Biodiversité et régénération dans l’architecture

De Marseille à Lille, les projets architecturaux récents partagent le même catalogue végétal : 10 à 20 espèces répétées, souvent asiatiques ou américaines, parce qu’elles « font jolies. » Zéro biodiversité fonctionnelle. C’est le paradoxe de l’architecture verte contemporaine : elle verdoie sans régénérer. Un toit végétalisé décoratif reste en N2 du Capacity Score — il réduit l’empreinte du bâtiment sans contribuer à la vitalité du territoire. Une architecture véritablement régénérative pose une autre question : quels services écosystémiques ce bâtiment va-t-il produire pour son territoire, et comment les mesurer dans le temps ?

Biodiversité et architecture régénérative — Nous Sommes Vivants

Parc forestier de Benjakitti, Bangkok — Turenscape


1. Le diagnostic : la biodiversité en architecture est décorative, pas fonctionnelle

Emmanuel Régent, fondateur de Biodiversio — association de chefs d’entreprise pour renaturer le foncier industriel — formule le diagnostic le plus lucide du secteur de la construction : « Même les meilleurs architectes font un paysage. Ils ne créent pas de biodiversité. » Sa démonstration : si on prend l’ensemble des projets architecturaux réalisés en France ces dix dernières années, de Marseille à Lille, on retrouve partout les mêmes 10 à 20 espèces végétales. Pas forcément des plantes indigènes — souvent des graminées asiatiques ou américaines, parce qu’elles font jolies, qu’elles sont faciles à trouver chez les pépiniéristes et qu’elles entrent dans les budgets paysagers standard. « Mais on a aucune biodiversité fonctionnelle. »

Cette confusion entre paysage et biodiversité a une cause structurelle : les professionnels du paysage qui interviennent sur les projets architecturaux n’ont généralement pas de formation en botanique. On peut leur parler de composition végétale, de palettes chromatiques, d’effets de masse — mais pas de biodiversité au sens écologique du terme. Et la biodiversité traitée comme un paysage produit exactement ce qu’on observe : un décor vivant qui remplace un autre décor, sans modifier les fonctions écosystémiques du lieu.

« La biodiversité, c’est un réseau d’interactions entre espèces, entre sols, entre cycles — une toile vivante. C’est un ensemble fonctionnel — et on l’oublie. »

— Emmanuel Régent, fondateur de Biodiversio, Lauriers de la Régénération 2024

La grille de lecture du Capacity Score de Nous Sommes Vivants est précise là-dessus. Un projet qui intègre des végétaux sans comprendre leur fonction écosystémique reste en N1-N2 — il réduit son empreinte visuelle sur le territoire sans contribuer à sa vitalité. Le passage au N3 (Restaurer) exige que le bâtiment accueille activement la biodiversité et régénère des fonctions écosystémiques locales. Le passage au N4 (Régénérer) exige que le projet génère des bénéfices mesurables pour l’écosystème du territoire dans sa globalité. Ce saut qualitatif commence par une compréhension précise de ce qu’est réellement la biodiversité.

Le cas le plus radical de régénération de biodiversité documenté par les Lauriers de la Régénération est Halage / Lil’Ô (lauréat ESS 2025, N4) : une friche industrielle polluée du 93, où le sol n’existait pas. À partir de terres de chantiers recyclées et de compost (technosols), l’équipe a créé des sols vivants capables de produire 180 000 fleurs locales par an — sans prélèvement de terre végétale naturelle. Triple régénération simultanée : sol, biodiversité locale, insertion professionnelle (65 % de sorties vers l’emploi). La biodiversité régénérative ne part pas du bâtiment — elle part du sol. C’est l’unité de base de tout écosystème fonctionnel.


2. Ce qu’est vraiment la biodiversité : biotope, biocénose, interactions

Emmanuel Régent, qui a grandi avec un expert forestier avant de passer 25 ans dans le monde de l’assurance (ce qui lui a donné une approche particulièrement rigoureuse du risque et de la durée), pose trois paramètres fondamentaux pour tout architecte qui souhaite travailler sérieusement avec la biodiversité. Ces trois paramètres définissent un écosystème à n’importe quelle échelle — d’une toiture végétalisée à une zone humide de plusieurs hectares.

1

Le biotope — les conditions physiques du lieu

Le biotope, c’est l’élément de travail de l’architecte : le sol (sa qualité, sa composition, son pH), le mur (sa texture, sa porosité, son exposition), la lumière (ensoleillement, ombre portée, variations saisonnières), l’humidité. Le même sol, au soleil ou à l’ombre, aura un comportement et une dynamique de biodiversité radicalement différents. Une façade exposée au sud et une façade exposée au nord ne peuvent pas accueillir les mêmes communautés végétales et animales. L’urbanisme a un problème spécifique avec le biotope : l’utilisation massive de chaux et de calcaire lors des travaux homogénéise les sols, effaçant les spécificités pédologiques du territoire. On plante ensuite une biodiversité générique sur un sol générique — et on s’étonne que le résultat soit génériqe.

2

La biocénose — le seul levier que l’architecte contrôle vraiment

La biocénose, c’est la communauté des êtres vivants qui occupent le biotope. Et voici le point que peu d’architectes intègrent : le seul élément de la biocénose qu’on peut introduire volontairement, ce sont les plantes. Il est hors de question d’apporter les animaux — insectes, oiseaux, mammifères, reptiles viennent d’eux-mêmes si les conditions sont réunies. Le choix des plantes est donc l’acte écologique le plus important dans un projet architectural. Mais ce choix ne se fait pas depuis un catalogue de pépiniériste : il se fait depuis la connaissance du biotope et depuis la connaissance du territoire. Les plantes qu’on introduit vont en retour faire évoluer le sol par leur système racinaire — il y a une causalité circulaire entre biotope et biocénose que tout choix végétal engage.

3

Les interactions — et la gestion humaine comme interaction principale

Les interactions, ce sont toutes les relations entre les composantes du système : le soleil et la pluie sur le sol, les plantes entre elles (compétition, symbiose, allélopathie), les animaux avec les plantes, les plantes sur le biotope. Ces interactions sont ce qui fait qu’un écosystème fonctionne — ou pas. Et l’interaction principale, celle qu’on oublie systématiquement quand on conçoit un bâtiment, c’est la gestion humaine. « Il ne peut pas y avoir de biodiversité sans parler pérennité, et il ne peut pas y avoir de pérennité sans parler gestion. » Concevoir une toiture végétalisée sans prévoir qui va l’observer, comment on y accède, qui décide d’intervenir et selon quels critères, c’est concevoir un système condamné à se dégrader ou à s’homogénéiser dans les dix ans. La gestion est une composante du programme architectural au même titre que la structure ou les finitions.

Ces trois paramètres s’emboîtent comme des poupées russes à toutes les échelles : un mur végétalisé est un écosystème, une toiture est un écosystème, une cour intérieure est un écosystème, un quartier est un ensemble d’écosystèmes. Et chaque écosystème est lui-même enchâssé dans des écosystèmes plus larges — ce qui mène directement à la question de l’échelle territoriale.


3. L’échelle territoriale : les « pas japonais » et la biodiversité comme réseau

L’erreur de conception la plus fréquente en biodiversité architecturale est de raisonner à l’échelle de la parcelle. « J’ai 1 000 m², qu’est-ce que je fais là-dessus ? » Ce n’est pas la bonne question. Emmanuel Régent la reformule : le projet urbanistique est un nœud dans un réseau territorial vivant. Et la taille de ce réseau dépend des espèces concernées.

300 m

rayon d’action
d’une abeille sauvage

3 km

rayon d’action
d’une abeille domestique

50 km

distance parcourue
par un oiseau en une journée

Territoire

l’unité pertinente —
pas la parcelle

Conséquence directe : quand on installe une ruche sur un toit végétalisé, on ne fait pas son miel avec le toit — on fait son miel avec un territoire de 30 km². Et une abeille domestique entre en compétition avec les abeilles sauvages dont le rayon d’action est dix fois plus petit. Le geste architectural engage des dynamiques territoriales que le projet ne maîtrise pas.

C’est ce que les écologues appellent les « pas japonais » — stepping stones en anglais. Dans un paysage fragmenté, les espèces ne peuvent pas se déplacer en ligne droite sur de longues distances. Elles sautent de nœud en nœud : un jardin, une toiture végétalisée, un espace vert, une haie. Si les nœuds sont trop éloignés ou trop isolés, les espèces ne circulent plus. La biodiversité s’effondre non pas parce que chaque espace est mauvais, mais parce que le réseau est rompu. Un projet architectural régénératif se demande donc : quels corridors écologiques ce bâtiment renforce-t-il ? Comment s’inscrit-il dans la carte des nœuds existants ?

« Lorsqu’on réfléchit à la biodiversité, on n’est plus sur un foncier — on s’inscrit dans ce qu’on appelle en écologie les pas japonais. On crée un nœud de biodiversité sur un territoire. »

— Emmanuel Régent, fondateur de Biodiversio

Cela a des implications pratiques immédiates. Les plans locaux d’urbanisme cartographient de plus en plus les trames vertes et bleues — les corridors écologiques. Un projet qui s’inscrit dans un corridor existant ou qui en crée un nouveau a une valeur écosystémique radicalement supérieure à un projet qui crée une île verte isolée, même très sophistiquée. La première question d’un architecte régénératif n’est donc pas « comment habiller mon bâtiment de végétal ? » mais « quelle est la carte écologique du territoire dans lequel ce bâtiment s’inscrit, et comment ce projet peut-il renforcer ce réseau ? »

Le lauréat Territoire des Lauriers de la Régénération 2025, Créateur de forêt (Grimaucourt-en-Woëvre, Meuse), illustre cette logique à l’échelle d’un territoire entier. Le projet sanctuarise juridiquement une forêt via une Obligation Réelle Environnementale (ORE) et organise un reboisement visant la biodiversité sur 100 ans. Non pas une plantation au sens paysager du terme, mais la reconstitution d’un écosystème forestier sur le temps long — avec les espèces, les strates et les dynamiques successionnelles propres à ce territoire. L’arbre devient matériau de construction du vivant. La forêt devient un nœud régénératif dans le réseau territorial — un pas japonais à l’échelle de la Meuse. Capacity Score N3, en trajectoire N4.


4. La grille Malcolm Wells (1969) — mesurer la contribution au vivant

En 1969, l’architecte américain Malcolm Wells conçoit un outil de mesure dont l’ambition reste inégalée cinquante ans plus tard : placer la nature sauvage comme modèle de référence absolu. Sa grille évalue tout projet sur un continuum de –100 (dégénératif) à +100 (régénératif), avec la nature sauvage comme étalon maximal (+1 500 — elle dépasse intentionnellement l’échelle pour marquer l’écart). Un bâtiment conventionnel obtient un score fortement négatif.

La grille évalue 22 critères organisés en deux dimensions. La dimension site questionne la relation du projet à son substrat naturel : le projet « pollue l’air » (–100) ou « purifie l’air » (+100) ? « Détruit le sol » (–100) ou « crée du sol fertile » (+100) ? « Chasse la faune » ou « accueille la faune » ? « Imperméabilise les sols » ou « recharge les nappes » ? La dimension bâtiment questionne la relation au vivant humain et non humain : « consomme de l’énergie fossile » ou « produit de l’énergie renouvelable » ? Et — le critère le plus surprenant au premier abord — « est laid » (–100) ou « est beau » (+100). La beauté comme marqueur de justesse systémique : quand un projet est vraiment en cohérence avec le vivant, cela se perçoit esthétiquement. C’est un signal de cohérence systémique.

Principe fondateur · Malcolm Wells, 1969

« Le design durable consiste simplement à atteindre l’équilibre. Le design régénératif renouvelle les ressources de la Terre. »

Distinction attribuée à John Tillman Lyle (Center for Regenerative Studies, Californie), formalisée par la Society of Building Science Educators en 1999. Nous Sommes Vivants utilise la grille Wells depuis trois ans — intégrée à l’atelier 1 du Business Model Régénératif, puis utilisée à la fin de chaque atelier pour mesurer la progression levier par levier.

Ce qui rend la grille Wells opérationnelle pour l’architecte, c’est qu’elle distingue deux types de critères : ceux qui relèvent de la conception (irréversibles une fois le permis déposé) et ceux qui relèvent de la gestion (améliorables dans le temps). Un projet peut commencer avec un score négatif sur les critères de gestion et s’améliorer progressivement — à condition que la gestion ait été pensée dans le programme dès le départ.

La grille Wells est un outil de réflexion, pas de certification. C’est un outil de dialogue et de progression. Elle permet à un maître d’ouvrage de comprendre, critère par critère, où son projet se situe par rapport à une contribution réelle au vivant. Et elle rend visible ce que les certifications conventionnelles ne montrent pas : la différence entre un projet qui réduit ses impacts (N2 du Capacity Score) et un projet qui contribue activement à la vitalité de son écosystème (N3→N4).


5. Le temps long : 3 ans, 5 ans, 10 ans

La biodiversité suit la loi de Pareto : à un moment donné, 20 % des espèces occupent 80 % de l’espace. Mais cette répartition change avec les saisons, avec les années, avec les décennies. Une prairie peut contenir 1 000 espèces en interactions — et la photo de cette prairie sera différente chaque année. Les paysagistes qui prennent des photos de leurs réalisations le savent bien : la photo de l’inauguration ne ressemble pas à la photo prise cinq ans plus tard. Ce dynamisme est la signature d’un écosystème vivant.

3 ans

minimum pour voir
si quelque chose se passe

5–10 ans

pour conclure
sur la trajectoire

12 ans

de recul pour le jardin
expérimental de Biodiversio

Observation

seul outil valide
sur le temps long

Emmanuel Régent a travaillé pendant 12 ans sur ce qu’il appelle le jardin expérimental de Biodiversio. « J’avais un objectif au départ. Le résultat n’est absolument pas ce que j’attendais — mais il est mille fois meilleur. » À minima, il faut trois ans pour voir si quelque chose se passe. Avant trois ans, on ne peut rien conclure. C’est « assez vexant », dit-il, pour des maîtres d’ouvrage habitués aux livrables immédiats. Mais au bout de six à dix ans, on s’aperçoit qu’on a construit quelque chose de solide — ou pas.

Cette temporalité crée un problème structurel avec la commande architecturale classique. Les commanditaires — qu’ils soient élus ou promoteurs privés — réclament un paysage terminé au moment de la livraison. « Ils ont besoin de ce visible qu’ils peuvent toucher. » Résultat : les paysagistes plantent des arbres déjà formés de 3 à 5 mètres de hauteur, qui ont du mal à s’adapter à leur nouveau biotope, plutôt que des plants forestiers moins spectaculaires mais mieux adaptés et plus dynamiques à long terme. La solution est de concevoir le paysage en pensant à son état dans 5 ans, 10 ans, 15 ans, et de planter en conséquence.

La technologie commence à aider : cartographie par drone à la sensibilité millimétrique pour le suivi botanique, capteurs de biodiversité, tests de qualité des sols sur les populations bactériennes. Mais ces outils ne remplacent pas l’observation — ils la rendent plus précise. La biodiversité, rappelle Emmanuel Régent, ne se met pas dans un aquarium. Elle évolue en permanence. L’outil de mesure principal reste l’œil formé et le temps.


6. Des gestionnaires d’espaces verts aux promoteurs de l’intérêt général

L’un des points les plus concrets du travail d’Emmanuel Régent avec Biodiversio concerne les gestionnaires d’espaces verts — ces professionnels qui, une fois le projet livré, sont responsables de maintenir ce que l’architecte et le paysagiste ont conçu. Leur formation actuelle les prépare à une seule intervention : couper le végétal et le jeter. C’est leur outil d’action quasi unique. « Des coupeurs-jeteurs », dit-il sans ménagement.

Cette formation est incompatible avec la gestion d’un espace de biodiversité. Couper au mauvais moment, au mauvais endroit, détruit des chaînes alimentaires, élimine des abris, interrompt des cycles de reproduction. Un espace de biodiversité bien géré exige d’abord d’observer — observer très longtemps, et ne pas intervenir sauf quand c’est nécessaire. « S’occuper d’un jardin prend du temps pour sa création. Après, il ne suffit plus que de l’accompagner. » L’accompagnement, c’est de l’observation, de la patience, et des interventions ciblées au bon moment.

« L’ambition qu’on a aujourd’hui, c’est de transformer nos gestionnaires d’espaces verts — qui sont des coupeurs-jeteurs — en promoteurs de l’intérêt général. Un paysage équilibré au niveau écologique est un paysage qui nous équilibre nous. »

— Emmanuel Régent, fondateur de Biodiversio

Cette transformation n’est pas cosmétique — elle est programmatique. Un projet architectural qui intègre sérieusement la biodiversité doit prévoir, dans son programme et dans son budget d’exploitation, une formation des gestionnaires, des protocoles d’observation, et des indicateurs de suivi. Pas un inventaire annuel impossible à comparer d’une année sur l’autre, mais des observations régulières d’espèces indicatrices, des tests de sol, des cartographies par drone à intervalles réguliers.

Le frein économique est réel : « Il n’y a pas d’économie de la biodiversité aujourd’hui — c’est le parent pauvre. Au bilan d’une entreprise, il n’y a pas de ligne biodiversité. » Emmanuel Régent contourne ce frein en utilisant la ligne Recherche et Développement. « Car on est réellement en R&D sur ce sujet. » Tant que la biodiversité n’a pas de ligne au bilan, elle restera une dépense optionnelle coupée dès que les budgets se tendent. La transition vers une économie régénérative exige de résoudre ce nœud comptable. Jérémy Dumont, fondateur de Nous Sommes Vivants, l’observe dans toutes les entreprises qui entrent dans la démarche régénérative : le verrou n’est pas technique — il est de représentation comptable. Le Capacity Score rend ce verrou visible levier par levier, et le Business Model Régénératif permet d’identifier comment la biodiversité peut devenir une ligne de création de valeur mesurable plutôt qu’une ligne de coût.

Case study · Business Model Régénératif — Nous Sommes Vivants × Wagralim

IIS Waste2Bio — modèles économiques régénératifs sur friches industrielles

Fin 2025, IIS Waste2Bio a lancé, en partenariat avec Wagralim (pôle de compétitivité agroalimentaire wallon), une série de trois ateliers du Business Model Régénératif de Nous Sommes Vivants pour imaginer des modèles économiques régénératifs autour de trois filières interconnectées sur des friches industrielles : biomasse, espaces de biodiversité, agrivoltaïsme et « Plant Factories ». Le cas illustre directement ce que ce article développe : comment transformer une friche — biotope dégradé, biocénose absente, interactions rompues — en système vivant productif par une approche régénérative structurée. Les solutions fondées sur la nature (SFN) ne sont pas traitées comme des compensations environnementales mais comme des leviers de création de valeur économique mesurable, co-construits avec les parties prenantes du territoire. C’est le retournement de finalité que Nous Sommes Vivants identifie dans tous les cas régénératifs documentés : la vitalité du sol et de la biodiversité devient la proposition de valeur — les impacts contributifs remplacent la seule réduction des impacts négatifs. C’est le retournement de finalité que Nous Sommes Vivants identifie dans tous les cas régénératifs : la vitalité du sol et de la biodiversité devient la proposition de valeur, pas une externalité gérée. Les impacts contributifs — mesurables et intentionnels — remplacent la seule réduction des impacts négatifs.


7. Deux cas documentés : la biofaçade CSTB et le groupe scolaire Chartier-Dalix

La biofaçade CSTB — Champs-sur-Marne : la symbiose bâtiment-algues

200 m²

bioréacteurs algues
sur 4 étages (2016)

Symbiose

algues consomment le CO₂
réduisent les besoins en clim

N3

Capacity Score
SymBIO₂ / CNRS

La biofaçade du Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB) à Champs-sur-Marne illustre ce que peut être une symbiose fonctionnelle réelle entre un bâtiment et une forme de vie. Huit bioréacteurs installés en 2016 sur la façade hébergent des cultures d’algues sur 200 m² et quatre étages. Le fonctionnement est symbiotique : les algues consomment le CO₂ produit par le bâtiment, bloquent les rayons solaires en été (réduisant les besoins en climatisation), et permettent des échanges thermiques qui génèrent des économies d’énergie supplémentaires. Les bioréacteurs sont entièrement automatisés — ajustement de la température, du pH et des nutriments contrôlable à distance. Les algues produites sont exploitables commercialement. C’est une biocénose conçue — une communauté vivante dont le biotope (la façade) et les interactions (avec le bâtiment) ont été pensés comme un tout fonctionnel.

Le groupe scolaire Chartier-Dalix — Boulogne-Billancourt : la biodiversité libre

Nature libre

biodiversité indigène
développée sans contrôle

Toiture + façades

écosystème intégré
au programme scolaire

N3

Capacity Score
Boulogne-Billancourt

Le groupe scolaire conçu par Chartier-Dalix à Boulogne-Billancourt illustre une autre approche : non pas une biocénose conçue et maîtrisée, mais une biocénose accueillie et laissée libre. Le bâtiment devient « un morceau de territoire extrudé, un paysage en hauteur, dans lequel une nature indigène se développe librement. » La toiture et les façades sont conçues pour accueillir la biodiversité locale sans la contrôler — les espèces indigènes s’installent selon leurs propres logiques, créant une canopée urbaine qui évolue au fil des saisons et des années. L’école n’enseigne pas la biodiversité depuis des livres — elle l’accueille dans son enveloppe même. Ce projet est à l’origine d’une réflexion architecturale sur ce que signifie vraiment « accueillir le vivant » : non pas aménager des espaces verts, mais créer les conditions pour que la vie s’installe d’elle-même.

Mitosis / GG-loop — Pays-Bas : l’architecture régénérative net positif

Net positif

carbone — produit plus
d’énergie qu’il n’en consomme

Forêts miniatures

façades et toitures
comme écosystèmes

N3→N4

Capacity Score
architecture biophilique active

Mitosis, conçu par GG-loop aux Pays-Bas, va plus loin que la biofaçade CSTB : le bâtiment entier est pensé comme un système vivant en coévolution avec son environnement. Espaces verts partagés, forêts miniatures sur les façades, jardins en cascade — la biodiversité n’est pas une couche décorative ajoutée à la fin, elle structure le programme architectural depuis le début. Le nom Mitosis fait référence à la division cellulaire : modularité et adaptation sur le long terme. En choisissant des matériaux qui captent le carbone et en utilisant les ressources de façon circulaire, le bâtiment est net positif en carbone — il produit plus d’énergie qu’il n’en consomme. C’est ce que la logique régénérative produit quand la biodiversité est programme et non paysage.

Playa Viva / Atelier Nomadic — Mexique : la biodiversité comme indicateur de succès

À Juluchuca (Mexique), l’hôtel Playa Viva conçu par Atelier Nomadic montre que la biodiversité régénérative dépasse le bâtiment. L’architecture biophilique des villas — totalement incluses dans le feuillage, toits paraboloïdes captant les eaux pluviales, hors-réseau électrique — est la condition d’entrée, pas le résultat. Le résultat régénératif, c’est la restauration des bassins versants et des forêts environnantes, la protection des populations de tortues marines, et la démographie du village voisin de Juluchuca : passée de 528 à 691 habitants entre 2006 et 2020. La population du village — pas le taux d’occupation de l’hôtel — est l’indicateur de succès premier. C’est ce que le Capacity Score appelle le niveau N4 : la vitalité du territoire comme proposition de valeur, pas comme externalité gérée. Capacity Score N4, médaille d’excellence FITUR 2023.


8. Par où commencer

Que vous soyez architecte, maître d’ouvrage, paysagiste ou collectivité, trois étapes permettent d’ancrer la biodiversité dans un projet dès le départ — plutôt que de la traiter comme une prestation annexe au moment du livrable.

Étape 1

Lire le territoire avant de concevoir — Capacity Score

Le Capacity Score révèle où se situe votre projet ou votre organisation sur les quatre niveaux (N1 → N4) et identifie votre verrou de transformation. Sur le levier « Intelligence écologique » — la capacité à lire et comprendre les systèmes vivants du territoire — il montre si les conditions d’une vraie démarche de biodiversité sont réunies.

Étape 2

Intégrer la biodiversité dans le programme — avant le cahier des charges

Les trois paramètres (biotope, biocénose, interactions) et la grille Wells doivent être intégrés dès la phase de programme — pas lors de la consultation paysagère en phase PRO. Cela suppose une cartographie des corridors écologiques existants, une analyse du sol en place, et une définition des indicateurs de suivi dès le programme. La gestion doit être prévue au même titre que la maintenance technique.

Étape 3

Co-construire le modèle économique — Business Model Régénératif

La Fresque des Imaginaires de Nous Sommes Vivants permet à une équipe de projeter collectivement un projet dans un futur où la biodiversité — humaine et non humaine — est au centre. C’est l’outil qui rend désirable le passage de la biodiversité décorative à la biodiversité régénérative, avant même de travailler le programme.

La Fresque des Imaginaires de Nous Sommes Vivants permet à une équipe de projeter collectivement un projet dans un futur où la biodiversité — humaine et non humaine — est au centre. C’est l’outil qui rend désirable le passage de la biodiversité décorative à la biodiversité régénérative, avant même de travailler le programme. La biodiversité n’a pas de ligne au bilan — jusqu’à ce qu’on construise le modèle qui lui en crée une. Le Business Model Régénératif permet d’identifier les services écosystémiques que le projet peut produire, les parties prenantes qui ont intérêt à les valoriser, et les indicateurs de vitalité qui rendent cette valeur visible.

lass= »nsv-grid-cta » style= »display:grid;margin:2.5rem 0; »>

Sources

— Régent, E. Biodiversio. Table ronde Architecture Régénérative, Lauriers de la Régénération 2024, Nous Sommes Vivants.
— Wells, M. (1969). Gentle Architecture. Grille d’évaluation régénérative — 22 critères, –100 à +100.
— Society of Building Science Educators (1999). Révision de la grille Wells. Distinction durable/régénératif attribuée à J.T. Lyle.
— Lyle, J.T. (1976). Conception régénérative pour le développement durable.
— SymBIO₂ / CNRS. Biofaçade CSTB, Champs-sur-Marne. 2016.
— Chartier-Dalix. Groupe scolaire biodiversité, Boulogne-Billancourt.
— Millenium Ecosystem Assessment (2005). 18 services écosystémiques, 14 en déclin.
— Dumont, J. (2024). Capacity Score — six leviers, quatre niveaux. Nous Sommes Vivants.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Nous sommes vivants, le collectif de la transition écologique

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture