L’architecture régénérative s’incarne dans des espaces de vie partagés

Un bâtiment peut décrocher la certification HQE, afficher le bilan carbone net zéro, végétaliser ses toitures — et laisser le territoire qui l’entoure exactement dans le même état qu’avant sa construction. C’est du développement durable bien intentionné. Bill Reed (Regenesis) le formule sans ménagement : « La durabilité est une façon plus lente de mourir. » L’architecture régénérative ne cherche pas à faire moins de mal. Elle pose une question différente : est-ce que le territoire prospère parce que ce bâtiment existe ?

Parc forestier de Benjakitti, Bangkok — Architecture régénérative — Nous Sommes Vivants

Parc forestier de Benjakitti, Bangkok, Thaïlande — Turenscape


1. De la performance énergétique à la vitalité du vivant

Le secteur de la construction représente environ 40 % des émissions mondiales de CO₂, 50 % des ressources naturelles extraites et 30 % des déchets produits. C’est l’industrie avec l’empreinte matérielle la plus lourde de toutes les activités humaines. Paradoxe : c’est aussi celle dans laquelle les humains passent 90 % de leur temps — des espaces qui ont progressivement coupé leurs occupants de tout lien avec les systèmes vivants dont ils dépendent.

La réponse dominante depuis trente ans a été la certification environnementale : HQE, BREEAM, LEED, RT2020, E+C-. Ces approches ont produit des gains réels d’efficience énergétique. Mais elles restent dans une logique de minimisation des dommages. Aucune ne pose la question de la contribution active du bâtiment à la vitalité de son territoire. Le net zéro est leur horizon. Pour Bill Reed (Regenesis), ce n’est que le point neutre : « la frontière entre dégénérer et régénérer. » Réduire les impacts prépare le terrain — régénérer augmente activement les capacités du vivant.

La question discriminante que Jérémy Dumont (fondateur de Nous Sommes Vivants) pose à tous les secteurs s’applique ici avec la même précision qu’à l’alimentation ou au tourisme : est-ce que le territoire prospère grâce à ce bâtiment ? Et plus profondément : est-ce que son écosystème s’épanouit ? Cette bascule change tout — le processus de conception, les matériaux, la relation à la communauté, les indicateurs de succès.

« La régénération selon Nous Sommes Vivants, c’est les ressources nécessaires au vivant — focus sur le vivant humain et non humain, capacité du vivant à atteindre son plein potentiel. Et c’est très ancré sur un territoire, cette approche. »

— Jérémy Dumont, fondateur de Nous Sommes Vivants, Lauriers de la Régénération 2024

Ce cadrage révèle quelque chose d’important : en préparant la table ronde Architecture Régénérative des Lauriers 2024, Jérémy Dumont a constaté « beaucoup d’humilité de la part des intervenants engagés dans des démarches carbone depuis des années — ça n’a pas été chose simple de trouver un projet qui s’approche vraiment de la régénération, même au niveau d’un seul projet. » Les cas documentés dans cet article le confirment à des échelles radicalement différentes : un resort mexicain dont l’indicateur de succès est la démographie du village voisin (Playa Viva), une foncière parisienne qui transforme des friches en tiers-lieux ESS financés par épargne citoyenne (ETIC), un artisan ontarien dont l’expérience touristique régénère 8 m² d’écozone forestière par ticket vendu (Ottercreek). Dans chaque cas, la même logique : performance économique et régénération territoriale ne sont pas en tension — elles se renforcent mutuellement.


2. Les origines du design régénératif : de Olmsted à Regenesis

L’architecture régénérative puise dans un siècle de pensée sur la relation entre bâti et vivant. Ses racines plongent dans plus d’un siècle de pensée sur les relations entre systèmes urbains et systèmes écologiques.

Les précurseurs du XIXe siècle

Frederick Law Olmsted (1822-1903) marque un premier moment fondateur. Dans ses travaux — Central Park à New York, Yosemite Valley Park — il propose une nature de proximité intégrée dans les espaces urbains, avec une conception appuyée sur la compréhension des processus écologiques. La nature est le tissu dans lequel l’architecture s’inscrit. Ian McHarg, dans Design With Nature (1969), pose le principe structurant : une compréhension approfondie des processus écologiques locaux est fondamentale avant de concevoir tout projet. Son Ecological Method — inventaires en couches superposées — préfigure la « littératie écologique. »

John T. Lyle et la première définition (1976)

L’architecture régénérative est formellement définie pour la première fois en 1976 par John T. Lyle. Son Center for Regenerative Studies en Californie met en œuvre cinq principes : laisser la nature faire le travail, considérer la nature comme modèle et contexte, agréger les fonctions, optimiser chaque fonction, associer technologies et besoins. Les modélisations successives (température, végétation, géologie) ont abouti à un bâtiment dont les courbes reproduisent des formes cellulaires — la forme suit les processus vivants, pas les conventions stylistiques.

Hassan Fathy et le vernaculaire comme système vivant

Corine Mermillod (co-fondatrice d’Archidoers) nomme une filiation que la pensée occidentale cite rarement : Hassan Fathy (1900-1989), architecte égyptien surnommé « l’architecte pour les pauvres. » Fathy a passé sa vie à démontrer que l’architecture vernaculaire arabo-musulmane — ruelles ombragées, patios régulant la chaleur, voûtes nubiennes sans coffrage — n’est pas un catalogue de solutions à reproduire, mais un processus vivant à comprendre. Corine Mermillod : « Il m’a fait découvrir qu’on pouvait retrouver l’essence de l’architecture vernaculaire en la sublimant à travers de nouvelles créations. » En France, Clément Gaillard (Ville Vivante) et David Millet portent une réflexion similaire : cesser de voir le vernaculaire comme répertoire formel et s’intéresser aux processus qui lui ont donné naissance.

Regenesis, Mang & Reed — la pensée des systèmes vivants

Dans les années 1990, le groupe Regenesis développe et fait évoluer des processus de développement régénératif. Bill Reed et Pamela Mang formalisent l’approche : les pratiques régénératives cherchent non seulement à inverser la dégénérescence des systèmes naturels, mais à concevoir des systèmes humains capables de co-évoluer avec eux. Cole (2012) et Du Plessis (2012) consolident les bases théoriques : quatre idées fondatrices — les systèmes humains font partie intégrante des écosystèmes ; les activités humaines devraient contribuer positivement à leur fonctionnement ; les efforts doivent être informés par des aspirations spécifiques au contexte ; des processus participatifs et réflexifs continus sont nécessaires.


3. Les cinq principes de l’architecture régénérative

Le cadre théorique de l’architecture régénérative est celui du groupe Regenesis — Bill Reed, Pamela Mang — dont les travaux fondent aussi le référentiel de Nous Sommes Vivants pour tous les secteurs. Cinq principes structurent son application à l’architecture.

1

La Trajectory of Ecological Design — le net zéro n’est que le point neutre

Bill Reed représente la trajectoire du design en deux côtés. À gauche, le Technical System Design : le monde traité comme une machine — design conventionnel, design vert, durabilité. Reed : « La durabilité est une façon plus lente de mourir. » À droite, le Living System Design : restauration (réparer un sous-système) puis régénération (développer la capacité du système à se renouveler). La bascule n’est pas technique — c’est un changement de vision du monde : du « faire les choses correctement » au « faire les bonnes choses. »

2

Le Story of Place — le potentiel unique du lieu avant toute intervention

Avant tout projet, Regenesis pose quatre prémisses (Mang & Reed, 2012). P1 — Lieu comme totalité vivante : solutions génériques inapplicables. P2 — Coévolution humain-nature : développer les capacités humaines à contribuer à la vitalité du lieu. P3 — Développement comme expression du potentiel : actualisation qualitative, pas croissance quantitative. P4 — Transformation intérieure comme condition : on ne peut pas régénérer un territoire avec les mêmes modes de pensée qui l’ont dégradé.

3

Les 4 paradigmes de Carol Sanford — une échelle de conscience, pas d’impact

Carol Sanford, mentor de praticiens Regenesis, décrit quatre paradigmes — postures depuis lesquelles on agit. Extraire : retour de valeur pour soi. Arrêter le désordre : certifications, normes — le développement durable classique. Faire le bien : matériaux biosourcés, RSE — mais qui définit « le bien » ? Faire évoluer le potentiel inhérent : paradigme régénératif — chaque système vivant est unique, développer ses capacités propres. « Seuls les systèmes vivants se régénèrent. Les machines ne se régénèrent pas. »

4

Coévolution, pas gestion — un partenariat avec le vivant

Cole (2012) et Du Plessis (2012) : la régénération promeut « a co-evolutionary, partnered relationship between socio-cultural and ecological systems rather than a managerial one. » Le bâtiment régénératif co-évolue avec la nature — il ne la gère pas. C’est la façon dont l’acte de construire devient catalyseur de vitalité — le bâtiment est le vecteur, le territoire est la cible. Emmanuel Powels (Regenerative Place) : « Le projet en soi n’est plus le protagoniste — c’est un des participants dans quelque chose qui est plus grand. Le projet devient un catalyseur. »

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Systèmes imbriqués — chaque niveau au service du niveau qui l’englobe

Beatrice Ungard (Institut Regenesis, Berkeley) : les systèmes vivants sont imbriqués — personnes, équipes, organisations, territoires, biorégions. Le bâtiment est au service de la vitalité de son quartier, qui est au service de son territoire, au service de la biosphère. Le Capacity Score ne mesure pas la performance de l’objet architectural — il mesure sa capacité à renforcer le vivant dont il fait partie. « Le vrai problème pour l’humanité est un problème de conscience » — apprendre à voir le tout plutôt que les fragments.

De l’égocentrisme à l’écocentrisme. Emmanuel Powels (Regenerative Place) : « Il faut évoluer d’un égocentrisme vers un écocentrisme. » Le bâtiment est un outil au service du potentiel du lieu. Cela exige des capacités que les écoles d’architecture n’enseignent pas : écoute profonde, gestion de conflit, facilitation de processus collaboratifs, littératie écologique. Et rendre visible l’invisible : avec la globalisation, les matériaux viennent d’endroits qu’on ne connaît pas. Le choix d’un matériau engage plusieurs territoires simultanément — extraction, transformation, fin de vie. Rendre cette chaîne visible, c’est aussi du design régénératif.

Pas de ligne biodiversité au bilan. Emmanuel Régent (Biodiversio) : « Il n’y a pas d’économie de la biodiversité aujourd’hui — c’est le parent pauvre. Au bilan, il n’y a pas de ligne biodiversité. » Contournement pratique : utiliser la ligne R&D — « car on est réellement en recherche et développement sur ce sujet. » Tant que la biodiversité n’a pas de ligne au bilan, elle reste une dépense optionnelle. Le Capacity Score de Nous Sommes Vivants rend ce verrou visible levier par levier.

Référentiel · Nous Sommes Vivants

Le Livre blanc — le socle Regenesis appliqué à tous les secteurs

Ces cinq principes — formalisés par Jérémy Dumont dans le référentiel de Nous Sommes Vivants — structurent l’approche pour l’ensemble des secteurs : tourisme, alimentation, textile, cosmétique, architecture. Le Livre blanc (51 pages) en développe les fondements théoriques et opérationnels.

Deux exigences pratiques découlent de ces cinq principes. La première : évoluer de l’égocentrisme vers l’écocentrisme (Emmanuel Powels) — l’architecte cesse d’utiliser le lieu comme support d’expression pour travailler au service de son potentiel. Cela demande des capacités d’écoute profonde, de facilitation de processus collaboratifs, de gestion de conflits. Des compétences rarement enseignées dans les écoles d’architecture. La deuxième : rendre visible l’invisible — la mondialisation a dissocié les lieux de conception des lieux de production des matériaux. Savoir d’où vient le sable, quelles conditions de travail ont produit l’acier, quel écosystème a fourni le bois : c’est l’éco-alphabétisation appliquée aux choix de matériaux. Emmanuel Powels : « On est éco-analphabètes. Il faut réapprendre comment fonctionne la nature pour habiter comme un partenaire dans l’écosystème. »


4. Quatre niveaux de pratique : de la certification à la régénération

Le Capacity Score de Nous Sommes Vivants positionne tout projet architectural sur quatre niveaux — qui correspondent exactement aux quatre relations à la nature identifiées par l’IPBES.

N1 · Limiter
Garde-fou — Vivre de la nature

Réduire les nuisances du bâtiment indépendamment. La nature est un fond de scène à ne pas trop abîmer. Chaque projet optimise ses propres impacts sans lien avec le territoire environnant.

Certifications : RT2020, réglementation thermique, isolation renforcée, chantier propre.

N2 · Réduire
Optimisateur — Vivre dans la nature

Neutralité carbone, énergie positive, matériaux à faible ACV. Zéro dommage — mais pas de contribution positive nette. Emmanuel Powels (Regenerative Place), après 10 ans de certifications LEED : « On donne des points parce qu’on consomme un peu moins d’énergie. La référence, c’est le passé. Ça sert pas à grand-chose. » Sa maison dans les Pyrénées est le seul bâtiment certifié Living Building Challenge (LBC) en Europe.

Certifications : HQE, BREEAM, LEED, Passivhaus, E+C-, BEPOS, Living Building Challenge.

N3 · Restaurer
Architecte du vivant — Vivre avec la nature

Le bâtiment accueille activement la biodiversité et régénère des fonctions écosystémiques locales : toitures végétalisées productrices, façades biophiliques, matériaux biosourcés locaux. L’humain comme intendant des systèmes de la Terre.

Exemples : Groupe scolaire Chartier-Dalix (Boulogne), biofaçade CSTB (Champs-sur-Marne), toitures écosystémiques, ETIC Le Château.

N4 · Régénérer ← cible
Jardinier du territoire — Vivre comme la nature

Le bâtiment est conçu depuis le lieu — écologie, histoire, communauté. Il co-évolue avec les systèmes vivants environnants et génère des bénéfices mesurables pour l’écosystème, la communauté et l’économie locale. Retournement de finalité : la vitalité du territoire est la proposition de valeur.

Exemples : Mitosis / GG-loop (Pays-Bas), Playa Viva / Atelier Nomadic (Mexique), Center for Regenerative Studies (Lyle), Hameau des Montgolfiers, tiers-lieu Saint-Mars du Désert, Halage / Lil’Ô.

Cole (2012) et Du Plessis (2012) précisent ce qui distingue le N4 : la régénération promeut une relation de coévolution et de partenariat entre systèmes socio-culturels et écologiques — « a relationship that builds, rather than diminishes, social and natural capitals. »

La grille Malcolm Wells (1969) — la première mesure régénérative

Que le premier outil de mesure régénérative soit né de l’architecture — pas du management — est significatif. En 1969, l’architecte américain Malcolm Wells conçoit une grille d’évaluation qui pose le principe fondateur : la nature sauvage comme modèle de référence. Un écosystème naturel obtient le score maximal (+1 500). Un bâtiment conventionnel obtient un score négatif. La question n’est pas « ce bâtiment est-il durable ? » mais « contribue-t-il à la vitalité du vivant autant qu’une forêt le ferait à sa place ? »

La grille évalue 22 critères sur un continuum de –100 (dégénératif) à +100 (régénératif), en deux dimensions : le site (de « Pollue l’air » → « Purifie l’air », de « Détruit le sol » → « Crée du sol fertile ») et le bâtiment (incluant « Icône de l’apocalypse » → « Icône de la régénération » et « Est laid » → « Est beau »). La beauté comme marqueur de justesse systémique — le signe que le rapport au vivant est cohérent. En 1999, la Society of Building Science Educators a révisé la grille et explicité la distinction fondatrice, attribuée à John Tillman Lyle : « Le design durable consiste simplement à atteindre l’équilibre. Le design régénératif renouvelle les ressources de la Terre. » Nous Sommes Vivants utilise la grille Wells depuis trois ans — d’abord intégrée à l’atelier 1 du Business Model Régénératif, désormais utilisée à la fin de chaque atelier pour mesurer la progression.

Les quatre imaginaires de l'écologie appliqués à l'architecture régénérative — Nous Sommes Vivants
Les quatre relations à la nature (IPBES) et les modèles d’architecture correspondants — Nous Sommes Vivants

5. Projets d’architecture régénérative documentés

Mitosis / GG-loop — Pays-Bas : la cellule vivante comme métaphore

Net positif

carbone — produit plus
d’énergie qu’il n’en consomme

Symbiose

chaque unité coexiste
avec l’environnement

N3→N4

Capacity Score

Le bâtiment Mitosis (GG-loop) a été créé selon des principes biophiliques, reliant l’architecture à la nature. Son nom fait référence au processus biologique d’une cellule se divisant en deux cellules filles — il représente la modularité et l’adaptation à long terme. Les habitants font l’expérience d’espaces verts partagés, forêts miniatures et jardins en cascade sur les façades. En choisissant des matériaux captant le carbone et en utilisant les ressources de manière circulaire, Mitosis produit plus d’énergie qu’il n’en consomme.

Biofaçade CSTB — Champs-sur-Marne : la symbiose bâtiment-algues

200 m²

bioréacteurs sur 4 étages
depuis 2016

Symbiose

consomme le CO₂ du bâtiment
réduit les besoins en clim

N3

Capacity Score

La biofaçade du CSTB à Champs-sur-Marne installe huit bioréacteurs sur la façade — 200 m² de culture d’algues sur quatre étages. Fonctionnement symbiotique : les algues bloquent les rayons du soleil en été, diminuent les besoins en climatisation, et consomment une partie du CO₂ produit par le bâtiment. Les bioréacteurs ajustent température, pH et nutriments de manière automatisée et contrôlable à distance.

Groupe scolaire biodiversité — Chartier-Dalix (Boulogne-Billancourt) : l’école comme écosystème

20 classes

+ gymnase + écosystème
en toiture et façade

Nature libre

biodiversité indigène
développée librement

N3

Capacity Score

Ce bâtiment combine école primaire, gymnase et écosystème englobant façades et toiture. « Un morceau de territoire extrudé, un paysage en hauteur, dans lequel une nature indigène se développe librement. » Le défi Chartier-Dalix : créer un écosystème en toiture où la biodiversité n’est pas gérée comme un jardin — elle se développe selon ses propres lois. L’aspect du bâtiment est soumis aux lois de la nature.

Playa Viva / Atelier Nomadic — Juluchuca, Mexique : l’architecture ancrée dans l’écosystème

Hors réseau

villas intégrées au feuillage
toits en forme d’ailes

528→691 hab.

Juluchuca
2006→2020

N4

Capacity Score

Les villas de Playa Viva (Atelier Nomadic, Rotterdam) sont totalement incluses dans le feuillage, immergent les hôtes dans la nature. Mais l’architecture de Playa Viva ne s’arrête pas à l’esthétique : la restauration des bassins versants, des forêts et de la population de tortues marines est intégrée dans les expériences proposées aux visiteurs. Au lieu de construire un complexe extractif, le concept et le village ne font qu’un. La population de Juluchuca, passée de 528 à 691 habitants entre 2006 et 2020, est l’indicateur de succès premier du projet — pas le taux d’occupation.

Vivioland — Espagne : quand la communauté précède le bâtiment

Madrid

origine des habitants
territoire rural

École + travail

programme co-construit
en cours de processus

N4

Capacity Score

Vivioland, en Espagne, illustre ce que le développement régénératif produit quand on le prend au sérieux depuis le départ. Des habitants venant principalement de Madrid forment une communauté avant que les bâtiments n’existent. Le programme évolue avec eux : maisons à faible consommation, puis école fondée sur la connexion à la nature, puis opportunités de travail. Emmanuel Powels (Regenerative Place) : « Ce qui est important, c’est pas les images — c’est la façon dont on s’intègre dans un endroit. » Le défi : comment des gens de la ville s’intègrent dans une région rurale non pas en touristes du weekend, mais en partenaires de sa régénération.

La Borda — Barcelone : le précédent juridique de l’habitat coopératif

La Borda est un projet d’autoconstruction coopérative à Barcelone. En repensant profondément ce que signifie « habiter » — l’évolution d’une famille dans le temps, ce qu’on partage collectivement — le projet démontre qu’on peut vivre dans des espaces plus petits, moins chers, sans sacrifice de qualité de vie. Sa contribution la plus durable est juridique : La Borda a obtenu une dérogation pour être le premier projet espagnol exempt de parking obligatoire. Un précédent qui a changé le normatif local. Emmanuel Powels : « On peut se battre sur le normatif. Si on est professionnel dans ce secteur, il faut créer des précédents qui font évoluer le cadre législatif. »

Le Hameau des Montgolfiers — quand l’architecture commence par la vie

200 pers.

1ère réunion publique
sur 1 000 habitants

~40 logements

hameau inclusif écoconstruit
Beaujolais, SCIC

N4

Capacity Score

François Peyrard, architecte DPLG (Nouveaux récits), formule le principe : « Plutôt que critiquer le système, on invente le client qui nous va bien. » Le Hameau des Montgolfiers part de familles de personnes autistes — leur rêve : un lieu bienveillant où leur enfant puisse vivre avec d’autres. L’architecture arrive en dernier. En premier : une réunion publique, 200 personnes, la question ouverte « Comment voulez-vous vous aider ? » Programme final co-construit : logements inclusifs, tiers-lieu « la Papoterie », verger partagé, société coopérative. François Peyrard : « C’est pas parce qu’on construit quelque chose aujourd’hui que tout est prévu. On lui permet aussi de continuer à évoluer. »

Le tiers-lieu de Saint-Mars du Désert — la démocratie comme architecture

2019→2025

gilets jaunes → inauguration
temps long assumé

Archipel

des tiers-lieux — cité
au niveau national

N4

Capacity Score
Loire-Atlantique

Marika Frenette (architecte et urbaniste, Wigwam®) formule la différence entre durable et régénératif : « La goutte d’eau dans le sable — elle humecte mais ne fait rien bouger. La goutte dans le lac met tout en mouvement. Quand on lance plusieurs gouttes, la physique ondulatoire crée une onde globale. » À Saint-Mars du Désert (3 000 hab.), la commande initiale — rénover une maison avec des matériaux biosourcés — devient en cours de processus un tiers-lieu co-construit sur six ans. Un habitant dit lors d’un atelier : « En fait, c’est nous le tiers-lieu. » La maire à l’inauguration : « Si j’ai fait un deuxième mandat, c’est à cause de ce projet parce que ça m’a redonné confiance dans la démocratie. » La commune parle depuis d’un « archipel de tiers-lieux » — concept d’Édouard Glissant.

Cole (2012) citerait ces cas comme l’illustration exacte de ce que la régénération architecturale produit au N4 : une relation de partenariat entre systèmes socio-culturels et écologiques qui construit, plutôt que diminue, les capitaux sociaux et naturels.


6. Ce que font concrètement les architectes régénératifs

Trois praticiens — une architecte franco-marocaine formée chez Regenesis, un architecte lyonnais, une architecte québécoise installée en France — illustrent ce que les cinq principes produisent concrètement sur des projets terrain. Animés par Nancy Picard (Design et Développement Régénératifs, Ecotransition).

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Table ronde · Nous Sommes Vivants

Architecture régénérative — François Peyrard · Corine Mermillod · Marika Frenette

Animée par Nancy Picard (Ecotransition). Avec François Peyrard (Architecte DPLG, Nouveaux récits), Corine Mermillod (co-fondatrice, Archidoers) et Marika Frenette (architecte et urbaniste, Wigwam®). Architecture vernaculaire comme système vivant, note d’âme, architecture invisible.

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Table ronde · Lauriers 2024 — animée par Jérémy Dumont

Architecture et biodiversité régénératives — Emmanuel Powels · Emmanuel Régent

Emmanuel Powels (Green Living Projects / Regenerative Place, étudiant Institut Regenesis) et Emmanuel Régent (Biodiversio). Biodiversité fonctionnelle vs décorative, « pas japonais », grille Malcolm Wells, Living Building Challenge, Vivioland, La Borda. La permaculture comme mainstream manqué du bâtiment.

L’AMO régénératif — codécouper le cahier des charges avant de concevoir. En France, les marchés publics imposent une phase d’assistance à maîtrise d’ouvrage (AMO) avant toute conception — du temps obligatoire, donc rarement contesté. Marika Frenette (Wigwam®) a transformé cet espace à Saint-Mars du Désert : plutôt que de formaliser le programme technique, l’AMO a servi à interroger la première demande comme point de départ, pas point d’arrivée. « De quoi avez-vous vraiment besoin ici ? » est une question différente de « Comment voulez-vous que ce bâtiment soit construit ? » Ce codécoupage du cahier des charges a transformé une commande de rénovation en tiers-lieu co-construit sur six ans. Emmanuel Powels (Regenerative Place) nomme le même impératif : « Il faudrait un écodesign — arriver très en amont, avant qu’il y ait un cahier des charges, quand c’est encore une intention. » L’AMO est l’outil institutionnel qui rend ce moment possible en France.

Le vernaculaire comme système vivant

Corine Mermillod, co-fondatrice d’Archidoers, a découvert en 2019 l’Institut Regenesis. Sa rencontre avec le régénératif reformule trente ans de pratique : « Si on arrêtait de voir l’architecture vernaculaire comme un catalogue de solutions pour s’intéresser au processus qui lui donnait naissance, on pourrait alors comprendre comment ses leçons peuvent nous aider à concevoir l’architecture régénérative d’aujourd’hui. » Le vernaculaire (étymologiquement : issu d’un lieu) est un système vivant — des interactions culturelles, spirituelles, climatiques qui s’altèrent ensemble pour créer une architecture. La biologiste Elisabet Sahtouris illustre le risque de la décomposition analytique : « Lorsqu’ils auront représenté le génome humain, ils en sauront autant sur le corps humain que vous en sauriez sur la ville de New York en consultant son annuaire téléphonique. »

« Le territoire sait tout. Le territoire nous parle, il suffit de l’entendre, il suffit de l’écouter. »

— Corine Mermillod, co-fondatrice d’Archidoers

L’architecture invisible — ce qui soutend le bâtiment visible

Marika Frenette, fondatrice de Wigwam®, formule une notion qui structure toute sa pratique : « l’architecture invisible ». Ce qu’elle nomme ainsi, c’est l’ensemble du travail qui ne sera jamais inauguré, jamais photographié, jamais mis sur un site de portfolio — et qui est pourtant la condition de tout ce qui le sera. La mise en relation des acteurs, l’émergence des besoins communautaires, l’alignement des imaginaires, la construction de la confiance. Elle dit : « Je me présente parfois comme une architecte de l’invisible — comment on conçoit ce qui va permettre que l’architecture visible existe et qu’elle puisse devenir régénérative. » Si elle ne la voit pas dans un bâtiment, c’est le signal que le projet est « décorrélé, déraciné de son territoire — peut-être une sculpture, mais certainement pas une architecture. »

Cette notion rejoint directement la prémisse 4 de Regenesis : la transformation intérieure est une condition, pas un bénéfice secondaire. Et elle éclaire pourquoi les praticiens parlent si souvent de « temps long » — ce travail invisible prend structurellement du temps.

La note d’âme — choisir les architectes autrement

À Saint-Mars du Désert, Marika Frenette a obtenu une dérogation ministérielle pour sélectionner de jeunes architectes sans demander de proposition dessinée. La condition : rédiger une « note d’âme » — comment ils perçoivent l’âme du territoire. « C’est peut-être la première et dernière fois parce qu’il a fallu remonter avec l’autorisation. » Mais le processus a permis de choisir les architectes pour leur capacité à lire un lieu — pas pour leur capacité à projeter dessus. Les architectes choisis avaient deux contraintes supplémentaires : être mentorés par un professionnel plus expérimenté, et présenter leur production habituelle aux habitants — « démystifier le métier de l’architecte. » Une sélection alignée sur la prémisse 4 de Regenesis avant même le début du projet.


Acteurs documentés — immobilier et territoire

Redman Méditerranée — Julie Carcasson, Marseille. Premier promoteur immobilier français B Corp. Friches urbaines, écologue systématique sur chaque projet, coconception avec le vivant humain et non-humain. Cas documenté : campus Omnest Formation à Marseille — terres crues d’excavation récupérées sur chantier voisin, transport nul. Julie Carcasson : « On coconçoit avec les vivants pour développer les projets les plus durables et les plus utiles possibles pour le territoire. »

Loki — Nina Losequer, Montpellier. Boissons vivantes fermentées. Avant de régénérer le territoire, régénérer les humains. Six agoras par an : 100 % de l’équipe, lignes de production à l’arrêt, sujets proposés par les salariés. 20 000 € de « temps non productif » assumé. Turnover quasi nul. Nina Losequer : « Ça régénère les hommes, ça les motive, ça leur donne du sens. » La prémisse 4 de Regenesis concerne les équipes de maîtrise d’œuvre autant que les habitants.

76,1 %

Capacity Score · Nous Sommes Vivants

ETIC — Le Château, Nanterre · N4 Régénérer

SAS agréée ESUS · triple bilan opérationnel · 65 M€ financement solidaire · 176 organisations hébergées · 671 t CO₂ évité · Lauriers Architecture 2025

Ces cas confirment ce que la table ronde de praticiens illustre par le processus : l’architecture régénérative n’est pas un style ni une certification. C’est une façon d’inscrire le bâtiment dans les systèmes vivants du lieu — écologiques, sociaux, économiques, culturels — et d’en faire un catalyseur de vitalité territoriale.

Les lauréats des Lauriers de la Régénération — architecture et territoire

Les Lauriers de la Régénération — dispositif apprenant créé par Jérémy Dumont et Nous Sommes Vivants — ont distingué plusieurs initiatives qui illustrent comment l’architecture, l’urbanisme et la foncière peuvent devenir régénératifs. Chaque lauréat est évalué au Capacity Score.

🏆 Lauriers 2025 · Architecture · N3

ETIC — Le Château, Nanterre

Friche industrielle (1901) transformée en tiers-lieu ESS. Écoconstruction, énergie 100 % renouvelable, jardin permacole sur sols dépollués. 65 M€ financés par épargne citoyenne. Consommation 6× inférieure à la moyenne nationale. Grand Prix Durabilité ICI ON AGIT 2025.

🏆 Lauriers 2025 · ESS · N4

Halage / Lil’Ô — ferme florale d’insertion, Seine-Saint-Denis

Technosols créés sur friche polluée du 93. 180 000 fleurs locales/an, zéro prélèvement de terre végétale. Triple régénération : sol + insertion (65 % sorties emploi) + territoire. Le sol n’existait pas — il a été créé.

🏆 Lauriers 2025 · Industrie · N3

Pocheco — usine écolonomique, Hem

Phytoépuration par bambous, récupération des eaux pluviales, chaufferie bois, toitures végétalisées productrices, permaculture sur site, Canopée Reforestation. « Il est plus économique de produire de façon écologique. »

🏆 Lauriers 2025 · Tourisme · N3

Éco-Domaine La Fontaine

Modèle intégré agriculture-hôtellerie-restauration-pédagogie-événementiel. 50 % légumes permacoles, 70 % énergie renouvelable, TO 49 % en croissance de 49,55 % sur 3 ans.

🏆 Lauriers 2025 · Territoire · N3

Créateur de forêt — Grimaucourt-en-Woëvre

Sanctuarisation juridique via Obligation Réelle Environnementale. Reboisement visant la biodiversité sur 100 ans. Le territoire comme unité de conception, l’arbre comme matériau du vivant dans la durée.

🏆 Lauriers 2024 · Urbanisme · N3

La Permaculturelle — coworking, Lyon

Tiers-lieu conçu selon les principes de la permaculture. Ateliers, conception du lieu et régénération des écosystèmes forment un tout. L’architecture est la matière même de l’activité régénérative.

🏆 Lauriers 2025 · Architecture · Zoom

ETIC — Le Château, Nanterre · 76,1 % · N4

25 000 m²

10 tiers-lieux ESS
partout en France

65 M€

financés par épargne
citoyenne et solidaire

× 6

moins émetteur CO₂
que la moyenne nationale

Fondée en 2010 par Cécile Galoselva, ETIC — Foncièrement Responsable transforme l’immobilier en levier de transition sociale et écologique. À Nanterre, ETIC a transformé une friche en tiers-lieu régénératif. Au lieu de détruire : sauvegarder, soigner, revaloriser, réemployer. Le Château (2 100 m²) — ancienne usine du Docteur Pierre (1901, premiers dentifrices industriels de France), friche pendant dix ans — renaît grâce à l’écoconstruction, l’énergie 100 % renouvelable et un jardin en permaculture cultivé sur des sols dépollués. Aujourd’hui : communauté d’organisations engagées, restaurant de transition alimentaire, jardin potager porté collectivement par les résidents. Il régénère le sol, l’autonomie locale, la biodiversité — et les liens humains. Lauréat Architecture Lauriers 2025 et Grand Prix Durabilité ICI ON AGIT. Score Capacity Score : 76,1 % · N4 — le score le plus élevé de l’immobilier ESS français.


7. Le processus de conception régénérative

L’architecture régénérative n’est pas un style ni un ensemble de matériaux — c’est un processus. Ce processus se distingue des pratiques conventionnelles sur cinq dimensions interdépendantes.

1. La littératie écologique précède la conception

Avant le premier trait de crayon, les praticiens lisent le lieu comme un biologiste lirait un écosystème : géologie, hydrologie, cycles saisonniers, espèces indicatrices, corridors écologiques, mémoire sociale du territoire. McHarg formalisait dès 1969 son Ecological Method. Lyle l’appliquait au Center for Regenerative Studies avec des modélisations successives qui ont abouti à un bâtiment dont les courbes reproduisent des formes cellulaires. Corine Mermillod y ajoute la dimension culturelle et spirituelle : un lieu porte une histoire vivante invisible que l’architecture doit apprendre à lire avant d’intervenir. Beatrice Ungard y ajoute la conscience : apprendre à voir le tout plutôt que les fragments.

2. L’humain comme système vivant — pas comme usager

Michelle Holliday (thrivability) pose le principe : les organisations et les communautés sont des systèmes vivants. Elles ont besoin de diversité (générer de nouvelles possibilités), de nourishment (être nourries dans leur humanité), de relations (qualité des liens, pas somme des parties) et d’émergence (ce qui surgit quand diversité, soin et connexion convergent). François Peyrard, architecte du Hameau des Montgolfiers, le formule ainsi : « L’architecture, le bâtiment vient dans un second temps. Il y a d’abord autre chose qui se passe avant — et c’est ça qui construit le monde de demain. »

3. La biodiversité comme programme — pas comme décoration

Emmanuel Régent (Biodiversio) pose un diagnostic cinglant : « Même les meilleurs architectes font un paysage — ils ne créent pas de biodiversité. De Marseille à Lille, on retrouve les mêmes 10-20 espèces, souvent asiatiques ou américaines, parce qu’elles font jolies. Aucune biodiversité fonctionnelle. » La biodiversité est un ensemble fonctionnel régi par trois paramètres imbriqués : biotope (sol, mur, lumière), biocénose (choix des plantes qui façonne en retour le sol), interactions (dont la gestion humaine est la principale). « La gestion, c’est la pérennité de la biodiversité — et c’est ce qu’on oublie systématiquement. » Sur les 18 services écosystémiques identifiés par le Millenium Ecosystem Assessment, 14 sont en déclin. La biofaçade CSTB, l’école Chartier-Dalix, Halage / Lil’Ô répondent oui à la question : est-ce que ce dispositif augmente la capacité de l’écosystème local ? Emmanuel Régent (Biodiversio) ajoute la dimension spatiale : un bâtiment n’agit jamais seul. Une abeille sauvage couvre 300 m de rayon, un oiseau 50 km par jour — la biodiversité fonctionnelle ne s’évalue qu’à l’échelle du territoire, pas de la parcelle. Chaque projet crée ce que les écologues appellent des « pas japonais » (stepping stones) : des nœuds dans un réseau territorial relié par les espèces. Corollaire pour les maîtres d’ouvrage : penser la gestion à long terme (3 ans minimum avant d’observer des résultats, 10 ans pour consolider) comme partie intégrante du programme — et former les gestionnaires d’espaces verts à l’observation plutôt qu’à l’intervention.

4. La communauté est co-auteure — pas simple bénéficiaire

Les pratiques régénératives emploient des processus collaboratifs pour découvrir les histoires socioécologiques d’un lieu — et faire émerger le projet depuis elles. Marika Frenette sur Saint-Mars du Désert : « En fait c’est nous le tiers-lieu. Je cherche l’architecte qui a le plus de souvenirs de la salle, je ne la trouve pas — la photo, c’est pas moi qui la prends. » Le projet vivant n’appartient plus à son concepteur. Du Plessis (2012) pose comme condition : des processus participatifs et réflexifs continus sont nécessaires — pas un atelier en début de programme, mais une posture maintenue pendant toute la durée du projet.

5. Les indicateurs mesurent la vitalité du lieu — pas la performance du bâtiment

Playa Viva mesure la population de Juluchuca (528 → 691 hab.) — pas son taux d’occupation. ETIC mesure que ses bâtiments consomment 6 fois moins que la moyenne nationale ET que 176 organisations de la transition y trouvent un ancrage. Ce renversement de l’indicateur est la marque du passage au N4 du Capacity Score.

Redman Méditerranée illustre comment ce processus s’applique à un programme immobilier. Le campus Voyage Privé à Aix-en-Provence réunit trois organisations sans rapport apparent : Voyage Privé, l’école des 15 et Provence Rugby. Julie Carcasson (Redman Méditerranée) : « À première lecture, ces trois typologies n’étaient pas faites pour cohabiter. En créant les bons espaces et des lieux de rencontre adaptés, on développe un produit immobilier qui permet de trouver des synergies — ça crée un lieu ultra vivant. » À l’échelle d’un territoire industriel, Mathieu Vis (directeur des implantations, Provence Promotion) documente la zone du port de Marseille-Fos : une trentaine d’industriels co-engagés, 20 milliards d’euros de projets, 10 000 emplois. Fait remarquable : 75 % des projets s’appuient sur des logiques d’économie circulaire et de coopération — les déchets des uns deviennent les ressources des autres. Stéphane Paul (H2X) formalise ce principe en norme AFNOR pour que d’autres territoires puissent le répliquer.

Du Plessis (2012) synthétise les idées fondatrices de tout processus régénératif en quatre propositions : les systèmes humains font partie intégrante des écosystèmes ; les activités humaines devraient contribuer positivement à leur fonctionnement ; les efforts doivent être informés par des aspirations spécifiques au contexte du lieu ; des processus participatifs et réflexifs continus sont nécessaires. Ces quatre propositions ne sont pas des principes de bonne pratique — elles sont des conditions. Manquer l’une d’elles, c’est manquer la régénération.


8. Mesurer la vitalité — indicateurs régénératifs

« Est-ce que ça se mesure, la biodiversité ? » — c’est la question que Jérémy Dumont (Nous Sommes Vivants) pose à Emmanuel Régent (Biodiversio) lors de la table ronde des Lauriers 2024. La réponse est nuancée et structurellement importante pour l’architecture régénérative.

Emmanuel Régent : « La mesure de base, c’est un inventaire flore — mais un inventaire qui n’est jamais comparable à soi-même, parce que la biodiversité est en dynamisme permanent. » La loi de Pareto s’applique aux écosystèmes : 20 % des espèces occupent 80 % de l’espace, mais ce ratio change avec les saisons, les années. Un paysage photographié chaque année donne une image différente — c’est une propriété constitutive du vivant, pas un biais de mesure. Ce dynamisme implique deux conséquences pratiques pour la conception architecturale.

Première conséquence : les indicateurs régénératifs se mesurent sur le temps long. « À minima il faut 3 ans pour voir quelque chose. Au bout de 6 ans, au bout de 10 ans, on s’aperçoit qu’on a construit quelque chose de solide ou pas. » Un projet régénératif n’a pas de « livrable » biodiversité à la remise des clés — il a des trajectoires. C’est une rupture fondamentale avec les certifications environnementales, qui évaluent le bâtiment au moment de sa construction.

Deuxième conséquence : le programme doit intégrer la gestion. « Il ne peut pas y avoir de biodiversité sans parler pérennité, et il ne peut pas y avoir de pérennité sans parler gestion. » La conception régénérative programme qui va gérer quoi, à quelle fréquence, avec quelle formation, pendant combien d’années. Emmanuel Régent : « Mon ambition, c’est de transformer les gestionnaires d’espaces verts de coupeurs-jeteurs en promoteurs de l’intérêt général — capables d’observer, d’accompagner, de laisser évoluer. »

3 ans

minimum pour voir
les premiers signaux

5-10 ans

pour évaluer
la solidité du système

N4

Capacity Score
inclut la trajectoire

Drone

cartographie botanique
au millimètre près

Les outils disponibles aujourd’hui : inventaires faune-flore, capteurs biodiversité, cartographie drone à la résolution millimétrique (pour le suivi botanique), testeurs de qualité de sol (populations bactériennes). L’enjeu n’est pas le manque d’outils — c’est « la volonté de le faire et d’y mettre les moyens. » Et la capacité à lire les indicateurs dans le temps : Playa Viva mesure la population de Juluchuca (528 → 691 hab.), pas son taux d’occupation. ETIC mesure que 176 organisations de la transition y ont trouvé un ancrage. Ce sont des indicateurs de vitalité territoriale — pas de performance du bâtiment.


9. Freins et leviers — embarquer les décideurs

L’architecture régénérative est conceptuellement convaincante. Ses résultats sont documentés. Ses outils existent. Pourquoi reste-t-elle marginale dans les cahiers des charges français ? La table ronde des Lauriers 2024 identifie trois freins structurels et trois leviers pratiques.

Les trois freins structurels

1. La biodiversité arrive trop tard. Emmanuel Régent (Biodiversio) : « On s’intéresse à la biodiversité au moment du livrable — quand les bâtiments ont été conçus. Or il faut la prendre en compte très en amont, à la conception. » La biodiversité est un sujet transverse qui touche toutes les parties prenantes — il ne peut pas être ajouté en fin de processus. C’est une logique de programme, pas de décoration.

2. Les élus ne peuvent pas se projeter. Emmanuel Régent a participé à un concours pour un îlot résilient en 2050. Son projet a été éliminé parce qu’ »on était trop résilient » — et l’assureur refusait de suivre sur la décennale. « Un élu est incapable de se projeter aussi loin dans le temps. On peut lui apporter tous les arguments de qualité de vie et de résilience — ils sont encore assez froids. » La logique du mandat électoral (5 ans) entre en collision avec la logique du projet régénératif (20-50 ans).

3. Le normatif bloque. Emmanuel Powels (Regenerative Place) documente le paradoxe : « Il y a plein de projets qui pourraient travailler 100 % avec de l’eau de pluie, mais le normatif ne le permet pas. » Les projets régénératifs opèrent à la frontière des réglementations existantes — ce qui les oblige à naviguer entre dérogations, précédents et travail indirect sur les règles.

Les trois leviers pratiques

1. Créer des précédents juridiques. La Borda (Barcelone) a obtenu la première dérogation à l’obligation de parking en Espagne. Ce précédent a changé la règle pour les projets suivants. Emmanuel Powels : « Il faut pas juste dire ‘je peux pas’ — il faut travailler indirectement pour que le normatif évolue. » Saint-Mars du Désert a obtenu une dérogation pour choisir ses architectes sans proposition dessinée. Chaque dérogation obtenue devient un précédent qui ouvre l’espace pour le suivant.

2. Inventer le client qui nous va bien. François Peyrard, architecte DPLG (Nouveaux récits) : « Plutôt que critiquer le système, on invente le client qui nous va bien. » Le Hameau des Montgolfiers n’a pas attendu qu’un promoteur commande un projet régénératif — il a trouvé des familles de personnes autistes dont le rêve rendait le projet régénératif non seulement possible mais nécessaire. L’éco-design en amont, l’AMO comme outil de codécoupage du cahier des charges, la coalition de parties prenantes avant la conception : ce sont des façons de créer les conditions plutôt que d’attendre qu’elles existent.

3. Rendre désirable avant de rendre mesuré. Emmanuel Powels : « Il faut travailler avec une vocation du lieu qui fait que les gens disent ‘je veux être partie de ce futur.’ C’est un storytelling — une façon de raconter ce que peut être le futur dans un endroit qui inspire. » La mesure vient après l’envie. Marika Frenette a demandé aux équipes candidates une « note d’âme » avant un programme technique. Jérémy Dumont (Nous Sommes Vivants) note que même parmi les professionnels les plus engagés dans les démarches carbone et biodiversité depuis des années, trouver un projet qui approche vraiment la régénération « n’a pas été chose simple. » La désirabilité du régénératif est une condition de sa diffusion.


10. Par où commencer

Que vous soyez architecte, maître d’ouvrage, collectivité ou promoteur, les outils de Nous Sommes Vivants permettent de structurer une démarche régénérative à partir de votre réalité — pas d’un modèle importé.

Étape 1 — Se positionner · Capacity Score (20 min, gratuit)

Le Capacity Score révèle en 20 minutes où se situe votre projet sur les quatre niveaux (N1 → N4) et identifie votre verrou de transformation — gouvernance, pratiques, modèle économique, leadership. Point de départ indispensable avant toute décision de conception.

Étape 2 — Aligner les imaginaires · Fresque des Imaginaires (3h)

La Fresque des Imaginaires permet à une équipe de projeter collectivement leur projet dans un futur régénératif — à travers les quatre relations à la nature (IPBES). Condition préalable à tout processus de co-conception.

Étape 3 — Co-construire le modèle · Business Model de l’entreprise régénérative (5 ateliers)

Les cinq ateliers permettent de cartographier la chaîne de valeur actuelle, d’identifier les services écosystémiques que le lieu peut produire, de mobiliser les parties prenantes territoriales absentes, et de co-construire une proposition de valeur mutuellement bénéfique avec des KPIs régénératifs.


Sources

— Lyle, J.T. (1976). Conception régénérative pour le développement durable.
— McHarg, I. (1969). Design With Nature.
— Cole, R. et al. (2012). Regenerative design as co-evolutionary partnership. Building Research and Information.
— Du Plessis, C. (2012). Towards a regenerative paradigm for the built environment. Building Research and Information.
— Mang, P. & Reed, B. (2015). Regenerative Development and Design.
— SymBIO₂ / CNRS. Biofaçade CSTB, Champs-sur-Marne, 2016.
— GG-loop. Mitosis — architecture biophilique, net positif carbone. Pays-Bas.
— Chartier-Dalix. Groupe scolaire biodiversité, Boulogne-Billancourt.
— Atelier Nomadic / Playa Viva. Juluchuca, Mexique.
— Destination Canada (2023). A Regenerative Approach to Tourism in Canada.

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