À propos de cet article
Cet article est issu des échanges lors de la table ronde de l’UX-Conf Lyon du 30 janvier 2025, publié sur UX-Republic. Il présente le case study Nous Sommes Vivants × Orange sur la conception régénérative de services numériques.
Les experts invités : Clémence Piteau (Co-fondatrice des Designers Éthiques Lyon / AUXO), Jérémy Dumont (Nous Sommes Vivants), Fabrice Liut (TheTandem). Animation : Élodie Bert (UX-Republic).
La transformation des entreprises en matière de durabilité est aujourd’hui un enjeu majeur. Face aux exigences environnementales et sociétales croissantes, les designers jouent un rôle central — non pas en ajoutant des contraintes écologiques à la fin d’un projet, mais en repensant le point de départ de la conception. Lors de cette table ronde, trois questions ont structuré les échanges : comment le design systémique transforme-t-il les pratiques ? Que change la CSRD pour les designers ? Et comment passer concrètement du User Centric au Green Centric ?
Voir le replay de la table ronde UX-Conf Lyon
Le design systémique : voir l’ensemble du système avant de toucher une pièce
Le design numérique a longtemps travaillé sur des problèmes isolés : améliorer un parcours, réduire un temps de chargement, optimiser une conversion. Le design systémique élargit le regard — il s’agit de voir l’ensemble des interactions entre l’offre, les personnes et les milieux. Et de partir du constat central : aucune entreprise ne peut prospérer durablement sur une planète dégradée.
Ce que le design systémique permet
Prendre du recul
Voir les interactions entre services, usagers, territoires et milieux — pas seulement le flux utilisateur.
Anticiper
Identifier les interdépendances qui créeront des problèmes dans 5 ans — eau, métaux, santé mentale des usagers.
Intégrer la réglementation
Les lois exigent de structurer les actions sur des aspects écologiques, sociaux et économiques — simultanément.
Transformer les contraintes en leviers
Les normes perçues comme contraintes deviennent des opportunités de différenciation — si le designer les intègre dès le brief.
La CSRD : une nouvelle règle du jeu pour les designers
La directive européenne CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) impose aux grandes entreprises de plus de 250 salariés de rendre transparents leurs impacts environnementaux et sociétaux depuis 2024. Ce rapport repose sur le principe de double matérialité : comprendre à la fois l’impact de l’entreprise sur l’environnement et comment l’environnement impacte le business.
Ce que ça change concrètement pour un designer
La compétition ne se joue plus seulement sur le coût ou la performance — elle se joue aussi sur la capacité des entreprises à mettre en place des plans d’action et à optimiser leur scoring environnemental. Un designer qui intègre ces indicateurs dès la conception devient un acteur stratégique, pas un exécutant de conformité.
Exemple concret : un designer souhaitant améliorer le score CSRD de son entreprise peut se rapprocher des équipes légales et financières pour voir comment son travail s’inscrit dans une dynamique de transformation durable — et construire un levier de croissance plutôt qu’une contrainte réglementaire.
Deux outils pour passer du concept à l’action
L’un des défis majeurs quand on parle de systémie aux dirigeants : les termes « Design » et « Systémique » suscitent souvent un décrochage immédiat. L’approche paraît trop abstraite. Pour pallier ce biais, deux outils concrets ont été présentés lors de la table ronde.
Outil 1 — Fabrice Liut · TheTandem
Le Canva de l’entreprise dynamique — 15 dimensions
Une version améliorée du Business Model Canvas : une grille de 15 cases représentant chacune une dimension clé de l’entreprise. Les parties prenantes répondent à des questions spécifiques pour chaque case — sans jargon systémique. Une session complète dure de 2 à 3 heures pour une première exploration, ou une journée pour un travail approfondi.
L’outil permet d’éviter l’approche en silos et de mettre en évidence les interconnexions : une problématique soulevée dans un service peut avoir des répercussions sur la stratégie financière ou légale. L’écologie s’intègre naturellement dans ces 15 dimensions — non comme une contrainte, mais comme un levier de différenciation stratégique.
Outil 2 — Jérémy Dumont · Nous Sommes Vivants
Le Business Model Régénératif — 5 ateliers
Un canvas et une série d’ateliers pour passer d’une chaîne de valeur dégénérative à une chaîne de valeur régénérative. L’approche régénérative ne se limite pas à la réduction des impacts négatifs : elle vise à créer des effets contributifs. Une entreprise peut-elle, par ses actions, augmenter la biodiversité ? Améliorer la santé mentale de ses usagers ? Renforcer le lien social dans les territoires qu’elle connecte ?
Atelier 1
Chaîne de valeur actuelle
Atelier 2
Redesign à T+10
Atelier 3
Proposition de valeur
Ateliers 4–5
Plan d’action + triple comptabilité
Le case study Orange × Livebox : quand la chaîne de valeur révèle la consommation d’eau
L’exemple concret présenté lors de la table ronde : le travail mené avec Orange autour de la Livebox. L’objectif n’était pas d’améliorer simplement l’objet, mais de repenser l’accès au numérique en minimisant la surexploitation des ressources naturelles. L’analyse de la chaîne de valeur en 45 étapes a révélé un problème majeur que l’éco-conception classique n’avait pas capturé : la consommation d’eau des datacenters.
Trois pistes issues de la session de conception régénérative
Mode dégradé sécheresse
Adapter le fonctionnement de la Livebox aux conditions hydrologiques du territoire. Le terminal « voit » la sécheresse et réduit sa charge.
Flux de données repensés
Plutôt que de se concentrer sur le stockage, repenser les flux pour réduire la consommation de ressources à la source.
Régulations locales intégrées
Inclure les lois environnementales et spécificités régionales dans la conception — dès le brief, pas à la fin.


Livrables de la session de conception régénérative Orange × Nous Sommes Vivants 2024
Ce projet illustre comment une approche régénérative permet de transformer un service existant en un levier d’impact positif. La Livebox est conçue pour être reconditionnée jusqu’à sept fois — ce qui minimise drastiquement l’extraction de minéraux rares. Ce n’est pas seulement optimiser les ressources : c’est réconcilier usage numérique et respect des écosystèmes.
Réconcilier innovation et sobriété : le vrai défi du designer numérique
Plutôt que de parler de « croissance », il est préférable de parler de rentabilité et de viabilité à long terme. La question pour une entreprise n’est pas seulement d’être rentable immédiatement, mais de trouver un modèle économique qui ait du sens sur la durée. Les fonds d’investissement et les banques commencent eux aussi à réfléchir à des alternatives avec un retour sur investissement à dix ou quinze ans — plutôt qu’une rentabilité à court terme.
Pour les designers, le défi est précis : plutôt qu’ajouter sans cesse de nouvelles fonctionnalités, une approche régénérative consiste à simplifier, optimiser et parfois réduire l’usage du numérique. En recentrant le design sur l’essentiel, on génère des externalités positives : réduction de l’empreinte écologique, amélioration de l’expérience usager et contribution à un modèle économique plus durable.
Le paradigme à remplacer
Le paradigme actuel cherche à créer du désir et à inciter à la consommation. Une approche régénérative répond avant tout aux besoins réels des usagers — pas aux désirs construits par le marché. Ce n’est pas opposer performance économique et responsabilité : c’est montrer que les deux se renforcent. Les consommateurs sont de plus en plus sensibles aux enjeux écologiques — 20% sont prêts à payer plus cher pour un produit éco-responsable. Les crises successives ont renforcé cette tendance : les usagers cherchent des solutions ancrées dans leur territoire.
De User Centric à Green Centric : l’évolution nécessaire du design
Le design a longtemps été centré sur l’utilisateur — et c’est une base solide à conserver. Mais il est temps d’élargir cette approche pour intégrer les impacts environnementaux et sociaux. La transformation des entreprises reposera toujours sur une compréhension fine des besoins des usagers — et sur les enjeux systémiques qui les entourent.

Clémence Piteau — « Le futur du Design ». Lire l’article complet →
Le véritable défi du design responsable est de relier l’expérience usager à des pratiques durables de manière concrète. Ce n’est pas une contrainte — c’est une opportunité d’innovation et d’impact positif. En alignant nos pratiques sur des valeurs durables, nous ouvrons la voie à un avenir bénéfique pour tous : humains, vivant, planète.
L’objectif n’est pas d’opposer performance économique et responsabilité. C’est de montrer que les deux peuvent se renforcer mutuellement. Le design Green Centric n’abandonne pas l’usager — il élargit la question : comment ce service est-il bon pour l’usager, pour les autres, et pour les milieux qu’il traverse ?
Pour aller plus loin
- De UX Centric à Eco Centric : le design régénératif — EGO, ECO, SELVA
- La conception régénérative : le design de produits régénératifs — méthode complète
- Livre blanc — Ce que la régénération veut dire pour une entreprise (51 pages)
- Case study Orange × RegenBMC — conception de services numériques régénératifs (38 pages)
- Orange et le triple capital régénératif — analyse stratégique
- Capacity Score Orange — Groupe 53%, France 53%, Business 59%
- Numérique régénératif : est-ce possible — et à quelles conditions ?
- Article UX-Republic — De User Centric à Green Centric (partie 1)
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Articles du set numérique régénératif
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Jérémy Dumont · Nous Sommes Vivants · Janvier 2025

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