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Encore une vague de chaleur, plus tôt, plus longue, plus intense — l’asphalte qui brûle, les nuits sans répit, le corps qui cherche de l’ombre. Mais quand la canicule s’installe, ce n’est pas qu’une question de confort humain : c’est tout le vivant qui souffre, et les trois santés se dégradent ensemble. La santé des écosystèmes — sols fissurés, nappes qui ne se rechargent plus, cours d’eau qui s’asphyxient. La santé du vivant non humain — faune qui se réfugie ou meurt, pollinisateurs désorientés, flore grillée. Et la santé humaine — chaleur et pollution qui se combinent en un cocktail meurtrier pour les poumons et le cœur. C’est l’intuition du cadre One Health : ces santés n’en font qu’une. Face à cela, l’arbre n’est pas un geste symbolique pour « le climat » — c’est l’un des rares dispositifs qui agit sur les trois en même temps. Encore faut-il cesser de le réduire à un compteur de carbone, comprendre que le régénérer n’est ni le planter en masse ni le « laisser tranquille », et voir que des entreprises en font déjà un modèle viable. Trois déplacements de regard — c’est ce que cet article propose.
La canicule, c’est le vivant qui décroche
Une vague de chaleur extrême ne se limite pas à quelques degrés inconfortables. Elle casse des équilibres. En ville, le bitume, le béton et les toitures sombres absorbent le rayonnement le jour et le restituent la nuit : c’est l’îlot de chaleur urbain, qui empêche le refroidissement nocturne et rend les nuits irrespirables. À la campagne, les sols nus et compactés ne retiennent plus l’eau, l’évaporation s’emballe, et la moindre pluie ruisselle sans s’infiltrer.
Le vivant, lui, encaisse partout : arbres urbains qui jaunissent en plein été, cours d’eau qui chauffent et s’appauvrissent en oxygène, pollinisateurs désorientés, troupeaux et cultures en stress hydrique. La canicule n’est pas un problème de thermomètre — c’est une défaillance des régulations qui maintenaient les milieux vivables. Et c’est précisément là que l’arbre intervient.
Sortir du tunnel carbone
Avant d’aller plus loin, écartons un réflexe devenu automatique : ramener tout problème climatique à un bilan d’émissions, et donc chercher à l’optimiser — émettre moins, ou capter plus. C’est un raisonnement d’ingénieur, qui prend les émissions comme un flux à corriger alors qu’elles ne sont que le symptôme d’un système économique qui, pour fonctionner, doit extraire, accélérer et maximiser ses flux de matière et d’énergie.
Réduit à ce tunnel, l’arbre n’est plus qu’une variable de compensation — et c’est là qu’il déçoit : sa capacité d’absorption est lente, plafonnée, et son carbone biologique est précaire (il brûle, dépérit, est recoupé). Mais la canicule nous le rappelle brutalement : le dérèglement n’est pas qu’une affaire de CO₂. C’est une déstabilisation de tout le système Terre — le cycle de l’eau, les sols, le vivant, les régulations qui maintenaient une planète habitable. Le carbone n’en est qu’un marqueur.
Le biologiste Olivier Hamant rappelle que nos réponses sont souvent « de bonnes réponses à de mauvaises questions ». Vouloir tout résoudre par la performance technique, c’est s’enfermer dans des voies étroites et fragiles. La voie de la robustesse est inverse : multiplier les interactions, ancrer dans les territoires, réintroduire du « jeu dans les rouages ». L’arbre en est la figure parfaite — lent, redondant, multifonctionnel, en sous-régime. Face à la canicule, ce n’est pas son bilan carbone qui compte : c’est ce qu’il fait au vivant tout entier. Reste alors la vraie question — non pas combien d’arbres planter, mais comment les conduire pour qu’ils régénèrent durablement le sol, l’eau et la vie. C’est là qu’il faut le regarder.
Ce que l’arbre régénère, sur les trois santés à la fois
L’arbre n’est pas une solution « contre le CO₂ » qu’on aurait recyclée en parasol. Sa puissance en canicule vient de ce qu’il agit simultanément sur les trois plans du One Health — la santé des écosystèmes, celle du vivant non humain et celle des humains — par des fonctions couplées entre elles.
La santé des écosystèmes : sols, eau, fraîcheur
- L’ombre et l’évapotranspiration. L’arbre bloque le rayonnement et, en transpirant l’eau puisée dans le sol, rafraîchit l’air comme une climatisation naturelle, sans énergie fossile. Sous couvert arboré, la température peut être plusieurs degrés en dessous des surfaces minérales qui, elles, stockent et renvoient la chaleur.
- La rétention d’eau. Le sol vivant qu’il abrite infiltre et stocke l’eau, recharge les nappes, et alimente l’évapotranspiration qui rafraîchit. La fraîcheur dépend de l’eau, qui dépend du sol : tout est lié.
La santé du vivant non humain : biodiversité, faune et flore
- L’arbre est un habitat. Il abrite et nourrit pollinisateurs, oiseaux, micro-faune du sol et flore d’accompagnement — une biodiversité qui n’est pas un ornement mais ce qui entretient les régulations elles-mêmes (pollinisation, vie du sol, équilibre des ravageurs). En canicule, le couvert offre des refuges thermiques à la faune et tempère les microclimats dont dépendent les autres espèces.
La santé humaine : l’air et le corps
- C’est la dimension la plus oubliée. En captant particules fines, NO₂ et ozone par leurs feuilles, les arbres urbains améliorent un air qui, en pleine chaleur, devient un risque sanitaire majeur — la canicule fait grimper l’ozone et aggrave les pathologies respiratoires et cardiaques. S’y ajoutent les bénéfices documentés sur la santé mentale et le lien social. Le choix des essences compte toutefois : mal adaptées, certaines peuvent émettre des composés qui participent à la formation d’ozone — d’où l’importance d’essences locales et diversifiées.
Ces fonctions ne s’additionnent pas, elles se renforcent : l’eau retenue permet le rafraîchissement, le sol vivant et la biodiversité maintiennent l’ensemble, l’air assaini protège les habitants. Planter ou protéger un arbre, ce n’est donc pas cocher une case carbone — c’est remettre en marche un cycle eau-sol-vivant. Et ce cycle unique est ce qui porte les trois santés : le sol qui infiltre et l’eau qui circule font la santé des écosystèmes ; cette eau et ce couvert nourrissent la faune et la flore — la santé du vivant non humain ; et c’est encore ce cycle qui rafraîchit l’air et le rend respirable pour la santé humaine. Un seul geste, une seule mécanique vivante, trois santés qui tiennent ensemble.
Toulouse : planter beaucoup, ou planter mieux ?
L’exemple est parlant. Toulouse a dépassé son plan « 100 000 arbres » avec plus de 120 000 arbres mis en terre, et vise désormais 670 000 d’ici 2050. Combien de vivant régénéré pour autant ? Tout dépend du comment — et là où le plan dépasse le compteur, il régénère pour de vrai, sur les trois santés à la fois. La santé humaine d’abord, mesurée : la métropole relève jusqu’à 5 °C d’écart d’un secteur à l’autre, et en moyenne 5 degrés de moins sous les ombrières végétales — de l’ombre et de l’air filtré aux heures où la chaleur tue. La santé des écosystèmes ensuite : le plan désimperméabilise plus de 20 hectares par an — rendre au sol sa capacité à infiltrer l’eau, c’est relancer le cycle, pas seulement aligner des troncs. La biodiversité enfin : la palette d’une centaine d’essences adaptées au climat à venir a été choisie avec des écologues, le Muséum d’histoire naturelle, l’ONF et Arbres et Paysages d’Autan — pas un alignement mono-essence et fragile. Le paysagiste qui a piloté le plan le dit sans détour : « peu importe le chiffre, on peut planter plus ou moins, mais mieux. » Verdir pour verdir n’est pas une fin : un arbre mal placé, mono-essence ou sur sol bétonné coche une case sans régénérer grand-chose. La régénération commence quand on quitte le compteur pour regarder le vivant.
L’arbre régule à toutes les échelles
Du rang de vigne à la forêt tropicale, l’arbre rafraîchit, retient l’eau et abrite le vivant — mais le mécanisme et l’enjeu changent selon l’échelle. Quatre niveaux, un même rôle de régulateur.
La haie et le bocage
Dans les champs, l’arbre rafraîchit d’autant mieux qu’il est en réseau : la haie tempère les parcelles, freine l’évaporation des sols, abrite pollinisateurs et petit gibier, et stocke l’eau au plus près des cultures en stress hydrique. Or la France court à reculons : plus de 70 % des haies bocagères ont disparu depuis 1950, et entre 2017 et 2021, le pays en a perdu environ 23 500 km par an pour seulement 3 000 km plantés. Lors de la table ronde « Solidarité régénérative » de Nous Sommes Vivants, Marie-France Barrier, fondatrice de l’association Des Enfants et des Arbres, rappelait l’objectif fixé dès les accords de Paris : planter 25 000 km de haies par an d’ici 2050. « On court très vite pour faire du sur-place pendant qu’on se fait aspirer par le siphon de la baignoire », résumait-elle. Pour cette association, l’arbre n’est d’ailleurs pas une fin mais un trait d’union : on plante avec les écoles, chez les agriculteurs, pour relier les générations et les acteurs d’un territoire autant que pour reverdir les parcelles.
La forêt
À l’échelle d’un massif, l’arbre ne rafraîchit plus seulement son ombre : il fabrique un climat. Sous canopée, la température maximale peut être en moyenne plusieurs degrés en dessous des espaces ouverts, et l’évapotranspiration des feuillus restitue d’énormes volumes d’eau — un hectare de hêtres relâche des centaines de millimètres d’eau par saison de végétation. La forêt tient les sols, freine l’érosion, régule le débit des cours d’eau et recharge les nappes d’un territoire entier, tout en abritant une biodiversité qui entretient ces régulations. Mais une forêt n’est pas un sanctuaire figé : bien gérée, elle nourrit aussi une filière bois. Tout l’enjeu d’une gestion régénérative est là — prélever la ressource sans casser les équilibres qui la produisent, en privilégiant le mélange d’essences, la régénération naturelle et les coupes douces plutôt que la monoculture en rangs et les coupes rases.
La ville
En milieu urbain, l’arbre est l’arme la plus directe contre l’îlot de chaleur — ces centres-villes où le bitume et le béton emmagasinent le jour et restituent la nuit, empêchant tout répit. Il abaisse la température ressentie aux heures les plus dangereuses, là où la canicule tue, et combine ce rafraîchissement avec un second bénéfice vital : il filtre un air vicié par les particules fines, le dioxyde d’azote et l’ozone, dont les concentrations explosent justement pendant les vagues de chaleur. S’y ajoutent des effets documentés sur la santé physique et mentale des habitants. C’est l’échelle où la santé humaine est la plus immédiatement en jeu — et où chaque arbre d’alignement, chaque cour désimperméabilisée, chaque micro-forêt compte, à condition de choisir des essences locales et diversifiées plutôt qu’un alignement uniforme et fragile.
Le volet et l’arbre : même angle mort
L’arbre urbain a un cousin domestique qu’on néglige tout autant : le volet. Une étude IGNES / Pouget Consultants de juin 2026, qui a passé au crible neuf millions d’indicateurs « confort d’été » des DPE, dresse un constat sévère : neuf logements sur dix ne sont pas adaptés aux fortes chaleurs, et près d’un sur deux est une véritable « bouilloire thermique » — la cause quasi exclusive étant le manque de protections solaires extérieures. Même un tiers des logements classés A ou B sont concernés, et seuls 19 % des logements neufs RE2020 sont correctement protégés. Pendant qu’on pousse à climatiser en masse — une fuite en avant énergivore qui réchauffe la rue pour rafraîchir le salon —, le levier le plus simple et le moins cher reste sous les radars, jugé trop « low tech » à l’heure du tout-technologique. Or les bons gestes se cumulent : on protège d’abord (le volet ferme la fenêtre à la chaleur), puis l’arbre prend le relais à une autre échelle — il ne protège pas une vitre, il ombrage la rue, rafraîchit l’air, filtre les particules et abrite le vivant. Et si la climatisation reste parfois nécessaire, elle vient en dernier, une fois ces régulateurs passifs épuisés. Volet et arbre sont de la même famille : commencer par eux, c’est éviter d’avoir à tout compenser ensuite par la machine.
Les grands écosystèmes
À l’échelle continentale, les forêts tropicales, les mangroves et les grandes réserves régulent le climat bien au-delà de leurs frontières. L’Amazonie fabrique une large part de sa propre pluie : par évapotranspiration, ses arbres rejettent chaque jour des milliards de tonnes de vapeur d’eau qui alimentent des « rivières volantes », ces fleuves atmosphériques invisibles qui transportent l’humidité sur des milliers de kilomètres et arrosent une grande partie de l’Amérique du Sud. Le même phénomène existe dans le bassin du Congo. Mais ce système a un point de rupture : au-delà d’un seuil de déforestation estimé autour de 20 à 25 % du couvert, la forêt ne parvient plus à recycler son humidité, s’assèche et peut basculer durablement en savane — un effet irréversible qui se propagerait à tout le continent. Protéger ces massifs et les réserves naturelles, ce n’est donc pas de la conservation décorative : c’est préserver des régulateurs climatiques que rien ne remplace, et dont dépendent l’agriculture et l’eau de régions entières.
Qu’est-ce que régénérer une forêt, une haie, un arbre ?
Reste à s’entendre sur le mot. « Régénérer » n’est pas un synonyme noble de « protéger ». Trois gestes se distinguent, du moins au plus exigeant.
Préserver, c’est empêcher la dégradation de ce qui existe encore — mettre une forêt « sous cloche », sanctuariser. Utile, mais limité : on fige, on ne répare rien. Et c’est rarement possible : en France, la forêt couvre 17,5 millions d’hectares — un tiers du territoire —, mais à peine 0,24 % de cette surface bénéficie d’un statut de réserve intégrale, en libre évolution réellement garantie. Tout le reste est géré, exploité ou partagé avec les habitants, les promeneurs, les chasseurs. La « forêt sanctuaire » est l’exception minuscule, pas la règle.
Restaurer, c’est réparer ce qui a été abîmé pour le ramener à un état antérieur fonctionnel — replanter après une coupe, remettre un cours d’eau en état. L’exemple le plus célèbre est celui de Sebastião et Lélia Salgado : sur la ferme familiale dévastée d’Aimorés, au Brésil, leur Instituto Terra a fait renaître en vingt-cinq ans une forêt atlantique entière — plus de 3 millions d’arbres d’essences indigènes sur 709 hectares, 2 000 sources d’eau réactivées, la faune de retour. Un travail admirable, mais dont la logique reste le retour : recréer ce qui existait, ramener le milieu à son état d’origine.
Régénérer va plus loin : il ne s’agit plus de figer ni de réparer à l’identique, mais de relancer la capacité du vivant à fonctionner — et à progresser — par lui-même. Une contribution nette positive : on augmente activement les capacités de l’écosystème à se maintenir et à prospérer, parfois au-delà de son état initial. Un système agroforestier qui crée une fertilité et une biodiversité qui n’existaient pas, et qui se maintiennent seules ; une forêt conduite de façon à se renouveler sans replantation — voilà le geste régénératif (on y revient plus bas, avec des exemples). L’objectif est l’autonomie retrouvée du milieu : un sol qui infiltre l’eau, une haie qui se ressème, une forêt qui se renouvelle seule. Mais viser cette autonomie ne signifie surtout pas « laisser la nature faire » : la régénération est une contribution active des humains. On plante, on choisit les essences, on restaure les sols, on accompagne — précisément pour que le milieu retrouve sa capacité à fonctionner sans perfusion. L’humain n’est pas hors du système qu’il régénère : il agit pour un impact positif au sein d’un écosystème habité, dont il fait partie.
Mais « augmenter les capacités du vivant » n’est pas une formule vague : ça se mesure, à condition de sortir du seul carbone. Les indicateurs de gestion durable suivis en Europe (critères dits d’Helsinki) donnent déjà le vocabulaire — et répondent aux vraies questions : plus de faune et de flore ? quel usage humain ? combien de temps ?
| Au-delà du carbone, on regarde… | Ce que ça veut dire concrètement |
|---|---|
| Diversité des essences | Une forêt mélangée, plusieurs espèces d’arbres — pas une monoculture en rangs. |
| Bois mort et vieux arbres | Habitat de centaines d’espèces. La forêt française en compte ~16 m³/ha au sol — souvent trop peu et trop fin. |
| Structure du peuplement | Des arbres de tous âges et de toutes tailles, plutôt qu’une parcelle d’un seul âge. |
| Le vivant qui revient | Oiseaux, insectes, mammifères, champignons et vers de terre de retour ; un sol grouillant de vie qui infiltre l’eau ; des espèces qui de nouveau interagissent — proies, prédateurs, pollinisateurs. |
| Un sol vivant | Riche en matière organique et en bois mort en décomposition, traversé de racines et de champignons, capable d’infiltrer l’eau et de nourrir tout l’écosystème. |
| Temps | Des décennies, pas des trimestres : ~15 ans pour une régénération assistée, 15 à 30 ans pour qu’un bois mort redevienne un lit de germination, plus d’un siècle pour un gros arbre-habitat. |
Aucun de ces indicateurs ne se lit sur un compteur carbone. C’est pourquoi la régénération exige de changer de regard : non pas « combien de CO₂ stocké ? », mais « le vivant est-il plus riche, plus autonome, plus résilient qu’avant mon intervention ? ».
Appliquée à la canicule, la nuance est décisive. L’enjeu n’est pas d’arroser et de climatiser sans relâche, ni de mettre la nature sous cloche. C’est d’agir, avec exigence et dans la durée, pour réinstaller des milieux capables de se rafraîchir, de retenir l’eau et d’abriter le vivant par eux-mêmes. Régénérer, c’est intervenir aujourd’hui pour ne plus avoir à intervenir demain.
Les pratiques d’une foresterie régénérative
Reste à passer de la définition aux gestes. Comme pour l’agriculture régénérative, l’enjeu n’est pas le nombre d’arbres plantés, mais la manière dont on conduit le vivant arboré dans la durée. Puisque mettre la forêt « sous cloche » n’est ni suffisant ni, le plus souvent, possible, la vraie question n’est pas faut-il toucher à la forêt, mais comment l’accompagner. Trois familles de pratiques y répondent.
1. La régénération naturelle assistée en donne l’image la plus juste. Plutôt que de tout replanter, on s’appuie sur ce qui veut déjà repousser : beaucoup d’arbres coupés ne meurent pas, leur souche reste vivante et émet des rejets. Le geste humain consiste alors à sélectionner le rejet le plus vigoureux et à tailler les autres, pour concentrer l’énergie sur une seule tige et obtenir vite un arbre — ou à repérer et protéger les jeunes pousses spontanées en écartant ce qui menace leur croissance. Une intervention légère, mais décisive : au Sahel, cette « forêt souterraine » réveillée a reboisé d’immenses surfaces à très faible coût, fait remonter les rendements de mil et d’arachide, et reconstitué des paysages nourriciers. C’est le contraire du « laisser tranquille » comme du tout-planter : un coup de pouce intelligent qui laisse ensuite le vivant reprendre la main. On peut de même densifier une forêt en semant des glands après récolte, ou en sélectionnant les essences d’avenir parmi celles qui lèvent naturellement.
2. L’agroforesterie réintroduit l’arbre dans les champs selon un ordre de priorité clair, comme le rappelle La Société Forestière (groupe Caisse des Dépôts) : d’abord valoriser l’existant — haies, bosquets, ripisylves —, puis accompagner la régénération naturelle, et seulement si nécessaire planter. Et ça marche, à grande échelle : une méta-analyse internationale portant sur plus de 5 000 expérimentations dans 85 pays montre que, comparées aux mêmes cultures sans arbres, les parcelles agroforestières gagnent 66 % de diversité (plantes et animaux), 59 % de contrôle biologique des ravageurs et 19 % de carbone dans les sols. Les trois santés progressent ensemble. L’enjeu, conclut cet article, est précisément de « dépasser l’opposition simpliste entre un interventionnisme humain supposé destructeur et un laisser-faire perçu comme utopique ».
3. La sylviculture mélangée à couvert continu (ou futaie irrégulière) applique la même exigence à la forêt de production. Promue en France par l’association Pro Silva, réseau de forestiers reconnu d’utilité publique, elle inverse le principe de la sylviculture régulière — ces parcelles d’arbres d’une seule essence, du même âge, menées jusqu’à la coupe rase, qui sont à la forêt ce que la monoculture intensive est au champ. À l’inverse, on maintient en permanence un couvert forestier de tous âges et de plusieurs essences ; on ne rase pas, on prélève arbre par arbre lors d’éclaircies qui améliorent le peuplement, récoltent les gros bois et laissent la régénération naturelle se faire seule. Prendre soin de l’écosystème, s’appuyer sur ses « automations biologiques », faire de l’économie et de l’écologie deux faces du même geste. Preuve que ce n’est pas une utopie : Pro Silva, l’Association Futaie Irrégulière et La Société Forestière (Caisse des Dépôts) ont co-construit une méthode Label bas-carbone dédiée aux couverts forestiers continus, approuvée par l’État.
Une pratique attire de plus en plus l’attention et mérite qu’on s’y arrête : la forêt comestible (ou forêt-jardin) et, plus largement, l’agriculture en forêt. L’idée séduit — imiter la structure étagée d’une forêt (grands arbres, arbustes, herbacées, couvre-sol, racines, grimpantes) avec des espèces nourricières, pour produire de la nourriture sans labour, sans intrants, dans un système qui s’auto-entretient. Sur une parcelle dégradée ou agricole, c’est régénératif au sens plein : on recrée de la complexité, de la fertilité et de la biodiversité là où il n’y en avait plus, et le système gagne en autonomie.
Mais le terme demande de la prudence, car il recouvre deux gestes opposés. Créer une forêt-jardin sur une terre nue, c’est ajouter du vivant. « Productiviser » une forêt existante, en revanche — l’éclaircir, sélectionner les espèces utiles, y installer des cultures — peut la dénaturer : on l’oriente alors vers le rendement humain au détriment de son autonomie et de sa biodiversité spontanée. La frontière est exactement celle qu’on a posée : régénérer, c’est contribuer aux capacités du milieu, pas plier un écosystème sauvage à nos besoins. Une forêt qui fonctionne déjà n’a pas besoin qu’on la transforme en garde-manger ; une terre épuisée, si. La même étiquette peut donc cacher le meilleur comme une forme douce de mise en coupe — d’où l’importance de regarder, là encore, ce que devient le vivant, et pas seulement ce qu’on en retire.
Et les labels suffisent-ils ?
Non. En France, la quasi-totalité du bois certifié l’est via PEFC, le système le plus répandu, porté par la filière, accessible aux petits propriétaires, mais aussi le moins exigeant. FSC, soutenu par les grandes ONG environnementales, impose des standards plus stricts. Mais aucun des deux ne certifie la régénération à proprement parler. Le tableau confronte ce qu’exige une gestion régénérative à ce que chaque label garantit réellement :
| Ce qu’exige la régénération | PEFC | FSC |
|---|---|---|
| Contribuer au vivant, pas seulement limiter les dégâts | Non atteint — logique d’amélioration continue | Non atteint — vise la gestion durable, pas la contribution |
| Éviter les coupes rases (coupes douces) | Non atteint — « cible » 5-10 ha, dérogations | Partiel — davantage encadrées |
| Faune, flore et mélange d’essences au cœur | Partiel — critères généraux | Partiel — meilleur état constaté (études WWF) |
| Maintenir vieux arbres et bois mort | Non atteint — non garanti | Partiel — mieux pris en compte |
| Privilégier la régénération naturelle (assistée) | Partiel — renouvellement garanti, mais naturel ou par plantation | Partiel — régénération naturelle favorisée |
Lecture : aucun label forestier ne certifie aujourd’hui la régénération — il n’existe pas d’équivalent du ROC agricole pour la forêt. L’« exigence régénérative » est donc un cap, pas un logo : FSC s’en approche davantage que PEFC, mais aucun ne l’atteint pleinement. (En Amérique du Nord, le standard SFI joue un rôle comparable à PEFC, sans être plus protecteur.)
C’est exactement ce qui distingue les lauréats du bois : Wood Up et Naofloor ne se contentent pas d’un logo, ils relient leur produit à une ressource française tracée et à une logique de sobriété (réemploi, substitution au béton). La forêt n’est ni un stock à vider ni un musée à fermer : c’est un système vivant à conduire, en relation avec celles et ceux qui l’habitent.
Des lauréats qui remettent l’arbre dans le système
Ces pratiques ne restent pas confinées aux forêts et aux fermes : elles irriguent déjà des produits et des services bien réels. Au fil des trois éditions des Lauriers de la Régénération, plusieurs lauréats placent l’arbre au cœur de leur modèle — non comme alibi de compensation, mais comme un vivant qui en fait vivre d’autres et porte la robustesse face aux chocs, dont la chaleur extrême. L’enjeu n’y est jamais le nombre d’arbres plantés, mais la capacité à réintroduire un régulateur que l’on avait retiré — et à le faire tenir dans un modèle économiquement viable, au service de la triple profitabilité : un même geste qui renforce le vivant non humain, protège la santé des humains et nourrit un compte de résultat. Du thé à l’olivier méditerranéen, de la forêt urbaine au bois de construction, jusqu’au récit citoyen, ils déclinent toutes les fonctions de l’arbre — et même de l’arbuste.
Wild Orchard — thé, Regenerative Organic Certified
On l’oublie souvent : le théier est un arbuste, qui d’ordinaire ne dépasse pas la taille d’une haie tant on le taille. Wild Orchard a fait l’inverse, et c’est tout son génie. Première ferme de thé Regenerative Organic Certified au monde, sur l’île volcanique de Jeju (Corée du Sud), elle a planté ses théiers à partir de graines — et non de boutures repiquées — puis les a laissés pousser sans taille pendant une vingtaine d’années. Les arbustes sont devenus des arbres, aux racines profondes, mêlés aux autres plantes et à la faune sauvage. Pas d’irrigation, pas d’intrants chimiques : des oies parcourent les rangs pour désherber et fertiliser naturellement, le sol volcanique et la brume océanique font le reste. Le résultat est un écosystème quasi forestier qui produit du thé — l’illustration parfaite qu’un arbuste cultivé peut, en régénération, retrouver le port et les fonctions d’un arbre.
Revoliva — huile d’olive bio-régénérative, parrainage d’olivier
L’olivier est l’arbre méditerranéen du stress hydrique par excellence. Revoliva crée une filière où l’on parraine un olivier et reçoit l’huile de sa parcelle — 300 oliviers parrainés et 3 hectares bio-régénératifs sécurisés au lancement, 50 % du prix revenant au producteur. Les pratiques (semis-direct, couverture végétale, non travail du sol, composts) régénèrent un sol vivant qui retient l’eau et accueille la biodiversité, tandis qu’un scoring développé avec l’INRAE mesure l’impact parcelle par parcelle. Et la santé humaine est au bout de la chaîne : une huile sans résidus, plus riche en polyphénols. Les trois santés, du sol à l’assiette.
Bonneterre — boisson à l’avoine bio
Pionnière du bio en France depuis 1973, Bonneterre montre comment un produit de grande consommation peut aller au-delà du cahier des charges bio. Le bio limite les intrants ; la régénération, elle, demande de contribuer activement au vivant. Sur ses filières (dont l’avoine 100 % française de sa boisson végétale), la marque met en avant des pratiques qui dépassent l’AB : fermes diversifiées avec une trentaine d’espèces récoltées dans l’année, rotations longues (environ huit ans) qui nourrissent la vie des sols, cours d’eau préservés — et, surtout, une place faite aux arbres et aux haies. Ces haies replantées au bord des champs offrent gîte et couvert aux auxiliaires de culture, tempèrent les parcelles en canicule et reconstituent le maillage bocager. L’arbre n’est plus à côté du champ : il en devient une pièce de la régulation.
Les Jardins de Gaïa — thés et infusions bio, lauréat « tous les thés »
Même arbuste, autre voie : non plus la ferme unique, mais la filière. Pionnier français du thé bio-équitable depuis 1994 (en Alsace), Gaïa travaille en direct avec plus de 40 organisations de petits producteurs dans 24 pays — quelque 20 000 familles — selon les principes du commerce équitable (75 % de la gamme labellisée WFTO). Surtout, la marque pousse ses partenaires vers la biodynamie (10 % de la gamme certifiée Demeter), considérée comme l’antidote aux monocultures de thé : sur le terrain, cela se traduit par de l’agroforesterie — associer théiers, arbres et autres cultures — et par le retour d’un sol vivant. Les effets sont concrets : recul de l’érosion au Darjeeling après des décennies de déboisement, et des projets comme « Tea Saves The Chimps » en Ouganda, où une ancienne plantation est reconvertie en thé d’agroforesterie pour reconstituer l’habitat des chimpanzés sauvages. Une trentaine de thés proviennent même de théiers sauvages (label Wildtea), preuve que l’arbuste peut redevenir un élément de forêt plutôt qu’un rang taillé.
Créateur de forêt — forêts urbaines, promoteur de biodiversité
C’est sans doute le lauréat qui répond le plus frontalement à la canicule en ville, là où la chaleur tue. Créateur de forêt conçoit des forêts en milieu urbain et péri-urbain pour créer des îlots de fraîcheur : abaisser la température ressentie aux heures les plus meurtrières, filtrer un air vicié par particules et ozone, et offrir aux habitants des espaces respirables — autant de bénéfices directs sur la santé physique et mentale des citadins. Et la même intervention fait revenir le vivant non humain : depuis 2021, 22 projets, plus de 61 hectares protégés pour 99 ans, près de 29 000 arbres et arbustes de 118 essences locales, déjà près de 800 espèces observées. Financé par le parrainage d’entreprises et de particuliers, le modèle relie d’un seul geste les trois santés — humaine, du vivant non humain, et de l’écosystème urbain.
Ecosia — moteur de recherche
Ecosia reverse l’essentiel de ses bénéfices à des projets de reforestation — mais l’intérêt n’est pas le compteur d’arbres, qui relèverait de la simple compensation. C’est la gestion d’écosystèmes entiers, dans la durée et avec les communautés locales. Au Pérou (San Martín), avec PUR Projet et les coopératives Acopagro et Oro Verde, c’est du cacao cultivé sous ombrage d’arbres natifs : l’agroforesterie restaure les sols, relance les rendements et sort les producteurs de la monoculture. À Madagascar, avec Eden Reforestation Projects, ce sont des mangroves et des corridors qui reconnectent des habitats isolés, tout en rémunérant les villageois qui les replantent et les entretiennent. Planter n’est ici qu’un point de départ : ce qui compte, c’est le cycle eau-sol-vivant remis en route et confié à ceux qui l’habitent.
Naofloor — parquet chêne massif (Deschaumes)
Même bois, autre génie : la sobriété par le réemploi. Ce parquet en chêne massif est produit par Deschaumes — qui se présente comme la seule entreprise de la filière bois en France labellisée Origine France Garantie sur tous ses produits, issus de forêts gérées durablement PEFC 100 %. Il se pose sans colle ni produit chimique, se démonte et se réutilise plusieurs fois sur une durée de vie de plusieurs siècles. Résultat revendiqué par le fabricant : à surface utile égale, il consomme trois fois moins d’arbres coupés et permet de garder le carbone stocké en forêt trois fois plus longtemps. La logique est explicitement « agir sur la préservation de la forêt au lieu de compenser » — exactement le retournement régénératif, appliqué à un produit du quotidien.
Wood Up — construction bois (REI Habitat)
Le bois prolonge la fonction de l’arbre au-delà de la forêt : il stocke durablement le carbone dans le bâti et remplace des matériaux très émissifs. Wood Up, tour de 50 m et 132 logements à Paris, est bâtie avec 387 m³ de hêtre français issu des forêts de Normandie, du Morvan et du Massif Central — une essence qui couvre les deux tiers des forêts françaises mais reste peu utilisée — pour une empreinte carbone réduite de 60 % par rapport au béton. À condition, toujours, d’être adossée à une gestion forestière régénérative, sans quoi le matériau « vertueux » redevient une pression sur la ressource.
Réseau ETRE — écoles de la transition écologique
Régénérer la forêt suppose des mains pour le faire. Né en 2017 à Lahage (Haute-Garonne) au sein de l’association 3PA, le réseau ETRE forme des jeunes de 16 à 25 ans, souvent en rupture scolaire, aux métiers manuels de la transition — au premier rang desquels les métiers du bois et du vivant : travail du bois, éco-construction, maraîchage bio, réemploi. On y apprend par le faire — un banc en bois recyclé, un atelier de réparation — et l’on en ressort avec un métier utile au territoire (76 % en emploi ou en formation un an après). Le modèle essaime en franchise sociale, d’une dizaine d’écoles à plus d’une trentaine, chacune ancrée dans son territoire. Car une gestion régénérative de l’arbre et de la forêt n’existe pas sans les personnes formées pour la conduire.
Nous Sommes Forêt — podcast, Forêt Citoyenne (lauréat Média 2024)
La régénération passe aussi par le récit. Primé dès la première édition des Lauriers, ce podcast porté par Forêt Citoyenne fait de l’arbre et de la forêt un objet culturel partagé — la condition pour que les habitants d’un territoire s’attachent à les protéger plutôt qu’à les subir. Une fonction « trait d’union » qui complète les leviers physiques de l’ombre et de l’eau.
Des pionniers, pas des modèles parfaits
Une précision honnête s’impose. Ces lauréats sont souvent des coups de cœur du jury : des acteurs qui vont dans le bon sens, pas des modèles aboutis de régénération. Et c’est normal — on l’a vu, le cap régénératif n’est pleinement atteignable avec aucun des outils disponibles aujourd’hui.
Deux limites reviennent. D’abord la contrainte économique : pour exister et durer, ces modèles doivent rester viables, ce qui suppose de prélever la ressource — donc d’exploiter la forêt, même avec précaution. Une tour en bois, un parquet, une huile, un champagne : tous reposent sur une récolte, et la sobriété ne supprime pas la pression sur le vivant, elle la réduit. Ensuite les certifications : faute d’équivalent forestier du label régénératif, la plupart s’appuient sur des standards qui restent un plancher — PEFC, Origine France Garantie, label bas-carbone — plus qu’un sommet. Ce sont de bons repères de traçabilité et de gestion durable, pas des garanties de contribution nette au vivant.
Rien de disqualifiant là-dedans : la transition se fait avec des acteurs réels, dans un cadre économique réel. Mais le dire clairement évite l’écueil du greenwashing et garde le cap visible. Ces lauréats sont précieux non parce qu’ils seraient parfaits, mais parce qu’ils tirent la filière vers le haut et prouvent qu’un autre rapport à l’arbre est déjà rentable. Le rôle des Lauriers est justement là : reconnaître le mouvement, tout en rappelant l’exigence vers laquelle il tend.
Rafraîchir le présent, régénérer le vivant
Face à la canicule, l’arbre est l’un des meilleurs leviers d’adaptation — mais à condition de combiner les échéances. À court terme, on protège : volets fermés, ventilation nocturne, points d’eau, et surtout réduction des surfaces sombres qui stockent la chaleur. À moyen terme, on désimperméabilise et on végétalise. À long terme, l’arbre installé devient le dispositif le plus puissant, parce qu’il combine ombre, fraîcheur et eau dans un seul système vivant.
Le fil de tout cela tient en une idée : ne pas planter pour compenser, mais réintroduire un régulateur que l’on avait retiré — en ville comme dans les champs, et le faire tenir dans un modèle viable. Préserver ne suffit pas, restaurer ne suffit pas : il faut régénérer, c’est-à-dire rendre au vivant sa capacité d’agir seul, en restant à ses côtés. Quand la canicule fait souffrir le vivant, l’arbre n’est pas un symbole : c’est de l’ombre, de l’eau, un air respirable et un refuge pour le vivant, là où il n’y en avait plus.
À écouter : la table ronde « Solidarité régénérative »
Replanter, oui — mais avec qui, et pour quoi ? Cette question était au cœur de la table ronde « Solidarité régénérative : ESS, écosystèmes et territoires » organisée par Nous Sommes Vivants. On y retrouve Des Enfants et des Arbres (Marie-France Barrier), qui fait planter des haies par les écoles et les agriculteurs, et Planète Urgence, qui « encapacite » les communautés locales plutôt que d’agir à leur place — au point de viser sa propre disparition le jour où elle ne sera plus nécessaire. Deux façons de rappeler que la régénération est d’abord une affaire de liens : entre les humains, et entre les humains et le vivant.
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