Tables rondes · Agriculture & alimentation régénératives
L’alimentation régénérative à l’épreuve du réel
Chercheurs, agriculteurs, marques et certificateurs : trois heures d’échanges sur la confiance, la rémunération juste et les modèles économiques qui prouvent que régénérer est viable.
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▶ Table ronde 1 Agriculture biorégénérative et alimentation — économie du vivant ▶ Table ronde 2 Établir la confiance autour de la régénération (1/2) ▶ Table ronde 3 Établir la confiance autour de la régénération (2/2) ↗ Voir aussi : produits alimentaires régénératifs en France🏅 Lauriers de la Régénération 2026
11 & 12 juin 2026 — Paris
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Trois tables rondes réunissant chercheurs, agriculteurs, marques alimentaires et organismes de certification. Un constat partagé : l’agriculture régénérative tient une promesse puissante — régénérer les sols, restaurer la biodiversité, rémunérer justement les agriculteurs, améliorer la qualité nutritionnelle de ce que nous mangeons. Et pourtant, entre la promesse et la réalité économique, il y a encore des brèches considérables. Ce que ces échanges révèlent mérite d’être entendu.
Ce que « régénérer » veut dire vraiment
Le mot est partout. Sur les packagings, dans les communiqués de presse des grands groupes agroalimentaires, dans les discours institutionnels. Mais que désigne-t-il réellement ? Michel Duru, directeur de recherche retraité de l’INRAE, a posé une définition que les tables rondes n’ont cessé d’affiner. La généalogie du concept régénératif — de Rodale (1983) aux travaux de Regenesis, jusqu’au Capacity Score et au RegenBMC développés par Nous Sommes Vivants — montre que cette définition s’est construite sur plusieurs décennies de recherche et d’expérimentation agricole.
Pour lui, la régénération ne se limite pas aux sols — même si c’est là son point d’entrée le plus documenté. Réduire les intrants de synthèse, reconstruire la biodiversité des terres et des paysages, limiter le travail du sol qui perturbe les équilibres microbiens : voilà le socle classique de ce qu’on appelle désormais agriculture régénérative. Mais Michel Duru va plus loin, en proposant une approche qu’il nomme One Health — du sol au sang, de la planète à l’intestin humain.
« On ne peut pas faire de la bonne agriculture régénérative sans penser à ce qui finit dans notre assiette. » Cette phrase résume une conviction portée avec constance : les microbes du sol et les microbes de notre intestin sont liés par des chaînes trophiques que les pratiques agricoles modernes ont profondément dégradées. L’inflammation chronique, le diabète, certains cancers — les coûts cachés de la malbouffe et de l’agriculture conventionnelle sont évalués par la FAO à 170 milliards d’euros annuels rien que pour la France. La chaîne causale est documentée : vie des sols restaurée, densité nutritionnelle retrouvée, santé humaine améliorée — c’est précisément ce que notre cartographie des produits alimentaires régénératifs en France illustre à travers les lauréats qui ont su traduire cette promesse du champ à l’assiette. Pour chaque euro dépensé en nourriture, il faudrait en dépenser 80 centimes supplémentaires pour réparer les dégâts sur la nature et la santé. Autant dire que la facture est déjà réglée — par les générations futures.
Hélène Calandot, directrice de l’Observatoire de Ferme d’Avenir, traduit cette ambition en termes de capitaux naturels : biodiversité, sol, eau, atmosphère. « L’agriculture régénérative, c’est celle qui va permettre de remettre ces ressources dans leur bon état écologique. » Et elle précise aussitôt le cadre économique qui rend cette ambition si difficile à tenir : les fermes sont laissées trop seules pour gérer des biens communs qui concernent 50 % du territoire français.
L’écart entre la promesse et le modèle économique
C’est là que les chiffres de Ferme d’Avenir deviennent indispensables. L’association mène depuis plus de huit ans un programme de comptabilité écologique — une approche qui s’efforce de chiffrer ce qu’il en coûterait réellement de préserver la nature et les agriculteurs sur chaque exploitation. Les résultats, tirés d’une étude menée sur dix fermes laitières en Ille-et-Vilaine (cinq en agriculture biologique, cinq en conventionnel avancé), sont saisissants.
Le montant total des actions à engager pour préserver réellement la nature et l’humain sur ces fermes oscille entre 81 000 et 280 000 euros par an selon l’exploitation et son modèle. Ce ne sont pas des chiffres théoriques : ce sont les investissements concrets — haies à planter, bandes enherbées, pratiques de conservation des sols, rémunération juste — que les fermes devraient mettre en place. Or dans le modèle économique actuel, certaines de ces actions menaceraient la viabilité même des exploitations. Il reste en conséquence entre 4 000 et 158 000 euros d’actions non réalisées chaque année par ferme. Le crédit carbone, souvent présenté comme une solution, génère en moyenne 3 000 euros par an sur des fermes équivalentes. L’écart parle de lui-même.
Ce n’est pas un argument contre la transition — c’est un argument pour changer d’échelle de pensée. « Il faut des coalitions », conclut Hélène Calandot. Un seul acteur de la filière ne peut pas porter seul ce coût. La question devient alors : qui, autour de la table, accepte de contribuer ?
Pierre-Marie Brizou, directeur de Bio & Lo — lauréate des Lauriers de la Régénération 2024 pour ses yaourts biologiques, fermiers et en vrac — et ancien de Danone, a choisi de répondre à cette question par la transformation à la ferme. Son entreprise développe des ateliers de yaourt — des solutions de transformation permettant aux éleveurs laitiers biologiques de diversifier leurs débouchés, de réduire leur dépendance à la collecte et de faire remonter entre 100 000 et 300 000 euros de chiffre d’affaires supplémentaire vers la ferme. « Ça change le modèle économique de la ferme », dit-il simplement. L’impact sur les prairies est direct : une ferme laitière herbagère en agriculture biologique qui reste économiquement viable maintient des prairies permanentes, filtre l’eau, stocke du carbone, accueille la biodiversité. C’est un levier de régénération territoriale que ne capturent pas les indicateurs classiques.
Le consommateur face au mot « régénératif »
Christian Jorge, CEO et co-fondateur d’Omie — lauréate des Lauriers de la Régénération 2024 —, a livré un témoignage d’une honnêteté rare sur ce point. Depuis cinq ans, Omie porte l’agriculture biorégénérative sur ses packagings, dans ses communications, dans ses relations presse. Résultat : « Le consommateur, il n’est pas sensible à ça. » L’inflation est passée par là — et avant même elle, le concept était trop technique, trop distant, trop abstrait pour toucher le grand public.
Cette réalité n’invalide pas la démarche. Elle oblige à distinguer ce qui est vrai de ce qui est communicable. Omie a donc choisi de retirer progressivement le terme « régénératif » de ses emballages pour revenir à des codes plus proches du consommateur : la provenance française, la simplicité des ingrédients, l’absence d’additifs, la transparence sur la répartition du prix payé à chaque maillon de la chaîne. Ce changement de narratif n’est pas un abandon de conviction — c’est une adaptation tactique dans un marché sous pression.
Thibaud Chausset, directeur de l’offre et des filières chez Omie, identifie la même difficulté côté confiance. Le consommateur qui prend le temps de chercher tombe sur des définitions contradictoires, des démarches d’ampleur très différente, des allégations environnementales portées aussi bien par des pionniers de l’agroécologie que par de grands groupes industriels qui s’en emparent sans cohérence. Résultat : comme pour le terme « durable » il y a dix ans ou « agriculture raisonnée » avant lui, le risque est réel de voir le mot se vider de son sens avant même que son contenu se consolide.
Rémy Frissant, fondateur d’AMANDERA et agriculteur développant des filières de fruits à coque biorégénératives, propose un cadrage plus ancré : le mot « régénératif » ne doit pas se limiter à parler de santé individuelle. Il touche à nos libertés collectives. La liberté de boire l’eau du robinet à Perpignan. La liberté de se baigner en Bretagne. La liberté de sortir dehors quand la chaleur le permet encore. « Ce sont les citoyens qui doivent comprendre que c’est leur liberté qu’ils sont en train de perdre si on continue à produire comme on le fait. » Cette reformulation change l’angle : il ne s’agit plus de convaincre des consom-acteurs, mais d’éveiller des citoyens à un enjeu de civilisation.
Le régénératif est bio — un consensus qui s’impose
C’est probablement la conviction la plus structurante à émerger des trois tables rondes, et elle rejoint ce que les travaux de Nous Sommes Vivants documentent depuis plusieurs années : le régénératif n’est pas une alternative au bio, c’est son étape suivante. Le bio protège — sans pesticides de synthèse, sans OGM. Le bio régénératif construit : il ajoute à cette protection la restauration active des sols, le maintien de la biodiversité fonctionnelle et, dans sa forme la plus aboutie, la garantie d’une rémunération juste tout au long de la chaîne. Supprimer le bio pour aller vers le « régénératif » serait régresser.
Christian Jorge le formule sans ambiguïté en prenant l’exemple du ROC (Regenerative Organic Certification), le standard américain porté notamment par Patagonia Provisions : « La seule voie qui existe pour dire régénérer, c’est être bio. Pas de chimie au départ. » Thibaud Chausset, chez Omie, confirme l’équation depuis le terrain : leur cahier des charges interne définit le biorégénératif à la croisée de l’agriculture biologique et de l’agriculture de conservation des sols — les deux piliers sont non négociables, et l’un sans l’autre ne constitue pas une promesse régénérative crédible.
Ce consensus trouve une résonance internationale. Lors de l’Expo West 2026, le plus grand salon mondial des produits naturels, les certifications régénératives ont été identifiées comme la tendance n°1 parmi 3 300 exposants et 60 000 acheteurs professionnels. Tradin Organic, l’un des principaux fournisseurs d’ingrédients biologiques mondiaux, résume le mouvement : l’agriculture biologique protège déjà la santé des sols et la biodiversité. Les pratiques régénératives sont l’étape naturelle suivante, qui approfondit et amplifie les impacts contributifs. Ce n’est pas une rupture — c’est une montée en capacité.
La distinction a des conséquences pratiques. Là où 67 % des produits bio obtiennent un D ou un E au Planet Score, les produits biorégénératifs — qui associent certification bio et pratiques de construction active des sols — obtiennent systématiquement de meilleurs scores sur les quatre dimensions évaluées : biodiversité, climat, pesticides, bien-être animal. Ce que notre analyse « Du bio au régénératif » documente en détail, c’est qu’il ne s’agit pas d’un saut impossible : c’est un continuum, à condition que l’aval accepte d’accompagner la transition plutôt que de simplement l’exiger.
Michel Duru le formule en chercheur : régénérer, c’est restaurer la santé des sols et des paysages sur dix à quinze ans minimum — pas en trois ans, comme le permet la conversion au bio. La différence de temporalité est réelle. Mais elle ne justifie pas de dissocier les deux engagements : réduire les pesticides et construire la vie des sols sont deux aspects d’un même mouvement, que les pionniers — Omie, AMANDERA, Bio & Lo — ont choisi de tenir simultanément.
Labels, certifications et construction de la confiance
Face à la prolifération des allégations environnementales, la certification tierce partie s’impose comme un levier incontournable. Emmanuel Audoin, responsable de projets chez Bureau Veritas, le formule sans ambages : « Quand vous voulez raconter une belle histoire à vos consommateurs, assurez-vous que c’est une histoire vraie — sinon, ça fera un effet boomerang. »
Bureau Veritas réalise 100 000 missions d’audit par an sur les filières agricoles françaises. Son rôle ne se limite pas au contrôle du label Agriculture Biologique — il s’étend à la vérification des cahiers des charges propriétaires de marques et de distributeurs, à l’audit des dossiers de paiements pour services environnementaux, aux prélèvements de sol permettant de suivre l’évolution des taux de matière organique. Ce travail de fond accompagne des démarches qui, même sans cahier des charges « régénératif » universel, intègrent progressivement des exigences concrètes : taux de couverture des sols en hiver, linéaires bocagers, diversification des assolements.
Le débat sur l’existence ou non d’un cahier des charges unifié reste ouvert. Emmanuel Audoin plaide pour ne pas attendre : « À défaut de cahier des charges unique, ce qui compte, c’est que les démarches existantes soient objectivables, vérifiables et transparentes. » C’est la directive européenne sur les allégations environnementales, en cours d’adoption, qui devrait poser le cadre réglementaire : toute allégation environnementale devra être fondée sur des éléments mesurables, auditables et vérifiés par une tierce partie indépendante.
Dans cet intervalle, deux certifications concentrent l’attention. Le Planet Score, adopté par Omie sur l’ensemble de sa gamme, permet d’évaluer l’impact environnemental d’un produit selon quatre dimensions — biodiversité, climat, pesticides, bien-être animal — de façon homogène, lisible et comparable. Une étude menée auprès des consommateurs d’Omie deux semaines avant les tables rondes confirme que la grande majorité des acheteurs l’utilisent dans leurs choix d’achat. Le Regenerative Organic Certification (ROC), développé aux États-Unis et porté notamment par Patagonia Provisions, constitue à ce jour l’étalon le plus exigeant : il pose l’agriculture biologique comme socle non négociable, y ajoute des exigences sur la santé des sols et la justice sociale. Christian Jorge appelle de ses vœux son extension en Europe.
Pour comprendre comment ces certifications s’articulent en pratique et ce qui manque encore aux marques françaises pour franchir le pas, notre analyse « Du bio au régénératif : ce qui manque encore du champ au produit en rayons » cartographie les leviers disponibles et les lacunes à combler.
La thèse de Michel Duru synthétise l’ensemble : il nous faudrait un quatrième « V » dans notre alimentation quotidienne — après le vrai (moins d’ultra-transformation), le végétal (moins de viande en quantité), et le varié (davantage de fruits et légumes) — se sourcer dans des produits qui régénèrent le vivant. Ce cadre pédagogique simple permettrait aux consommateurs d’orienter leurs choix sans se noyer dans la complexité des certifications.
Des modèles économiques régénératifs viables : CQLP, Omie, Bio & Lo, AMANDERA
Au-delà des concepts débattus dans les tables rondes, les 55 lauréats des Lauriers de la Régénération 2024 et 2025 fournissent la démonstration chiffrée que ce n’est pas une utopie. Ces modèles ne sacrifient pas la performance économique à l’ambition environnementale — ils la construisent à partir d’elle.
Les données des lauréats 2025 parlent d’elles-mêmes. ECOTONE a réalisé 710 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024, avec 84 % de produits biologiques et 12 % en filières équitables certifiées — son produit lauréat 2025 est le Bonneterre lait d’avoine. Léa Nature atteint 502 millions d’euros estimés, avec 22 sites de production en France sur 26. C’est qui le Patron ? — dont le modèle de triple profitabilité a été distingué aux Lauriers 2025 — affiche 100 millions d’euros de chiffre d’affaires et 15,1 millions de consommateurs réguliers, avec la plus forte croissance de la grande distribution alimentaire sur cinq ans. Expanscience accompagne aujourd’hui 3 800 agriculteurs sur 5 100 hectares en pratiques régénératives via son fournisseur indien partenaire, contre 300 agriculteurs en 2015. Dr. Bronner’s — lauréat 2025 pour son chocolat biorégénératif — a converti plus de 2 240 hectares de cacaoyers conventionnels au Ghana et en Côte d’Ivoire depuis 2021, accompagnant 954 agriculteurs qui ont simultanément amélioré la fertilité de leurs sols et leurs rendements.
Toujours en 2025, Les Compagnons du Miel — premiers producteurs de miels français — fédèrent 210 apiculteurs dans un modèle de filière régénérative. Château Galoupet fait coexister un domaine de 69 hectares dans le Var avec une forêt méditerranéenne de 77 hectares classée Natura 2000, abritant près d’une centaine d’espèces et plus de 5 millions d’abeilles sur cent ruches. Jardins de Gaïa — lauréats en 2024 pour l’ensemble de leurs thés, et en 2025 pour leur Thé de Noël 2024 — collaborent avec 40 organisations de petits producteurs, dont 10 % certifiés Demeter et 75 % WFTO. PY’STILL distille localement dans les Pyrénées-Atlantiques des plantes certifiées bio — dont un hamamélis lauréat 2025 — en récoltant à la main des espèces endémiques et en transformant les plantes invasives en ressources.
Du côté des lauréats 2024, La Ferme du Valentin a été distinguée pour ses yaourts brassés, et L’Arbre à Café pour ses cafés bio. Ces lauréats 2024 et 2025 constituent un corpus désormais documenté : 55 produits et services régénératifs viables économiquement, tous secteurs confondus.
Parmi ces lauréats, C’est Qui le Patron ?! × LSDH — lauréat Modèle Économique Régénératif 2025 — représente le cas le plus abouti de ce que le Capacity Score désigne comme le niveau N4 Jardinier. Pendant que le marché du lait bio en grande surface reculait de 8 % en 2024 et que 30 à 50 % du lait bio français était déclassé, CQLP enregistrait +11,8 % en valeur et s’imposait comme le numéro un du lait et du beurre bio hors marque distributeur en France. La raison est mécanique : le prix est construit depuis les coûts réels du producteur, voté par 7 365 consommateurs sociétaires, inscrit dans un contrat tripartite garanti cinq ans. Il n’a pas bougé pendant la crise parce qu’il était construit avant elle — avec tous les acteurs. Triple impact contributif documenté : 126 M€ de chiffre d’affaires viable, 2,3 M€ redistribués aux filières, zéro dividende ; 90 éleveurs à 7,6/10 de bien-être au travail contre 4,9 en moyenne nationale, 16 270 sociétaires co-décideurs ; zéro résidu de pesticide, +30 % d’espèces par parcelle, 234 jours de pâturage moyen sur 54 031 hectares. Sariel, agronome salarié CQLP, décrit le principe :
« On part du producteur qui nous dit combien il a besoin pour vivre. Puis le transformateur et le distributeur prennent leur marge. Il n’y a pas de négociation puisque chacun y trouve son compte. »
Capacity Score · C’est Qui le Patron ? × LSDH
CQLP · Organisation
37 salariés · SCIC · 32 références · 126 M€ CA
91%
N4 Jardinier · 134/148
Filière lait bio · CQLP × LSDH
90 élevages · contrat 5 ans · 560 éleveurs LSDH
94%
N4 Jardinier · 139/148
Les 6 leviers
| Levier | CQLP org | Filière lait |
|---|---|---|
| Leadership | N4 | N4 |
| Intelligence écosystémique | N4 | N4 |
| Chaîne de valeur | N4 | N4 |
| Innovation produit | N4 | N4 |
| Dynamiques humaines | N4 | N4 |
| Gouvernance & financement | N4 | N4 |
Les 4 profils du Capacity Score
Ces 4 profils correspondent aux 4 réponses du levier Leadership — le premier des 6 leviers. Ils décrivent la conviction du dirigeant sur le rôle de l’entreprise vis-à-vis du vivant.
N1 · Garde-fou
Se conformer aux règles pour éviter les risques. La nature est une ressource à gérer.
Posture : éviter le pire.
N2 · Optimisateur
Optimiser les processus pour réduire les impacts. Pilotage par la résilience.
Posture : diminuer les pressions.
N3 · Architecte
Adapter le modèle pour réparer les écosystèmes et sécuriser la continuité.
Posture : tenir dans l’instabilité.
N4 · Jardinier ← CQLP
Transformer le modèle pour renforcer les capacités du vivant. La contribution devient levier de viabilité.
Posture : augmenter la capacité du vivant.
Le profil Jardinier ne répare pas les écosystèmes — il les renforce structurellement. CQLP n’a pas installé un dispositif RSE en surplomb de son modèle économique : il a construit un modèle où le vote du consommateur est simultanément collecte de données d’impact, système de décision, mécanisme de rémunération juste et co-conception du produit. Ces quatre fonctions ne sont pas chaînées — elles sont fusionnées en un seul acte.
Le plancher reste Innovation à 92 % — la co-conception avec toutes les parties prenantes est documentée, mais l’ACV reste non publiée et le Planet Score absent. C’est l’angle mort actionnable. Les prochains sauts de capacité : intégrer la voix des non-humains dans la gouvernance, cartographier le territoire adjacent comme bénéficiaire actif de la régénération.
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Parmi les intervenants des tables rondes, les mêmes logiques sont à l’œuvre à plus petite échelle, mais avec la même cohérence interne. Omie — lauréate 2024 pour ses crackers à l’emmental — consacre 1 % de son chiffre d’affaires au financement de l’accompagnement agroécologique de ses agriculteurs partenaires. Une équipe de quatre ingénieurs agronomes co-investit sur le terrain : nichoirs, bandes fleuries, formations, feuilles de route de transition. Un autre produit Omie illustre l’ampleur de l’impact possible quand le volume suit : 663 000 pots de purée de pomme gala, distribués dans les trains de la SNCF sur dix-huit mois, ont permis de restituer 2 600 tonnes de matière organique à des vergers en transition biorégénérative, sur plus de 200 hectares accompagnés — avec un quadruple A au Planet Score.
Bio & Lo — lauréate 2024 pour ses yaourts biologiques fermiers en vrac — reterritorialise la transformation laitière au plus proche des élevages. En accompagnant des producteurs biologiques du réseau Violet — des exploitations à fort taux de pâturage — Pierre-Marie Brizou leur permet de transformer 45 à 50 % de leur lait en yaourt à circuit court, tout en conservant la collecte classique pour le reste. Le plastique est réduit de 95 %. La valeur remontée à la ferme peut dépasser 100 000 euros par an. C’est une alternative crédible à la logique de l’usine centralisée — et une démonstration que la reterritorialisation de la transformation est un levier de régénération des prairies autant qu’un levier économique.
AMANDERA construit des fermes citoyennes de grande envergure sur des cultures de fruits à coque et de céréales biologiques en Occitanie. L’ambition de Rémy Frissant ne se limite pas à l’agronomie : c’est un modèle d’aménagement du territoire où la ferme redevient un nœud social, un espace de démonstration ouvert et reproductible, une preuve de concept que d’autres exploitations peuvent s’approprier. Il cartographie les bilans en eau, modélise les paysages à horizon dix ans, fait parler les chiffres d’une façon qui rassure les agriculteurs réticents et convainc les décideurs locaux.
Ce qui relie tous ces modèles, des plus grands aux plus récents : la conviction que la transparence radicale, la rémunération juste et l’engagement de l’aval dans la transition agricole ne sont pas des options morales — ce sont des conditions de viabilité économique à long terme. Là où les engrais et pesticides de synthèse représentent entre 10 et 20 % des charges d’une ferme française, les pratiques régénératives qui permettent de s’en passer améliorent directement le compte de résultat. La performance environnementale et la performance économique ne s’opposent pas : elles convergent.
Alimentation régénérative : ce qui manque encore pour passer à l’échelle
Les tables rondes n’ont pas esquivé les angles morts. Le terme « régénératif » reste plus anglo-saxon qu’enraciné dans le monde agricole français, où l’on parle plutôt d’agroécologie, de conservation des sols ou de captation carbone. Les certifications prolifèrent sans convergence. L’inflation a redéfini les arbitrages des consommateurs. Et la tension idéologique entre « produire plus à l’hectare » et « produire mieux en quantité modérée » reste profondément ancrée dans certains bassins de production — même là où les données agronomiques prouvent depuis quinze ans que les systèmes herbagers biologiques sont plus rentables, plus résilients et meilleurs pour la santé des sols.
La comptabilité écologique reste peu connue des exploitants. Le lien entre densité nutritionnelle et pratiques agricoles régénératives commence à peine à être documenté scientifiquement — des études sont en cours au Rodale Institute, chez Bleu-Blanc-Cœur, avec l’économiste David Montgomery. Des outils comme le Capacity Score permettent aux entreprises de se situer sur les quatre niveaux de capacité régénérative — de N1 (limiter les impacts) à N4 (régénérer) — et d’identifier les leviers prioritaires pour avancer. Mais la prise en main de ces outils par les acteurs de la filière agroalimentaire reste encore trop rare. La directive européenne sur les allégations environnementales avancera, mais le calendrier est celui de l’institution, pas celui du vivant.
Ce qui ressort, en creux, de ces trois heures d’échanges : le passage à l’échelle de l’alimentation régénérative ne sera pas le fait d’une seule catégorie d’acteurs. Il demande des coalitions — entre marques, agriculteurs, organismes de recherche, pouvoirs publics, distributeurs et consommateurs-citoyens. Il demande du temps — pas celui du trimestre, mais celui de la régénération d’un sol, qui se compte en années et en décennies. Et il demande une chose que les marchés savent rarement produire seuls : de la confiance partagée.
« La confiance, ça se mérite », a résumé Emmanuel Audoin de Bureau Veritas. Cette phrase banale en apparence recouvre une exigence structurelle : il ne suffit pas de raconter une belle histoire. Il faut que la chaîne entière — du sol au consommateur — soit cohérente, vérifiable et honnête sur ce qu’elle n’a pas encore accompli. C’est à cette condition que le mot « régénératif » pourra tenir ses promesses plutôt que de rejoindre le cimetière des concepts épuisés.
Pour aller plus loin
Les intervenants cités dans cet article : Michel Duru (INRAE), Hélène Calandot (Ferme d’Avenir), Christian Jorge et Thibaud Chausset (Omie), Pierre-Marie Brizou (Bio & Lo), Rémy Frissant (AMANDERA), Emmanuel Audoin (Bureau Veritas).
→ Produits alimentaires régénératifs en France : qui les fait et pourquoi ça change tout
→ Du bio au régénératif : ce qui manque encore du champ au produit en rayons
→ La régénération, tendance n°1 à l’Expo West 2026 — RDV Paris les 11 et 12 juin 2026
→ L’économie régénérative, ça rapporte — 55 lauréats, les preuves chiffrées
→ Le Capacity Score — se situer sur les 4 niveaux de capacité régénérative
→ De l’agriculture régénérative au RegenBMC — généalogie et fondements
→ Livre blanc Nous Sommes Vivants — Ce que régénération veut dire pour une entreprise (51 p.)

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