Deux façons de penser ce dont un milieu a besoin. L’équilibre porte sur l’écosystème : des flux, des stocks, des populations qu’on cherche à remettre en ajustement. Les capacités portent sur ses habitants, humains et non humains, et sur ce qu’ils sont en mesure de développer par eux-mêmes. La première est une pensée des ressources, conduite pour le vivant. La seconde travaille avec les êtres vivants eux-mêmes — et c’est elle qui déplace la finalité d’une activité économique.
Nous Sommes Vivants · le cadre complet
Le cadre théorique de la régénération en entreprise, l’échange avec Olivier Hamant sur la robustesse, et le diagnostic pour situer son organisation.
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De quel équilibre parle-t-on
Quatre mots se répartissent entre ces deux façons de penser — restauration, résilience et robustesse d’un côté, régénération de l’autre — et l’usage les emploie l’un pour l’autre. C’est ce que cet article démêle.
L’article s’appuie sur l’étude de Delettre et Korniliou, From Balance of Nature to Stability and Resilience, parue dans Philosophia Scientiæ : elle retrace l’évolution des idées écologiques et la manière dont la balance of nature a été assimilée à un état de constance de la nature. C’est de cette histoire que viennent les distinctions qui suivent.
L’expression balance of nature (l’équilibre de la nature) désigne la manière dont les êtres vivants — animaux, végétaux, champignons, micro-organismes, humains — coexistent, se régulent et se maintiennent dans leurs milieux de vie. Perçue comme une symphonie en perpétuel ajustement, elle donne à voir un vivant qui s’auto-organise sans pilotage extérieur.
L’écologie, au sens propre, est la science des relations entre les êtres vivants et leur milieu — et, par extension, une manière de se penser dans le vivant. Elle part du vivant à préserver et à faire prospérer, nous compris. Sa finalité est le bien vivre tous ensemble sur terre, humains et non-humains. Une science du vivant et de ses interactions au sein des écosystèmes, donc : c’est elle qui donne à voir l’équilibre. Ce qu’une activité économique en fait porte les noms que la suite démêle.
Reste un pas de plus, et il change d’objet. Un écosystème se décrit comme un système de flux et de fonctions : des ressources à ne pas épuiser, des cycles à refermer, un état à retrouver. C’est une pensée juste, et c’est une pensée pour le vivant — elle décrit ce dont il a besoin pour tenir, depuis l’extérieur. Un écosystème habité se décrit autrement : par ses habitants, humains et non humains, et par les capacités qu’ils déploient dans leurs relations. Ce déplacement est la régénération.
Pour une entreprise, il se paie en décisions. Son activité dépend d’habitants concrets : des sols qui produisent, des pollinisateurs et des auxiliaires qui font le rendement, une eau qui se recharge, des filières qui tiennent, des équipes qui restent, un territoire qui l’accueille. Les reconnaître comme habitants la fait entrer dans le tableau comme l’un d’eux, et la question devient : est-ce que le territoire et ses habitants prospèrent avec mon activité économique — et mon activité avec eux ?
De la réponse dépendent les relations qu’elle tisse : avec ses fournisseurs et ses équipes, avec les habitants et les collectivités du lieu où elle opère, avec les sols, l’eau et la biodiversité dont son activité dépend. Ces relations débordent la chaîne de valeur, et c’est de leur qualité que dépend la prospérité du territoire — la sienne avec.
De l’équilibre aux capacités
C’est là que les quatre mots deviennent utiles : ils nomment ce qu’une entreprise fait de l’écosystème dans lequel elle opère, et de ses habitants. Deux questions suffisent à les séparer : sur quoi le geste porte, et ce qu’il vise.
| Terme | Sur quoi ça porte | Ce que ça vise |
|---|---|---|
| Résilience | les écosystèmes soumis à un choc | absorber la perturbation et revenir |
| Restauration | les écosystèmes affaiblis | retrouver un état de référence |
| Robustesse | les écosystèmes dans la durée | tenir malgré les fluctuations |
| Régénération | les habitants du territoire et leurs relations | augmenter la capacité du vivant à évoluer |
Les trois premiers gestes portent sur le même objet, l’écosystème, et visent le même horizon, l’équilibre. La résilience et la restauration y ramènent à un état de référence ; la robustesse permet de continuer avec les fluctuations sans chercher à les éviter. Le quatrième ouvre le potentiel, et c’est le seul des quatre où le mot capacité s’emploie. Le passage de l’un à l’autre tient à deux déplacements simultanés : l’objet passe de l’écosystème à ses habitants, et la finalité passe de l’équilibre au plein potentiel.
Un mot demande une précaution avant d’aller plus loin. Robustesse s’emploie pour deux objets distincts : le milieu, et l’activité économique elle-même. Le tableau range le premier emploi, celui qui porte sur les écosystèmes. Le second, celui qui intéresse une entreprise, revient à la fin de la partie suivante — et il obéit à la même logique, sur un autre objet.
1. L’équilibre n’est pas un état
L’étude de Delettre et Korniliou retrace cette histoire en plusieurs temps. Deux d’entre eux comptent pour la suite : la manière dont l’équilibre a été pensé, et ce que signifie le complément of nature.
1.1 Un ajustement permanent
Au début du XXe siècle, Alfred Lotka (Elements of Physical Biology, 1925) cherche à décrire les entités biologiques avec la précision des sciences physiques. Cette quête met en lumière la notion d’équilibre. Lotka admet que l’équilibre biologique possède une nature propre, nourri par un échange permanent d’énergie avec l’environnement ; il ouvre néanmoins la voie à une compréhension de la nature comme un système qui maintient sa structure à travers le flux.
Le terme balance porte une double richesse. Pour certains, il évoque la présence d’une harmonie constante. Pour d’autres, tels qu’Alexander Nicholson (1933) ou Harry Smith, il décrit l’action même de s’équilibrer. Nicholson montre que la balance est un mouvement d’ajustement permanent. À l’image d’un équilibriste, la nature manifeste sa stabilité à travers une activité incessante et une réactivité aux forces qui l’entourent.
La conséquence est directe et vaut pour la suite de l’article : la nature ne se tient jamais à l’équilibre. L’équilibre n’est pas un état stable qu’on atteindrait, c’est un ajustement qui ne s’arrête pas.
1.2 Une force qui vient du vivant lui-même
L’importance de l’expression réside dans son complément : of nature. L’équilibre est une tendance spontanée et inhérente. Comme l’explique l’article de référence dans sa section 3.1.3, cette balance est le résultat d’une force intérieure aux populations animales et végétales. Elle existe pour la persistance de la vie elle-même. La nature est le sujet de sa propre régulation, et cette régulation précède toute activité humaine.
Deux visions du monde s’affrontent ici, et Jean Zin en a fait une erreur de paradigme. La physique voit le monde comme constitué d’atomes isolés tendant vers le désordre — de l’entropie découle l’impératif d’ordre, qu’il faut rétablir en limitant. La biologie voit le monde comme un ensemble d’interactions entre individus — de l’énergie vitale découle le chaos créatif, qu’il s’agit de laisser œuvrer. Ce n’est pas l’économie qui organise cet équilibre. C’est lui qui rend l’économie possible.
Tout ce qui précède décrit un écosystème : des populations, des flux, des ressources en ajustement. C’est une description exacte, et elle reste une pensée de ce dont le vivant a besoin pour se maintenir. Elle ne dit pas encore ce que ses habitants peuvent devenir. Les trois gestes de la partie suivante s’y tiennent ; le quatrième en sort.
2. Les gestes de l’équilibre
Trois gestes, un même objet — l’écosystème — et un même horizon — l’équilibre. Encaisser le choc et revenir, réparer ce qui a été affaibli, tenir dans la durée : les intentions diffèrent, la logique est commune.
2.1 La résilience : absorber le choc
Le concept de résilience, introduit par Crawford Holling en 1973, décrit la façon dont un système absorbe les changements tout en conservant ses fonctions essentielles. C’est une célébration de la flexibilité. Plutôt que de rechercher une fixité rigide, la résilience affirme que la santé d’un écosystème réside dans sa manière de danser avec les événements, de transformer les chocs en occasions de réorganisation.
L’apport de Holling a permis de définir des bassins d’attraction — des espaces de vie où la nature peut fluctuer tout en restant fidèle à son identité. Cette vision encourage à cultiver des systèmes qui maintiennent leur intégrité à travers une diversité de conditions. Dans le cadre de nos activités, la résilience protège les seuils de vitalité des territoires que nous habitons. Elle est la gardienne de la continuité.
Fischer, Farny, Pacheco-Romero et Folke (Ambio, 2025) en posent la limite : un système peut rester résilient dans la dégradation, stable dans un état appauvri. La résilience maintient l’intégrité ; la direction lui vient d’ailleurs. Que Carl Folke, cofondateur du Stockholm Resilience Centre, cosigne ce constat lui donne son poids — il vient de l’intérieur du champ de la résilience.
2.2 La restauration : réparer ce qui a été affaibli
La restauration consiste à stabiliser et à soigner ce qui a été abîmé. Elle répare des stocks — sols dégradés, nappes appauvries, populations en déclin — et redonne de la force aux écosystèmes. C’est une action de bienveillance qui prépare le terrain pour la suite de l’histoire. Son horizon est un état de référence : ce que le milieu était avant l’atteinte.
Cet horizon suppose un choix. L’état d’avant quelle atteinte, à quelle date ? Un milieu porte plusieurs passés, et celui qu’on retient oriente tout le travail — les espèces qu’on replante, les niveaux d’eau qu’on rétablit, les sols qu’on reconstitue. La restauration commence par une décision sur le passé pris pour cible.
La littérature pose cette distinction dès l’origine. Robert Rodale (1983) sépare le retour à un état antérieur du renforcement de l’auto-renouvellement. Mang et Reed (2012) la reprennent : réparer un sous-système d’un côté, développer la capacité du vivant à se renouveler de l’autre. Bill Reed (2007) en fait un changement de paradigme, et Morseletto (2020) le confirme.
2.3 La robustesse : continuer avec les fluctuations
Le biologiste Olivier Hamant propose une vision de la robustesse qui s’éloigne de la quête de l’efficience maximale pour privilégier la pérennité.
L’étymologie l’y aide : robur, en latin, désigne le chêne. L’arbre est l’exemple canonique — stable dans le vent jusqu’à un certain seuil, et viable à travers les gelées de l’hiver comme les sécheresses de l’été. Une stabilité dynamique doublée d’une viabilité dynamique, sur un espace de viabilité très large.
Pour lui, la force de la nature réside dans sa sous-optimalité. Là où l’industrie cherche l’optimisation extrême — souvent source de fragilité — le vivant privilégie la redondance et la diversité. La nature produit en abondance, multiplie les solutions et favorise les voies détournées. C’est ainsi que le vivant traverse les époques.
Sa définition est précise : maintenir le système stable à court terme et viable à long terme malgré les fluctuations. L’approche économique associée est la viabilité au sens de Jean-Pierre Aubin : accepter d’être sous-optimal pour rester durable.
Un écosystème robuste est hétérogène, redondant, lent, riche en liens latéraux. Il tient parce qu’il garde des marges, et parce que ses habitants coopèrent avant de se spécialiser. L’arbre le montre à l’automne : il perd bien plus de feuilles que son sol peut en absorber, et le vent en emporte de quoi nourrir des écosystèmes lointains. Ce sont ces liens non calculés qui l’enrobustent.
2.4 Ce que l’entreprise emprunte au vivant
Ces principes se transposent à l’organisation, et c’est le second emploi du mot robustesse : celui qui porte sur l’activité économique et non sur le milieu, celui que mesure notre diagnostic de robustesse.
Dans une chaîne de valeur, le maillon le plus performant est souvent le plus fragile : trop optimisé pour absorber les chocs quand ils arrivent. La robustesse implique aussi de distinguer, comme le souligne Cynthia Fleury, ce qui est fragile de ce qui est vulnérable. La fragilité concerne les objets qui se cassent, irréversiblement. La vulnérabilité concerne les êtres vivants qui se soignent, de façon réversible. Une organisation robuste traite ses vulnérabilités comme des ressources, des signaux, des marges de manœuvre.
C’est aussi un rapport au temps. Dans le culte de la performance, quand on manque de temps, on accélère. Dans le monde robuste, quand on manque de temps, on ralentit pour multiplier les interactions. On passe de l’aller vers à l’habiter avec. On passe du jeu fini — des règles rigides, un objectif à gagner — au jeu infini : les règles peuvent changer, parce que le but est de continuer à jouer.
C’est le passage du parasite hyper-spécialisé, adapté à l’abondance et fragile à l’instabilité, au symbionte polyvalent et multi-connecté, adapté à la pénurie chronique de ressources. Ce que l’on appelle souvent coopération est en réalité de la collaboration masquée — un gagnant-gagnant qui fait perdre les plus fragiles et les écosystèmes en dehors de la table. La coopération robuste, c’est autre chose : avancer sur un objectif commun avant l’objectif individuel, parfois aller contre sa propre performance pour alimenter la robustesse du groupe.
Ce mouvement prélève des principes dans le vivant — redondance, hétérogénéité, sous-optimalité — et les transpose à l’organisation. Le vivant y sert de source d’inspiration. C’est un emprunt, pas encore une relation.
Ce registre raisonne en flux et en cycles : de la matière, de l’énergie, des marges de manœuvre. Cette réflexion commence en allégeant les flux, pour dégrader moins ; elle devient contributive quand elle répare les écosystèmes eux-mêmes. Elle porte alors sur les conditions matérielles qui rendent la vie possible — et pas encore sur les capacités de ceux qui l’habitent.
Une entreprise qui cherche sa robustesse dans ses liens au territoire franchit un pas de plus. Dès lors que ces liens sont mutuellement bénéfiques, la finalité a changé : c’est déjà de la régénération. Le partage se fait sur la finalité, jamais sur le mot ni sur l’auteur.
Olivier Hamant le pose lui-même : enrobuster son entreprise seule ne suffit jamais, il faut faire du lien au tissu social et aux écosystèmes du territoire. Dans un monde qui fluctue, la robustesse est la condition, la régénération est la direction — c’est le fil de notre échange avec lui. Avec Sylvain Breuzard, il le formule autrement : la robustesse est une condition nécessaire, et pas suffisante. Elle est une propriété du système — elle se maintient, elle ne se développe pas. Ce que régénérer veut dire, et pourquoi son antonyme est la prédation, se joue dans un autre registre : celui des relations entre êtres vivants.
3. Régénérer : les capacités des habitants
Ici l’objet change. L’écosystème cesse d’être un système de flux à rétablir pour devenir un milieu habité : des êtres vivants situés, humains et non humains, et les relations qu’ils tissent entre eux. Régénérer, c’est augmenter leurs capacités.
La finalité se retourne, et ce retournement tient en deux questions. Restaurer demande : comment tenir ? Le vivant sert alors l’activité. Régénérer demande : quelle contribution au vivant nous permet de tenir ? L’activité sert alors le vivant.
La régénération a une filiation plus longue que ses cadres actuels. Elle vient des savoirs ancestraux des agriculteurs, passe par George Washington Carver et ses engrais verts à la fin du XIXe siècle, par Malcolm Wells qui propose en 1969 une première grille de mesure régénérative, par Robert Rodale qui nomme l’agriculture régénérative en 1983, puis par le Regenesis Group à partir de 1995, par Carol Sanford et Béatrice Ungard sur la transformation des organisations, par Michelle Holliday sur les organisations comme êtres vivants. Un siècle de pratique accumulée, qui converge vers une même affirmation : seuls les êtres vivants se régénèrent. Cette filiation est retracée dans la régénération du vivant telle que nous la portons.
Regenesis a découvert ce partage par l’expérience, en permaculture. Des sites retrouvaient de la vitalité, des communautés se réorganisaient, des sols reconstituaient leur vie. Puis l’équipe partait, et l’entropie reprenait le dessus. L’intervention était bonne : elle avait produit un résultat sans produire la force qui permet de le maintenir et de le dépasser. D’où le critère le plus opérationnel qui soit — ce qui reste quand l’intervention cesse. Un état restauré qui se dégrade, ou une capacité développée qui continue à se renforcer et à ouvrir de nouveaux potentiels.
3.1 Ce qu’est le vivant
Avant de régénérer, il faut savoir ce qu’on régénère. La définition qui fonde l’approche de Nous Sommes Vivants est celle de J. Pereto, J. Catala et A. Moreno : « Est vivant tout système autonome pourvu de capacités évolutives ouvertes. »
Cette définition déplace tout. Le vivant est une force d’autonomie et d’évolution. Régénérer, c’est nourrir cette autonomie — donner aux êtres vivants, humains compris, les ressources leur permettant d’atteindre leur plein potentiel dans leur environnement.
Il faut distinguer trois niveaux que l’on confond souvent :
- Les ressources : conditions matérielles de la vie — une ressource restaurée ouvre la voie ; la capacité et le potentiel se travaillent ensuite.
- Les capacités : aptitudes du vivant à agir et se maintenir — une capacité renforcée permet de durer.
- Le potentiel : possibilité ouverte du vivant à évoluer et se transformer — un potentiel préservé permet de traverser l’inconnu.
Cette distinction entre capacité et potentiel vient de la pratique du community capacity building, que nous avons analysée avec Béatrice Ungard. La pensée de l’équilibre s’arrête au premier niveau. Elle sait remettre des ressources à niveau, et c’est nécessaire. Les deux niveaux suivants ne s’atteignent pas en réparant un système : ils se travaillent avec des êtres vivants.
3.2 De l’état de référence au potentiel
La forêt en donne l’image la plus nette. Une boucle y tourne : la pluie que le couvert ralentit s’infiltre au lieu de ruisseler ; cette eau fait vivre le sol — champignons, vers, bactéries — qui produit matière organique et structure ; ce sol retient davantage d’eau et nourrit mieux l’arbre ; l’arbre étend son couvert, laisse tomber plus de litière et transpire plus d’eau, qui repart en vapeur et redescend en pluie. Chaque tour renforce le suivant.
Retirez l’arbre et le tour s’ouvre : la pluie ruisselle, la terre part, la vie souterraine s’éteint, la chaleur s’installe. Remettez-le et la boucle se referme un peu plus haut — le sol s’est épaissi, le couvert s’est étendu, la biodiversité s’est étoffée et les habitants sont plus nombreux. C’est exactement ce que veut dire régénérer, là où restaurer ramène au point de départ. Le détail des pratiques est dans notre dossier sur l’arbre pilier du vivant.
Trois formulations disent la même chose. Par le résultat : le milieu gagne des capacités qu’il n’avait pas, une forêt se renouvelle sans replantation. Par le moyen : régénérer, c’est réunir les conditions dans lesquelles le vivant augmente ses capacités. Restituer de la matière organique à un sol, laisser du temps à un arbre, payer un prix qui tient à celui qui le conduit : ces gestes rendent des ressources, et la ressource rendue n’engendre pas la capacité. Un taux de matière organique qui monte ne fait pas des vers de terre — il faut encore que ceux qui la transforment puissent s’installer et rester. C’est là que restaurer et régénérer se séparent. Par la forme :
Définition
Régénérer, c’est tisser des relations mutuellement bénéfiques entre les êtres vivants d’un territoire — la vie dans les sols, les populations animales et végétales, les communautés humaines — de sorte que chaque être vivant renforce par son activité propre la capacité des autres à poursuivre leur propre évolution.
On ne régénère pas un écosystème. On régénère les êtres vivants qui l’habitent et les relations entre eux.
3.3 Des écosystèmes habités
Une distinction décide de tout le reste. L’économie du Donut et la circularité raisonnent sur des écosystèmes non habités : des flux de matière à boucler, des limites à ne pas franchir, des services écosystémiques à préserver. Le rapport au vivant y est celui de l’inspiration — le biomimétisme, les boucles fermées calquées sur les cycles naturels — ou celui de la protection. Les humains se tiennent à côté de la nature. C’est ce que nous avons montré sur le rapport EY qui va de l’extractivisme à la régénération : un plafond écologique et un plancher social sont deux bornes d’équilibre, et le cadre s’arrête à la restauration.
La régénération pose un rapport d’une autre nature. Les communautés humaines, les organisations, les relations territoriales sont des composantes du vivant. La santé d’un écosystème se lit avec les humains qui l’habitent, et la capacité du vivant à se renouveler inclut leur capacité à coopérer, à percevoir et à transformer leur rapport au lieu. On travaille avec des êtres vivants situés — ce sol-là, cette forêt-là, ces habitants-là. Deux types de relations sont alors possibles dans chacun des trois cercles du territoire, et nous les avons détaillés ailleurs : de la prédation à la régénération.
| Lecture de l’écosystème | Rapport au vivant |
|---|---|
| Écosystème non habité | inspiration et protection — des flux à boucler, des limites à tenir |
| Écosystème habité | des habitants situés, humains et non humains, avec qui on co-évolue |
3.4 Une pensée des relations
Bill Reed invite à agir « en tant que nature ». La formule ouvre le chemin, à condition de la prendre au bon niveau : imiter les principes du vivant relève de l’emprunt — le biomimétisme, les boucles fermées calquées sur les cycles naturels. La régénération se pense en relations entre êtres vivants, et c’est un autre registre que celui des systèmes à optimiser.
Ces relations se travaillent à trois niveaux. Le rapport à soi-même : tisser des liens avec les autres êtres vivants, c’est se régénérer soi-même dans le même mouvement. Le rapport aux autres humains : la confiance est une architecture de réciprocité — des contrats qui respectent les coûts de production, des prix qui permettent d’investir dans les sols, une gouvernance où chacun a voix ; ces structures produisent la confiance comme conséquence. Le rapport aux êtres vivants non humains : reconnaître à chacun une capacité propre est une condition fonctionnelle, puisque les êtres dont on reconnaît la capacité sont ceux qu’on peut cultiver.
Les humains sont une composante à part entière du vivant. La régénération écologique tient sur des humains en état de contribuer, et la régénération humaine tient sur des milieux vivants. Les deux se régénèrent ensemble.
Régénérer suppose d’ailleurs de rester dans le milieu et d’y agir : on plante, on choisit les essences, on soigne les sols, on accompagne, et l’on continue. L’humain, comme toute forme de vie, est un système autonome pourvu de capacités évolutives ouvertes ; c’est dans la qualité de ses relations avec le vivant humain et non humain qu’il déploie ses capacités contributives, en co-évoluant avec lui de l’intérieur.
4. Ce que cela change pour une entreprise
Ce déplacement se paie en décisions, et il en change la nature. Tant qu’une activité vise l’équilibre, la question posée est de savoir combien réparer et jusqu’où — un arbitrage de coûts qui se rejoue chaque exercice, et qui suit l’état du milieu sans le devancer. Dès qu’elle vise les capacités des habitants dont elle dépend, la question devient ce qu’elle renforce, et cette question-là se tranche au niveau de ce qu’elle vend.
D’où les deux verrous qui suivent. Le premier tient à la représentation que l’on se fait du milieu ; le second, à l’endroit où l’on croit que la transformation se joue.
4.1 Deux bascules qui vont ensemble
Le premier verrou est cognitif. Le dirigeant adopte le vocabulaire — raison d’être, vivant, territoires — pendant que le cadre mental reste celui de la performance classique : la nature est une ressource, le territoire un site à aménager. Le second verrou est économique. Les scores carbone s’améliorent, la CSRD se remplit, et les produits restent les mêmes ; on documente l’impact en laissant intact ce qui le produit.
Ces deux bascules opèrent ensemble ou l’entreprise tourne en rond. Le regen-washing naît précisément à leur intersection : afficher une raison d’être régénérative en gardant le même modèle, ou restructurer une filière sans déplacer les croyances des équipes.
4.2 L’offre, le test de sincérité
Parmi les leviers, c’est l’innovation qui décide de la bascule, parce que c’est le produit ou le service en vente qui fonde le modèle économique. Sans transformation de l’offre, les autres leviers s’épuisent : le leadership s’efface, les engagements restent déclaratifs.
Un produit régénératif a d’abord réduit ses impacts, et sa fabrication fait vivre un milieu identifiable — un sol, une filière, un territoire qu’on peut nommer. Le travail se fait produit par produit : c’est parce qu’il y a un produit en vente qu’il y a un business model à transformer.
La mesure suit le même déplacement. Elle porte sur ce que les habitants ont gagné en capacité — la vie des sols, la biodiversité fonctionnelle, l’eau retenue, le bien-être humain — et se lit en triple impact, environnemental, social et économique, à chaque étape de la chaîne de valeur : amont, transformation, distribution, usage, fin de vie.
4.3 Ce que l’entreprise y gagne
Des approvisionnements qui tiennent, parce que les écosystèmes dont ils dépendent sont encore capables de produire demain. Un écart mesuré entre le discours et les pratiques, avant que d’autres ne le mesurent. Des équipes qui restent parce que la trajectoire est lisible et les arbitrages réels. Une offre qui vaut plus parce qu’elle renforce ce dont elle dépend. Une activité viable parce qu’elle rend son territoire viable.
Ses capacités s’en trouvent décuplées et ses liens renforcés : elle tient donc mieux dans le temps. Tenir devient la conséquence de la contribution.
4.4 Concevoir des relations
Reste à savoir comment on s’y prend. Concevoir un système consiste à cartographier des acteurs et des flux, puis à intervenir sur les leviers : le concepteur se tient devant le système, et ceux qui l’habitent y sont des nœuds dans un réseau. C’est la distinction que pose le Regenesis Institute entre design de systèmes techniques et design de systèmes vivants. Concevoir des relations consiste à écrire les conditions dans lesquelles les acteurs d’un territoire se renforcent — qui fixe le prix, qui porte le risque, qui bénéficie de la vitalité gagnée, qui a voix dans les décisions. Des questions de design contractuel et de gouvernance, qu’on appelle des architectures de réciprocité.
C’est l’objet du RegenBMC, le business model canvas de l’entreprise régénérative : cinq ateliers qui partent de la chaîne de valeur actuelle pour aboutir à une offre transformée et à sa trajectoire économique.
Où en est votre organisation sur cette trajectoire ?
Le Capacity Score vous permet d’évaluer votre capacité à tenir vos trajectoires RSE, innovation et business — et identifie vos leviers d’action prioritaires.
Conclusion : en contribuant au vivant, on tient mieux
Quatre mots, deux façons de penser. La résilience encaisse le choc, la restauration répare ce qui a été affaibli, la robustesse permet de continuer avec les fluctuations : trois gestes qui portent sur l’écosystème et visent l’équilibre. La régénération porte sur les habitants du territoire et sur leurs relations, et vise leurs capacités. C’est là que la finalité se retourne.
Pour une entreprise, ce retournement se lit dans les comptes autant que dans le discours. Une activité qui contribue à la vitalité des habitants dont elle dépend voit ses propres capacités décuplées et ses liens renforcés — des approvisionnements qui tiennent, des coopérations durables, une offre qui vaut plus, des équipes qui restent. Elle tient donc mieux. Tenir est ce que la contribution produit.
La balance of nature rappelle d’où vient cet équilibre : d’une force intérieure au vivant, qui précède toute activité humaine. Ce n’est pas l’économie qui l’organise, c’est lui qui la rend possible. Mais l’équilibre décrit un écosystème, pas ses habitants — et c’est de leurs capacités que dépend ce qu’une activité économique peut encore devenir.
Viser l’équilibre
Réparer un sol, garder des marges, accepter la sous-optimalité — puis continuer à prélever au même rythme. La nature ne se tient jamais à l’équilibre : elle s’ajuste en permanence. Une entreprise qui répare juste assez pour continuer à prendre voit sa matière se raréfier, ses fournisseurs décrocher et ses coûts monter.
Viser les capacités
Payer le prix qui finance une conduite, laisser du temps à un arbre, rendre au sol sa matière organique — puis vérifier ce que les habitants en font, car la ressource rendue ouvre la voie sans produire la capacité. Quand elle la produit, le milieu donne davantage à chaque cycle, et l’activité avec lui.
Aller plus loin avec Nous Sommes Vivants
- 📖 Livre blanc — Ce que la régénération du vivant change pour les décisions d’entreprise. 73 pages, 25 tableaux, 3 corpus académiques.
- 📊 Entreprise robuste — Le diagnostic gratuit en 6 leviers qui révèle si votre modèle tient dans un monde instable, et sur quel maillon de la chaîne de valeur.
- 🌳 Robustesse et régénération — Dix points avec Olivier Hamant : la robustesse est la condition, la régénération est la direction.
- 🌱 RegenBMC — Le business model canvas de l’entreprise régénérative. 5 ateliers pour transformer votre offre produit par produit.
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Sources : Delettre & Korniliou, From Balance of Nature to Stability and Resilience (Philosophia Scientiæ) · Crawford Holling (1973) · Fischer, Farny, Pacheco-Romero & Folke (Ambio, 2025) · Olivier Hamant, L’antidote au culte de la performance · Jean-Pierre Aubin, théorie de la viabilité · Cynthia Fleury, fragilité et vulnérabilité · George Washington Carver · Malcolm Wells (1969) · Robert Rodale (1983) · Bill Reed (2007) · Carol Sanford et Béatrice Ungard · Michelle Holliday · Mang & Reed, Regenesis Group (2012) · Morseletto (2020) · J. Pereto, J. Catala & A. Moreno, définition du vivant · Jean Zin, de l’entropie à l’écologie · Nous Sommes Vivants, La régénération du vivant telle que portée par NSV (2025) · Nous Sommes Vivants, Livre blanc (2026)
La fresque des imaginaires distingue 4 relations humains / nature.


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