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Encore une vague de chaleur, plus tôt, plus longue, plus intense — l’asphalte qui brûle, les nuits sans répit, le corps qui cherche de l’ombre. Et cet été, le feu a pris le dessus : en Gironde et dans les Landes, les incendies de juillet 2026 ont ravagé 42 000 hectares et contraint plus de 260 000 personnes à évacuer.
Dans une entreprise, ces semaines-là se traduisent très concrètement : des équipes qui ne peuvent plus travailler aux heures chaudes, des récoltes qui décrochent, une saison arrêtée net. Car derrière toute activité économique, il y a des milieux vivants qui la rendent possible — et ils se dégradent ensemble. Reste à comprendre pourquoi ce constat, que tout le monde partage, ne change presque rien aux décisions.
Canicule et incendies : le vivant qui décroche
Les gens ont chaud. On dort mal, on travaille mal, on reste enfermé volets clos en attendant que ça passe — et quand le feu s’y met, il n’y a plus d’air à respirer du tout : les fumées d’incendie chargent l’atmosphère de particules fines sur des dizaines de kilomètres, bien au-delà des flammes. On ne climatise pas une forêt, ni une rivière, ni un pré, ni un océan. Un arbre, lui, rafraîchit l’air en transpirant l’eau qu’il puise, retient la pluie, tient le sol et abrite ce qui vole et ce qui rampe — et le reste du vivant dépend de lui pour cela. Personne ne l’a installé, personne ne le paie.
Ce qui suivra le feu est déjà énoncé, et mérite d’être noté ici. L’ONF annonce que la reconstitution s’appuiera d’abord sur la régénération naturelle, les plantations n’intervenant que là où elle s’avérerait « insuffisante ou inexistante », avec des essences diversifiées. Roland de Lary, directeur du CNPF, confirme qu’il y aura « énormément de replantations », et que le but collectif des filières, de l’écologie et du gouvernement est de diversifier le choix des essences et de les cultiver de façon plus adaptée aux risques — sécheresse, feux, orages. La question posée publiquement n’est donc déjà plus faut-il planter, mais planter quoi, et comment le conduire. Deux précisions du CNPF éclairent d’ailleurs la suite : les sols de Gironde et des Landes figurent parmi « les plus pauvres d’Europe », ce qui explique la domination du pin maritime, essence majeure de la région depuis dix mille ans ; et neuf feux sur dix, en France, sont d’origine humaine.
Une vague de chaleur extrême casse ces équilibres, et le fait partout. En ville, le bitume, le béton et les toitures sombres absorbent le rayonnement le jour et le restituent la nuit : c’est l’îlot de chaleur urbain, qui empêche le refroidissement nocturne. À la campagne, les sols nus et compactés ne retiennent plus l’eau, l’évaporation s’emballe, et la moindre pluie ruisselle sans s’infiltrer.
Le vivant encaisse partout : arbres urbains qui jaunissent en plein été, cours d’eau qui chauffent et s’appauvrissent en oxygène, pollinisateurs désorientés, troupeaux et cultures en stress hydrique. Rien de tout cela n’est un problème de thermomètre : c’est un tissu de relations qui se déchire, fil par fil.
Car la canicule ne se contente pas d’assécher : elle enflamme. Les feux de juillet 2026 ont parcouru 42 000 hectares et poussé plus de 260 000 personnes à évacuer, dont 220 000 en Gironde. Au total, Sud Ouest compte 438 maisons et bâtiments professionnels calcinés entre les deux départements, dont 240 habitations. À l’échelle du pays, le bilan des sept derniers mois dépasse 115 000 hectares brûlés, contre 30 000 l’année précédente — la série la plus dévastatrice du massif landais depuis plus d’un demi-siècle. Et ce qui brûle là n’est pas une forêt sauvage : c’est la plus vaste forêt cultivée d’Europe occidentale, plantée pour produire, qui alimente toute une filière — un incendie y détruit un outil de production et les revenus de ceux qui en vivent. Le phénomène déborde par ailleurs largement l’arc méditerranéen : la forêt de Fontainebleau, la Drôme, le Var et la Corse ont brûlé le même mois, portant la France à un niveau de surface brûlée jamais atteint aussi tôt dans l’année depuis vingt ans de relevés satellitaires européens.
Sud Ouest a chiffré ce que cela veut dire pour l’économie d’un département : 14 500 entreprises évacuées en Gironde, dont 13 000 ont dû cesser leur activité et plus de 130 000 salariés empêchés de travailler. Le tourisme, qui pèse 7 % du PIB départemental et réalise 80 % de son chiffre d’affaires pendant l’été, s’arrête net. Sur la seule zone du brasier, la chambre de commerce recense 40 000 entreprises et 60 000 à 70 000 salariés.
La filière bois, elle, encaisse un choc structurel : les arbres couvrent la moitié du territoire girondin — 473 000 hectares —, et ce troisième employeur industriel régional fait vivre plus de 59 000 salariés pour 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Le pin maritime, principal outil de travail, part en fumée ; les exploitations sylvicoles sont suspendues ; et après l’été viendront le tri des bois brûlés, le nettoyage des sols et les plantations. La conclusion vient d’une chambre de commerce, pas d’un collectif écologiste : « Il va y avoir un renouveau des filières, il va falloir revoir tout notre modèle économique », déduit Patrick Seguin, de la CCI Bordeaux Gironde.
Un incendie détruit d’un coup ce que l’arbre abritait en silence : des sols qui perdent leur couvert et leur capacité à retenir l’eau, des habitats effacés, et avec eux les bêtes qui ne pouvaient pas fuir — la vie du sol, les nichées, les jeunes de l’année, les espèces à faible rayon de déplacement, celles dont un arbre creux était l’unique gîte. On compte les hectares ; on ne compte jamais ceux-là. Et le feu enclenche une bascule : plus le climat s’assèche, plus la forêt fragilisée devient elle-même combustible — un cercle où ce qui tenait le milieu devient ce qui l’emporte.
Pourquoi les entreprises pilotent le carbone et pas la biodiversité
Posons la question franchement, parce qu’elle décide de tout ce qui suit. Une entreprise qui prend le climat au sérieux sait compter ses émissions : une unité unique, une trajectoire, une obligation de publication, des cabinets pour la produire. Rien de tel n’existe pour le vivant — la biodiversité ne s’agrège pas en un chiffre, elle change de nature d’un territoire à l’autre, et ce qui se perd ici ne se compense pas là-bas. Elle ne rentre donc pas dans le tableau de bord, non parce qu’elle serait moins grave, mais parce qu’elle est moins commode.
Les chiffres le confirment, et ils sont embarrassants : parmi une quarantaine de grandes entreprises passées au crible par BL Évolution, plus de neuf sur dix ont analysé leurs impacts et leurs dépendances au vivant — avec les méthodologies disponibles, SBTn, ENCORE, TNFD — mais moins d’un tiers ont formalisé un plan de transition biodiversité. Le diagnostic est fait, il ne devient pas une décision. Sylvain Boucherand, qui a mené l’analyse, le formule sans détour : ce n’est pas un manque de capacité à mesurer, c’est un arbitrage — on abaisse le seuil de matérialité pour concentrer l’effort sur moins de sujets. Le vivant est le premier qu’on retire de la liste.
C’est ce qui fait disparaître l’arbre des décisions d’entreprise. Non pas parce qu’on ignore son utilité, mais parce que la seule case où il rentre est la case carbone — et que dans cette case, il ne pèse pas lourd. Nous avons développé ailleurs ce que le reporting laisse dehors, et ce que les consommateurs, eux, réclament déjà : biodiversité, social et local. Avant d’aller plus loin sur l’arbre, il faut donc sortir de cette case.
Il faut donc sortir du tunnel carbone, et écarter un réflexe devenu automatique : ramener tout problème climatique à un bilan d’émissions, et donc chercher à l’optimiser — émettre moins, ou capter plus. C’est un raisonnement d’ingénieur, qui prend les émissions comme un flux à corriger alors qu’elles ne sont que le symptôme d’un système économique qui, pour fonctionner, doit extraire, accélérer et maximiser ses flux de matière et d’énergie.
Réduit à ce tunnel, l’arbre n’est plus qu’une variable de compensation — et c’est là qu’il déçoit : sa capacité d’absorption est lente, plafonnée, et son carbone biologique est précaire (il brûle, dépérit, est recoupé). Mais la canicule nous le rappelle brutalement : le dérèglement n’est pas qu’une affaire de CO₂. C’est une déstabilisation de tout le système Terre — le cycle de l’eau, les sols, le vivant, les régulations qui maintenaient une planète habitable. Le carbone n’en est qu’un marqueur.
Le biologiste Olivier Hamant rappelle que nos réponses sont souvent « de bonnes réponses à de mauvaises questions ». Vouloir tout résoudre par la performance technique enferme dans des voies étroites et fragiles ; la voie de la robustesse est inverse — multiplier les interactions, ancrer dans les territoires, réintroduire du « jeu dans les rouages ». L’arbre en est la figure parfaite : lent, redondant, multifonctionnel, en sous-régime.
Hamant, qui nous a accordé un entretien et ouvrait les Lauriers de la Régénération 2026, pousse le raisonnement un cran plus loin que la robustesse : la résilience entendue comme retour à la normale ne suffit plus, puisque la normale d’hier est précisément ce qui n’a pas tenu. Ce qui change tout, c’est une trajectoire d’augmentation des capacités du vivant, humain et non humain. Nous n’en dirons pas autre chose dans tout cet article.
Un mot, enfin, sur ce que ce tunnel a produit : les crédits et les labels carbone. Une tonne y vaut une tonne où qu’elle soit — ce qui autorise à compenser ses émissions par le boisement d’un autre, et à planter n’importe quoi n’importe où puisque seul le stock compte. Le carbone est fongible ; un milieu ne l’est pas.
L’arbre est un pilier du vivant : notre thèse
Or il existe, dans un paysage, des vivants dont tout le reste dépend. On les appelle des piliers du vivant. À ce jour, l’arbre est le seul que nous ayons identifié comme tel ; il y en a d’autres, et nous les chercherons. C’est en tout cas le plus évident : un vivant autour duquel les autres s’organisent, et qui tient ensemble l’eau, le sol, les bêtes et les gens d’un même lieu. Et il n’agit pas sur ce milieu depuis l’extérieur — il fait bien davantage : il l’habite et il le nourrit. Il fait de l’ombre et remonte l’eau, il crée du sol, il loge et nourrit des centaines d’espèces, il fait tenir des gens autour de lui. Ce que nous appelons canicule ou incendie, c’est ce qui arrive une fois que ces vivants-là ont disparu. Retirez l’arbre et tout se desserre : la pluie ruisselle au lieu de s’infiltrer, la terre s’en va, les habitats disparaissent, la chaleur s’installe. Remettez-en un, et il faudra encore l’accompagner des décennies durant — c’est ce travail-là, et non le geste de plantation, qui remet le reste en marche.
Un indicateur très commenté aide à situer ce que nous entendons par là, à condition de voir où il s’arrête. Le jour du dépassement est tombé le 30 juillet 2026 : en sept mois, l’humanité a consommé ce que les écosystèmes régénèrent en un an, soit une consommation 73 % plus rapide que leur capacité de renouvellement — l’équivalent de 1,73 planète, selon le Global Footprint Network. La France, elle, avait atteint son propre jour de dépassement dès le 24 avril.
Cet indicateur dit une chose juste et une seule : consommez moins. Il raisonne sur un plafond supposé fixe, agrège des hectares globaux interchangeables — un hectare vaut un hectare où qu’il soit, comme une tonne de carbone vaut une tonne —, et place l’humanité en face des écosystèmes, d’un côté ceux qui produisent, de l’autre ceux qui consomment. Or si l’on consomme — et il faut d’abord réduire —, il faut aussi augmenter la capacité. C’est là que la régénération commence, et c’est ce qu’une forêt permet : un milieu peut sortir de chaque cycle plus capable qu’il n’y est entré — plus d’eau retenue, plus de sol, plus d’espèces, plus de bois de qualité.
Deux différences en découlent, et elles commandent tout ce dossier. Cette capacité-là n’est pas fongible : elle est attachée à un massif, à une parcelle, à un lieu qu’on peut nommer. Et elle inclut les habitants — un territoire n’est pas un écosystème avec des humains posés dessus, c’est un milieu habité où le sol, l’eau, les bêtes, les gens et leurs métiers tiennent ensemble. Ce qui a brûlé cet été le démontre par l’absurde : ce n’était pas une forêt d’un côté et une filière de l’autre, mais un même tissu. Conséquence que l’on écarte souvent trop vite : régénérer ne consiste pas à se retirer pour laisser le milieu tranquille, mais à entrer avec lui dans une relation où ce qu’on lui apporte augmente ce dont on vivra.
Disons tout de suite ce que cela n’est pas, parce que deux réponses très répandues laissent la situation exactement où elle est. La première est la compensation carbone : une tonne y valant une tonne où qu’elle soit, on peut financer le boisement d’un autre pour effacer ses propres émissions, et planter à peu près n’importe quoi à peu près n’importe où puisque seul le stock est compté. Le carbone est fongible ; un milieu ne l’est pas. Un hectare de résineux alignés au bout du monde ne remplace pas la haie qui manque au bout du champ.
La seconde est le replantage compensatoire : tant d’arbres plantés pour un arbre coupé. C’est mieux que rien, et cela sécurise un stock de bois. Mais un arbre planté n’est pas un habitat rendu : il faut des décennies pour qu’un bois mort redevienne un lit de germination, plus d’un siècle pour refaire un gros arbre à cavités, et le pic ou la chauve-souris qui en dépendaient n’attendent pas. Le volume se compense, le temps ne se compense pas.
Ces deux réponses ont un point commun, et c’est le seul qui compte : elles laissent le modèle économique intact. Or les trois quarts de la forêt française sont entre des mains privées et presque toute cette forêt est exploitée — ce qui veut dire que son sort se décide dans des décisions d’achat, de prix et de contrat, pas dans des budgets de compensation. Reste à savoir qui les prend, et selon quelles règles — c’est l’objet de notre dossier sur politiser l’entreprise face aux enjeux écologiques. L’arbre est au cœur d’un système vivant ; il faut maintenant le mettre au cœur du modèle économique.
Disons-le donc nettement : planter à côté de son activité n’est pas le sujet. Le geste sylvicole, lui, en fait pleinement partie — et il doit être financé comme le reste. Planter peut compter — un olivier de Revoliva compte, parce qu’il est dans le produit vendu : on parraine l’arbre, on reçoit l’huile de sa parcelle, la moitié du prix va au producteur, et ce prix finance la conduite qui fait revivre ce sol-là. Mais ce qui décide du sort de la forêt française, ce sont les arbres qui y poussent déjà, et la façon dont on les conduit. Ce dossier va donc au bout de l’exercice : nous y définissons ce qu’est une table en bois régénérative — quelle parcelle, quelle conduite, quelle essence, quel horizon — et le modèle économique qui la rend possible, au bénéfice du massif et de tous ceux qui le font vivre : le propriétaire, le gestionnaire, le scieur, l’artisan, l’acheteur. Ce métier a un nom, et c’est la réponse de ce dossier : la sylviculture régénérative — prélever sans rompre les cycles qui produisent la ressource, et rémunérer cette conduite par ce qu’on vend.
Un mot sur le débat du moment, que « Planter ou régénérer, comment sauver les forêts ? » — Le Téléphone sonne sur France Inter, au lendemain des feux de Gironde — a installé dans le pays. Il est mal posé : laisser repousser n’est pas régénérer, c’est s’abstenir, et régénérer suppose au contraire qu’on donne quelque chose au milieu. Les forestiers ont d’ailleurs un mot pour ce geste, la régénération assistée : on sélectionne les rejets, on protège les semis venus seuls, on sème des glands là où il en manque et l’on plante quelques essences pour diversifier, puis on laisse faire. C’est un bon geste, mais il ne règle que le renouvellement d’un peuplement — on peut très bien l’employer dans une parcelle qu’on rasera dans trente ans. Conduire tout un massif de façon à augmenter ses capacités est une autre affaire : c’est la sylviculture régénérative. La question n’est donc pas faut-il planter mais planter quoi, et pour quoi — un chêne conduit un siècle et un résineux mené à quarante ans ne financent pas la même filière et ne demandent pas le même acheteur.
Qu’un tel lien soit possible, un distributeur le dit mieux que nous. La Ruche qui dit Oui propose d’adopter un manguier bio en Andalousie et de recevoir sa récolte, en posant le problème dans les termes exacts de ce dossier : entre fin juillet et août, les intermédiaires viennent s’assurer des volumes sans jamais proposer de prix d’achat fixe aux producteurs — tandis qu’adopter un arbre permet de vendre à l’avance et à prix fixe. Le véhicule fonctionne donc, et il trouve des acheteurs. Reste à y inscrire la conduite : l’adoption sécurise un prix, elle ne dit pas encore comment le verger est mené. C’est le chaînon qu’ajoute un cahier des charges, et tout ce dossier porte là-dessus.
Ce qui vaut pour un milieu vaut aussi pour une entreprise. Planter, donner, compenser sont des gestes utiles, et personne ne les reprochera à qui les fait — mais ils s’ajoutent à l’activité. Quelque chose bascule ailleurs : le jour où ce qu’elle prend et ce qu’elle rend circulent dans la même relation. Un milieu plus vivant donne une meilleure matière, une meilleure matière tient un meilleur prix, et ce prix finance une conduite plus exigeante, qui rend le milieu plus vivant encore. Cette boucle a un nom — c’est l’économie régénérative — et voilà ce qu’elle change : plus l’entreprise vend, plus le milieu et les gens qui y habitent se renforcent. Deux précisions s’imposent d’emblée, car la formule est facile à détourner. Elle suppose que l’entreprise ait d’abord réduit ses impacts négatifs — on ne contribue pas d’un côté en abîmant de l’autre. Et elle suppose que ce qu’elle vend réponde à un besoin réel : sur un produit superflu, aucune boucle n’excuse rien.
D’où la thèse que nous assumons d’emblée. Les forêts françaises sont presque toutes gérées ou exploitées : la question n’est donc jamais de les laisser tranquilles, mais de savoir comment on les conduit. Et cette boucle a besoin d’un support pour tourner : le produit vendu, seul objet qui porte à la fois ce que la forêt a donné et ce que l’activité lui a rendu. Une pratique qui n’atteint pas le produit finit par s’arrêter, faute de quoi que ce soit pour la faire circuler.
Un acheteur qui exige et qui paie fait déjà beaucoup, mais il porte seul, et personne ne porte seul très longtemps. Ce qui tient, c’est le mécanisme où le producteur, le client et le lieu sont dans une même relation : alors les trois profitabilités arrivent ensemble, et chaque maillon y gagne. Dans le bois, les pratiques existent, les acheteurs sont là — et pourtant la boucle n’est pas encore fermée entre l’arbre et les activités humaines.
Nous en avons d’abord fait une pièce de théâtre
Avant d’écrire cet article, nous avons mis cette question sur une scène. Dans « La Grande Bascule », le public entre dans la salle de réunion de BABY BOIS, PME vosgienne de jouets en bois dont le comité de direction doit décider de l’avenir : un président héritier attaché aux chiffres et à l’entreprise familiale, une directrice RSE qui défend la forêt et la biodiversité, un directeur financier pour qui seuls les chiffres parlent, une directrice RH en médiatrice. Et ce soir-là, trois voix qu’aucun comité de direction n’entend jamais prennent la parole : un arbre, mémoire vivante de la forêt, un enfant et un oiseau. Les spectateurs montent sur scène et interviennent pour tenter de faire basculer l’entreprise vers un modèle d’affaires régénératif. C’est le sujet de cet article, joué plutôt qu’écrit — ce qui se passe quand l’arbre entre dans la pièce où l’on décide.
Cahier d’été n°5 · à emporter
Ce dossier existe aussi en cahier PDF de treize pages — les faits, les quatre niveaux, la chaîne de valeur et les produits primés, à lire hors ligne.
La suite en trois temps
Premier temps · le constat
L’arbre tient ensemble l’eau, le sol, la faune et les gens qui en vivent, du bord d’un champ jusqu’à l’Amazonie. Et si la France a beaucoup protégé ses forêts, elle n’a pas changé pour autant la façon dont on les conduit.
Ce que l’arbre régénère : eau, sol, vivant, et les trois santés
L’arbre à toutes les échelles : haie, forêt, paysage, ville
Vers une forêt diversifiée et habitée : la gestion proche de la nature
À qui appartient la forêt française, et qui la conduit
Second temps · la conduite d’une forêt
On coupe du bois, beaucoup, et on continuera : ce qui compte est la façon de le faire et ce qu’on en tire. Une forêt se conduit bien plus qu’elle ne se plante, et quatre niveaux d’exigence séparent la simple conformité de la régénération.
Couper du bois : pour en faire quoi ?
La sylviculture régénérative : comment conduire un peuplement
Limiter, réduire, restaurer, régénérer : les quatre niveaux
Troisième temps · notre solution, avec Nous Sommes Vivants
Une pratique forestière ne tient que si quelqu’un la paie, et cela suppose un cahier des charges relié au produit vendu. Nous montrons qui s’en approche déjà, ce que cela change dans les comptes, et comment nous accompagnons les entreprises qui veulent s’y mettre.
Fermer la boucle : de la parcelle au produit vendu
La régénération entre-t-elle dans les comptes ?
L’arbre dans le modèle : ce que montrent les Lauriers de la Régénération
Des pionniers, pas des modèles parfaits
Et pour votre entreprise, ça donne quoi ?
Analyse Michelin — l’hévéa derrière le pneu, ou comment passer d’un niveau à l’autre
Cas client Bel — le verger derrière la compote
Cas client Melvita — l’arganier derrière l’huile
Cas client Chéran — un bassin-versant remis autour de la table
En conclusion : ce que ce dossier établit
Par où commencer : Capacity Score, Fresque des Imaginaires, cinq ateliers, cercle forêt-bois
Premier temps · le constat
Ce que l’arbre fait, et ce que la France en fait
Ce que l’arbre régénère : eau, sol, vivant, et les trois santés
L’arbre agit bien au-delà du CO₂ qu’il stocke. Sa puissance en canicule vient de ce qu’il agit simultanément sur les trois plans du One Health — la santé des écosystèmes, celle du vivant non humain et celle des humains — par des fonctions couplées entre elles.
La santé des écosystèmes : sols, eau, fraîcheur
- L’ombre et l’évapotranspiration. L’arbre bloque le rayonnement et, en transpirant l’eau puisée dans le sol, rafraîchit l’air par son propre métabolisme, sans un watt d’énergie fossile. Sous couvert arboré, la température peut être plusieurs degrés en dessous des surfaces minérales qui, elles, stockent et renvoient la chaleur.
- La rétention d’eau. Le sol vivant qu’il abrite infiltre et stocke l’eau, recharge les nappes, et alimente l’évapotranspiration qui rafraîchit. La fraîcheur dépend de l’eau, qui dépend du sol : tout est lié.
La santé du vivant non humain : biodiversité, faune et flore
- L’arbre est un habitat, et ce mot dit une vie avant de dire une fonction. Un vieux chêne à cavités, c’est un pic qui y niche, des chauves-souris qui y gîtent, des insectes qui achèvent leur cycle dans son bois mort, des champignons qui le décomposent, une flore d’accompagnement à son pied et des pollinisateurs qui montent avec la floraison. Ces espèces ne sont pas là pour rendre un service : elles habitent. Il se trouve que les relations qu’elles tissent — pollinisation, vie du sol, équilibre entre proies et prédateurs — sont aussi ce qui fait vivre le milieu dont nous dépendons, mais c’est une conséquence, pas une justification. En canicule, le couvert leur offre des refuges thermiques et tempère les microclimats dont dépendent les autres espèces : quand la chaleur tue, elle ne tue pas que des humains.
La santé humaine : l’air et le corps
- C’est la dimension la plus oubliée. En captant particules fines, NO₂ et ozone par leurs feuilles, les arbres urbains améliorent un air qui, en pleine chaleur, devient un risque sanitaire majeur — la canicule fait grimper l’ozone et aggrave les pathologies respiratoires et cardiaques. S’y ajoutent les bénéfices documentés sur la santé mentale et le lien social. Le choix des essences compte toutefois : mal adaptées, certaines peuvent émettre des composés qui participent à la formation d’ozone — d’où l’importance d’essences locales et diversifiées.
Ces fonctions ne s’additionnent pas : elles se bouclent. La pluie que le couvert ralentit s’infiltre au lieu de ruisseler ; cette eau fait vivre le sol — champignons, vers, bactéries — qui produit matière organique et structure ; ce sol structuré retient davantage d’eau et nourrit mieux l’arbre ; l’arbre étend son couvert, laisse tomber plus de litière et transpire plus d’eau, qui repart en vapeur et redescend en pluie. Chaque tour renforce le suivant. Et la faune y travaille en permanence : elle décompose, transporte les graines, pollinise, tient les ravageurs en respect — sans elle, la boucle ralentit.
C’est donc une boucle, et non une liste de services. Une boucle qui, surtout, ne revient jamais au même point : à chaque tour le sol s’est épaissi, le couvert s’est étendu, les habitants sont plus nombreux. Retirez l’arbre et le tour s’ouvre — la pluie ruisselle, la terre part, la vie souterraine s’éteint, la chaleur s’installe. Remettez-le et la boucle se referme un peu plus haut : c’est exactement ce que veut dire régénérer, par différence avec restaurer, qui ramène au point de départ. Et les trois santés décrites plus haut n’en font qu’une, parce qu’une seule boucle les porte toutes les trois.
Pour une entreprise, la question devient alors celle-ci : cette boucle-là, celle dont sort votre matière, votre activité l’élargit-elle ou l’épuise-t-elle ? C’est une question de modèle, pas de mécénat. Et vous verrez plus loin que le mécanisme économique a exactement la même forme — une boucle où chaque tour renforce les deux.
Et pour une entreprise ? C’est le versant qu’on nomme le moins, alors que la liste est longue. D’abord la matière : une forêt conduite arbre par arbre donne des bois d’œuvre que la coupe rase ne produit pas, et un sol vivant donne des fruits, des feuilles et des grains plus riches — l’arbre y remonte l’eau et les minéraux des couches profondes, entretient une vie souterraine qui nourrit les cultures voisines, et ramène les auxiliaires qui remplacent une partie des traitements. Puis l’eau : celle qui s’infiltre et recharge la nappe où une usine pompe, celle qui ne dévale plus en crue jusqu’aux installations d’aval. Puis la fraîcheur : de l’ombre sur un site logistique, une cour d’école, un chantier — et des équipes qui peuvent encore travailler en juillet.
Ensuite, ce qui ne se voit qu’à l’échelle de quelques années. Une ressource qui existera encore : un massif diversifié encaisse mieux les scolytes, la sécheresse et le feu qu’une parcelle d’un seul âge et d’une seule essence, et il continue de produire pendant que l’autre dépérit. Une origine que l’on connaît, parcelle par parcelle — ce que la réglementation exigera de toute façon. Un lien direct avec ceux qui produisent, qui vaut mieux qu’un contrat annuel remis en jeu à chaque appel d’offres. Et quelque chose à dire à ses clients qui ne s’achète pas en campagne, parce que c’est vérifiable sur une parcelle qu’on peut nommer.
Le point à retenir tient en une phrase : une entreprise vit de cet arbre au sens propre. Il est dans sa matière, dans l’eau de ses sites, dans l’air que respirent ses équipes. Ces apports viennent d’un milieu précis, et ils tiennent aussi longtemps que lui.
Voilà donc ce que l’arbre donne. Reste l’autre sens, et il fait tout l’objet de ce qui suit : ce que nous lui prenons, et ce que nous lui rendons — car un échange à sens unique porte un autre nom, celui de prélèvement.
L’arbre à toutes les échelles : haie, forêt, paysage, ville
Du rang de vigne à la forêt tropicale, ce n’est pas un service qui se répète mais une place qui se confirme : ce qui change d’une échelle à l’autre, c’est ce qui tient à l’arbre et ce qui s’effondre sans lui. Un point situe tout ce qui suit : à ces échelles-là, celui qui agit est presque toujours public — une métropole qui désimperméabilise, un parc qui replante après une maladie, un syndicat mixte qui contractualise avec des éleveurs, l’État qui classe. Beaucoup de ce qui marche aujourd’hui a été fait par eux.
La haie et le bocage
Dans les champs, l’arbre rafraîchit d’autant mieux qu’il est en réseau : la haie tempère les parcelles, freine l’évaporation, abrite pollinisateurs et petit gibier, stocke l’eau au plus près des cultures. Or la France court à reculons — plus de 70 % des haies bocagères ont disparu depuis 1950, et entre 2017 et 2021 elle en a perdu 23 500 km par an pour 3 000 km plantés, quand le Pacte en faveur de la haie vise un gain net de plus de 7 000 km par an, soit 50 000 km d’ici 2030 — le Sénat ayant porté l’ambition à 100 000 km gérés durablement en 2030 et 500 000 km de gain net en 2050. « On court très vite pour faire du sur-place pendant qu’on se fait aspirer par le siphon de la baignoire », résume Marie-France Barrier, fondatrice de Des Enfants et des Arbres — pour qui l’arbre est un trait d’union : on plante avec les écoles et chez les agriculteurs, pour relier les générations autant que pour reverdir. C’est dans les élevages laitiers que la haie se replante à grande échelle — chemin que nous avons suivi du cahier des charges jusqu’au rayon dans notre analyse de la filière lait.
La forêt
À l’échelle d’un massif, l’arbre ne rafraîchit plus seulement son ombre : il fait un climat. Sous canopée, la température maximale descend de plusieurs degrés sous celle des espaces ouverts, et un hectare de hêtres restitue des centaines de millimètres d’eau par saison. La forêt tient les sols, ralentit les crues, recharge les nappes d’un territoire entier et abrite la biodiversité qui la fait tenir — tout en nourrissant une filière bois quand elle est bien conduite. Tout l’enjeu est là : prélever sans casser les équilibres qui produisent la ressource.
Le paysage
Entre la parcelle et le continent, il y a l’échelle où tout se joue : le paysage, ou le bassin versant — cette mosaïque où bois, haies, prairies, cultures, cours d’eau et villages forment un seul système. C’est là que l’eau circule d’une parcelle à l’autre, que la faune se déplace entre les habitats, et que le pâturage revient dans les bois : deux mille brebis entretiennent les garrigues des Gorges du Gardon, et à Sainte-Victoire le soutien aux activités agricoles fait partie de la défense contre l’incendie — un animal qui broute, c’est de la biomasse combustible en moins. Aucun propriétaire ne décide seul à cette échelle, et c’est celle que vise un modèle économique régénératif : ni une parcelle, ni une planète, un territoire avec des gens dedans.
Les Grands Sites de France : quand le lieu tient le modèle
Il existe en France une réponse collective à la question du « qui conduit » : le Réseau des Grands Sites de France, 53 sites gérés par des syndicats mixtes et des parcs qui associent communes, agriculteurs, forestiers et habitants. Ils ne séparent pas le patrimoine naturel du culturel — l’« esprit du lieu » — et font tenir les deux par une économie locale plutôt que par une subvention.
Marais poitevin. Face à la chalarose qui condamne les frênes têtards, emblèmes du marais, le parc naturel régional n’a pas replanté à l’identique : une démarche participative a abouti à un programme fondé sur six nouvelles essences adaptées au lieu. C’est la différence entre réparer et régénérer, appliquée à un paysage habité.
Cirque de Navacelles. Ce sont les troupeaux qui empêchent les milieux de se fermer. Le syndicat mixte accompagne donc les agriculteurs : en dix ans, plus de 11 000 hectares contractualisés en mesures agro-environnementales et 21 installations ou reprises d’exploitations. Le paysage n’est pas protégé contre l’activité économique, il est tenu par elle.
Sainte-Victoire. L’incendie de 1989 a ravagé plus de 5 000 hectares — la quasi-totalité du site classé. Depuis, le syndicat mixte conduit éclaircies, débroussaillement, pistes et citernes, et soutient les activités agricoles qui entretiennent l’espace. Près de quarante ans de travail collectif après un seul été : l’ordre de grandeur à garder en tête quand on regarde brûler la Gironde.
La ville
En ville, rien ne défait l’îlot de chaleur aussi directement que l’arbre : il abaisse la température ressentie aux heures où la canicule tue, et filtre les particules fines, le dioxyde d’azote et l’ozone, dont les concentrations explosent justement pendant les vagues de chaleur. C’est l’échelle où la santé humaine est la plus immédiatement en jeu, et où chaque arbre d’alignement compte — à condition de choisir des essences locales et diversifiées. Les gestes s’y ordonnent dans le temps : à court terme on protège — volets, ventilation nocturne, points d’eau ; à moyen terme on désimperméabilise ; à long terme l’arbre installé prend le relais de tout le reste. La climatisation vient en dernier et jamais en premier : climatiser d’abord, c’est réchauffer la rue pour rafraîchir le salon.
Les grands écosystèmes
À l’échelle continentale, les forêts tropicales et les mangroves font le climat bien au-delà de leurs frontières. L’Amazonie fait une large part de sa propre pluie : ses arbres rejettent chaque jour des milliards de tonnes de vapeur qui alimentent des « rivières volantes » arrosant une grande partie de l’Amérique du Sud — le bassin du Congo fonctionne de même. Mais le système a un point de rupture : au-delà de 20 à 25 % de déforestation, la forêt ne recycle plus son humidité, s’assèche et peut basculer en savane, durablement.
Une chose se répète d’une échelle à l’autre, et c’est le point le plus important de cette section : personne n’y décide seul. L’eau traverse les parcelles, la faune circule entre les habitats, le feu ignore les limites cadastrales. Une entreprise qui voudrait traiter le sujet parcelle par parcelle échouera pour cette seule raison — le vivant ne se joue pas à l’échelle d’un contrat. Ce n’est donc pas une optimisation qu’on mène dans son coin, c’est une table qu’on réunit — et l’entreprise doit y siéger, non pour financer depuis l’extérieur, mais parce qu’elle fait partie de ceux qui vivent de ce lieu.
À qui appartient la forêt française, et qui la conduit
Car cette forêt appartient à quelqu’un, et rarement à qui l’on croit. En France, les trois quarts de la surface forestière — 11,6 millions d’hectares — appartiennent à des propriétaires privés, et ils sont 3,5 millions, soit un peu plus de trois hectares chacun en moyenne ; le quart restant se partage entre les forêts de l’État et celles des communes. La moitié de la forêt métropolitaine est couverte par un document de gestion durable : la totalité du public, un tiers environ du privé.
La conduite d’une forêt ne se décide donc pas dans un ministère. Elle se décide chez des particuliers, sur des parcelles morcelées, souvent sans conseil ni trésorerie — ce qui explique qu’une pratique aussi cohérente que la futaie irrégulière reste minoritaire : elle demande du temps long à des gens qui n’en ont pas toujours les moyens. Et cela concerne du monde : 400 000 emplois dans la filière forêt-bois.
Avant d’aller plus loin, un chiffre coupe court à un malentendu tenace : on prélève 73 % de la production biologique des arbres. La forêt française pousse donc encore plus vite qu’on ne la coupe — mais l’écart se referme, et vite : ce taux était de 50 % sur 2005-2012 et de 60 % sur 2009-2017. Surtout, la hausse ne vient pas d’une récolte devenue vorace : elle tient d’abord à une mortalité des arbres en forte augmentation et à un ralentissement de leur croissance, sous l’effet du changement climatique. Autrement dit, ce n’est pas le numérateur qui s’emballe, c’est le dénominateur qui s’effondre. Le problème n’est pas un volume de récolte excessif, il est dans la manière — structure d’âge, mélange d’essences, bois mort laissé sur place, habitats. On peut augmenter le stock de bois sur pied et appauvrir le vivant en même temps.
La France en offre la démonstration grandeur nature. Les propriétés de moins de 25 hectares au moment de l’enquête de l’IGN, sous le seuil qui déclenchait alors l’obligation d’un plan simple de gestion — seuil depuis abaissé à 20 hectares par la loi du 10 juillet 2023, font 77 % de la forêt privée — neuf millions d’hectares, plus pentus, plus difficiles d’accès, et très peu récoltés : sur la dernière période mesurée, 43 % seulement de la production biologique y était prélevée, 30 % sur les feuillus. Ces neuf millions d’hectares sont donc déjà, de fait, largement laissés tranquilles. Et le résultat tranche un débat qu’on croit sans issue : ce ne sont pas devenus des sanctuaires, mais surtout des accrus — des boisements spontanés sur des terres agricoles abandonnées depuis un siècle, essences pionnières, diamètres faibles, presque pas de vieux arbres ni de bois mort. Ils accumulent du volume sans produire ce qui fait une forêt riche. Ne rien faire donne une forêt jeune et dense, pas une forêt vivante.
La contrainte publique n’a pas mieux réussi. Le programme national de la forêt et du bois, adopté en 2016, visait douze millions de mètres cubes supplémentaires à l’horizon 2026, en désignant ces forêts comme gisement. L’objectif n’est pas atteint et les récoltes stagnent — parce qu’un objectif de volume ne dit rien à quelqu’un qui tient à sa forêt. Beaucoup y tiennent, précisément : ils ne récoltent pas parce qu’ils n’ont pas envie de la voir changer, ou parce qu’ils n’ont personne avec qui réfléchir à ce qu’ils voudraient en faire.
Ni l’abstention ni la consigne ne produisent donc une forêt vivante. Reste la relation, et elle suppose deux apports. Celui de la forêt et de ceux qui la conduisent : des bois d’une qualité qu’aucune coupe rase ne donne, de l’eau, de la fraîcheur, un savoir accumulé sur une parcelle précise. Celui de l’aval : une demande formulée plutôt qu’un volume, un engagement dans la durée, et le paiement du travail que cela représente. Ce qui manque aujourd’hui n’est ni la ressource ni la compétence — c’est le lien entre les deux.
Vers une forêt diversifiée et habitée : la gestion proche de la nature
Reste à savoir vers quelle forêt cette relation peut mener. Deux mots y reviennent, venus de deux traditions qui ne se sont jamais rencontrées : diversifiée et habitée.
L’Europe l’a écrit noir sur blanc. En juillet 2023, la Commission européenne a publié ses Guidelines on Closer-to-Nature Forest Management (SWD(2023) 284, direction générale de l’Environnement), dans le cadre de la stratégie forestière de l’UE pour 2030 — et le même jour une guidance sur les paiements pour services écosystémiques forestiers, sur laquelle nous reviendrons. Le constat qui les motive est net : en Europe, 75 % des forêts sont équiennes, d’un seul âge ; un tiers reposent sur une seule essence, et la moitié des autres sur deux ou trois. Deux points comptent pour la suite. La définition retenue : une gestion qui combine objectifs de biodiversité, préservation du stock de carbone et revenus du bois — les trois profitabilités, écrites par la Commission. Et le périmètre : ces lignes directrices visent les forêts à usage commercial, hors aires protégées. Elles parlent donc de forêts qu’on exploite, et c’est bien là que tout se joue.
La diversité est portée par Pro Silva, association née en 1989 en Slovénie et présente en France depuis 1990, dont la stratégie 2024-2028 vise à faire de la sylviculture mélangée à couvert continu l’approche majoritaire d’ici 2040. Son principe fondateur tient dans une opposition ancienne — gérer par peuplement ou gérer par individu : une forêt gérée par peuplement est faite d’arbres semblables, du même âge et de taille moyenne, la gestion arbre par arbre donne une forêt irrégulière où les arbres sont dissemblables. De là découle tout le reste, jusqu’à cette phrase qui devrait intéresser les directions financières : on conduit chaque arbre jusqu’à son optimum de développement, lequel correspond à sa meilleure valeur économique.
L’autre moitié — habitée — vient du Québec, où la « forêt habitée » a été formalisée au milieu des années 1990 par Luc Bouthillier et Hugues Dionne, puis expérimentée dans quatorze projets-pilotes : une foresterie communautaire qui combine développement économique local, mise en valeur récréative, protection de l’environnement et réappropriation du territoire par ceux qui y vivent — sans prescrire aucune sylviculture. Pro Silva dit donc comment mener le peuplement et rien des habitants ; la forêt habitée dit qui décide et rien des arbres. Une forêt à la fois diversifiée et habitée reste donc à construire, et c’est le cahier des charges dont il sera question dans le troisième temps.
Second temps · la conduite d’une forêt
Ce qu’on prend à la forêt, et ce qu’on lui rend
Couper du bois : pour en faire quoi ?
Disons les choses simplement : on coupe des arbres, beaucoup, et on va continuer. Le bois se renouvelle, c’est l’un des rares matériaux qu’on sache produire sans mine ni pétrole, et il vaut mieux une charpente en hêtre qu’une poutre en acier. Le problème n’est donc ni le bois ni l’exploitation — c’est la façon d’exploiter, et l’usage auquel on destine ce qu’on coupe.
Une objection vient avant toutes les autres, et il faut la prendre de front : tout cela ne dispense pas de réduire. Avant de se demander comment mieux produire, il faut se demander de quoi nous avons besoin — dans quelle quantité, pour combien de temps. Un emballage supprimé vaut mieux qu’un emballage bien sourcé ; un meuble réparé mieux qu’un meuble régénératif neuf. La sobriété n’est pas une alternative au modèle régénératif, c’est son préalable : celui-ci s’applique à ce qui reste une fois qu’on a réduit — et ce reste est loin d’être nul.
Ce reste, ce sont d’abord les besoins essentiels : se loger, se chauffer, se nourrir, se soigner, apprendre. Le bois y répond directement — une charpente, une fenêtre, un plancher, un lit, du chauffage — et c’est l’un des rares matériaux dont on puisse dire qu’il sert d’abord à l’essentiel. La question devient alors : quel arbre pour quel usage ?
Comparez deux objets. Une table en chêne massif traverse un siècle et plusieurs propriétaires : on la répare, on la transmet. Une ramette de papier dure le temps d’une réunion, une palette quelques rotations, un panneau de particules finit en benne au premier déménagement. Le même arbre peut devenir l’un ou l’autre — et ce choix se fait bien avant la scierie.
Il se fait dans la manière dont l’arbre a poussé et le moment où il a été coupé. Une parcelle rasée à quarante ans sort des tiges fines, dont l’essentiel part en trituration — papier, panneaux, palettes, énergie : on broie ou on brûle en quelques mois ce qui a mis quarante ans à pousser. Un arbre conduit jusqu’à maturité donne du chêne ou du hêtre de qualité, de quoi faire une charpente ou un meuble qui durera plus longtemps que celui qui l’achète, en gardant le carbone dedans tout ce temps.
D’où la phrase qui résume cette section : ce qui appauvrit une forêt, ce n’est pas la coupe, c’est la vitesse. Couper tôt pour des usages courts oblige à recommencer sans cesse, sur des peuplements qui n’ont jamais le temps de devenir riches — pas de gros bois, pas d’arbres à cavités, pas de bois mort au sol. Couper tard pour des usages longs laisse la forêt debout entre deux récoltes, et donne au propriétaire un revenu régulier plutôt qu’un chèque par génération.
Ce qui ne condamne pas les usages courts, mais leur assigne une place. Le papier, le carton, l’emballage, la palette sont utiles et resteront : ils doivent simplement se satisfaire de ce qu’une forêt bien conduite produit de toute façon — petits bois d’éclaircie, houppiers, chutes de scierie, fibres recyclées — au lieu de justifier des rotations rapides à eux seuls. Un arbre mûr pour un usage d’un siècle, des petits bois pour un usage d’un an.
Cela concerne donc toute entreprise qui achète du papier, du carton, de l’emballage ou des palettes — c’est-à-dire à peu près toutes. Et c’est là que la vigilance compte le plus, car rien dans un produit fini ne raconte d’où il vient : il faut demander la provenance et la conduite, puisque le produit ne les dira pas. C’est aussi ce qui borne la formule que nous emploierons plus loin — plus l’entreprise vend, plus le milieu se renforce ne vaut que si ce qu’elle vend répond à un besoin réel. Sinon c’est de la croissance repeinte, et le milieu paiera la différence.
La sylviculture régénérative : comment conduire un peuplement
Voilà pour ce que l’arbre apporte. Vient alors la question centrale de ce dossier : que veut dire, très concrètement, régénérer une forêt ? Pas dans une charte ni dans un rapport — sur une parcelle, un matin donné, avec une tronçonneuse, un plant ou rien du tout. La réponse inverse le réflexe le plus répandu : dans les trois familles de pratiques qui suivent, on gère beaucoup plus qu’on ne plante — ce qui ne veut pas dire qu’on ne plante pas. On tire d’abord parti de ce qui est là, on accompagne ensuite ce qui repousse tout seul, et l’on sème ou l’on plante pour compléter et diversifier plutôt que pour tout refaire. Ce qui distingue ces trois familles, c’est la place qu’elles laissent au vivant une fois le geste humain accompli.
Et c’est là qu’un compteur d’arbres rassure à tort. Replanter quatre arbres pour un arbre coupé sécurise un stock de bois ; ça ne rend pas un habitat. Il faut quinze à trente ans pour qu’un bois mort redevienne un lit de germination, et plus d’un siècle pour refaire un gros arbre à cavités — pendant ce temps, le pic, la chauve-souris et les insectes qui en dépendaient n’attendent pas. Ce qui se perd ne se perd pas faute d’avoir assez replanté : ça se perd parce que le temps ne se compense pas. Une forêt replantée est une forêt jeune, et une forêt jeune reste longtemps pauvre en habitats.
1. La régénération naturelle assistée en donne l’image la plus juste. Plutôt que de tout replanter, on s’appuie sur ce qui veut déjà repousser : beaucoup d’arbres coupés ne meurent pas, leur souche reste vivante et émet des rejets. Le geste consiste à sélectionner le rejet le plus vigoureux et à tailler les autres pour concentrer l’énergie sur une seule tige, ou à protéger les jeunes pousses spontanées en écartant ce qui menace leur croissance. Et il inclut de semer et de planter : semis direct de glands ou de faînes là où la régénération ne vient pas, plantation d’enrichissement pour introduire des essences que le peuplement n’a plus — c’est même la principale façon de le diversifier, donc de l’adapter au climat qui vient. Ce qui distingue ce geste du reboisement, ce n’est pas l’absence de plant : c’est qu’on complète ce qui pousse déjà au lieu de repartir d’une table rase. Une intervention légère mais décisive : au Sahel, cette « forêt souterraine » réveillée a reboisé d’immenses surfaces à très faible coût, fait remonter les rendements de mil et d’arachide, et reconstitué des paysages nourriciers. C’est le contraire du laisser-tranquille comme du tout-planter — un coup de pouce qui laisse ensuite le vivant reprendre la main.
2. L’agroforesterie réintroduit l’arbre dans les champs selon un ordre de priorité clair, que rappelle La Société Forestière (groupe Caisse des Dépôts) : valoriser l’existant — haies, bosquets, ripisylves —, puis accompagner la régénération naturelle, et planter seulement si nécessaire. Et ça marche à grande échelle : une synthèse internationale menée par le Cirad, INRAE et l’Université libre d’Amsterdam — 95 méta-analyses, plus de 5 000 études et 54 554 expérimentations dans 85 pays, publiées depuis 1936 — montre que, comparées aux mêmes cultures sans arbres, les parcelles agroforestières gagnent 66 % de diversité, 59 % de contrôle biologique des ravageurs et 19 % de carbone dans les sols. C’est, de toutes les stratégies de diversification étudiées, celle qui rend le panel de services le plus large. Les trois santés progressent ensemble. L’enjeu, conclut cette étude, est de « dépasser l’opposition simpliste entre un interventionnisme humain supposé destructeur et un laisser-faire perçu comme utopique ».
3. La sylviculture mélangée à couvert continu, ou futaie irrégulière, applique la même exigence à la forêt de production. Promue en France par Pro Silva, elle inverse le principe de la sylviculture régulière — ces parcelles d’une seule essence, du même âge, menées jusqu’à la coupe rase, qui sont à la forêt ce que la monoculture est au champ. Ici on maintient en permanence un couvert de tous âges et de plusieurs essences ; on ne rase pas, on prélève arbre par arbre lors d’éclaircies qui améliorent le peuplement, récoltent les gros bois et laissent la régénération se faire seule. Prendre soin de l’écosystème, s’appuyer sur ses « automations biologiques », faire de l’économie et de l’écologie deux faces du même geste. Et cela s’appuie sur des comptes : Pro Silva publie des fiches « forêts-référence » présentant les résultats technico-économiques de cinq forêts conduites en irrégulier depuis plusieurs décennies — des comptes d’exploitation, pas des tonnes évitées.
Trois pratiques, un même principe — et il devient visible dès qu’on sépare ce que fait l’humain de ce que fait le vivant ensuite.
| Pratique | Ce que fait l’humain | Ce que fait ensuite le vivant |
|---|---|---|
| Régénération naturelle assistée | Sélectionne les rejets, protège les semis, sème des glands et plante pour diversifier là où il manque | La souche repart seule ; la « forêt souterraine » se réveille |
| Agroforesterie | Réintroduit l’arbre dans le champ, en valorisant d’abord l’existant | Les interactions écologiques s’installent et se maintiennent |
| Futaie irrégulière | Prélève arbre par arbre, sans rompre les cycles qui produisent la ressource | La forêt se renouvelle d’elle-même, sans replantation |
Lecture : dans les trois cas, l’humain n’agit pas à la place du vivant — il crée les conditions pour que le vivant reprenne la main. C’est toute la différence avec planter, qui fait le travail à sa place et le refait indéfiniment. Ce critère tranche les fausses bonnes idées : planter une forêt-jardin sur une terre nue ajoute du vivant, mais éclaircir une forêt qui fonctionne déjà pour y installer des cultures la plie à nos besoins — une étiquette vertueuse peut couvrir le meilleur comme une mise en coupe douce.
Reste un obstacle, et il est de langage. Sur ce terrain les mots circulent sans rigueur : limiter, réduire, restaurer et régénérer s’emploient l’un pour l’autre, dans les documents de gestion comme dans les rapports annuels — et l’écart entre le premier et le dernier se compte en décennies et en euros. On ne peut pas aller plus loin sans trancher ce vocabulaire.
Limiter, réduire, restaurer, régénérer : les quatre niveaux
Reste à s’entendre sur les mots, car ils circulent l’un pour l’autre dans les documents de gestion comme dans les rapports annuels — et l’écart se compte en décennies et en euros. Quatre gestes se distinguent, du moins au plus exigeant : limiter, réduire, restaurer, régénérer. L’échelle est progressive : chaque niveau suppose le précédent tenu, et l’on ne saute pas un barreau.
Limiter, c’est se tenir au cadre : déclarer ses coupes, renouveler après récolte, débroussailler en zone exposée. Le plancher réglementaire, qu’il faut tenir — mais une parcelle peut être parfaitement en règle et parfaitement pauvre : alignée, d’un seul âge, sans bois mort, sans faune. La conformité protège de la sanction, pas de l’effondrement.
Pour une entreprise, ce plancher a désormais une date. Le café, le cacao, le caoutchouc, l’huile de palme, le soja, le bœuf et le bois qui entrent dans ses produits viennent de milieux forestiers souvent lointains : c’est la déforestation importée, et à partir du 30 décembre 2026 — juin 2027 pour les plus petites entreprises — le règlement européen impose de démontrer, parcelle géolocalisée à l’appui, qu’aucune de ces sept matières ne vient de terres déboisées après 2020. Exercice utile, et qui n’ouvre par lui-même sur rien : savoir où se trouve une cacaoyère ne fait pousser aucun arbre. Ce qui les fait pousser, c’est ce qu’on demande à celui qui la conduit, et ce qu’on accepte de payer.
Réduire, c’est diminuer la pression qu’on exerce — donc préserver ce qui existe encore. En France, 42 % des forêts sont classées en aire protégée selon l’IGN — davantage que la moyenne nationale, puisque le ministère de la Transition écologique compte 33,5 % du territoire et des espaces maritimes tous milieux confondus. Mais protéger n’est pas sanctuariser : la moitié de ce total relève du seul réseau Natura 2000 — 19,5 % des forêts —, un outil contractuel qui impose des obligations de gestion sans rien interdire, et le statut réellement contraignant, la protection forte, ne couvre que 2,2 % des forêts — moins que les 4,9 % atteints à l’échelle du territoire. La forêt française est donc plus couverte que la moyenne, et moins strictement protégée. La forêt française est donc massivement protégée et presque intégralement gérée : les deux phrases décrivent le même pays.
Restaurer, c’est réparer pour ramener à un état antérieur qui fonctionnait — donc, dans un climat qui a changé, s’adapter. L’exemple le plus célèbre est celui de Sebastião et Lélia Salgado : sur la ferme dévastée d’Aimorés, au Brésil, leur Instituto Terra a fait renaître une forêt atlantique en vingt-cinq ans — 3 millions d’arbres indigènes sur 709 hectares, 2 000 sources réactivées, la faune de retour. Un travail admirable, dont la logique reste le retour à l’origine.
Régénérer va plus loin, et se définit de trois manières qui n’en font qu’une.
Par le résultat. Le milieu gagne des capacités qu’il n’avait pas : un système agroforestier crée une fertilité qui n’existait pas et se maintient, une forêt se renouvelle sans replantation.
Par le moyen, et c’est le plus utile à retenir : régénérer, c’est donner au vivant les ressources dont il a besoin pour augmenter ses capacités — de la matière organique à un sol, du temps à un arbre, un prix qui tient à celui qui le conduit.
Par la forme. Tisser des relations mutuellement bénéfiques entre ceux qui habitent un territoire, humains et non humains, de sorte que chacun renforce par son activité propre la capacité des autres à durer.
Une précision écarte ici un contresens fréquent : régénérer n’est pas se retirer. Il ne s’agit pas d’amener un milieu à se passer de nous, mais d’entrer avec lui dans une relation où ce qu’on lui apporte augmente ce dont on vivra. On plante, on choisit les essences, on restaure les sols, on accompagne — et l’on continue. L’humain agit au sein d’un écosystème habité dont il fait partie, et il y reste.
Une précision de vocabulaire, pour qui connaît le métier. Le code forestier emploie déjà le mot « régénération », mais au sens du renouvellement du peuplement — que la forêt repousse après récolte ; et les forestiers parlent de régénération naturelle assistée quand ils accompagnent ce renouvellement, en sélectionnant les rejets ou en protégeant les semis. Ces deux gestes sont indispensables, et ils décrivent une remise en état. Régénérer, au sens de ce dossier, va plus loin : augmenter les capacités du milieu au-delà de ce qu’il était.
Ce gradient vaut aussi pour les organisations, et c’est ce que situe le Capacity Score : les quatre mêmes gestes transposés, avec le même saut décisif — passer de la réparation à la contribution. Deux repères utiles. La plupart des organisations se situent entre réduire et restaurer, et restaurer est un aboutissement stratégique légitime qui demande déjà beaucoup. Et ce qui fait basculer au niveau suivant, c’est l’innovation produit — le moment où l’offre est conçue pour que plus on vende, plus on régénère.
« Augmenter les capacités du vivant » se regarde très concrètement, à condition de sortir du seul carbone : plus de faune et de flore ? des arbres-habitats et du bois mort maintenus ? un usage humain qui tient dans la durée ? Les indicateurs de gestion durable suivis en Europe donnent ce vocabulaire, et les forestiers savent déjà les relever — l’Indice de Biodiversité Potentielle du Centre national de la propriété forestière se lit en une visite.
Appliquée à la canicule et au feu, la nuance est décisive. Réparer, ce serait réarroser ce qui a séché et replanter à l’identique ce qui a brûlé — revenir à l’état d’avant, celui qui n’a pas tenu. Régénérer vise au-delà : des sols plus riches qui retiennent l’eau et ralentissent le feu, des essences et des lisières diversifiées moins inflammables qu’une monoculture résineuse, des milieux qui encaissent les chocs au lieu de les propager. Régénérer, c’est intervenir aujourd’hui pour ne plus avoir à intervenir demain.
Reste alors la question qu’on pose rarement franchement. Ces forêts, nous les exploitons — et elles font vivre du monde. Alors on fait quoi ? Trois réponses circulent, et deux ont déjà été écartées plus haut : cesser d’exploiter, dont neuf millions d’hectares français montrent le résultat, et s’en tenir à restaurer, qui ramène à l’état d’avant sans toucher au modèle.
Reste exploiter autrement : garder la récolte et changer la conduite — prélever tige à tige, garder les vieux arbres et le bois mort, mélanger les essences, viser les usages longs, et payer ce que cela coûte à ceux qui le font. C’est la seule réponse qui augmente les capacités du milieu tout en le faisant vivre, et la seule qui donne à l’entreprise un rôle autre que celui de payeur.
Notons ce que cette échelle a établi, car tout ce qui suit s’y appuie. Les quatre niveaux ne sont pas des degrés de vertu mais des rapports distincts au vivant : on se met en règle, on réduit sa pression, on répare ce qu’on a abîmé, ou l’on donne au milieu de quoi faire davantage qu’avant. Ils sont cumulatifs — nul ne contribue d’un côté en abîmant de l’autre —, ils se comptent en décennies, et le passage au dernier ne vient jamais d’un budget mais d’une innovation dans ce qu’on vend. C’est là que la question cesse d’être forestière pour devenir économique.
Troisième temps · notre solution, avec Nous Sommes Vivants
Relier la parcelle au produit vendu : le modèle que nous construisons avec les entreprises, ceux qui s’en approchent déjà, et par où commencer
Fermer la boucle : de la parcelle au produit vendu
Mettre l’arbre au cœur d’un modèle économique, ça veut dire quoi ? Le cas général tient en quatre maillons qui ne valent que tenus ensemble : une parcelle qu’on peut nommer, un cahier des charges qui dit comment on la conduit, une conception de produit qui traduit cette conduite en choix techniques, et une étiquette qui le dit au client et permet de le rémunérer.
Retirez-en un et tout retombe : sans lieu on compense, sans cahier des charges on espère, sans conception on demande à la forêt ce qu’elle ne peut pas donner, et sans étiquette on paie un supplément que le premier arbitrage supprimera.
Une objection vient ici, et elle est juste : pour faire des tables, il faut bien des arbres à couper — donc quelqu’un doit assurer le renouvellement. C’est vrai, et c’est même le cœur du problème économique. Et l’horizon dépend de l’essence bien plus que du geste : le CNPF fixe le diamètre d’exploitabilité du chêne sessile entre 60 et 80 cm, atteint vers 180 ans en sylviculture classique et vers 100 à 120 ans en sylviculture dynamique — tandis que l’érable, le frêne ou le chêne rouge s’exploitent entre 50 et 60 ans, à 45-60 cm, et font d’excellents plateaux. Dans tous les cas, celui qui prépare ce renouvellement aujourd’hui ne récoltera pas ce qu’il installe. C’est ce décalage que le modèle prend en charge : les quatre maillons ne financent pas seulement l’entretien d’un peuplement existant, ils financent aussi le travail par lequel il se renouvelle. La différence avec le compteur d’arbres tient en une phrase : ici, on ne plante pas à côté de son activité pour compenser, on paie le renouvellement de la matière que l’on achète.
Une table en chêne régénérative, concrètement
1. La parcelle. Vous achetez à un massif que vous pouvez nommer, et vous contractualisez avec son propriétaire ou son gestionnaire — pas avec la scierie seule.
2. Le cahier des charges. Vous écrivez comment ce peuplement est mené : prélèvement tige à tige, couvert maintenu, vieux arbres à cavités et bois mort laissés sur place, mélange d’essences — et renouvellement assuré, par semis de glands et enrichissement en essences diversifiées là où il en manque. Sur dix ans au moins, à un prix qui couvre le surcoût.
3. La conception. Massif, assemblage sans colle, démontable, épaisseurs qui permettent le reponçage et la réparation. Et le choix de l’essence fixe l’horizon : du chêne engage un siècle, de l’érable ou du frêne une soixantaine d’années pour une qualité équivalente en plateau. Un panneau plaqué, lui, appellerait des tiges fines de quarante ans. Concevoir, c’est déjà commander une forêt.
4. L’étiquette. Vous dites la provenance, la conduite et ce qui a été payé à l’amont — sans quoi la clause se renégocie au premier arbitrage.
Deux obstacles à nommer : ce cahier des charges, vous devrez l’écrire vous-même ; et un massif dépasse ce qu’un acheteur porte seul, d’où la table à réunir avec les autres acteurs de la filière.
Le facteur temps, et comment un modèle le franchit
Tout se joue là, et c’est ce qui rend le sujet difficile. Un chêne destiné à la menuiserie doit atteindre 60 à 80 cm de diamètre — le seuil d’exploitabilité fixé par le CNPF. En sylviculture classique, ce diamètre est atteint vers 180 ans ; en sylviculture dynamique — désignation précoce de 50 à 70 arbres d’avenir par hectare, élagage, détourage, éclaircies fortes —, on descend vers 100 à 120 ans. Avant cela, il aura fallu une vingtaine d’années pour installer la régénération, puis vingt-cinq à quarante-cinq ans de qualification du peuplement avant même de désigner les tiges qu’on mènera au terme.
Aucun contrat commercial ne couvre ces durées, aucun plan stratégique non plus. Mais les forestiers ne les ont pas attendus : trois pratiques éprouvées rendent cet horizon tenable, et un modèle économique n’a qu’à s’appuyer dessus.
Choisir l’essence en fonction de l’horizon. Toutes les essences ne demandent pas un siècle : l’érable, le frêne et le chêne rouge s’exploitent entre 50 et 60 ans à 45-60 cm, le merisier autour de 35 cm. Pour un plateau de table ou un parquet, ces bois valent le chêne. Un cahier des charges sur du frêne engage donc deux générations, pas six.
Prélever en continu plutôt qu’une fois par génération. C’est l’apport décisif de la futaie irrégulière : un peuplement de tous âges se récolte arbre par arbre à chaque passage, tous les huit à douze ans. Le propriétaire touche un revenu régulier au lieu d’attendre une coupe unique — et l’acheteur trouve du bois mûr à chaque rotation sans que le peuplement disparaisse. Le temps long de l’arbre cesse alors d’être le temps long de la trésorerie.
Payer le travail au moment où il se fait. Le renouvellement, l’élagage, les éclaircies coûtent aujourd’hui et rapportent dans un demi-siècle. Un engagement de débouché et de prix sur quinze ou vingt ans ne couvre pas la vie de l’arbre, mais il couvre l’horizon de décision du propriétaire — et c’est ce qui manque le plus souvent pour qu’il choisisse cette conduite plutôt qu’une coupe rase.
Reste ce qu’aucun montage ne rattrape, et qu’il faut assumer : il faut quinze à trente ans pour qu’un bois mort redevienne un lit de germination, et plus d’un siècle pour refaire un gros arbre à cavités. Sur ce plan, ce qui a brûlé cet été ne se remplace pas — d’où l’écart entre entretenir un massif vivant et le reconstituer après coup.
Un second modèle existe, pour les forêts qui ne débouchent sur aucun produit ; nous y viendrons en fin de section.
La parcelle, d’abord, avec ceux qui la conduisent. On l’a vu : le propriétaire décide, mais dans une marge que d’autres ont fixée, et le plus souvent avec une seule offre sur la table — celle qui achète du volume. Beaucoup aimeraient conduire leurs peuplements autrement et savent très bien comment ; il faudrait qu’on le leur demande, et qu’on le paie.
Le cahier des charges, ensuite — un document très ordinaire, qui n’a rien d’un ordre venu d’en haut : c’est l’écriture d’un accord, la forme sous laquelle deux apports se rencontrent. D’un côté ce que le propriétaire et son gestionnaire savent tenir, converti en engagements datés. De l’autre ce que l’acheteur reconnaît et paie. Et ce qui est écrit décide de ce qui se passe sur la parcelle : un acheteur qui pose ces clauses et paie ce qu’elles coûtent obtient une éclaircie, qui laisse la forêt debout ; un acheteur qui demande un volume et un prix obtient une coupe rase, parce que c’est la façon la moins chère de livrer ce volume.
La conception du produit, ensuite, et c’est le maillon qu’on oublie presque toujours. Tout se décide dans le brief, bien avant l’achat : l’essence retenue, le diamètre, le mode d’assemblage, la durée de vie visée, la réparabilité, le démontage. Un parquet massif posé sans colle et démontable ne demande pas la même sylviculture qu’un panneau de particules — le premier appelle des gros bois conduits jusqu’à maturité, le second se satisfait de tiges fines issues de rotations rapides. Concevoir, c’est déjà commander une forêt. C’est aussi le levier le plus économique : à ce stade, changer un choix ne coûte qu’une décision.
L’étiquette, enfin — au sens large : ce que le produit dit de lui-même, sur son emballage, sa fiche technique, son cahier des charges d’appel d’offres. C’est là que la conduite devient visible pour celui qui l’achète, donc rémunérable. Une clause qui n’apparaît nulle part sur le produit n’est financée par personne, et se renégocie à la première mauvaise année. D’où la définition, en deux temps : un produit régénératif a d’abord réduit ses impacts négatifs — matière, eau, énergie, déchets, transport — et sa fabrication fait en plus vivre une parcelle identifiable, ce qu’il dit. Les deux, dans cet ordre : l’échelle est progressive, et un produit qui contribuerait quelque part tout en abîmant ailleurs ne serait régénératif nulle part.
Et l’acheteur n’y perd rien, au contraire — on l’a vu plus haut : prélever les arbres mûrs un par un donne les gros bois de qualité que demandent l’ameublement et la charpente, quand la coupe rase envoie l’essentiel en trituration. Faire des meubles n’est pas le contraire de garder une forêt vivante : c’est le contraire de la raser.
Vient donc le second modèle, celui des forêts qui ne débouchent sur aucun produit : celles qu’on n’exploite pas, ou pas commercialement. Ce n’est pas du mécénat pour autant. Ces forêts rendent des services dont d’autres vivent — elles infiltrent l’eau d’un captage, tempèrent une ville, retiennent un versant, ralentissent un incendie, accueillent ceux qui s’y promènent. Ces services ont des bénéficiaires identifiables — un embouteilleur, une agence de l’eau, une collectivité, un assureur, une commune exposée au feu — et ce sont eux qui peuvent les payer : c’est la logique des paiements pour services environnementaux, rémunérer chez soi ce dont on dépend plutôt que financer une bonne cause ailleurs. La Commission européenne y a consacré une guidance, publiée le même jour que ses lignes directrices.
En France, ce mécanisme fonctionne déjà. L’association Sylv’ACCTES lève des fonds privés et publics et s’associe à des territoires qui définissent des itinéraires de gestion combinant production de bois et services socio-environnementaux — un « projet sylvicole territorial » co-écrit avec l’ONF, le centre régional de la propriété forestière, les conservatoires, les collectivités et l’État. Chaque opération a un plafond en euros par hectare, l’aide couvre 70 % des travaux en forêt privée, et le propriétaire s’engage dix ans, biodiversité comprise. Un détail dit tout de son esprit : les parcelles aidées ne peuvent faire l’objet d’aucun sponsoring, d’aucune compensation ni contribution carbone — le manquement vaut non-conformité majeure.
Autrement dit : du financement direct d’une conduite, plutôt que de la compensation. Deux modèles donc, et un même principe — une relation, un lieu, un payeur qui y gagne.
La régénération entre-t-elle dans les comptes ?
Une question revient toujours en comité de direction : tout cela peut-il entrer dans les comptes ? Deux réponses circulent. L’une donne un prix à la nature pour l’échanger — mais un vieux chêne à cavités et quatre semis ne valent pas la même chose, et aucun prix ne dit cette différence. L’autre, la comptabilité écologique dite CARE, inscrit les capitaux naturels et humains au passif et enregistre ce que coûte leur maintien : plus juste, mais cela suppose de définir l’état à préserver — donc une comptabilité de la restauration. Ni l’une ni l’autre ne suffit.
Commençons par ce que les comptes ne montrent pas. Un sol qui perd sa matière organique, une nappe qui ne se recharge plus, un bûcheron payé en dessous du risque qu’il prend, un massif qui brûle parce qu’il était trop dense : ce sont des coûts réels, qui n’apparaissent sur aucune facture parce que d’autres les paient — les voisins, la collectivité, la génération suivante.
Et ils reviennent, par la chaîne de valeur : sécheresses et scolytes qui dégradent la ressource, incendies qui la suppriment, matières qui manquent ou renchérissent, traçabilité qui se durcit. Ce qui n’a pas été payé en amont se règle en aval, en volume manquant et en prix. La question cesse alors d’être morale sans devenir pour autant une affaire de couverture du risque : elle devient une question de modèle — comment faire en sorte que ce que l’on vend entretienne ce dont on vit.
D’où une responsabilité que la forêt rend particulièrement concrète. Territoriale d’abord : une entreprise dépend de milieux et de gens situés quelque part, et son activité les laisse un peu plus riches ou un peu plus pauvres — il n’y a pas de position neutre. Intergénérationnelle ensuite, parce qu’un gros arbre à cavités demande plus d’un siècle. Le code forestier l’exprime à sa manière en exigeant que la forêt remplisse ses fonctions « actuellement et pour l’avenir » : décider d’une coupe, c’est décider pour des gens qui ne sont pas nés.
Disons-le franchement : tout cela coûte, et immédiatement. C’est le raisonnement de la robustesse — accepter d’être un peu moins performant à court terme pour rester capable dans un monde qui fluctue, la différence avec un coût subi étant que celui-ci est choisi et qu’il achète quelque chose.
Mais réduire cette dépense à une charge serait passer à côté de l’essentiel : c’est aussi un capital qui se constitue. Un sol qui gagne en matière organique, un massif qui gagne des habitats et des gros bois, une relation de quinze ans avec ceux qui le conduisent — tout cela vaut davantage à chaque exercice, et c’est ce dont l’entreprise vivra. La difficulté est comptable : ce capital n’apparaît dans aucun bilan, puisqu’elle ne le possède pas. Elle en dépend sans pouvoir l’inscrire.
C’est le mouvement que décrit notre canvas : on part de ressources qu’il faut préserver pour arriver à des capitaux qu’on construit — capital naturel, capital vivant, capital financier. D’où notre position, en une phrase : le prix payé à l’amont est à la fois un coût d’achat et un investissement dans un capital partagé — le seul, sans doute, dont la valeur augmente pendant qu’on s’en sert. Traité comme une charge, il se coupe au premier arbitrage ; traité comme un investissement, il se défend devant un directeur financier, avec un horizon et un retour. Et le sujet n’est alors plus de dépenser autant, il est de gagner mieux.
Car la régénération n’est pas un coût qu’on absorbe : c’est un modèle qui rapporte. Un modèle économique régénératif n’est pas une politique RSE mieux financée, c’est un mécanisme où une même relation produit les trois profitabilités à la fois. Notre canvas le représente d’un seul trait, qui passe des ressources — humaines, financières, naturelles — aux capitaux : naturel, financier, et vivant. Et ce trait dit l’essentiel : régénérer, c’est donner au vivant les ressources dont il a besoin pour augmenter ses capacités. D’un côté ce qui libère ces ressources — réemployer, réparer, recycler, partager, diminuer ; de l’autre ce qui les lui remet — transmettre, soutenir, approvisionner, réguler. Réduire n’est donc pas une fin, c’est ce qui rend le don possible. Nos ateliers nomment les deux versants et leurs horizons : l’engagement sobre demande quels impacts négatifs réduire à court terme, l’engagement régénératif quelles contributions augmenter sous dix ans. La régénération ne remplace donc pas la réduction, elle en est la suite — et elle se compte en décennies.
On le vérifie à chaque échelle de ce dossier. Un sol reçoit de la matière organique et devient capable de retenir l’eau. Un arbre reçoit du temps — celui qu’on lui laisse avant de le couper — et devient capable d’abriter des dizaines d’espèces. Un propriétaire reçoit un prix qui tient et devient capable de conduire ses peuplements autrement. À chaque fois, une ressource devient une capacité, et c’est en cela que le milieu ressort plus riche qu’avant.
Concrètement : le prix payé au producteur finance la conduite ; la conduite rend le milieu plus vivant — plus de sol, plus d’eau retenue, plus d’habitats — et ce milieu donne une matière que rien d’autre ne donne ; cette matière justifie le prix payé par le client ; et le client qui revient permet de tenir ce prix, donc de continuer. Le vivant n’y est pas le moyen d’obtenir la matière : il est ce qui se renforce à chaque tour, en même temps que l’entreprise.
C’est le principe de l’économie régénérative, qui fonde le business model de l’entreprise régénérative et qui doit à l’économie de la mutualité sa façon de construire le prix. Environnementale, sociale, économique : les trois profitabilités ne s’additionnent pas, elles se renforcent — c’est ce que nous appelons la triple profitabilité, qui fait l’objet d’une recherche-action dédiée pour la démontrer sur des chiffres réels. Le dernier de nos ateliers porte le nom qui convient — l’atterrissage comptable — et pose la seule question qui tranche : quel est le business model de chaque partie prenante ? Tant que la réponse manque pour un seul maillon, la chaîne ne tient pas. Cette triple profitabilité a une conséquence qui se vérifie dans un compte de résultat : plus l’entreprise vend, plus le milieu et les gens qui y habitent se renforcent aussi. À la condition rappelée plus haut : que ce qui est vendu réponde à un besoin réel — sur un produit superflu, la boucle n’excuse rien.
La démonstration chiffrée, nous l’avons faite ailleurs : sur les produits primés aux Lauriers et dans notre analyse des modèles alimentaires qui marchent, où une filière laitière affiche une croissance à deux chiffres pendant que son marché recule. Ce dossier-ci pose une autre question, et il faut la poser franchement : la forêt, elle, n’a pas encore son cas.
Deux conditions, exigeantes, serviront donc de grille pour lire ce qui suit : un produit en vente — une trajectoire qui améliore les pratiques sans transformer ce qui est vendu reste une politique RSE mieux tenue — et un lieu identifiable, puisque c’est là, et nulle part ailleurs, que la contribution a lieu.
L’arbre dans le modèle : ce que montrent les Lauriers de la Régénération
Assez de principes : regardons des cas. Ce qui suit est une lecture de modèles économiques, et chaque cas passe par le même examen — le produit ou le service vendu, la proposition faite à celui qui produit comme à celui qui achète, et le mécanisme qui fait tenir l’ensemble une fois le premier enthousiasme passé.
Un seul critère tranche, appliqué ici sans exception : ce qui est vendu contribue-t-il au vivant et aux gens d’un lieu identifiable ? Nous dirons pour chacun où il en est, y compris quand le modèle s’arrête avant ce critère.
Une précision de méthode : le jury des Lauriers de la Régénération distingue un produit ou un service, jamais une entreprise dans son ensemble. Au fil des trois éditions, plusieurs produits primés placent l’arbre au cœur de ce qui est vendu — du thé à l’olivier, du champagne à la forêt urbaine. La centaine de produits régénératifs français que nous avons recensés le confirme : la régénération est déjà un modèle économique qui rapporte, en triple impact. Chez deux des produits qui suivent, ce n’est pas seulement le produit qui est exemplaire : on y voit poindre le modèle économique lui-même — nous le signalons à chaque fois.
Wild Orchard — thé, Regenerative Organic Certified
Le théier est un arbuste que la taille maintient d’ordinaire à hauteur de haie. Wild Orchard a fait l’inverse : première ferme de thé Regenerative Organic Certified au monde, sur l’île volcanique de Jeju, elle a planté ses théiers à partir de graines puis les a laissés pousser sans taille pendant vingt ans. Les arbustes sont devenus des arbres à racines profondes, mêlés aux autres plantes et à la faune. Ni irrigation ni intrants : des oies désherbent et fertilisent les rangs, le sol volcanique et la brume océanique font le reste. Un écosystème quasi forestier qui produit du thé — la preuve qu’un arbuste cultivé peut retrouver le port et les fonctions d’un arbre.
Telmont — champagne, Regenerative Organic Certified
Même logique, autre ligneux : la vigne est une liane que la taille maintient toute sa vie à hauteur d’homme. Telmont a pris la voie la plus exigeante — le Regenerative Organic Certified, le même label que Wild Orchard sur une tout autre culture. Preuve que l’exigence se transporte d’une filière à l’autre dès qu’on la fait porter par le produit vendu. Détail des pratiques dans notre analyse de la filière vins et champagnes.
Le cas le plus inspirant sur l’arbre
Revoliva — huile d’olive bio-régénérative, parrainage d’olivier
L’olivier est l’arbre méditerranéen du stress hydrique par excellence. Revoliva crée une filière où l’on parraine un olivier et reçoit un an d’huile de sa parcelle — celui de José Luis ou d’Antonio en Andalousie, de Paolo en Haute-Provence, de Mara en Toscane. 900 oliviers parrainés sur un objectif de 1 800, 800 parrains à ce jour.
Le plus remarquable est ailleurs : Revoliva a écrit son propre standard, l’« Oliveraie régénérative » — un modèle d’oléiculture agroécologique qui relie la culture, la transformation et la commercialisation à une même ambition — et l’échelle qui le mesure. Le Score Revoliva note les sols, la biodiversité, la sobriété, la santé, l’économie circulaire et l’impact local ; le modèle conventionnel reste sous R30, tous les oliviers proposés au parrainage atteignent R80, et chaque producteur publie son rapport d’impact. Autrement dit : là où la filière bois n’a ni référentiel ni mesure, une jeune marque d’huile d’olive s’est donné les deux.
D’autres produits de cette liste tiennent économiquement, mais aucun n’exprime aussi clairement le lien entre le cahier des charges et celui qui achète. Le geste d’achat finance la conduite d’une parcelle nommée, cette conduite fait revivre ce sol-là, et ce sol donne l’huile qu’on achète. Rien n’est ajouté à côté de l’activité, rien n’est compensé ailleurs : nature, social et économie n’y sont pas trois colonnes qui s’additionnent, c’est une seule relation dans un lieu identifié. Les trois santés, du sol à l’assiette.
À sa juste mesure, toutefois : neuf cents oliviers, c’est une jeune pousse, pas une démonstration à l’échelle d’une filière. Ce sont les germes d’un modèle économique régénératif — et c’est déjà davantage que tout ce que la filière bois peut montrer aujourd’hui.
Bonneterre — boisson à l’avoine bio
Pionnière du bio en France depuis 1973, Bonneterre montre comment un produit de grande consommation va au-delà du cahier des charges bio — car le bio limite les intrants là où la régénération demande de contribuer. Sur ses filières, dont l’avoine 100 % française de sa boisson végétale : fermes diversifiées avec une trentaine d’espèces récoltées dans l’année, rotations de huit ans qui nourrissent la vie des sols, cours d’eau préservés, et surtout des haies replantées qui abritent les auxiliaires de culture, tempèrent les parcelles en canicule et reconstituent le maillage bocager. L’arbre n’est plus à côté du champ : il fait partie de ce qui le fait produire.
Les Jardins de Gaïa — thés et infusions bio, primé « tous les thés »
Même arbuste, autre voie : non plus la ferme unique, mais la filière. Pionnier français du thé biologique et équitable depuis 1994, Gaïa travaille en direct avec plus de 40 organisations de petits producteurs dans 24 pays — quelque 20 000 familles, 75 % de la gamme labellisée WFTO. Surtout, la marque pousse ses partenaires vers la biodynamie (10 % de la gamme Demeter), antidote aux monocultures de thé : sur le terrain, cela donne de l’agroforesterie et le retour d’un sol vivant. Les effets sont concrets — recul de l’érosion au Darjeeling, et en Ouganda une ancienne plantation reconvertie en thé d’agroforesterie pour reconstituer l’habitat des chimpanzés sauvages. Une trentaine de thés proviennent même de théiers sauvages : l’arbuste peut redevenir élément de forêt plutôt que rang taillé.
Ce que fait le modèle — le commerce direct avec les organisations de producteurs est ce qui rend l’agroforesterie possible chez eux : le prix payé et la relation dans la durée financent le retour des arbres et d’un sol vivant sur des terrains identifiés, du Darjeeling à l’Ouganda. Le produit vendu porte la contribution, elle n’est pas ajoutée à côté.
Créateur de forêt — forêts urbaines, promoteur de biodiversité
C’est le produit primé qui répond le plus frontalement à la canicule en ville, là où la chaleur tue : des forêts urbaines et péri-urbaines conçues comme îlots de fraîcheur — température ressentie abaissée aux heures les plus meurtrières, air filtré, espaces respirables. Depuis 2021, 22 projets, plus de 61 hectares protégés pour 99 ans, près de 29 000 arbres de 118 essences locales, et déjà 800 espèces observées. Financé par le parrainage d’entreprises et de particuliers.
Ecosia — moteur de recherche
Ecosia reverse l’essentiel de ses bénéfices à des projets de reforestation — mais l’intérêt est ailleurs que dans le compteur d’arbres : c’est la gestion d’écosystèmes entiers, dans la durée et avec les communautés locales. Au Pérou, avec PUR Projet et les coopératives Acopagro et Oro Verde, du cacao cultivé sous ombrage d’arbres natifs restaure les sols et sort les producteurs de la monoculture. À Madagascar, avec Eden Reforestation Projects, des mangroves et des corridors reconnectent des habitats isolés en rémunérant les villageois qui les entretiennent. Planter n’y est qu’un point de départ : ce qui compte, c’est la boucle eau-sol-vivant remise en route et confiée à ceux qui l’habitent.
Ce que fait le modèle — le revenu d’Ecosia ne dépend d’aucun prélèvement sur un milieu — une recherche en ligne ne coupe pas d’arbre — et les bénéfices partent vers des écosystèmes conduits dans la durée par ceux qui les habitent et qui sont rémunérés pour ce travail. Cela vaut infiniment mieux qu’un chèque annuel. Disons-le nettement pour autant : ce n’est pas encore un modèle régénératif au sens où nous l’entendons, puisque le service vendu ne contribue par lui-même à aucun milieu — la contribution se fait ailleurs, avec l’argent gagné. Une colonne économique et une colonne environnementale, très bien tenues, plutôt qu’une seule relation. La marche suivante serait que l’usage du service fasse vivre un territoire identifié.
Naofloor — parquet chêne massif (Deschaumes)
Même bois, autre génie : la sobriété par le réemploi. Ce parquet en chêne massif est produit par Deschaumes, PME familiale du Cher fondée en 1894 et premier fabricant français de parquet massif labellisé Origine France Garantie, à partir de chêne issu de forêts françaises PEFC 100 %. Posé sans colle ni produit chimique, il se démonte et se réutilise plusieurs fois sur une durée de vie de plusieurs siècles : à surface égale, trois fois moins d’arbres coupés et un carbone gardé en forêt trois fois plus longtemps. La logique est assumée — agir sur la préservation de la forêt au lieu de compenser —, et le réemploi n’a rien de théorique : Louis Vuitton démonte et remonte les mêmes lames d’un événement à l’autre. L’entreprise y a engagé douze millions d’euros, soit 120 % de son chiffre d’affaires. Ce qu’il ne fait pas encore : contribuer au milieu dont il vient (on y revient plus bas).
Wood Up — construction bois (REI Habitat)
Le bois prolonge la fonction de l’arbre au-delà de la forêt : il stocke le carbone dans le bâti et remplace des matériaux très émissifs. Wood Up, tour de 50 m et 132 logements livrée à Paris, dont les poteaux intérieurs sont en hêtre français certifié PEFC venu de Normandie, du Morvan et du Massif central, acheminé par la Seine — un feuillu qui représente les deux tiers de nos forêts feuillues et que la construction n’utilisait presque pas. À condition d’être adossée à une gestion régénérative, sans quoi le matériau vertueux redevient une pression.
Des pionniers, pas des modèles parfaits
Une précision honnête s’impose. Ces produits primés sont souvent des coups de cœur du jury : ils vont dans le bon sens, ils ne sont pas des modèles aboutis. Et c’est normal, puisque le cap régénératif n’est pleinement atteignable avec aucun des outils disponibles aujourd’hui. Trois limites reviennent, et il vaut mieux les nommer.
La contrainte économique d’abord. Pour exister et durer, ces modèles doivent rester viables, ce qui suppose de prélever la ressource — donc d’exploiter la forêt, même avec précaution. Une tour en bois, un parquet, une huile, un champagne : tous reposent sur une récolte, et la sobriété ne supprime pas la pression sur le vivant, elle la réduit.
Les certifications ensuite, sur lesquelles nous revenons juste après : les standards dont ces produits se réclament sont des repères de traçabilité et de gestion durable, pas des garanties de contribution nette au vivant.
Et la limite la plus structurante : réduire n’est pas contribuer. Consommer trois fois moins d’arbres ou remplacer du béton par du hêtre allège une pression, ce qui est considérable, mais ne fait rien vivre. Et reverser ailleurs les bénéfices d’une activité qui ne touche elle-même aucun milieu revient à additionner une colonne économique et une colonne environnementale, plutôt qu’à les faire tenir dans une seule relation. Deux d’entre eux échappent à cette limite — Revoliva et Les Jardins de Gaïa — parce que chez eux le produit vendu et la contribution au milieu sont une seule et même chose.
Rien de disqualifiant dans tout cela : la transition se fait avec des acteurs réels, dans un cadre économique réel. Ces produits sont précieux non parce qu’ils seraient parfaits, mais parce qu’ils tirent la filière vers le haut et montrent qu’un autre rapport à l’arbre est déjà rentable. Le rôle des Lauriers est là : reconnaître le mouvement, en rappelant l’exigence vers laquelle il tend.
Mais il faut alors dire l’information principale de ce dossier : dans le bois, la régénération n’existe pas encore comme modèle économique. Aucun référentiel ne la certifie — il n’existe pas d’équivalent forestier du ROC. Et parmi les produits primés aux Lauriers de la Régénération comme parmi les entreprises que nous avons analysées au Capacity Score, aucun ne présente à ce jour un modèle économique régénératif abouti sur le bois : aucun cas français ne montre un produit dont la vente fasse vivre le massif dont il sort. Et la propriété est si morcelée qu’aucun acteur ne peut, seul, écrire un cahier des charges à l’échelle d’un massif. Les filières qui ont franchi ce pas l’ont fait ailleurs : le lait, l’huile, le thé, le champagne.
Ce vide est moins une fatalité qu’un calendrier. Douze millions de mètres cubes supplémentaires devaient être mobilisés dans des forêts sans document de gestion, et personne n’a encore posé le cadre qui dirait comment. Le modèle, on sait à quoi il ressemblerait : celui décrit plus haut, dans ses quatre maillons. Dans le lait, il a fallu qu’une marque écrive sa propre filière pour que la démonstration existe et tienne en rayon — le bois attend la sienne, et c’est un travail de filière, pas une bonne pratique de plus.
Des Regenerative Circles se sont constitués sur les alcools, les cosmétiques, l’alimentation et le textile ; celui de la forêt et du bois reste à ouvrir, et il faudra y réunir les mêmes acteurs qu’ailleurs : propriétaires, gestionnaires, scieurs, communes, industriels acheteurs et habitants. Si vous voulez en être — ou simplement en parler —, faites-vous connaître auprès du collectif.
Reste la question que pose immédiatement quiconque achète, prescrit ou investit : dans un rayon, un catalogue ou un appel d’offres, comment reconnaît-on celui qui contribue au vivant ? La réponse spontanée est de chercher un label, et c’est sur elle que reposent la plupart des politiques d’achat responsable. Elle mérite donc d’être regardée de près — d’autant qu’un label est un instrument sérieux : un référentiel, avec un cahier des charges, des audits et un organisme certificateur. Toute la question est de savoir ce qu’il exige, et ce qu’il n’exige pas.
Et les labels suffisent-ils ?
Non. Prenons le cas du bois, le plus direct : un parquet, une charpente, un emballage, une ramette. En France, la quasi-totalité du bois certifié l’est via PEFC — le plus répandu, porté par la filière, accessible aux petits propriétaires, mais le moins exigeant ; FSC, soutenu par les grandes ONG environnementales, impose des standards plus stricts. Le tableau confronte ce qu’exige une gestion régénérative à ce que chacun garantit réellement.
| Ce qu’exige la régénération | PEFC | FSC |
|---|---|---|
| Contribuer au vivant, pas seulement limiter les dégâts | Non atteint — logique d’amélioration continue | Non atteint — vise la gestion durable, pas la contribution |
| Éviter les coupes rases (coupes douces) | Non atteint — « cible » 5-10 ha, dérogations | Partiel — davantage encadrées |
| Faune, flore et mélange d’essences au cœur | Partiel — critères généraux | Partiel — meilleur état constaté (études WWF) |
| Maintenir vieux arbres et bois mort | Non atteint — non garanti | Partiel — mieux pris en compte |
| Privilégier la régénération naturelle (assistée) | Partiel — renouvellement garanti, mais naturel ou par plantation | Partiel — régénération naturelle favorisée |
Lecture : sur les cinq exigences, PEFC n’en atteint aucune pleinement et FSC en aborde quatre partiellement. Aucun label forestier ne certifie donc la régénération — l’« exigence régénérative » est un cap, pas une certification disponible. (En Amérique du Nord, le standard SFI joue un rôle comparable à PEFC, sans être plus protecteur.)
Ce vide est propre au bois : ailleurs, deux voies mènent réellement au régénératif. La première l’atteste directement — le ROC, Regenerative Organic Certified, réunit dans un seul référentiel la santé des sols, le traitement des animaux et la juste rémunération des producteurs. C’est aujourd’hui le seul référentiel qui certifie la régénération sur l’étiquette, celui de Wild Orchard et de Telmont dans cette liste, et il n’a toujours pas d’équivalent forestier : voilà une place à prendre pour la filière bois. Ce n’est pas un détail de communication — ce qui figure sur le produit permet à l’acheteur de reconnaître ce qu’il paie, donc à la clause d’être payée.
Et ce n’est pas un détail de communication : ce qui figure sur le produit fait partie du modèle, pas de la campagne. C’est ce qui permet à l’acheteur de reconnaître ce qu’il paie — donc à la clause d’être payée.
La seconde voie est française et plus accessible. Le bio seul relève de la restauration : il limite les intrants, il n’oblige pas à contribuer. Mais un produit bio dont le Planet-Score aligne les A entre, lui, dans le régénératif — parce que ce score documente ce que le cahier des charges AB laisse de côté : pesticides, biodiversité, climat, conditions d’élevage. La boisson à l’avoine de Bonneterre, quatre A au Planet-Score, est dans ce cas. L’équation à retenir pour qui ne peut pas viser le ROC demain matin : un cahier des charges qui va au-delà du bio, un affichage qui le documente, et des pratiques réelles en amont. Le Planet-Score a d’ailleurs ceci d’utile qu’il note la biodiversité séparément : c’est là que se lisent les haies replantées, les rotations longues et les contrats qui tiennent — et c’est la seule façon, aujourd’hui, de faire apparaître un arbre sur une étiquette.
Un mot sur ces haies, car elles sont le cas où planter est la bonne réponse. Sur des parcelles dont 70 % du maillage bocager a disparu, il n’y a rien à accompagner. Replanter une haie n’ajoute pas des arbres à côté d’une activité : c’est remettre la structure qui manque — celle qui abrite les auxiliaires de culture, tempère la parcelle en canicule, freine l’érosion et retient l’eau au plus près des racines.
À une condition, et c’est la même règle que pour la forêt : une haie ne tient que si elle sert. Entretenue, taillée, elle donne du bois de chauffage, des plaquettes pour les litières, du fourrage, parfois des fruits — et l’agriculteur a une raison de la garder. Plantée sans usage ni entretien, elle disparaît en trois ans, et l’on aura compté des kilomètres pour rien. Le même principe qu’à l’échelle d’un massif : ce qui n’est pas rémunéré ne dure pas.
Faute de référentiel à invoquer, les produits primés issus du bois font ce qu’ils peuvent de mieux : Wood Up et Naofloor relient leur produit à une ressource française tracée et à une logique de sobriété — réemploi, substitution au béton. C’est un plancher sérieux, pas un sommet, et l’on a vu plus haut où s’arrête ce que la sobriété permet. La forêt n’est ni un stock à vider ni un musée à fermer : c’est un milieu vivant dont on exploite une part, en relation avec celles et ceux qui l’habitent.
Et pour votre entreprise, ça donne quoi ?
Reste à passer de la forêt à votre activité. La question ne change pas de nature, seulement d’objet : de quel milieu vivez-vous, qui l’entretient, et est-ce que ce que vous vendez le laisse plus riche ou plus pauvre ? Trois questions concrètes, auxquelles peu d’entreprises savent répondre parcelle par parcelle.
Revoliva le montre très concrètement : le geste d’achat, le revenu du producteur et la vie du sol d’une parcelle précise tiennent dans un seul mécanisme — rien n’y est ajouté après coup, rien n’y est compensé ailleurs. C’est le déplacement à opérer : non pas « que puis-je financer ? », mais « ce que je vends fait-il vivre le milieu et les gens qui y habitent ? ». Une entreprise qui ne sait pas répondre à cette question n’a pas encore de modèle régénératif, quel que soit le nombre d’arbres inscrits à son bilan.
Reste que d’une petite oliveraie à un groupe industriel, l’écart est considérable. Ce que nous conduisons sur le terrain consiste à franchir cet écart, et cela commence toujours par une lecture : où en est ce modèle, et qu’est-ce qui sépare son niveau du suivant ? Voici cette lecture appliquée à une entreprise que tout le monde connaît, puis trois travaux menés avec des équipes.
Analyse Capacity Score · Nous Sommes Vivants
Michelin — l’hévéa derrière le pneu, ou comment passer d’un niveau à l’autre
L’exemple vaut d’être détaillé, parce qu’il porte sur une entreprise exemplaire à bien des égards — et que c’est justement ce qui le rend instructif. Un pneu de voiture contient environ un cinquième de caoutchouc naturel, un pneu de camion le double — et ce caoutchouc vient d’un arbre, l’hévéa, cultivé pour l’essentiel par de petits planteurs sur quelques hectares. Nous avons passé le groupe au Capacity Score, et le résultat tient en une phrase : le discours dit N3, le modèle économique reste N2.
L’infrastructure, pourtant, est là : l’outil RubberWay géolocalise la quasi-totalité du caoutchouc acheté, près de 250 000 planteurs évalués, une première place au classement SPOTT du secteur quatre années de suite, et une excellence réelle sur le volet social — salaire décent généralisé, instance mondiale de représentation. Ce qui manque est ailleurs : aucun caoutchouc issu d’agroforesterie régénérative, des planteurs audités sans être associés à la valeur créée, un prix indexé sur les marchés mondiaux plutôt que finançant la transition agricole, et aucun territoire en gain net de vitalité.
C’est très exactement l’écart que décrit ce dossier, sur un autre arbre : savoir où pousse l’hévéa ne le fait pas pousser mieux. Un pneu régénératif ne serait pas un pneu au caoutchouc mieux sourcé, ni un pneu qui dure plus longtemps — ce serait un pneu dont la fabrication renforce la vitalité du territoire qui l’a produit. Lire l’analyse complète.
Vient ensuite le travail avec les équipes, qui part toujours du milieu plutôt que de la marque. Trois cas, trois points de départ : un produit à inventer, une matière première à sécuriser, un territoire à réunir.
Cas client · Nous Sommes Vivants
Bel — le verger derrière la compote
Pour le groupe Bel, une étude de six mois menée en France et aux États-Unis a exploré le lancement d’un produit régénératif sur la compote de pomme — autrement dit sur le verger, l’arbre productif par excellence. Nous sommes allés voir les pommiculteurs des deux pays, en même temps que les consommateurs et les distributeurs, : une offre régénérative ne se teste pas depuis la marque mais depuis la réalité agricole. On ne « source » pas des producteurs déjà engagés, on construit une trajectoire de filière avec eux.
Un verger conduit en régénératif, c’est tout ce que décrit cet article — des arbres, un sol vivant, des auxiliaires, des gens qui en vivent — à ceci près que la question posée y devient celle du produit en rayon. C’est le chemin que nous avons retracé de bout en bout, de l’agriculture régénérative au business model de l’entreprise régénérative : les pratiques du champ ne deviennent un modèle que lorsque chaque maillon intègre dans sa propre zone de responsabilité les services à rendre, via les cahiers des charges.
Cas client · Nous Sommes Vivants
Melvita — l’arganier derrière l’huile
Troisième point de départ, plus classique et plus fréquent : une marque dont la matière première emblématique vient d’un arbre, et qui veut savoir ce que la régénération changerait à son modèle. Nous avons travaillé avec le comité de direction de Melvita sur cette question, en cosmétique.
Et l’arbre en question mérite le détour. L’arganier ne pousse à l’état spontané qu’au sud-ouest du Maroc, où il tient des sols que la désertification menace : ses racines profondes stabilisent le terrain, son couvert abrite cultures et troupeaux, et l’arganeraie est reconnue réserve de biosphère par l’UNESCO. La récolte et la transformation des fruits font vivre des coopératives, très majoritairement féminines. Les Nations unies vont jusqu’à considérer que la culture de l’arganier peut contribuer à la lutte contre le changement climatique.
Tous les ingrédients du modèle sont donc réunis : un lieu qu’on peut nommer, un arbre dont la conduite décide de l’état du milieu, des gens qui en vivent, et un produit vendu cher en rayon. Reste la question que nous posons dans chaque mission — est-ce que le prix payé pour cette huile finance la conduite de l’arganeraie, ou seulement son achat ? C’est la même question que sur le bois, sur un autre arbre et sous un autre climat.
Cas client · Nous Sommes Vivants
Chéran — un bassin-versant remis autour de la table
Sur le bassin-versant du Chéran, en Savoie, le point de départ est inverse : une rivière abîmée — PFAS, cyanobactéries, label Rivières Sauvages perdu — et un bassin clivé d’amont en aval, où gestionnaires de l’eau, pêcheurs, agriculteurs, entreprises et riverains ne parvenaient plus à se parler. La recherche-action que nous avons construite avec le laboratoire EDYTEM (CNRS – Université Savoie Mont Blanc) y place les ateliers du business model régénératif aux côtés des fresques : quatre des quatorze ateliers prévus y sont consacrés.
Autour de la table, les industriels du bassin, à commencer par Tefal (groupe Seb), travaillent leur propre modèle d’affaires aux côtés des pêcheurs, des agriculteurs et des riverains : pas leur empreinte, leur modèle. C’est là que la conversation change de nature — une entreprise cesse d’être le financeur d’une dépollution pour devenir un acteur du bassin qui doit répondre de ce dont il vit. Et sa note de cadrage pose la distinction de cet article dans les mêmes termes : dépolluer un cours d’eau relève de la restauration ; en faire le point de départ d’un territoire où l’activité économique augmente les capacités du vivant relève de la régénération.
Ce que ces quatre travaux ont en commun est une méthode, pas un secteur — et vous en retrouverez les quatre outils en fin d’article. Lire un modèle et situer l’écart entre ce qu’une entreprise dit et ce que son activité fait : c’est le Capacity Score, appliqué à Michelin. Explorer ce qu’un produit régénératif voudrait dire pour une marque, en partant des producteurs plutôt que du marketing : c’est Bel. Réunir autour d’une table des acteurs qui ne se parlaient plus, et y travailler les modèles d’affaires plutôt que les empreintes : c’est le Chéran. Poser à un comité de direction la question du lieu dont il vit : c’est Melvita. Quatre entrées différentes, un même métier — faire passer une entreprise du niveau où elle est au niveau suivant.
Nos analyses par filière
Chaque filière pose la même question : comment valorise-t-on des pratiques régénératives dans un modèle économique qui tient ? Même méthode à chaque fois — les pièces du modèle, les acteurs, le prix, et ce qui manque encore. Trois filières sont modélisées de bout en bout, deux autres analysées.
La laine → La modélisation la plus avancée : quatre piliers, des dizaines d’indicateurs, les pratiques à effet domino, et surtout le prix par niveau d’exigence — ce que vaut le kilo à chaque degré. C’est là qu’il faut aller pour voir à quoi ressemble une filière chiffrée de bout en bout.
Le lait → Du cahier des charges au rayon : les clauses, les véhicules d’affichage, la répartition du prix. Le point de vue : les pratiques ne tiennent que si elles sont payées — prix garanti et contrats longs d’abord, valorisation sur l’étiquette ensuite. C’est aussi la filière où l’arbre revient le plus vite, par la haie et le pâturage.
Le bois → Le présent dossier, et le cas le plus difficile des trois : il faut couper pour vendre, la propriété est éclatée, et le temps se compte en décennies. Les pratiques existent, les acheteurs sont là ; c’est le lien qui manque — d’où le Regenerative Circle forêt-bois que nous proposons d’ouvrir, pour que la filière écrive ensemble ce qu’aucun acteur ne peut écrire seul.
Deux analyses sectorielles complètent la série, sur un secteur et ses produits plutôt que sur une filière chiffrée : vins et champagnes — une cuvée n’est pas régénérative parce que le domaine s’engage, mais parce que sols, rémunération et biodiversité forment un tout documenté sur une parcelle identifiable — et l’alimentation, où plusieurs modèles tiennent déjà économiquement.
Et pour les fondements de la méthode elle-même, plutôt qu’une filière : de l’agriculture régénérative au business model de l’entreprise régénérative — la généalogie du RegenBMC, et le principe qui la fonde : la régénération ne se délègue pas à l’amont, chaque maillon intègre dans sa propre zone de responsabilité les services à rendre.
Par où commencer dépend d’où l’on part, et l’échelle des quatre niveaux sert ici de repère. Si votre entreprise en est à se mettre en règle, le travail n’est pas d’ajouter mais de savoir : d’où viennent vos matières, parcelle par parcelle — le règlement européen sur la déforestation vous y oblige de toute façon au 30 décembre 2026, autant que cet exercice serve à autre chose qu’à remplir un formulaire. Si vous réduisez déjà — emballages allégés, matières économisées, achats certifiés —, la question devient ce que vous faites au-delà : la réduction protège ce qui reste, elle ne fait rien vivre, et elle atteint un plancher. Si vous restaurez — plantations financées, partenariats de territoire, projets de renaturation —, alors vous n’avez probablement rien à ajouter : la matière est là, mais elle vit à côté du modèle, dans le rapport extra-financier, et le travail consiste à la faire remonter dans ce que vous vendez — c’est une logique d’adaptation concrète, structurelle, déjà à l’œuvre chez celles et ceux qui ont compris qu’un territoire vivant est la condition de leur propre activité.
Deux verrous se lèvent alors, et dans cet ordre. Celui des modèles mentaux d’abord, car un modèle économique ne bouge pas tant que les têtes tiennent : c’est ce que travaille notre Fresque des Imaginaires — trois heures pour déplacer le rapport au vivant d’une équipe avant de toucher à son offre.
Celui du modèle économique ensuite, et c’est là que la sensibilisation s’arrête pour que l’ingénierie commence : redessiner la façon dont une entreprise crée et partage la valeur avec ses fournisseurs, ses salariés, son territoire et les milieux dont elle dépend. C’est l’objet du business model canvas de l’entreprise régénérative, en cinq ateliers — analyse de la chaîne de valeur actuelle, redesign de la chaîne de valeur future, proposition de valeur, planification de la transition, atterrissage comptable —, puis d’un accompagnement avec les consultants du collectif. Une session découverte à 15 € permet d’en éprouver le raisonnement avant tout engagement — trois heures en visioconférence le 31 août, ou deux heures à Paris le 2 septembre, animées par Andreea et Laurent.
En conclusion : ce que ce dossier établit
Rassemblons. L’arbre est un pilier du vivant : il tient une boucle — eau, sol, vivant — dont dépendent trois santés à la fois, et personne ne le conteste. La forêt française est presque intégralement exploitée, par 3,5 millions de propriétaires privés que ni l’abstention ni la consigne n’ont déplacés. Régénérer, c’est lui donner les ressources dont il a besoin pour augmenter ses capacités — ce qui suppose d’avoir d’abord réduit ses impacts. Et pour une forêt exploitée, cela a un nom : la sylviculture régénérative — conduire le peuplement plutôt que le planter, s’appuyer sur ce qui repousse, garder les vieux arbres et le bois mort, mélanger les essences, prélever tige à tige, viser les usages longs. Elle ne se résume à aucune de ses pratiques prises isolément : ce qui la définit, c’est de prélever sans rompre les cycles qui produisent la ressource, et de laisser le peuplement plus capable après le passage qu’avant. Et cela ne tient que si quelqu’un le paie : une parcelle qu’on nomme, un cahier des charges qui dit la conduite, une conception de produit qui la traduit, une étiquette qui la rend rémunérable.
Investir dans les forêts : mécénat ou modèle économique ?
Reste la question que l’été 2026 pose brutalement, et par laquelle il faut finir : faut-il un modèle économique pour investir dans les forêts ? Sans lui, on connaît la suite, et elle a un précédent célèbre : on fait du mécénat, puis ça brûle, puis on lance un appel aux dons. Le geste est sincère, l’argent est réel, et rien dans le fonctionnement ordinaire n’a changé entre-temps.
Le constat. L’arbre ne rend pas un service parmi d’autres : il tient une boucle — eau, sol, vivant — dont dépendent trois santés à la fois, du bord d’un champ jusqu’à l’Amazonie. La France a beaucoup protégé ses forêts sans changer la façon de les exploiter, et l’expérience est faite dans les deux sens : neuf millions d’hectares laissés tranquilles n’ont pas donné de forêts riches, et un objectif national de récolte n’a pas déplacé 3,5 millions de propriétaires. Ni l’abstention ni la consigne ne produisent une forêt vivante.
La conduite. Régénérer une forêt exploitée, c’est en conduire le peuplement plutôt que se contenter de le planter : s’appuyer sur ce qui repousse, garder les vieux arbres et le bois mort, mélanger les essences, prélever tige à tige. Et ce qui appauvrit un massif n’est pas la coupe mais la vitesse — un arbre mûr pour un usage d’un siècle, des petits bois pour un usage d’un an. Quatre niveaux séparent la conformité de la contribution, et l’on ne saute pas un barreau : réduire ses impacts d’abord, contribuer ensuite.
Le modèle. Une pratique ne dure que si quelqu’un la paie, et cela suppose quatre maillons tenus ensemble : une parcelle qu’on peut nommer, un cahier des charges qui dit comment on la conduit, une conception de produit qui traduit cette conduite, et une étiquette qui la rend rémunérable. Revoliva en donne l’image la plus nette — on parraine un olivier, on reçoit l’huile de sa parcelle, la moitié du prix va au producteur, et ce même lien finance ce qui fait revivre ce sol-là. Rien n’y est ajouté à côté, rien n’y est compensé ailleurs.
Voilà donc où se situe la différence. Financer la reconstitution d’un massif brûlé quand on n’achète pas de bois, c’est du mécénat : utile, parfois décisif, à assumer comme tel — mais le produit vendu ne touche ce massif d’aucune manière, et rien n’oblige à recommencer l’an prochain. Mettre l’arbre au cœur du modèle, c’est autre chose : un engagement de débouché et de prix sur quinze ou vingt ans, qui finance la conduite depuis l’intérieur de l’activité et qu’aucun arbitrage budgétaire ne supprime, parce qu’il fait partie de ce qui rapporte.
Et cela ouvre une question plus large que le financement : celle de penser l’entreprise sur son territoire, en symbiose. Une entreprise n’est pas posée sur un lieu, elle en fait partie : elle y prend de l’eau, de la matière, de l’air, du travail et des compétences, et ce lieu tient ou ne tient pas selon ce qu’elle y laisse. Régénérer, c’est tisser des relations mutuellement bénéfiques entre ceux qui habitent ce territoire, humains et non humains, de sorte que chacun renforce par son activité propre la capacité des autres à durer. D’où la question par laquelle commence tout travail sérieux, avant le premier atelier comme avant le premier chèque : est-ce que le territoire et ses habitants prospèrent avec votre activité économique — et votre activité avec eux ?
À quoi ressemblerait une filière où cette boucle est fermée ? À des propriétaires qui reçoivent, pour une conduite exigeante, un revenu régulier plutôt qu’un chèque par génération. À des scieurs qui retrouvent des gros bois de qualité et les métiers qui vont avec. À des architectes et des bureaux d’études qui écrivent la provenance et la durée de vie dans leurs cahiers des charges, et n’assument plus seuls cette responsabilité. À des industriels dont l’approvisionnement existe encore dans vingt ans, et qui ont quelque chose à dire que nulle campagne ne remplace. À des négoces et des enseignes qui référencent ces produits parce qu’ils les distinguent de leurs concurrents. À des clients qui savent ce que leur parquet fait vivre. À des massifs plus diversifiés, qui brûlent moins et retiennent l’eau. Et à des habitants qui n’ont plus à choisir entre une forêt et un emploi. Chaque pièce existe déjà quelque part, dans une autre filière ou un autre pays ; ce qui manque, c’est de les tenir ensemble. Et le mécanisme n’a rien de forestier : il vaut pour le cacao, le café, l’hévéa, la laine, le lait. Ce qui tient dans le bois tiendra partout ailleurs — c’est pour cela que nous avons pris le cas le plus difficile.
Planter des arbres est un bon geste. Le travail est ailleurs : faire en sorte que ce que vous vendez fasse vivre le milieu et les gens qui le produisent, dans un lieu que vous pouvez nommer. Et il commence par savoir où vous en êtes.
Le vrai chantier n’est pas de planter. C’est de transformer son modèle.
Et cela commence par un seul geste : savoir où vous en êtes.
Le Capacity Score personnel est gratuit et prend trente minutes. Il évalue votre capacité à tenir vos trajectoires RSE, innovation et business, et identifie vos leviers d’action prioritaires.
Pour un Capacity Score d’entreprise — comme celui que nous avons réalisé sur Michelin —, nous le construisons sur vos documents publics et vos entretiens internes. Il situe l’écart entre ce que votre organisation dit et ce que son modèle fait, et désigne le barreau suivant.
À écouter : la table ronde « Solidarité régénérative »
Replanter, oui — mais avec qui, et pour quoi ? Cette question était au cœur de la table ronde « Solidarité régénérative : ESS, écosystèmes et territoires » organisée par Nous Sommes Vivants. On y retrouve Des Enfants et des Arbres (Marie-France Barrier), qui fait planter des haies par les écoles et les agriculteurs, et Planète Urgence, qui « encapacite » les communautés locales plutôt que d’agir à leur place — au point de viser sa propre disparition le jour où elle ne sera plus nécessaire. Deux façons de rappeler que la régénération est d’abord une affaire de liens : entre les humains, et entre les humains et le vivant.
Sources
Commission européenne, direction générale de l’Environnement — Guidelines on Closer-to-Nature Forest Management (SWD(2023) 284, juillet 2023) et Guidance on payment schemes for forest ecosystem services · Stratégie forestière de l’UE pour 2030 et stratégie de l’UE en faveur de la biodiversité à l’horizon 2030 · IGN — Inventaire forestier national, L’IF n°41, Portrait des forêts privées avec ou sans plan simple de gestion · Observatoire des forêts françaises (IGN), indicateurs de gestion durable : surface, prélèvements, documents de gestion, forêts en aires protégées · CNPF et Fransylva, chiffres clés de la forêt privée · Programme national de la forêt et du bois 2016-2026 et analyses publiques de son bilan de récolte · Stratégie nationale pour les aires protégées 2020-2030 · Code forestier, article L1 · EFFIS, Système européen d’information sur les feux de forêt · Règlement (UE) 2023/1115 sur les produits zéro déforestation et stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée · Critères paneuropéens dits d’Helsinki · Pro Silva France, stratégie 2024-2028 et brochure Gérer la forêt ; Brice de Turckheim et Max Bruciamacchie, La futaie irrégulière ; fiches « forêts-référence » · Association Futaie Irrégulière ; La Société Forestière (Caisse des Dépôts) · CNPF, Indice de Biodiversité Potentielle et guides sylvicoles ; ministère de l’Agriculture, Mieux intégrer la biodiversité dans la gestion forestière · Sylv’ACCTES, projets sylvicoles territoriaux · Concept de « forêt habitée » : Bouthillier et Dionne (1995), projets-pilotes du Québec, thésaurus de l’activité gouvernementale du Québec · Réseau des Grands Sites de France · Toulouse Métropole, plan arbres · Instituto Terra (Sebastião et Lélia Salgado) · PEFC, FSC, SFI · Regenerative Organic Alliance (référentiel ROC) · Planet-Score · BL Évolution, analyse des premiers rapports CSRD · Olivier Hamant, Institut Michel Serres — entretien Nous Sommes Vivants · Comptabilité écologique CARE (Jacques Richard, Alexandre Rambaud) · Économie de la mutualité (Bruno Roche, Jay Jakub) · Lauriers de la Régénération 2024-2026 et livre blanc Nous Sommes Vivants · Capacity Score.

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