs, Clarins a découvert que, sur la trajectoire médiane, 70 % de son catalogue était menacé par des crises d’intensité moyenne à très grave.

L’exemple de la Drôme. Sur les huiles essentielles, la diminution du nombre de jours de gel (de 25-30 vers presque zéro) bouleverse le cycle végétatif des plantes et donc la concentration en métabolites recherchés. Elle favorise par ailleurs la prolifération d’espèces invasives et de ravageurs, qui font s’effondrer les rendements.

Ce constat a d’abord fait pivoter l’entreprise vers le bio à partir de 2020, l’agriculture régénératrice s’imposant ensuite comme l’étape suivante.

Le comment : commencer par le « qui »

Avant le « comment », Laurent Lefebvre rappelle une question souvent oubliée : le « qui ». Ce sont les agriculteurs et les producteurs, en amont des filières, qui devront faire évoluer leurs pratiques — couverts végétaux, diversification, ajustements aux risques climatiques. Et ils ne pourront pas le faire seuls. Une démarche régénérative crédible intègre donc une dimension économique : financer le changement, accompagner la transition, partager la valeur équitablement, garantir un soutien technique. À défaut, toute la charge se déplace sur le maillon le plus exposé, et la démarche devient fragile.

Clarins a fait le choix d’endosser d’abord lui-même cette exigence, comme il l’avait fait pour le bio. L’ambition : qu’un tiers de toutes ses plantes provienne de ses propres domaines à l’horizon 2030. Deux sites portent cette trajectoire — le Domaine de Serraval, dans les Alpes françaises (ouvert en 2016, premier laboratoire et ferme à ciel ouvert de la maison), et le Domaine de Sainte-Colombe dans le Gard (ouvert en 2024, 115 hectares dont 50 dédiés à la culture). Fin 2024, Serraval a obtenu la certification Regenerative Organic Certified® pour l’ensemble du domaine ; six extraits de plantes bios issus du Domaine Clarins sont déjà intégrés aux formules, et l’objectif est de monter en puissance vers 50 à 60 ingrédients en régénératif. Une part importante du sourcing relève par ailleurs de la cueillette sauvage, avec un véritable enjeu d’équilibre et de partage d’un bien commun.

Le standard ROC : une approche holistique et vérifiée

Pour Écocert, l’engagement est né de l’interpellation de clients engagés sur des filières bio et équitables, puis d’une recherche active par conviction. Le benchmark a livré un enseignement clair : le régénératif s’appuie sur des pratiques agronomiques qui existent déjà. C’est avant tout un outil de transformation et de preuve, destiné à vérifier que les pratiques agricoles produiront des effets sur le long terme.

Le standard ROC (Regenerative Organic Certified) est administré par la Regenerative Organic Alliance (ROA), organisation à but non lucratif issue de l’écosystème du Rodale Institute aux États-Unis, qui compte Patagonia et Dr. Bronner’s parmi ses membres fondateurs. La ROA détient le référentiel ; les exploitations candidatent directement auprès d’elle, et un organisme tiers indépendant accrédité réalise l’audit. C’est là le rôle d’Écocert, qui figure parmi les certificateurs habilités à auditer ROC, y compris en France, aux côtés d’autres organismes.

ROC s’appuie sur un socle biologique reconnu — l’USDA Organic sert de base — et va au-delà, autour de trois piliers : la santé des sols et la gestion des terres, le bien-être animal, et l’équité envers les agriculteurs et les travailleurs. La certification couvre l’alimentation, les textiles et les ingrédients de soins personnels, ce qui ouvre directement la voie aux actifs cosmétiques. Ses concepts clés : couverture végétale, rotation des cultures, perturbation minimale du sol, pâturage tournant, gestion de la fertilité au plus près de la production, et absence d’engrais et pesticides de synthèse. ROC observe l’exploitation comme un système, vérifié par audit annuel.

Écocert a accompagné le programme dès ses débuts comme organisme de contrôle, en menant des pilotes destinés à caler les éléments de vérification des pratiques agricoles. La ROA développe et fait progresser les mesures d’impact ; Écocert vérifie les pratiques mises en place dans les filières. Ce choix de ROC s’inscrit pour Clarins dans une cohérence de longue date, déjà nourrie par le bio, le commerce équitable et le certificat Fair for Life, qui mutualise dimension biologique et dimension équitable.

La certification se décline en niveaux de progrès — bronze, silver, gold — selon une logique de progression et d’amélioration continue, et non de hiérarchie de valeur : le bronze correspond au niveau d’entrée, l’or au plus haut niveau atteignable, avec une part croissante de surface concernée. Déployé d’abord dans le Grand Sud (café, cacao) puis en Amérique du Nord, ROC arrive récemment en Europe, d’abord en Italie puis en France, où le Domaine Clarins figure parmi les pionniers, ayant progressé rapidement du niveau bronze au niveau silver. Ce mouvement ROC en Europe s’accélère, porté par tout un écosystème d’acteurs.

La dimension humaine, loin de compliquer l’outil, l’enrichit.

Le pilier équité rappelle que l’agriculture se trouve aussi près de chez nous, et invite à dépasser une vision parfois paternaliste qui réserverait l’aide aux pays du Sud : la juste rémunération de la matière première agricole vaut partout. Cette logique fait écho à la certification B Corp du groupe et à la notion de salaire décent — distinct du salaire minimum, il permet de se loger, se nourrir et épargner. Clarins l’a appliquée à l’ensemble de ses collaborateurs avant de questionner ses fournisseurs sur ce living wage, adaptable à chaque niveau de vie local. Oublier les femmes et les hommes liés à la terre, ce serait rater l’exercice.

Conviction d’abord, mesure ensuite

L’agriculture régénératrice reste en construction dans sa définition comme dans sa mesure. Guillaume Lascourrèges y voit un parallèle avec la RSE il y a trente ans, ou le bilan carbone il y a vingt-cinq ans : un chemin qu’il fallait emprunter même imparfaitement, avant que les outils de mesure ne gagnent en précision. L’exemple de l’agroforesterie sur les grandes cultures est éloquent : programmes financés depuis près de dix ans, tests de sol depuis six ans, mais un arbre met dix à vingt ans à exprimer pleinement ses effets. Il en va de même pour l’hydrologie régénérative, cette gestion de l’eau qui bénéficie progressivement aux sols et aux cultures, sans résultat spectaculaire d’une année sur l’autre. D’où une approche fondée sur la conviction et sur des bonnes pratiques concrètes outillées chez les partenaires, avec une promesse d’impact qui se révèle progressivement.

Les bénéfices attendus : qualité, robustesse, confiance

Pour Clarins, le régénératif sera demain un gage de qualité globale. La molécule active reste la même, mais les conditions dans lesquelles l’ingrédient est obtenu — rémunération juste, pérennité des sols — font la différence. Sur ce segment de prix, un contrat tacite lie la marque à ses clients. L’enjeu devient celui de la communication, portée par la plateforme de traçabilité Clarins T.R.U.S.T. fondée sur la blockchain, dont l’information est renseignée par des tiers.

Laurent Lefebvre élargit la perspective. Aux États-Unis, ROC devient la nouvelle frontière du bio, porté par les pure players et par une véritable pédagogie. En Europe, et plus encore en cosmétique, l’horizon est plus lointain ; les filières alimentaires intégrées avancent plus vite. Mais le bénéfice premier reste un enjeu de robustesse et de structuration de l’amont agricole. D’où ce conseil : aligner discours et réalité de terrain, sans communication floue — d’autant que la directive européenne EmpCo sur l’autonomisation des consommateurs encadre les allégations environnementales à compter du 27 septembre 2026.

Produit ou entreprise « regen » ? La prudence partagée

Les deux intervenants convergent : il faut rester sur le périmètre agricole. Pour Guillaume Lascourrèges, le label ROC doit se cantonner à l’agriculture régénératrice ; appliquer le terme à un produit dans son ensemble — emballages, économie circulaire — serait prématuré. La certification B Corp sert à analyser les autres pans d’activité. Laurent Lefebvre invite à la même prudence et à revenir à l’essence du régénératif, au niveau du terrain et de la ferme, dans un contexte réglementaire qui valorise les engagements précis et vérifiables.

Passer à l’échelle : la démonstration par la preuve

Comment embarquer davantage d’acteurs ? Guillaume Lascourrèges rappelle que les agriculteurs sont les plus grands preneurs de risque, dans un monde sans amortisseurs. L’agriculture régénératrice agit comme un airbag : au lieu de perdre 80 % d’une récolte, en perdre 30 %. Encore faut-il montrer que cela fonctionne — l’exemple du voisin, ces arbres plantés il y a dix ans qui limitent désormais l’érosion des sols. Pour Laurent Lefebvre, ROC signale une tendance de fond ; les leviers sont la diversification des cultures et la temporalité, et ce qui manque encore relève de la pédagogie, de la communication et de la démonstration des bienfaits, dont une grande étude lancée sur la qualité nutritionnelle.

Les conseils des intervenants

Guillaume Lascourrèges : rattacher la démarche au business — régularité des approvisionnements, relation de confiance avec les agriculteurs, discours différenciant. La stratégie de durabilité gagne à servir pleinement la stratégie globale, dans un même mouvement.

Laurent Lefebvre : cohérence et alignement entre le discours et la réalité de terrain. S’intéresser à son amont agricole et renforcer cette relation, parce que c’est l’avenir.

Le mot de la fin revient à un mot du jour : la robustesse. Nous en sommes encore à l’époque des pionniers — débroussailler, se questionner, tester — avant que le peloton ne rejoigne le mouvement. Le passage de mots un peu valises à des pratiques concrètes et observables, c’est précisément le choix opéré par Écocert et Clarins autour du label ROC.

Et votre entreprise, où en est-elle sur sa trajectoire régénérative ?

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