Nous posons deux régimes d’activité économique : la prédation et la régénération. En juillet 2026, le cabinet EY — Ernst & Young — publie From extractivism to regeneration et documente le premier avec vingt-trois ans de données — c’est ce qui rend ce rapport précieux. Le cabinet nomme la prédation, la chiffre, identifie sept barrières structurelles et pose la régénération comme direction. Sa route s’arrête pourtant un palier avant celle que nous suivons. Voici où, et pourquoi.
Ce que le rapport établit
EY Global New Economy Unit · juillet 2026 · 61 pages
Troisième volet après A new economy et Beyond sustainability as usual. Thèse d’ouverture : la durabilité est restée à petite échelle parce qu’on a cherché à la greffer sur un système dont les incitations vont dans l’autre sens. Le retour de bâton contre l’ESG y est lu comme le symptôme de cette greffe.
La définition
C’est la seule notion que le rapport prend soin d’encadrer, et il la reprend à quatre reprises — résumé exécutif, chapitre 1, ouverture puis clôture du chapitre 2. Avec une variation qui mérite d’être signalée : les deux premières occurrences visent les gains financiers à court terme, les deux dernières les gains financiers tout court. L’extractivisme y désigne une extraction excessive qui privatise les gains pour une minorité en socialisant les coûts, dès lors que l’activité franchit les limites planétaires et sociales. Ce qui la sépare de l’extraction nécessaire tient à son échelle et à son impact. EY précise que le terme ne recouvre pas le capitalisme : il désigne une défaillance de marché identifiable, et le cabinet la qualifie de risque existentiel pour les entreprises elles-mêmes.
Les chiffres
Six indicateurs suivis entre 2000 et 2023 — trois de gains (dividendes versés aux ménages, rémunération des salariés, impôt payé par les sociétés), trois de pertes (dommages climatiques ; perte de biodiversité, suivie par l’Indice Planète Vivante ; pertes économiques associées à l’inégalité, modélisées par l’indice d’Atkinson). Le cabinet y voit la première tentative de cartographier l’extractivisme à l’échelle internationale, et il publie sa méthodologie. Nous n’avons pas d’équivalent.
| G7, 2000-2023 | Économies émergentes |
|---|---|
| Dividendes : ×3 plus vite que les salaires, ×2 plus vite que l’impôt sur les sociétés | Pertes liées à l’inégalité : 6 fois supérieures au G7 |
| +45 % de pertes économiques associées à l’inégalité | Coûts de perte de biodiversité : progression 4,7 fois plus rapide |
| +60 % de coûts liés à la perte de biodiversité, +70 % de dommages climatiques | Dommages climatiques : progression 2 fois plus rapide |
S’y ajoutent 43 % de l’impact de la consommation matérielle du Nord supporté au Sud, et un quart des émissions mondiales de CO₂ incorporé dans les biens échangés. L’écart se creuse à l’intérieur de chaque groupe de pays et entre les deux.
Le signal assurantiel
Le chapitre le plus concret porte sur l’assurance. Les catastrophes naturelles progressent de 5 à 7 % par an en termes réels depuis dix ans ; plus de 90 % des 320 Md$ de pertes de 2024 sont liées au climat ; les incendies de Los Angeles de 2025 constituent l’événement de ce type le plus coûteux jamais enregistré, à 40 Md$ de pertes assurées. Les tarifs de réassurance catastrophe en Europe dépassent de 75 % ceux de 2017. Quand une zone devient inassurable, le crédit s’y arrête, puis l’investissement immobilier et industriel. Les coûts socialisés reviennent dans les comptes des entreprises.
Sept barrières et un horizon
Le rapport identifie sept mécanismes qui rendent les pratiques extractives rationnelles pour ceux qui les tiennent : primauté de l’actionnaire, court-termisme financier, intérêt individuel des dirigeants et propriétaires, schémas d’incitation et de rémunération, lecture restrictive du devoir fiduciaire, écart entre raison d’être affichée et gouvernance effective, fragmentation des régimes fiscaux. Deux conditions les amplifient : la concentration des marchés — aux États-Unis, 0,1 % des entreprises réalisent plus de 80 % des ventes ; quatre négociants contrôlent 60 à 70 % du marché mondial des céréales — et l’influence politique des acteurs dominants.
Le chapitre 4 déroule un scénario de sortie que le rapport juge plausible à court terme : des règles qui se resserrent — devoir de vigilance, tarification du carbone et des ressources, responsabilité élargie du producteur, plafonnement des rémunérations dirigeantes ; des marchés de capitaux qui repricent le risque — stress-tests climat et nature pesant sur les fonds propres, taxonomies étendues, financement préférentiel pour ceux qui restaurent du capital naturel ; et une légitimité qui se déplace vers les entreprises contribuant aux communautés et aux milieux. Le tout est adossé à un inventaire d’initiatives déjà en vigueur quelque part dans le monde.
La destination est nommée en conclusion : une forme réparée de capitalisme. En exergue du chapitre 4, Hans Stegeman, chef économiste de Triodos Bank et membre du conseil consultatif du New Economy Unit, en donne la version courte — redéfinir le succès pour que le rendement financier reflète la valeur économique et sociale réelle.
Un pas en avant, et une exigence de précision
Qu’un cabinet de cette taille prenne la peine de nommer la prédation, de la chiffrer et de poser la régénération comme direction, c’est un progrès réel. Le rapport est sérieux, sourcé, et il dit à ses clients des choses qu’ils n’ont pas envie d’entendre. Il touchera des conseils d’administration que nous n’atteindrons pas.
Nous tenons pourtant une définition stricte de la régénération, et nous y tenons pour deux raisons de fond. La première tient au vivant : la régénération suppose un sujet capable d’évoluer par lui-même, ce qui la réserve aux systèmes vivants. La biodiversité des milieux, la santé et le bien-être des humains et des animaux sont les fondamentaux sur lesquels une trajectoire régénérative se juge. La seconde tient aux entreprises : une notion élastique ne se pilote pas. Une direction générale a besoin de savoir où elle est, ce qui la sépare du palier suivant et quel produit porte le mouvement.
Sur quelle échelle se lit ce rapport
L’architecture du rapport repose sur une logique de limites : un plafond écologique, un plancher social, et l’activité économique qui doit tenir entre les deux. Raworth y est la référence appelée — premier appel de note du rapport, et rappel en 2025 avec Fanning. Nous avons publié la mise au point sur cette famille de cadres : l’économie régénérative ne se réduit pas au donut.
Nous situons les organisations sur quatre paliers, avec le Capacity Score, un questionnaire réparti sur six leviers — dont le leadership personnel, l’intelligence écosystémique, la chaîne de valeur localisée et l’innovation produit. Limiter, c’est se conformer, réduire les pressions les plus excessives, tenir les seuils. Réduire, c’est diminuer systématiquement l’empreinte — éco-conception, efficacité énergétique, politique sociale structurée. Restaurer, c’est réparer ce qui a été dégradé et reconstituer ce qui a été pris : santé des sols, races locales menacées, pâturage tournant, couverts végétaux, biodiversité qui revient, filières remises en état. C’est exigeant, mesurable, et c’est le palier où se situe une grande part de ce qui se fait aujourd’hui de sérieux.
Régénérer commence là où les capacités augmentent au-delà de leur état antérieur. Restaurer ramène un milieu vers ce qu’il était ; régénérer étend ce qu’il peut. La différence est de nature : au palier trois, l’activité rend ce qu’elle a pris ; au palier quatre, elle produit de la fertilité, de la biodiversité et du lien social par son fonctionnement même — et son modèle économique tient parce que ces capacités augmentent. Seuls les vivants régénèrent : les sols, les milieux, les populations, les communautés humaines. C’est cette frontière que l’usage courant tend à effacer, en employant « régénératif » pour ce qui relève de la restauration.
Une logique de limites conduit à la restauration : opérer dans l’espace sûr et juste, réparer ce qui a été dégradé. La thèse d’EY s’y lit, et sa conclusion emploie le mot — restaurer l’équilibre entre profit, personnes et planète. Ses leviers nature relèvent de la protection et de la remise en état ; ses leviers sociaux relèvent du partage. Il confirme ce placement en rangeant parmi ses horizons souhaitables la reconnaissance des alternatives post-croissance par les gouvernements et l’entrée de l’économie du donut dans la décision publique.
Ce qui, dans ce cadre, conduit à la restauration
Le rapport tient les deux pôles, écologique et social, et les deux exigences, prospérité et équité. La question mérite donc d’être posée sans malice : qu’est-ce qui, dans la construction, l’arrête avant la régénération ? Cinq traits y répondent.
1. La séparation de la nature et des humains se tient dans la mesure. Le plafond concerne les milieux, le plancher concerne les personnes : deux bornes, chacune avec ses indicateurs et ses leviers. Les humains y figurent comme destinataires d’une redistribution — salaires, impôt, protection sociale — et les milieux comme dommages à contenir. La définition de l’extractivisme redouble cette partition en séparant les coûts sociaux des coûts écologiques.
L’inventaire du chapitre 4 va, lui, beaucoup plus loin : personnalité juridique du fleuve Whanganui, nature reconnue comme sujet de droit dans la constitution équatorienne, porte-parole de la nature dotés d’une voix dans les instances de décision, savoirs autochtones, monnaies adossées à la nature, La Via Campesina — Kimmerer et Yunkaporta figurant dans la bibliographie. Tout cela relève de l’alliance et il faut le porter au crédit du rapport, mais ces dispositifs restent à l’inventaire sans entrer dans la métrologie. Des quatre relations aux vivants possibles — l’anthropocentrisme qui exploite, le biocentrisme qui sanctuarise, l’écocentrisme qui adapte, le multicentrisme qui fait alliance — le chapitre 4 donne des exemples de la dernière ; les six indicateurs du chapitre 2 travaillent dans les trois autres. Or ce sont les indicateurs qui décident de ce qu’une entreprise peut piloter. Les humains sont une composante du vivant, et une mesure qui les tient séparés des milieux rend mal compte de ce qui les lie : il n’y a pas de régénération écologique tenable sur un vivant humain épuisé, ni de régénération humaine possible sur un vivant non humain détruit.
2. L’équilibre visé est celui des activités économiques. Le rapport parle d’équilibre pour la stabilité des marchés, la licence d’opérer, la continuité de la création de valeur : la nature y vaut parce que l’économie en dépend. Nous avons développé le renversement dans l’équilibre des écosystèmes : l’équilibre à viser est celui des habitants d’un territoire, humains et non humains. Ce n’est pas l’économie qui organise cet équilibre ; c’est lui qui rend l’économie possible. Une entreprise devient alors un organe du territoire, qui prospère en renforçant les capacités de ses habitants.
3. La définition retenue est distributive. Gains privatisés, coûts socialisés : l’extractivisme y est un problème de partage. Une définition distributive oriente vers des remèdes distributifs, et c’est bien ce qu’on trouve au chapitre 4 — redistribuer, plafonner, taxer, contraindre. Le rapport approche pourtant l’autre énoncé à deux reprises : au chapitre 1, en posant que la viabilité de l’extraction tient à la capacité des systèmes terrestres à se régénérer au rythme où l’on prélève ; au chapitre 3, en observant que la valeur est tirée des travailleurs, des communautés, des écosystèmes et des générations futures plus vite que ces systèmes ne se régénèrent. Ce rythme est la bonne grandeur, et il apparaît deux fois sans devenir une mesure.
4. Les objectifs sont posés au plancher. Le rapport définit lui-même les limites sociales comme les attentes de base en matière d’équité et de dignité. Ses indicateurs suivent : le salaire décent, dont moins de 5 % des 2 000 plus grandes entreprises mondiales déclarent s’acquitter ; l’accès à une alimentation saine, hors de portée de 2,8 milliards de personnes ; la sous-nutrition, le chômage des jeunes, l’absence de protection sociale. Ce sont des seuils de non-privation. Le versant écologique fonctionne pareillement : les limites planétaires forment un plafond, l’Indice Planète Vivante mesure un déclin. Le premier des cinq principes le formule à l’échelle du cadre lui-même : la suffisance, c’est assez pour une vie bonne à l’intérieur des limites planétaires. Le seuil est donc posé au niveau du principe, avant même les indicateurs. Un salaire décent permet de ne pas manquer ; un revenu qui permet de s’épanouir et de contribuer est une autre grandeur.
5. La métrologie s’arrête à zéro. Dommages climatiques, coûts de biodiversité, pertes économiques liées à l’inégalité : le meilleur résultat atteignable est zéro. Une activité qui augmenterait la santé biologique des sols ou la vitalité d’une communauté chercherait en vain sa case. Le rapport pose pourtant la bonne question à ses lecteurs — et si la stratégie devait démontrer un impact positif, et pas seulement l’atténuation d’un risque ? Il la pose avant de disposer de quoi y répondre, comme il a énoncé le rythme avant de le mesurer.
Dans ce cadre, la croissance reste une variable à contraindre. Une croissance qui augmente les capacités du vivant en vendant davantage y attend encore ses indicateurs et son mécanisme.
Ce que donne le chapitre 4 rangé sur les quatre paliers
Le placement qui précède peut se vérifier sur pièces. Le chapitre 4 recense des dizaines de dispositifs déjà en vigueur quelque part dans le monde, groupés par acteur — l’État, la finance et les marchés, la société civile — et présentés comme un continuum. Rangés selon ce qu’ils font au vivant, ils s’étagent.
| Palier | Dispositifs du chapitre 4 |
|---|---|
| Limiter contenir, sanctionner |
Contentieux climatique (Aînées suisses, Climate Litigation Network) · transparence de la propriété réelle et publication des versements des industries extractives · taxes sur les surprofits énergétiques · plafonnement des rémunérations dirigeantes · restriction des dividendes bancaires · calendriers de sortie des secteurs à fort impact |
| Réduire diminuer l’empreinte |
Droits de la nature — personnalité juridique du fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande, nature reconnue comme sujet de droit dans la constitution équatorienne sous son nom andin de Terre-Mère · devoir de vigilance européen · interdiction de l’obsolescence programmée et obligation de réparabilité au Québec · TVA réduite et déduction fiscale sur la réparation en Suède · interdiction des vols courts en France · ajustement carbone aux frontières et passeport numérique de produit · marché carbone chinois · crédits d’impôt de l’Inflation Reduction Act · stress-tests climat et nature · taxonomie européenne et normes ISSB · alliance des propriétaires d’actifs net zéro · droits des travailleurs de plateformes au Chili |
| Restaurer réparer, reconstituer, redonner voix |
Facilité forêts tropicales et fonds GAIA · conversion de dette contre protection marine au Belize · obligations indexées sur le couvert forestier en Uruguay · crédits biodiversité australiens · comptabilité SEEA et indicateurs au-delà du PIB · budgets participatifs de Porto Alegre et Medellín · assemblées citoyennes de Taïwan et de Norvège · conseils de jeunes obligatoires · cogestion allemande · biens publics numériques indiens pour l’eau, les sols et les forêts · banque de transition à thèmes · bourse et code de gérance de long terme |
| Régénérer augmenter les capacités |
Formes juridiques à mission verrouillée · loi Marcora convertissant les indemnités chômage en capital coopératif · coopératives d’habitation suisses sorties du marché spéculatif · consentement préalable des peuples autochtones avec partage négocié de la valeur · porte-parole de la nature dotés d’une voix et d’un vote · savoirs autochtones et interconnexion du vivant · La Via Campesina et la gouvernance paysanne des semences · laboratoires urbains du vivant à Eindhoven, Tampere et Gênes · monnaies bio-régionales et mesures de valeur au-delà de la monnaie fiduciaire · référentiels et labels régénératifs multilatéraux |
Trois choses apparaissent
L’essentiel se range en réduire et en restaurer, ce qui rend le rapport utile puisque ce sont les paliers où la plupart des organisations se trouvent. Trois observations s’y ajoutent.
Le palier quatre existe chez eux, et il porte sur trois objets. La propriété, d’abord — mission verrouillée, coopératives de travailleurs, logement sorti de la spéculation. La voix ensuite, étendue à ceux qui n’en avaient pas : peuples autochtones avec partage négocié, porte-parole de la nature siégeant dans les instances, gouvernance paysanne des semences. La monnaie enfin, avec les facilités de financement bio-régionales et les mesures de valeur au-delà de la monnaie fiduciaire. La distinction avec le palier précédent tient à peu de chose et elle est décisive : reconnaître un fleuve comme sujet de droit permet de le défendre contre une atteinte, lui donner un siège et un vote change les décisions qui se prennent.
Aucun ne porte sur le produit. C’est le constat qui nous intéresse le plus. Rien dans cet inventaire ne transforme ce qui est vendu. Le seul endroit où le rapport touche à l’offre — des modèles fondés sur le volume qui laisseraient place au service, à la location et à la circularité — est une question prospective adressée à un conseil d’administration, pas un dispositif. Or c’est par l’offre qu’une entreprise bascule, et c’est là que se décide qui paie, qui gagne quoi et comment la filière s’organise.
Le rapport le sait, à sa manière. Presque tous les dispositifs du quatrième palier figurent dans les rubriques d’évolution future, que les auteurs présentent comme conceptuelles ou au stade pilote, et dont ils écrivent que les preuves d’efficacité manquent encore pour en recommander l’adoption. Ce qui est en vigueur relève de la réduction et de la restauration ; ce qui touche à la régénération reste à l’état d’hypothèse. Notre placement n’est donc pas une lecture rapportée de l’extérieur : c’est la structure même du chapitre. On peut ajouter que la finance et les marchés n’y portent aucun dispositif de quatrième palier parmi les initiatives existantes — les leurs sont tous rangés en évolution future.
Pourquoi cette croissance reste difficile à voir
Il serait injuste d’en faire un défaut propre à EY. Le lien entre pratiques régénératives et performance financière reste très peu documenté, et l’obstacle tient d’abord aux modèles mentaux avec lesquels on se représente l’économie et la nature. Ces modèles sont visibles dans les scénarios que les institutions se donnent pour penser l’avenir.
Ce que dit la prospective publique française
La Délégation sénatoriale à la prospective a adopté à l’unanimité, le 7 octobre 2025, L’évolution des valeurs dans le champ économique à l’horizon 2050. Nous en avons publié la lecture croisée avec notre livre blanc, où ses quatre scénarios sont situés au prisme du Capacity Score.
| Scénario 2050 | Statut du PIB | Niveau |
|---|---|---|
| Croissance à marche forcée par l’hyper-innovation | Dominant | N1 |
| Croissance décarbonée et contrôlée | Ajusté | N2 |
| Sobriété choisie | Déclassé | N2→N3 |
| Communautés locales résilientes | Abandonné | N3 |
Le résultat mérite qu’on s’y arrête. Le quatrième scénario abandonne le PIB, adopte une économie biocentrée et mesure la santé des sols, la biodiversité et le bien-être des communautés. Il reste pourtant en restauration : ses indicateurs mesurent des stocks à préserver, non des capacités à développer, et son économie régénérative demeure cantonnée aux structures de l’économie sociale et solidaire. Les orientations finales du rapport portent en revanche la formule qui dit le mieux ce qui est en jeu : ne plus forcer l’environnement à entrer dans le marché, mais replacer l’économie au sein de la biosphère — une économie qui retrouve sa fonction première, organiser les conditions d’une existence collective soutenable, où la valeur ne se réduit pas au prix mais s’enracine dans la continuité du vivant. C’est la bonne finalité, avec des mécanismes de palier trois.
Cette lecture est corroborée par les travaux de Fischer, Farny, Pacheco-Romero et Folke parus dans Ambio en 2025 : durabilité, résilience et régénération forment trois logiques distinctes. La durabilité vise à faire moins de mal ; la résilience vise à encaisser les chocs, ce qui autorise à rester résilient dans la dégradation ; la régénération vise à renforcer activement la capacité des êtres vivants à s’auto-organiser et à évoluer.
Le rapport contient par ailleurs l’énoncé le plus net que nous connaissions du passage qui nous occupe, sous la plume d’Emmanuel Faber, président de l’ISSB, auditionné par la délégation : passer d’une économie extractive et prédatrice du vivant à une économie régénératrice du vivant, et donc plus résiliente — non par vertu, mais par réalisme et par opportunité. La prédation et la régénération y sont nommées comme deux régimes, et le motif avancé est économique.
Sa cinquième partie s’intitule : trois grandes orientations des politiques publiques pour placer la santé du vivant au cœur de la valeur économique. Elle mobilise le cadre One Health et présente la comptabilité CARE comme la plus aboutie — un modèle qui inscrit les capitaux naturel et humain au passif comme des dettes, et fait du profit ce qui subsiste une fois cette dette remboursée. C’est une avancée considérable sur le reporting extra-financier, et c’est une logique de restauration : rendre ce qui a été pris.
Le verrou que le Sénat nomme et qu’EY laisse de côté
La comparaison des deux rapports est instructive, parce qu’ils ne butent pas au même endroit.
Les sept barrières d’EY sont institutionnelles et comportementales : à qui l’entreprise doit des comptes, à quel horizon, avec quelles incitations, sous quelle lecture du devoir fiduciaire, dans quel régime fiscal. Ce sont de vraies barrières. Aucune ne porte sur l’instrument de mesure. Les conventions comptables apparaissent une fois, en incise, comme un facteur qui renforce une logique de conception défaillante — jamais comme un verrou en propre. Et les leviers comptables du chapitre 4 restent à l’échelle nationale, avec la comptabilité environnementale SEEA et la révision des comptes nationaux, ou à l’échelle de la publication d’information, avec la taxonomie européenne et les normes ISSB. Publier ce qu’on fait subir au vivant : oui. Porter au bilan ce qu’on lui apporte : la question n’est pas posée.
Le rapport sénatorial, lui, y consacre une partie entière et nomme l’asymétrie. Les normes internationales n’autorisent pas une entreprise à valoriser les externalités positives de son activité — l’exception étant celle que les industries extractives ont obtenue pour porter à l’actif des réserves non exploitées. Symétriquement, on ne provisionne pas le risque qui pèse sur les capacités du vivant dont on dépend. Même CARE, que le rapport présente comme la comptabilité la plus aboutie, inscrit le vivant au passif comme une dette : on peut mesurer ce qu’on doit rembourser, pas ce qu’on fait croître.
Il existe pourtant un nom pour ce qui manque. La soutenabilité forte, telle que la posent Gérald Naro et Alexandre Rambaud, tient que les capitaux économique, humain et naturel sont complémentaires et non interchangeables : certaines fonctions rendues par la nature sont irremplaçables. Carn et Vuattoux étendent le raisonnement — il en va de même des humains et de leurs relations. C’est le point décisif, et il porte loin : la non-substituabilité vaut pour un sol vivant comme pour la confiance dans une filière ou le savoir-faire d’un bassin d’emploi. Le corollaire comptable est la double matérialité, qui enregistre à la fois ce que l’environnement fait à l’entreprise et ce que l’entreprise fait à l’environnement. Or l’ISSB, que le rapport EY range parmi ses leviers, s’en tient à la matérialité simple — celle qui ne regarde que le premier sens.
Tout cela éclaire le résultat d’ensemble. Une métrologie dont le meilleur score est zéro produit une définition distributive, laquelle appelle des remèdes distributifs. La chaîne se tient, et elle explique pourquoi un travail aussi rigoureux aboutit à la restauration : l’instrument disponible ne permet pas d’aller plus loin. Ce n’est pas une faiblesse d’analyse, c’est un mur comptable — et il se lève par la preuve, pas par l’argumentation.
Trois modèles mentaux qui ferment la porte
Le premier fait de la croissance le problème. Timothée Parrique pose une économie stationnaire en harmonie avec la nature, où les richesses équitablement partagées permettent de prospérer sans croissance ; et il a raison de rappeler qu’une décroissance sélective s’impose dans un monde fini — abandonner les activités délétères, favoriser celles qui font vivre. Reste que si croître est en soi le problème, une croissance qui régénère prend des airs d’oxymore, et peu de gens vont la chercher. Le déplacement régénératif porte sur ce qui croît : les flux monétaires ne sont pas la seule grandeur susceptible d’augmenter. La fertilité d’un sol, la qualité d’une eau, la confiance dans une filière, la santé d’une communauté sont des capacités, et elles peuvent prospérer. La post-croissance dit d’arrêter d’accumuler ; l’économie régénérative dit de faire prospérer les capacités du vivant. L’une est une condition, l’autre une direction.
Ce modèle mental n’est pas extérieur au rapport EY, et c’est ce qui rend l’exemple parlant. Les remerciements indiquent que Tim Jackson, auteur de Post Growth et de The Care Economy, siège au conseil consultatif du New Economy Unit et a supervisé le développement méthodologique et la cartographie de l’extractivisme du chapitre 2 — celui-là même qui porte les six indicateurs. Ses deux ouvrages ouvrent la liste de lectures placée en fin de rapport. La grandeur pertinente, dans cette école de pensée, est la réduction ; c’est aussi, très exactement, ce que cette métrologie sait mesurer. La cohérence est totale, et elle explique le résultat mieux qu’aucune intention.
Le deuxième tient la nature pour un monde qu’on ne chiffre pas. Valoriser la nature, c’est la marchandiser : la position est sincère, elle a ses raisons, et elle fait décrocher une grande part du monde de la transition dès qu’on parle d’euros. Sa conséquence pratique est qu’on s’interdit de démontrer qu’une pratique vertueuse rapporte — on a le droit de ne pas s’endetter envers le vivant, pas celui de gagner davantage grâce à ses pratiques. Le paradoxe est que ce modèle mental partage sa structure avec celui qu’il combat : dans les deux cas, la nature et l’économie forment deux mondes séparés. L’un prélève sans compter, l’autre protège sans compter. Il faut sortir de cette séparation pour apercevoir une activité dont la prospérité et celle du milieu montent ensemble.
Le troisième réserve la régénération à un certain type d’organisations. Dans le rapport sénatorial, le levier associé à l’économie du bien-être est l’économie sociale et solidaire ; l’entreprise de marché apparaît surtout à travers l’économie de la fonctionnalité et le reconditionnement. Ce sont de bons exemples, et ils disent quelque chose de la représentation dominante : la régénération serait l’affaire des coopératives, des associations et des modèles de service. Tant qu’elle tient, un dirigeant qui cherche un modèle applicable à son activité de production cherche longtemps un exemple à sa taille.
Ce que ces modèles produisent
Les verrous techniques en découlent plus qu’ils ne les causent. Les normes comptables n’autorisent pas à porter à l’actif les externalités positives d’une activité régénérative — l’exception étant celle que les industries extractives ont obtenue pour leurs réserves non exploitées. Le marché paie le goût et le plein air, très peu la caractéristique environnementale seule. Les paiements pour services environnementaux plafonnent à 100 ou 120 € l’hectare, sur fonds publics et sur les seules zones de captage. La CSRD documente sans valoriser. La finance à impact finance l’impact malgré le risque, plutôt que parce qu’il rapporte.
Le résultat est le diagnostic que l’écosystème régénératif français porte sur lui-même : l’économie y est l’angle mort structurant — son importance est perçue, son expertise reste à assumer. La preuve manque moins parce qu’elle serait introuvable que parce que peu de gens la cherchent. Le rapport EY hérite de cet angle mort comme tout le monde — c’est un chantier ouvert, pas un reproche à lui adresser.
Ces trois modèles ont un trait commun, et c’est peut-être le vrai obstacle : la difficulté à penser un écosystème habité. Un milieu où des humains vivent, travaillent et produisent, dont ils sont une composante au même titre que les sols et les populations qui s’y trouvent, et dont l’entreprise est un organe. La séparation du plafond et du plancher n’en rend pas compte. La sanctuarisation non plus, qui suppose de mettre les humains dehors. La décroissance le pense parfois, mais sans l’entreprise dedans. Et le scénario le plus avancé de la prospective publique le pose en communautés locales résilientes, tout en gardant l’entreprise de marché à l’extérieur. Chacun tient un morceau ; personne ne tient l’ensemble.
Notre définition, et ce qu’elle donne
Si le mot doit tenir, il faut pouvoir dire à quoi se reconnaît une entreprise qui régénère.
Régénérer, c’est tisser des relations mutuellement bénéfiques entre les êtres vivants d’un territoire — la vie dans les sols, les populations animales et végétales, les communautés humaines — de sorte que chaque être vivant renforce par son activité propre la capacité des autres à poursuivre leur propre évolution.
Trois conséquences en découlent, et ce sont elles qui font l’approche.
On juge des pratiques. Ce qui est fait au champ, à l’atelier, dans la relation aux producteurs — pas un résultat promis ni un engagement affiché. Trois dimensions portent ce jugement, que l’analyse de cycle de vie ne couvre pas : la biodiversité des milieux, la santé et le bien-être des humains et des animaux, la qualité de la relation entre les maillons de la filière — contrats, prix, partage du risque, gouvernance. Ce sont exactement les trois piliers que réunit la certification ROC.
On qualifie un produit, pas une organisation. Le modèle n’existe qu’à travers un objet en vente : la brique qui porte le vote des consommateurs, le pull qui porte la laine, la compote qui porte le verger. Une trajectoire qui progresse sur les pratiques sans transformer ce qui est vendu produit une politique RSE mieux tenue. Les organisations basculent offre par offre.
Et cela se joue dans un lieu. Le produit contribue à la nature et aux personnes là où l’activité se fait. Financer une restauration ailleurs relève du mécénat — utile, à assumer comme tel.
De là, deux chantiers qui avancent ensemble : les modèles mentaux, parce qu’une direction change de modèle d’affaires après avoir déplacé sa représentation du vivant et de sa propre capacité d’agir — c’est le passage de l’exploitation, de la sanctuarisation ou de l’adaptation vers l’alliance ; et les modèles économiques, sur la chaîne de valeur d’un produit précis, avec la coalition que cela suppose de réunir.
Reste à montrer que cela produit une croissance. Une telle croissance suppose un mécanisme unique, qui produise les trois profitabilités ensemble plutôt que de les additionner. Chez C’est qui le Patron ?!, le prix voté par les consommateurs à partir des coûts déclarés par les éleveurs est un seul dispositif : il relie celui qui mange à celui qui produit, et il finance en même temps le revenu, les pratiques d’élevage et la solidité de la filière. Sur la filière lait bio conduite avec la laiterie LSDH, la brique se vend 1,47 € le litre, dont 0,59 € revient au producteur, avec un contrat de cinq ans garanti à 90 élevages. La démonstration tient dans la suite : 126 M€ de chiffre d’affaires en 2024, en hausse de 11,8 %, dans un marché du bio en grande distribution qui recule de 5 %. Vendre un volume supplémentaire augmente le revenu du producteur, la qualité du milieu et la solidité de l’entreprise dans le même geste.
Les Lauriers de la Régénération en constituent le corpus : près de cent produits, services et fonds primés en trois éditions, documentés filière par filière sur une quinzaine de secteurs. Le laurier distingue le produit, pas l’organisation qui le porte — et le produit primé a la finalité retournée : chaque unité vendue augmente des capacités quelque part. Plusieurs lauréats portent la certification ROC, qui réunit dans un même référentiel la santé des sols, le traitement des animaux et l’équité de rémunération. Du côté du capital, des fonds comme Milpa, Feve, Lita ou le Crédit Coopératif montrent que la logique s’applique aussi à l’argent qui finance ces produits. Nous avons documenté secteur par secteur où en sont les filières bio-régénératives françaises — agriculture, alimentation, cosmétiques, textile, alcools, bois.
Une précision d’honnêteté sur la suite. Notre modélisation de la filière laine française avec le Capacity Score — déclinaison filière du diagnostic, avec 99 indicateurs normés ESRS — établit la chaîne qui relie les pratiques aux indicateurs, aux services rendus et aux financements possibles. C’est une modélisation, pas un constat : elle décrit ce qu’une filière régénérative devrait mesurer et ce qu’elle pourrait valoriser. La validation terrain reste à conduire, et c’est précisément l’objet de notre recherche-action sur la triple profitabilité.
Où elle se gagne : dans la chaîne de valeur
Il faut dire la difficulté. Sortir de la prédation est coûteux, et sur deux plans à la fois. Mentalement d’abord : les imaginaires qui séparent la nature des humains rendent l’alliance difficile à concevoir, et ils sont installés dans les têtes bien avant d’être dans les tableaux de bord. Économiquement ensuite, et c’est là que le rapport EY est le plus juste — il décrit des modèles d’achat qui répercutent la pression sur les coûts tout au long des chaînes mondiales, et des acteurs dominants qui, à mesure que les marchés se concentrent, fixent les termes de l’échange pour leurs fournisseurs comme pour leurs salariés.
Ce mécanisme n’a rien de malveillant. C’est de la prédation défensive : chacun, se sentant menacé, comprime le maillon suivant. La défiance se propage de proche en proche, et l’on s’en extrait mal seul : celui qui desserre l’étau le premier perd sa marge sans garantie que le suivant en fasse autant.
C’est pourquoi la sortie se gagne au ras du sol, dans la chaîne de valeur d’un produit précis, et elle tient dans quatre questions très concrètes.
Qui fixe le prix ?
Qui porte le risque quand la récolte est mauvaise ou que les cours s’effondrent ?
Qui bénéficie quand le sol s’enrichit et que le territoire gagne en vitalité ?
Qui a voix dans les décisions de la filière ?
Selon les réponses, la même chaîne produit de la défiance et donc de la compression, ou de la confiance et donc de l’investissement. La solidité d’une chaîne tient à la qualité de ses relations, davantage qu’à ses stocks ou au nombre de ses fournisseurs. Un fournisseur payé à un prix qui lui permet d’investir ne décroche pas au premier choc. Un producteur dont le risque est partagé tient quand les cours s’effondrent. Une filière où chacun a voix s’adapte plus vite, parce que l’information y circule.
Et la relation doit courir d’un bout à l’autre. Duralex, Brandt : des industriels profondément ancrés dans leur territoire ont vacillé faute d’un aval qui relie l’achat à la survie du savoir-faire. Rendre visible la contribution d’un produit — par l’affichage, la traçabilité, le récit — c’est ce qui transforme la demande en soutien de la trajectoire.
L’entreprise se transforme après, et offre par offre. C’est là qu’un cahier des charges se rédige, qu’un prix producteur se fixe, qu’un sol se régénère — pas dans un engagement d’entreprise formulé au niveau du groupe. Nos analyses le font apparaître régulièrement : Michelin ressort à 45 %, en réduction avancée, avec une infrastructure RSE parmi les plus complètes du CAC 40 ; Patagonia ressort à 68 %, en restauration, avec deux lignes régénératives — le coton ROC et Patagonia Provisions — qui existent sans porter le modèle. Dans les deux cas, le levier ouvert est celui de la finalité du produit. Sur 116 diagnostics complets, la moitié des organisations se situent à la restauration et un quart à la régénération : la marche difficile est bien celle-là.
C’est aussi celle que le rapport laisse à d’autres. Il travaille par groupes d’économies et s’adresse à l’État, à la finance et à la société civile — il l’écrit explicitement. À l’entreprise, il adresse des questions à poser en conseil d’administration. Y répondre demande de descendre jusqu’au produit, à ceux qui le font et au lieu où il se fait, et d’y traiter les quatre questions ci-dessus. C’est un travail petit, lent, peu spectaculaire. C’est là que ça se joue.
Source analysée : EY Global New Economy Unit, From extractivism to regeneration — Unlocking the transformation, juillet 2026, EYG no. 112549-26-GBL. Les analyses Michelin et Patagonia sont conduites par Nous Sommes Vivants sur rapports publics avec le Capacity Score et engagent NSV.

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