

La question posée
Faut-il débrancher Jean-Marc Jancovici pour porter l’écologie au pouvoir ? La question circule depuis le rapport de Parlons Climat et de l’IDDRI, qui propose de diversifier ceux qui portent la cause. Il est la première incarnation à laquelle on pense, parce qu’il est de très loin la plus visible.
Jancovici est-il écologiste ? Oui, au sens de l’alerte sur les limites physiques : c’est la première des quatre relations à la nature, où l’action consiste à limiter ses prélèvements. Son parcours, son soutien au nucléaire et ses réserves sur le bio sont détaillés en première section.
Le débat écologique oppose trop souvent ce qu’il faut réduire à ce que les gens sont prêts à accepter, alors qu’il faut aussi regarder ce que l’économie met réellement à leur disposition.
Nous avons passé au Capacity Score le plan du Shift Project, et nous lisons le récit qui le porte ainsi que le rapport de Parlons Climat au même prisme. Cet article dit ce que chacun propose, où cela se situe sur la trajectoire qui permet à la France de s’adapter au changement climatique, et ce qu’il faudrait pour passer au niveau suivant.
Un écart traverse ce qui est analysé : le plan du Shift Project travaille la réduction, quand le récit qui le porte parle depuis un autre registre. Vingt chantiers testés et une trajectoire chiffrée jusqu’en 2050 d’un côté ; de l’autre, une écologie décrite par ce qu’il faut éviter plutôt que par ce qu’il y a à gagner. C’est cet écart qui limite la capacité à embarquer : un plan peut être excellent, il embarquera au-delà des convaincus le jour où le récit qui le porte sera à sa hauteur et nommera l’intérêt de chacun et celui de tous. C’est ce que l’analyse détaille, avec les recommandations de Parlons Climat — et les nôtres, que nous ajoutons aux leurs.
Deux publics reçoivent ces discours, et l’article les traite l’un après l’autre. Les citoyens, dont l’adhésion à l’écologie plafonne alors qu’ils se déclarent informés et prêts à changer. Et les entreprises, qui poursuivent leurs démarches alors même que la contrainte réglementaire se retire. Ce sont eux qu’il s’agit d’embarquer.
L’essentiel en dix idées
1. Débrancher Jean-Marc Jancovici ne résoudrait rien : ce qui plafonne est le registre depuis lequel on parle, pas celui qui parle. Un discours qui demande d’abord de céder atteint les convaincus, quel que soit son porte-parole.
2. L’écologie ne recule pas, elle plafonne. L’importance accordée à l’environnement passe de 8 en 2014 à 7,7 en 2024 selon le baromètre de l’ADEME ; ce qui recule, selon Parlons Climat et l’IDDRI, est la sympathie pour ceux qui la portent.
3. Passé au Capacity Score, le plan du Shift Project est estimé à 25 %, au bas du niveau de la réduction des impacts. C’est le plus outillé des sept lectures de la rentrée 2026 sur la décarbonation, et il vise une France résiliente face au changement climatique.
4. Le plan travaille la réduction, le récit qui le porte parle depuis la limite. Le Monde sans fin propose une perte de confort à répartir ; le livre de 2026 promet des protections, le langage de la résilience. Ce que l’activité ferait prospérer reste à dire.
5. Le plan compte les personnes en effectifs. Les dynamiques humaines et le leadership sont les leviers les plus lents ; le passage à la restauration se joue sur l’intelligence écosystémique.
6. Savoir est acquis, vouloir aussi : c’est pouvoir qui plafonne, chez les citoyens comme dans les entreprises. 75 % des Français se disent informés et 51 % adhèrent à « consommer mieux » ; 69 % des entreprises du SBF 120 analysées par BL Évolution ont un objectif climat validé, et peu ont conçu une offre pour la transition.
7. Le plan du Shift et le rapport de Parlons Climat s’arrêtent au même endroit : celui qui conçoit l’offre. Le modèle économique décide de ce qu’une activité fait vivre, et il commande les conditions de vie comme le récit.
8. L’écologie populaire part de ce qui préoccupe déjà les gens — se nourrir, se soigner, vivre dignement — et y trouve l’écologie. Son imaginaire est la régénération : humains et écosystèmes gagnent ensemble.
9. Contributif ne veut pas dire plus cher. Le lait bio de C’est qui le Patron ?! arrive en rayon au prix du lait non bio, la confiance entre acteurs supprimant les surmarges de précaution ; la filière atteint 126 millions d’euros en 2024, en hausse de 11,8 %.
10. Sur les six programmes de la rentrée 2026 lus levier par levier, aucun ne dépasse 50 % sur l’innovation, quand la gouvernance atteint 72 % chez trois partis. Ce qui se conçoit et se vend reste à écrire, et une mesure ferait avancer les sept : une mention d’origine qui dise ce que la fabrication rémunère, régénère et maintient sur le territoire.
Au sommaire de cet article, pour rendre l’écologie populaire à nouveau
I · La question Jancovici
On lit d’abord ce que Jean-Marc Jancovici met sur la table : un plan, un récit, et l’écart entre les deux.
1. Jancovici est-il écologiste ? D’où vient la question de le débrancher
Est-il écologiste ? Son parcours, son soutien au nucléaire, ses réserves sur le bio, notre réponse — puis d’où vient la question de le débrancher.
2. Le plan du Shift Project au Capacity Score, et le récit qui le porte
Le plan estimé à 25 %, levier par levier, et l’adaptation qu’il vise.
3. Ce que le plan traite sur les trois piliers d’impact et son territoire
La sortie du fossile, l’emploi en volume, la souveraineté, la maille régionale.
4. Le récit du Shift Project : la sobriété, et le périmètre resserré depuis 2020
Mêmes pratiques pour d’autres raisons, le volet agricole, et la perte à répartir.
II · Ce que dit le rapport de Parlons Climat
Le rapport traite du social : comment l’écologie devient majoritaire en partant de ce que les gens vivent. On croise ensuite les deux lectures.
5. Le backlash écologique existe-t-il ? Un plateau, pas un recul
La courbe de l’opinion sur vingt-cinq ans, et ce que franchir un seuil implique.
6. Pourquoi le récit de l’alerte bloque au seuil de la majorité
Six mécanismes internes, et la limite du consommateur responsable.
7. Les trois cadrages et les quatre pistes du rapport Parlons Climat
Du single issue climat au projet de société, puis les quatre pistes du pivot majoritaire.
8. Ce que le plan et le rapport laissent à l’entreprise
Conditions de vie, offre, récit : trois angles morts, et ce que nous ajoutons aux quatre pistes.
III · Ce que nous proposons
On situe d’abord les sept prises de parole de la rentrée 2026 au même Capacity Score, puis on expose le déplacement : une écologie qui part de ce que les gens vivent, un modèle économique qui la finance, et une innovation qui se traduit en produits du quotidien.
9. Savoir, vouloir, pouvoir : où le changement s’arrête chez les citoyens et les entreprises
Où le changement s’arrête, et ce que les données établissent côté citoyens et côté entreprises.
10. L’écologie populaire : une écologie au sens propre du terme
De l’environnementalisme à l’écologie, et partir de ce qui préoccupe déjà les gens.
11. L’imaginaire de l’écologie populaire : la régénération
Les quatre relations à la nature, et cinq récits lus à leur prisme.
12. L’économie régénérative : quand la vente finance la contribution au vivant dans ses écosystèmes
Le cas C’est qui le Patron ?!, et l’économie de la mutualité.
13. L’innovation régénérative : concevoir à partir du territoire et de ses habitants
D’où part la conception, cent produits primés, et pourquoi contributif ne veut pas dire plus cher.
Conclusion : ce que la rentrée révèle, et ce qui reste à porter
Où se situe chacun des sept, et la mesure qui les ferait avancer ensemble.
La rentrée politique de l’écologie
Adaptation climatique : notre analyse des partis et des entreprises, sont-ils prêts ? →À qui les Français font-ils confiance pour l’écologie après l’été 2026 ?Le programme des ÉcologistesLe projet du Parti socialisteRaphaël Glucksmann et Place publiqueLe programme de La France insoumiseMélenchon et Tondelier comparésLa REF, l’université d’été du MEDEFUniversités d’Été de l’Économie de DemainLe pape Léon XIV est-il écolo ?Édouard Philippe et l’adaptation climatiqueFrançois Ruffin et le travaillisme écologiqueMélenchon-Le Pen au deuxième tour : l’écologie et les entreprises
Ce que nous portons
L’écologie populaireL’enjeu politique de la trajectoire des entreprises vers la régénérationLes 4 imaginaires de l’écologieLe livre blanc de la régénérationL’adaptation régénérativeLes tendances RSE 2027Les Lauriers de la Régénération
Ce qu’il reste à porter
Le plan du Shift dit comment décarboner la production française. Reste à dire ce que cette production fait vivre : que la mention d’origine, sur l’étiquette des produits en vente, porte ce que la fabrication rémunère, régénère et maintient sur le territoire. C’est le made in France régénératif, qui contribue à la prospérité des territoires. Le manifeste a été remis en 2026 aux ministères de l’Agriculture, de l’Industrie et du Commerce.
Lire le manifeste du made in France contributifLes cent produits qui le démontrentLa chaîne de valeur régénérativeLa recherche-action triple profitabilitéLa note de cadrage de la triple profitabilité
Partie I · Faut-il débrancher Jancovici ? Ce que nos analyses établissent
1. Jancovici est-il écologiste ? D’où vient la question de le débrancher
La question paraît brutale, et elle circule pourtant. Elle vient d’un constat : l’écologie ne progresse plus dans l’opinion. On parle d’un « backlash écologique » — un retour de bâton, un rejet qui monterait. Les signaux abondent : la priorisation du sujet décroche, le climatoscepticisme se stabilise voire remonte, et les listes écologistes ont reflué aux élections municipales de 2026, où la sécurité était le premier critère de vote pour un électeur sur deux : la sécurité des personnes, entendue comme la protection contre la délinquance. L’été qui a suivi a rappelé ce que recouvre l’autre sécurité, celle que le climat met en jeu — évacuations, exploitations menacées, forêts parties en fumée.
L’enjeu qui se cache derrière est celui de la majorité. Une cause portée par une minorité peut faire adopter des lois ; elle ne peut pas les faire appliquer si la population ne suit pas. C’est ce basculement — passer d’une stratégie minoritaire à une stratégie majoritaire — que le rapport de Parlons Climat travaille.
Jancovici est-il écologiste ? Son parcours, ses positions et notre réponse
Jean-Marc Jancovici est ingénieur, et c’est depuis là qu’il parle. Polytechnicien, il fonde en 2007 le cabinet Carbone 4, puis en 2010 le Shift Project — un think tank consacré à la décarbonation de l’économie, financé par des entreprises et animé par des bénévoles. Le Shift produit des plans sectoriels : transports, industrie, agriculture, énergie, logement, numérique. Il est devenu une référence incontournable sur le climat et l’énergie.
En 2026, avant l’élection présidentielle, le Shift et Jean-Marc Jancovici ont publié « Réussir à l’ère des crises : un Plan robuste pour l’économie française », chez Odile Jacob, illustré par Christophe Blain et issu d’un travail collectif de plusieurs milliers de contributeurs. Le livre prend la suite du Plan de transformation de l’économie française, vendu à 120 000 exemplaires en 2022. Avec lui, le Shift veut peser sur la campagne : chaque promesse de candidat doit dire avec quelle énergie, quels matériaux, quels travailleurs et quelles infrastructures elle se réalise. Le Shift précise qu’il ne soutient aucun candidat : il les confronte tous à la réalité physique.
Ce qu’il a construit est considérable, et tout ce qui suit le tient pour acquis. Il a rendu le sujet climatique lisible pour des dizaines de milliers de dirigeants, formé une génération d’ingénieurs à raisonner en ordres de grandeur, et bâti un ensemble de plans sectoriels unique en France. Sa bande dessinée Le Monde sans fin, réalisée avec Christophe Blain, a été le livre le plus vendu en France en 2022.
Certains écologistes, eux, le tiennent à distance. Une tribune collective publiée par Reporterre en juin 2021, signée par une quarantaine d’organisations dont Attac et le réseau Sortir du nucléaire, lui conteste la qualité d’écologiste : son soutien au nucléaire, le financement du Shift Project par EDF, Bouygues, Vinci et BNP Paribas, et une sobriété demandée sans critique du système qui la rend nécessaire.
Ce soutien au nucléaire est assumé dans les dix priorités du livre : produire davantage d’électricité bas-carbone, nucléaire et renouvelables, en prolongeant le parc historique, en lançant le nouveau nucléaire et en déployant l’éolien terrestre et en mer et le photovoltaïque. Ses financeurs comptent EDF, Vinci, Bouygues, Vicat et Veolia, et le Shift se dit soutenu aussi par 36 000 donateurs particuliers. Sa page consacrée à ses financeurs les présente comme des acteurs économiques qui considèrent les enjeux climatiques et énergétiques comme une priorité, sans détailler dans son texte qui ils sont ni ce qu’ils apportent : cette discrétion entretient le reproche de la tribune.
Sa position sur l’agriculture biologique alimente le même reproche. Interrogé sur la loi Duplomb dans une émission d’HugoDécrypte en 2025, il pose que le bio répond mal aux objectifs de rendement, tout en reconnaissant les inquiétudes des Français sur les pesticides.
Sa position sur les renouvelables est contestée de la même façon. Dans La Croix, en 2022, l’ingénieur de formation et consultant Stéphane His relève dans Le Monde sans fin des erreurs importantes et un biais pronucléaire. Les renouvelables représentent déjà près de 30 % de la production électrique mondiale et 70 % des investissements dans les nouvelles capacités ; l’écart de consommation de matières entre éolien ou solaire et nucléaire est de trois à quatre, quand la bande dessinée l’estime de dix à cent. Il rappelle que les scénarios 100 % renouvelables de l’ADEME et de RTE démontrent la faisabilité d’une économie moderne alimentée par ces seules énergies.
Reporterre relève que ces critiques se multiplient, et qu’elles viennent aussi du monde des ingénieurs. Dans Alternatives économiques, Antoine de Ravignan, journaliste spécialiste de l’énergie, analyse « les discours trompeurs de Jean-Marc Jancovici » ; La Jaune et la Rouge, la revue de l’École polytechnique dont il est issu, relève de nombreuses inexactitudes dans Le Monde sans fin, notamment sur le nucléaire. Reporterre note aussi que la bande dessinée assume le choix politique d’ignorer les rapports sociaux dans son analyse — ce que notre lecture retrouve au premier niveau, dans le récit comme sur le pilier social du plan.
La voie 100 % renouvelables est celle que trace l’association négaWatt, sur un triptyque sobriété, efficacité, renouvelables. Son scénario 2022 atteint la neutralité carbone en 2050 avec un mix énergétique à 96 % renouvelable, en se passant progressivement des énergies fossiles et du nucléaire — le dernier réacteur fermerait en 2045 — et en évaluant pour la première fois les matériaux nécessaires. La sobriété est le terrain commun avec Jean-Marc Jancovici ; le nucléaire est ce qui les sépare. Ce désaccord n’empêche pas le travail commun : en 2025, le Shift a proposé à négaWatt et à l’ADEME de lancer ensemble Comprendre2050.fr, un site qui décrypte les grands scénarios de transition — ceux de l’ADEME, de RTE, de négaWatt, du Shift et la stratégie nationale bas carbone — en mettant en lumière leurs avantages et leurs inconvénients. L’ADEME le présente comme l’outil qui rend lisibles, pour un non-initié, la complexité et la pluralité des points de vue des trois organismes. Le livre du Shift associe, lui, nucléaire et renouvelables pour produire l’électricité bas-carbone dont l’électrification a besoin.
Écologiste, il l’est au sens de l’alerte sur les limites physiques. C’est la première des quatre relations à la nature, l’anthropocentrisme : on vit de la nature, et l’action consiste à limiter ses prélèvements. Le plan du Shift atteint la réduction des impacts au Capacity Score, et le récit qui le porte relève de la limitation. Jean-Marc Jancovici est pédagogue de l’énergie et du climat plus que porteur d’un projet qui relie l’environnemental et le social ; sur l’économique, il va plus loin que les projets politiques lus au Capacity Score, en chiffrant une trajectoire jusqu’en 2050. Ce premier niveau est légitime, et il a sa limite : il parle d’abord à ceux qui sont déjà convaincus.
Pourquoi la question de le débrancher se pose
Le diagnostic du rapport de Parlons Climat et de l’IDDRI déplace le problème : l’importance que les Français accordent à l’environnement n’a pas bougé depuis dix ans, et ce qui recule est la sympathie pour ceux qui la portent. D’où sa proposition — diversifier les incarnations, faire reculer certaines personnalités très exposées. C’est à Jean-Marc Jancovici qu’on pense d’abord.
Il a lancé « Un Commun Accord ». La question qui ouvre le projet est simple : peut-on choisir son capitaine si l’on ne s’est pas mis d’accord sur le cap ? Cent cinquante Françaises et Français tirés au sort, représentatifs, travailleront en assemblée sur quelques dilemmes de l’époque, et tous les autres pourront participer en ligne (le projet). La démarche est sans objectif partisan et au service d’aucun candidat, portée par des personnalités de la société civile sans ambition électorale.
Il en donne lui-même la raison : la vérité scientifique ne suffit pas à indiquer la voie quand il faut choisir entre plusieurs éventualités dont aucune n’est idéale, et seule la délibération collective permet de s’accorder. C’est un déplacement par rapport au plan et au récit, où l’expert alerte et chiffre. Ici, l’arbitrage revient à ceux qui vivront ce qui se décide.
La question mérite mieux qu’une défense. Un discours qui a occupé pendant quinze ans une part considérable de l’espace médiatique porte une part de responsabilité dans ce qu’il a produit — y compris dans la lassitude, dans le sentiment d’un plafond, et dans le rejet que le rapport documente. Une occupation durable du débat public par le registre de la contrainte pèse sur ce que les gens associent au mot « écologie ». C’est un effet d’occupation du terrain, plutôt qu’une faute individuelle.
Notre réponse est non, et elle porte sur le remède. Débrancher une figure laisserait le problème entier : ce qui plafonne est le registre depuis lequel on parle, plutôt que celui qui parle. Un discours qui demande d’abord de renoncer atteint ceux qui sont déjà convaincus, et s’arrête là. La suite le vérifie : le plan passé au Capacity Score, puis le récit qui le porte, lu au même prisme.
2. Le plan du Shift Project au Capacity Score, et le récit qui le porte
Le Capacity Score évalue votre capacité à tenir vos trajectoires RSE, innovation et business, et identifie vos leviers d’action prioritaires. En auto-évaluation, les décideurs répondent eux-mêmes aux trente-huit questions ; ici, nous conduisons une lecture externe sur documents publics. Ce que le score situe est la trajectoire vers le niveau suivant : un levier faiblement représenté désigne ce qui limite la progression. Il repose sur deux axes. Quatre niveaux d’une même trajectoire, à la fois RSE et économique, adossés aux quatre relations des humains à la nature. Ces relations viennent des cadres de vie de l’IPBES — vivre de la nature, vivre dans la nature, vivre avec la nature, vivre connecté à la nature —, que les travaux de Nicole Huybens précisent en distinguant le biocentrisme de l’écocentrisme ; les niveaux qui leur correspondent s’appuient sur les travaux du Regenesis Institute et de Carol Sanford. Six leviers ensuite, qui sont les endroits où une organisation peut agir, évalués par trente-huit questions.
Les quatre niveaux d’une même trajectoire de transformation de l’entreprise
| Niveau | Ce qui est planifié, mesuré et adressé | Le leadership qui l’incarne |
|---|---|---|
| 1 · Limiter conformité responsable | répondre aux obligations et sécuriser le reporting | le garde-fou |
| 2 · Réduire gestion des risques | optimiser l’existant pour limiter les impacts négatifs | l’optimisateur |
| 3 · Restaurer robustesse écosystémique | réparer les écosystèmes et les relations dont la production dépend | l’architecte |
| 4 · Régénérer contribution écosystémique en triple impact | générer de la valeur en renforçant les capacités du vivant | le jardinier |
Le plan est estimé à 25 %, au bas du niveau de la réduction des impacts. Le chiffre dit une position sur une trajectoire, jamais la qualité d’un travail. Un plan de décarbonation solide, porté par un récit de sobriété : c’est ce que le score situe, et le récit lu au même prisme éclaire ce chiffre. Cinq points seulement le séparent du programme du MEDEF, à 30 % — un think tank climatique et une organisation patronale se retrouvent au même endroit de la trajectoire.
Ce que ce niveau permet est réel. Une France qui décarbone selon cette méthode réduit son exposition aux chocs énergétiques, sécurise sa capacité à produire et tient une trajectoire vérifiable jusqu’en 2050. Ce qu’il ne donne pas encore est la capacité d’atteindre la restauration : réparer les écosystèmes dont l’activité dépend, pour qu’ils tiennent quand le climat aura changé.
Ce qui atteint la réduction, le niveau 2 : l’environnemental, où le carbone sert d’unité de compte — émettre moins, capter plus —, et l’économique, où la trajectoire est pilotée, sectorisée et chiffrée jusqu’en 2050, avec vingt chantiers testés chacun contre trois variantes de réussite.
Ce qui reste à la limitation, le niveau 1 : le social, où l’emploi est traité en volume et compté en effectifs ; la relation au vivant, où la nature se compte en carbone ; et le registre du récit, lu à côté, qui propose une perte de confort à accepter, répartie équitablement.
Ce que le Capacity Score révèle du plan du Shift Project, levier par levier
Appliqués au plan, ces six leviers disent ce qu’il demande aux entreprises sur chacun — et c’est à ce niveau de détail que la capacité manquante se localise. Les niveaux sont donnés ici sans pourcentage : un plan national n’est pas une entreprise, et la lecture situe une ambition plutôt qu’une performance.
| Le levier | Niveau | Ce que le plan y met |
|---|---|---|
| Leadership | N1 | la posture de l’expert qui alerte et chiffre, pour en faire un enjeu de conformité |
| Intelligence écosystémique | N2 | le carbone sur trois scopes, l’énergie et l’emploi simulés |
| Chaîne de valeur | N2 | les filières traitées par secteur, sur leurs émissions |
| Innovation | N2 | l’écoconception et la circularité, priorisées sur l’industrie |
| Dynamiques humaines | N1 | l’emploi compté en effectifs, la formation en délais |
| Gouvernance | N2 | une trajectoire de réduction chiffrée, pilotée par l’État |
Le texte soumis au Capacity Score est le plan — les actions proposées : Shift Project, « Réussir la transition dans l’incertitude : la méthode Shift en 20 chantiers », synthèse d’avril 2026, brique technique du Plan robuste pour l’économie française, publié en livre en 2026 sous le titre « Réussir à l’ère des crises » ; le Shift présente le livre comme le prolongement et la mise en perspective de ce rapport, et l’estimation porte sur la synthèse d’avril. Le récit qui le porte est lu au même prisme, sans entrer dans l’estimation : Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain, Le Monde sans fin, Dargaud, 2021 · « Un Commun Accord », assemblée citoyenne lancée en 2026 · les interventions publiques associées, dont un débat consacré à la désirabilité. Le questionnaire complet et sa méthode sont publics : la FAQ du Capacity Score. La même méthode a servi à nos analyses sectorielles, à nos analyses d’entreprises comme à Mélenchon et Tondelier, l’analyse comparée.
Quatre leviers atteignent la réduction, deux restent à la limitation. Les quatre premiers portent ce qu’un plan sait faire : chiffrer une trajectoire, mesurer des flux, organiser des filières par secteur, et pousser l’écoconception jusqu’au produit. Les deux autres portent ce qui se joue dans l’entreprise : la posture du dirigeant et l’énergie des équipes.
Le leadership et les dynamiques humaines sont les deux leviers les plus lents de ce profil. Le plan consacre pourtant un chapitre entier à l’emploi et à la formation — trente millions d’actifs, des créations et des destructions par secteur, des délais de formation. Le sujet est donc là ; ce sont les questions décisives qui restent ouvertes : la posture depuis laquelle le dirigeant pilote, et ce que les équipes gagnent à s’engager.
Atteindre la réduction sur ces deux leviers demanderait peu. Sur le leadership, passer de l’expert qui alerte au dirigeant qui optimise ses activités et en rend compte. Sur les dynamiques humaines, traiter les actifs concernés comme des acteurs de la transformation plutôt que comme des effectifs à reclasser. Les six leviers atteindraient alors la réduction, et le récit qui l’accompagne aurait de quoi parler autrement. Le passage à la restauration se jouerait ensuite sur l’intelligence écosystémique : connaître les écosystèmes dont l’activité dépend.
L’innovation produit atteint la réduction : l’écoconception traite le produit sur son cycle de vie et sur seize critères d’impact. Le niveau suivant y ajoute les impacts sociaux et vise le net zéro ; le quatrième change la question — il demande ce que la vente du produit fait prospérer autour d’elle, sols et gens compris. C’est la capacité manquante que le score désigne, et les deux leviers humains, restés à la limitation, disent pourquoi elle tarde.
Adaptation climatique : ce que vise le plan robuste du Shift Project
Le plan du Shift est d’abord un plan d’atténuation : sortir du fossile, réduire les émissions. L’adaptation — préparer le pays aux chocs qui arrivent — fait écho au plan national d’adaptation sans être l’objet de celui-ci, avec une exception : le chantier de préservation des puits, qui demande le déploiement d’urgence d’une stratégie pour les forêts françaises.
Atténuer, c’est réduire ; s’adapter, c’est se préparer ; restaurer, c’est réparer les écosystèmes dont l’activité dépend. Le plan traite le premier, croise le deuxième sur la forêt, et le troisième reste devant lui. C’est ce choix d’objet qui fixe le niveau : le plan traite l’atténuation avec rigueur, et c’est ce qu’il traite.
Adaptation au changement climatique : une France résiliente ou une France robuste ?
L’adaptation climatique est devenue un enjeu central après les canicules et les feux de l’été 2026 — et deux projets s’y logent sous un même vocabulaire. Nous avons lu comment les partis et les entreprises préparent l’adaptation climatique ; le plan du Shift y sert de repère. Une France résiliente encaisse les chocs et se relève — c’est la réduction des impacts, le deuxième niveau. Une France robuste est moins exposée, parce que les écosystèmes dont elle dépend tiennent — c’est la restauration, le troisième niveau d’une trajectoire d’entreprise. Ce plan vise la résilience, au deuxième niveau. Le livre le formule lui-même : faire de la décarbonation un levier de résilience, de souveraineté et de réussite pour l’économie française. Notre définition de l’adaptation régénérative situe quatre stratégies sur la trajectoire : l’agilité pour limiter, en restant conforme ; la résilience pour réduire, par l’atténuation systémique — c’est ici la sortie des énergies fossiles ; la robustesse pour restaurer ; la régénération, pour une prospérité partagée avec son territoire et ses habitants. Elle nomme aussi le piège de la résilience : revenir à la normale quand les chocs sont permanents.
Renoncer à certaines activités a d’ailleurs sa doctrine, et elle ne s’arrête pas là. La redirection écologique — Alexandre Monnin, Emmanuel Bonnet, Diego Landivar — pose que certaines activités sont à fermer, à démanteler, à réaffecter. Nous partageons cette démarche et nous en proposons la suite : après l’abandon, il faut des activités qui tiennent économiquement en faisant vivre leur territoire.
Le mot « robuste » recouvre d’ailleurs deux notions distinctes. Le plan s’intitule « Plan robuste » : la robustesse y est une propriété du plan lui-même, qui tient même si les hypothèses se dégradent. Le communiqué du livre la définit en ingénieur : la capacité d’un système à fonctionner en toutes circonstances, comme un train à grande vitesse ou une centrale nucléaire « quoi qu’il arrive ». Chez Olivier Hamant, dont nous reprenons la définition pour notre troisième niveau, c’est une propriété du vivant : la redondance, la lenteur et l’hétérogénéité qui font qu’un système encaisse.
Un plan peut donc être parfaitement robuste au premier sens pendant que l’état des écosystèmes se dégrade.
Votre activité a-t-elle la capacité de tenir avec ses écosystèmes ? La robustesse est collective, ou elle n’est pas : elle ne dépend pas de la solidité de vos murs, mais de la qualité de vos interdépendances — vos fournisseurs, votre filière, les écosystèmes dont sort votre matière. Le diagnostic l’évalue sur six leviers, gratuitement.
Évaluer votre capacité à tenir →
3. Ce que le plan traite sur les trois piliers d’impact et son territoire
Le triple impact tient en trois piliers — environnemental, social, économique — et le territoire est l’échelle où ils se produisent ensemble. Chacun dit ce que le plan adresse, et ce qu’il vise. C’est l’ambition qui départage — deux plans peuvent traiter les mêmes sujets et se situer à deux niveaux différents, selon qu’ils cherchent à limiter, à réduire, à réparer ou à faire prospérer.
La FAQ du Capacity Score détaille le questionnaire, et notre livre blanc expose les trois courants de recherche sur lesquels cette construction s’appuie.
L’analyse du plan en triple impact territorialisé
Le Capacity Score porte sur le plan ; le récit qui le porte est lu à côté. Le plan d’abord : la synthèse du plan de transformation du Shift Project publiée en avril 2026, vingt chantiers répartis sur six secteurs, chacun testé contre l’hypothèse d’un retard. Le diagnostic de départ y est solide et rarement contesté — l’économie française dépend encore des énergies fossiles pour environ soixante pour cent de son énergie, et cette dépendance est un risque de continuité avant d’être un problème d’image. Le récit ensuite, lu à côté du plan : Le Monde sans fin, écrit avec Christophe Blain, et les prises de parole publiques qui l’accompagnent — dont un débat où il prend lui-même la désirabilité pour sujet.
Le plan traite ce risque avec méthode, et son objet est unique : le carbone. Émettre moins, capter plus. La robustesse y est définie au sens de l’ingénieur — un système qui continue de fonctionner quand une pièce lâche — et l’adaptation est renvoyée au plan national, à l’exception notable des forêts. C’est un travail d’ingénieur sur un problème d’ingénieur, et il est excellent dans son domaine.
Ce que le plan met sur les trois piliers et le territoire
| Dimension | Niveau | Ce que le plan en fait |
|---|---|---|
| Environnemental | Réduire | le carbone comme unité de compte : émettre moins, capter plus, avec une trajectoire de réduction des émissions chiffrée jusqu’en 2050 |
| Social | Limiter | l’emploi comme condition de réussite et variable d’ajustement |
| Économique | Réduire | la décarbonation comme condition de souveraineté, avec des investissements massifs et chiffrés dans la transition énergétique |
| Territoire | Limiter | la maille régionale comme lieu d’application du plan, avec la biodiversité traitée par la limitation des pressions |
Le pilier environnemental : la sortie du fossile, organisée avec rigueur
Le diagnostic de départ est physique, et personne ne le conteste : la France couvre plus de 60 % de sa consommation finale d’énergie par des combustibles fossiles. Le cap tient dans une phrase de Jean-Marc Jancovici — la sortie des combustibles fossiles doit devenir la colonne vertébrale des politiques publiques.
Ce que le plan apporte, personne d’autre ne l’a produit en France : une méthode qui descend jusqu’au chantier. Chaque secteur est traité séparément, avec ses leviers propres et ses ordres de grandeur, et chaque chantier est testé contre l’hypothèse d’un retard — ce qui distingue un plan d’une déclaration d’intention.
La simulation porte sur quatre grandeurs à la fois : les émissions, l’énergie, l’emploi et l’empreinte cuivre. C’est ce dernier point qui mérite l’attention — en comptant le cuivre nécessaire à l’électrification, le plan reconnaît qu’une trajectoire de décarbonation crée ses propres dépendances matérielles. Cette ligne atteint le niveau de la réduction des impacts, et c’est la plus solide des quatre.
Le pilier social : l’emploi traité en volume, la ligne la plus basse
Un chapitre entier traite l’emploi et la formation, ce qu’on prête rarement à ce think tank : les trente millions d’actifs concernés à des degrés variables, la nécessité d’ouvrir le dialogue sans tabou entre représentants des salariés et des employeurs, le chiffrage de ce que les évolutions coûtent — la décarbonation du transport aérien représente une baisse de 54 % de l’emploi du secteur en vingt-cinq ans —, et les délais qui obligent à agir maintenant : deux ans pour créer une formation continue, jusqu’à dix pour faire évoluer un diplôme.
Le volume est donc réel. Mais le Capacity Score regarde autre chose : l’emploi y figure comme une condition de réussite et une conséquence à anticiper, jamais comme une finalité. Les départs en retraite des chauffeurs y sont présentés comme amortissant la baisse des emplois. Cette ligne se situe au premier niveau, celui de la limitation : l’humain y est une variable d’ajustement de la trajectoire — et c’est ce qui rend l’identification difficile pour un salarié.
Le livre reprend cette ligne dans ses dix priorités : anticiper les besoins en emplois des secteurs qui se développent et de ceux qui se contractent, comme l’aérien et le fret routier, prévoir les formations et faciliter les reconversions.
Le communiqué chiffre l’enjeu : des centaines de milliers d’emplois à créer, et des centaines de milliers de personnes à former et à recruter, puisque la contrainte « est aussi humaine et industrielle ». Les personnes y comptent comme une ressource à mobiliser, au même titre que l’énergie et les matériaux.
Le pilier social est le point bas, et il pèse lourd. Un plan qui vise juste sur l’environnemental et sur l’économique, mais qui traite les personnes en effectifs, se prive de ceux qui devraient le porter. C’est le paradoxe d’une pédagogie qui a convaincu des dizaines de milliers de dirigeants sans jamais parler à ceux qui exécutent — et c’est exactement ce qui sépare un plan d’une bascule de masse.
Le pilier économique : décarboner pour rester souverain
C’est le versant le mieux tenu du plan, et le plus argumenté. La décarbonation y est posée comme une condition de souveraineté avant d’être une obligation morale : une économie dont l’exposition énergétique dépasse 70 % une fois comptées les importations est une économie exposée, et réduire cette dépendance revient à sécuriser sa capacité à produire. Le communiqué du livre le chiffre à l’échelle européenne : l’Union importe plus de 95 % de son pétrole et environ 90 % de son gaz. L’argument porte, parce qu’il parle la langue des dirigeants.
Les moyens suivent la même logique. L’offre se transforme par l’électrification, l’allongement de la durée de vie et l’éco-conception — le produit change, sans que la source du profit change. La trajectoire relève de l’efficience défensive : réduire ce dont on dépend, pour être moins vulnérable quand le prix ou l’accès se dégrade. Et l’action de rupture consiste à calculer pour retarder la fin des ressources, la simulation jusqu’en 2050 portant jusqu’à l’empreinte cuivre.
La comptabilité suit le même périmètre. Ce qui se compte est le bilan carbone sur les trois scopes, avec l’énergie et l’emploi dans les simulations sectorielles. L’état des sols, la santé des personnes et la valeur créée pour un territoire restent en dehors du champ retenu — cohérent avec l’objet du plan, puisque piloter suppose de mesurer, et c’est ce qui borne ce qu’il peut viser.
Le pilier territorial : la maille régionale comme lieu d’application
Le Shift a produit un rapport dédié aux territoires en septembre 2024, qui pose un périmètre large — adaptation, biodiversité, ressources, pollutions — avant de le resserrer sur la transition bas-carbone. La section suivante y revient.
C’est un périmètre assumé, et il situe la ligne. Le territoire y est le lieu où le plan s’applique, avec la biodiversité traitée par la limitation des pressions. Cette ligne se situe au premier niveau, celui de la limitation — ce que le territoire gagne parce qu’une activité s’y trouve reste hors du champ retenu.
4. Le récit du Shift Project : la sobriété, et le périmètre resserré depuis 2020
Mêmes pratiques, autre raison : ce que le Capacity Score enregistre
Les pratiques que le plan recommande sont souvent les bonnes. Le chantier des puits demande des couverts végétaux, des haies, de l’agroforesterie, des prairies temporaires, du bois mort laissé au sol, des essences diversifiées, des prairies permanentes préservées — exactement ce que portent les projets écologistes. Le déploiement des bioénergies y est même limité pour éviter la surexploitation des sols.
La différence tient à ce qui les justifie. La prairie y compte parce qu’elle stocke, la forêt parce qu’elle capte, le bois mort pour le carbone des sols. La biodiversité y apparaît au titre des conditions sylvicoles dont dépend le rendement des puits, plutôt que pour elle-même. Mêmes pratiques, autre raison — et c’est cette raison que le Capacity Score enregistre. La distinction décide de la suite : une haie plantée pour le carbone se rediscute le jour où un autre puits coûte moins cher ; une haie plantée pour ce qu’elle abrite reste, et elle appelle la suivante.
Ce que le périmètre couvrait en 2020, et ce qu’il couvre aujourd’hui
Le périmètre s’est resserré au fil des années, et le Shift l’assume. Son rapport de septembre 2024 sur les économies régionales pose que la planification écologique couvre l’adaptation, la restauration de la biodiversité et la réduction des pollutions — puis annonce que le travail se focalisera sur la transition bas-carbone. C’est un choix d’efficacité : traiter un sujet à fond plutôt que cinq à moitié. Le chantier fondateur de mai 2020 listait la biodiversité et les usages de l’eau parmi les paramètres du plan, la désirabilité des changements de modes de vie parmi ses axes, et posait que les perdants de la transformation devaient être nommés et traités en premier. Les travaux sur les territoires, en 2022, allaient plus loin encore : les limites planétaires y sont dites non réductibles à la question climatique, et la question de la juste rémunération des services rendus par les territoires ruraux y est explicitement posée.
Les vingt chantiers de la synthèse d’avril 2026 portent sur les transports, le logement, le numérique, l’industrie, l’agriculture et l’énergie. L’agriculture y figure par la réduction sélective des cheptels, la gestion de l’azote et la préservation des puits de carbone. Le sujet était identifié dès 2020 ; les chantiers de 2026 portent ailleurs.
Le récit, lui, tient la même ligne depuis le départ. Il était déjà celui de la limite dans Le Monde sans fin en 2021, et il l’est resté : en présentant le plan au Monde en 2026, Jean-Marc Jancovici pose que décarboner « sera inflationniste », tout en étant nécessaire. Le communiqué du livre tient le même cap : la baisse du pétrole et du gaz aura lieu, et la seule question est de savoir si elle sera « organisée ou subie ». Le périmètre s’est resserré, le registre n’a pas eu à changer — la limite était déjà le registre du départ.
L’agriculture, le volet qui fait exception
Un volet va plus loin que les autres, et il atteint la restauration : l’agriculture. Le rapport de novembre 2024 place les sols, l’eau et la biodiversité dans son périmètre d’étude sous le terme de résilience agroécosystémique, développe l’agroforesterie et les haies, maintient les prairies permanentes, et note des synergies fortes avec les enjeux d’eau et de biodiversité. C’est un travail de restauration, conduit avec les organisations agricoles.
Il pose la question économique, et il la pose bien. Sa consultation de 7 711 agriculteurs établit que 87 % d’entre eux conditionnent leur engagement à une réponse économique — c’est le chiffre le plus important du rapport, et il dit que la transformation agricole se décide sur le revenu. Le rapport en conclut à la nécessité de repenser les paradigmes économiques — sécuriser la rentabilité de la transition, agir simultanément sur la demande et sur l’offre.
La réponse qu’il apporte est celle de la sécurisation : garantir un revenu, assumer une hausse des coûts de production, orienter par l’incitation. Elle traite la transition comme un surcoût à couvrir. Le lait de C’est qui le Patron ?! montre l’autre voie : le prix se construit à partir du revenu du producteur, et ce sont les consommateurs qui l’acceptent en rayon. Le revenu n’y est plus garanti par une aide : il est produit par la vente. Le passage du champ au rayon reste le point de bascule, et nous l’avons documenté maillon par maillon : ce qui manque tient moins aux pratiques agricoles qu’à ce que l’aval accepte de payer et de garantir. Ce que le quatrième niveau ajoute tient en une phrase : que la contribution aux écosystèmes devienne la source de la marge, et non un coût à compenser.
Le plan se situe ainsi au deuxième niveau, celui de la réduction des impacts : la nature y entre comme stock d’énergie et de carbone, la valeur se compte en flux, la logique d’action est celle des trajectoires et des quotas. Une seule ligne atteint la restauration — la soutenabilité, par le volet agricole et ses puits. Le plan reconstitue les puits, ce qui relève de la restauration ; il les reconstitue pour le carbone, ce qui laisse la relation au vivant à la limitation.
La tomate du plan : un revenu sécurisé et un sol qui stocke
Le plan ne parle pas de tomate. Lu avec la question que le Parti de la Tomate pose à chaque candidat — quelle tomate rend-il possible ? —, son volet agricole en rend possibles trois choses. Un revenu sécurisé pour celui qui la cultive : garantir la sécurité économique des agriculteurs est l’une des cinq recommandations du rapport final de novembre 2024. Un sol qui stocke davantage de carbone, avec une biodiversité préservée, par l’incitation. Une priorité à la souveraineté agricole nationale, arbitrée avec les objectifs climatiques et énergétiques dans le scénario dit de conciliation : parmi les quatre scénarios du rapport, celui d’une meilleure autonomie agricole et alimentaire nationale n’atteint pas, seul, l’objectif de décarbonation.
Le rapport note la dépendance de l’agriculture aux produits phytosanitaires importés, dont il relève les effets sur la santé et la biodiversité, et la fragilité de l’eau et des sols face au climat. La synthèse que nous avons lue ne fixe ni calendrier ni arbitrage sur ces points, et le volet alimentation du Shift reste à venir. La tomate du plan est celle d’un sol qui stocke du carbone, d’un revenu sécurisé et d’un prix à assumer ; la question « issue d’un sol vivant ? » attend que le sol compte pour ce qu’il abrite, plus que pour ce qu’il stocke.
Le récit qui porte le plan : la sobriété choisie, et la perte à répartir
L’imaginaire socio-culturel exploité y est la sobriété, définie explicitement contre la pauvreté : les deux consomment moins, la première est choisie et organisée, la seconde subie dans la violence. Le récit est celui d’un monde sans croissance, où il faudra trouver un défi qui motive assez la population pour qu’elle ne se focalise pas sur la perte d’un peu de confort matériel — perte qu’il revient au pouvoir politique de répartir équitablement. C’est le registre de la perte, organisée et distribuée. Et l’adresse aux personnes reprend celle du plan : des effectifs. Ce registre relève de l’anthropocentrisme, qui caractérise le niveau 1 avec son focus sur les limites planétaires : c’est la première des quatre relations à la nature, et la onzième section y revient. Son corollaire se lit dans les enquêtes — la sobriété recule dans l’opinion à mesure qu’elle est demandée.
Un détail permet de nommer sans aucun doute la relation des humains à la nature. Mère Nature y est un personnage, confronté à Iron Man qui personnifie l’humain doté de super-pouvoirs par l’énergie. La nature parle donc, et ce dont elle parle est ce que les humains font d’eux-mêmes.
Le récit existe, et il parle depuis le registre de la limite. Ce qu’il propose de vivre est une perte de confort à répartir, et le renoncement y est l’action centrale. Ce n’est pas un défaut de forme : la bande dessinée élargit l’audience, l’aventure de l’espèce donne un horizon, les freins sont nommés — nous avons lu six autres récits post-capitalistes au même Capacity Score. La bande dessinée ouvre grand la porte ; ce qui attend le lecteur derrière est un effort à consentir.
Une forme désirable au service d’un message de restriction élargit l’audience du registre, sans le déplacer. C’est ce qui explique l’écart avec le plan : les actions proposées travaillent la réduction, quand le récit qui les porte parle depuis la limite.
Dans Le Monde sans fin, ce que le récit propose reste formulé sans bénéfices finaux pour les citoyens. Un monde plus sobre, plus relié et plus habitable est décrit, et il est décrit par les étapes qui y mènent — moins de voiture, moins de viande, moins d’avion. Ce que retient l’interlocuteur est la perte et l’effort, pas ce qu’il obtient au bout. Le bénéfice final est présent dans le raisonnement et absent de la formulation.
Le livre de 2026 nomme, lui, ce que les Français peuvent y gagner. Se déplacer quel que soit le prix du baril, avec une voiture électrique populaire à moins de 15 000 € hors aides ; des factures d’énergie mieux maîtrisées ; des métiers pour bâtir l’avenir. Chaque pompe à chaleur, chaque voiture électrique y « met un ménage à l’abri » du prochain choc. Les gains nommés sont des protections : c’est le langage de la résilience, au deuxième niveau, où l’on se met à l’abri de ce qui menace. La présentation du livre va jusqu’à faire de la décarbonation « une opportunité pour la France » : réussir la transition, c’est sécuriser l’économie, renforcer la souveraineté et retrouver des marges de manœuvre dans un monde instable. Le récit passe ainsi de l’effort à la sécurité, et c’est un déplacement réel. Ce qu’une activité pourrait faire prospérer autour d’elle reste le pas suivant.
Voilà l’écart que la lecture révèle. Le plan travaille la réduction avec méthode ; le récit qui le porte parle depuis un autre registre, parce qu’il dit l’effort, puis la protection, là où il pourrait dire ce que l’activité fait prospérer. Un effort demandé sans garantie que les autres le feront est un effort à perte — il devient un investissement dès lors qu’il est adossé à un engagement réciproque.
Partie II · Ce que dit le rapport de Parlons Climat
Parlons Climat est une association qui produit des études d’opinion pour aider les acteurs de la transition à parler au-delà des convaincus. Avec l’IDDRI, institut de recherche sur les politiques de développement durable, elle a publié en juin 2025 « Vers un pivot majoritaire de l’écologie ? » — signé Lucas Francou, Mathieu Saujot et Marion Bet.
Le rapport porte sur ce qui bloque l’adoption de l’écologie : pourquoi elle plafonne dans l’opinion, et comment elle deviendrait majoritaire. C’est un travail sur le social, appuyé sur des données d’opinion là où le Shift s’appuie sur des modèles physiques.
5. Le backlash écologique existe-t-il ? Un plateau, pas un recul
Le point que nous en retenons tient dans une courbe. Les auteurs y placent la préoccupation de l’opinion sur vingt-cinq ans, et la légende qu’ils posent sous le sommet dit l’essentiel : ceci est un plateau, et non un retour de bâton (« Vers un pivot majoritaire de l’écologie ? », juin 2025).

Comment la cause est montée : les experts, puis les militants
Aux origines, les experts. Dès les années soixante-dix, scientifiques et spécialistes portent les enjeux environnementaux dans les arènes internationales et nationales pour pousser les États à s’engager. Cette première phase, orchestrée au niveau des décideurs, laisse trois acquis : le Sommet de la Terre à Rio en 1992, l’enclenchement des négociations internationales, et de nouveaux cadres juridiques.
Puis les militants. La société civile organisée — ONG et associations — importe les revendications écologistes dans le débat public. Du plaidoyer aux mobilisations populaires, ces acteurs occupent le champ médiatique et font monter les enjeux dans l’opinion.
Le rapport nomme le mécanisme : l’influence minoritaire théorisée par Serge Moscovici. Une minorité en position contestataire singulière, cohérente et constante, qui résiste au discours dominant et reste fermée aux intérêts particuliers, peut faire changer les normes majoritaires. La conséquence stratégique en découle — bousculer l’ordre établi passe par la construction d’une forme de conflit.
La stratégie minoritaire de l’écologie, ses victoires et son climax
Trois succès sont à son actif : mettre l’écologie à l’agenda politique, faire adopter des lois, augmenter fortement le niveau de préoccupation des Français. Le climax se situe entre 2015 et 2022, avec quatre jalons — l’Accord de Paris en 2015, les marches pour le climat en 2018, le Green Deal européen en 2019, la création du Secrétariat général à la planification écologique en 2022.
Les chiffres du plateau de l’opinion, du baromètre ADEME
L’importance accordée à l’environnement, notée de 1 à 10 par chaque Français, s’établit à 7,7 sur 10 en 2024 selon le baromètre de l’Agence de la transition écologique. La courbe complète est parlante : 8 en 2014, un pic à 8,1 en 2019, 7,7 en 2024. Sur dix ans, l’écart est de trois dixièmes de point.
Un second indicateur suit la même pente douce : la part de Français estimant qu’on ne parle pas assez de climat dans les médias recule de 43 % en 2017 à 33 % en 2024. Là encore, le mouvement est réel et lent.
Ce plateau se retrouve ailleurs : le conseil en RSE traverse le même moment, avec des cabinets qui voient leur marché se retourner. Le ralentissement signale donc la fin d’une première phase — une phase de sensibilisation, d’information et de mobilisation, qui a réussi ce qu’elle visait : faire de l’écologie un sujet de société incontournable. Elle se heurte maintenant à autre chose, la mise en œuvre de la transition.
Franchir le seuil de la majorité suppose d’ouvrir l’objet et le champ
Un plateau se franchit en ouvrant plutôt qu’en poussant plus fort. Les stratégies qui ont fait monter la courbe — le conflit, la répétition, l’alerte — sont celles d’une minorité qui déplace des normes. Elles ont produit ce qu’elles pouvaient produire, et la courbe le montre : elle ne monte plus.
Cette ouverture se joue sur deux plans. Ouvrir l’objet d’abord : sortir du seul climat pour parler du vivant dans son ensemble. Le rapport apporte ici un chiffre qui justifie à lui seul l’ouverture — la biodiversité est deux à quatre fois moins traitée que le climat dans les médias. Ouvrir le champ ensuite, et c’est le plus décisif : relier l’écologie au social, aux conditions de vie, à ce que les gens veulent pour eux et pour leurs enfants. C’est le sujet de la suite du rapport, et c’est là que notre lecture rejoint la sienne avant de s’en séparer.
6. Pourquoi le récit de l’alerte bloque au seuil de la majorité
Le rapport explique le plateau par ce qui vient du mouvement lui-même, plutôt que par le contexte. Six mécanismes s’y ajoutent, et tous ont commencé par être des moteurs.
La montée en puissance de l’écologie en fait une cible
Tant que l’enjeu pesait peu, il laissait indifférents ceux qu’il aurait pu gêner. Sa montée en puissance menace des équilibres économiques, et des acteurs se sont constitués pour discréditer les messages et les messagers, en tentant de maintenir le mouvement en position minoritaire — ce qu’il n’est plus.
Un cas illustre l’écart entre l’opinion et la décision : 83 % des Français sont favorables à une réduction des pesticides de 50 % d’ici 2030 et de 20 % de l’usage d’engrais chimiques, quand la proposition de loi Duplomb est déposée en mai 2025 dans le sens inverse.
Crises et défiance : le contexte qui durcit la mise en œuvre
Les crises se multiplient — économique, politique, géopolitique — et surtout la crise de la confiance. Trois Français sur quatre se déclarent méfiants envers la politique et le gouvernement, selon le baromètre du Cevipof. La mise en œuvre de la transition en pâtit directement : elle suppose des décisions publiques, dans un pays où la parole publique a perdu son crédit.
Bulle, distinction, polarisation, tactiques : quatre effets internes
L’effet bulle. Les mouvements écologistes ont fédéré un noyau très actif, avec ses médias, ses marques favorites, ses productions culturelles — et un entre-soi qui peut vivre en vase clos.
L’effet distinction. L’engagement s’est traduit par un mode de vie spécifique et valorisant, où consommation alternative, accumulation de connaissances et politisation sont devenues des symboles. Une écologie plutôt urbaine, incarnée par des classes moyennes et supérieures à fort capital culturel, dont la distinction crée mécaniquement du rejet chez ceux qui protègent leur propre identité. Le rapport met le mot dans la bouche du rejet : « t’es qu’un bobo ».
L’effet polarisation politique. Perçue comme un étendard de la gauche, l’écologie est aujourd’hui utilisée pour cliver — alors qu’elle était non partisane dans sa phase experte.
L’effet tactiques. La radicalité place le militant devant un dilemme : attirer l’attention des médias, ou éviter la polarisation. Les actions radicales se sont multipliées, avec une couverture forte et un traitement négatif qui a abîmé l’image des militants et de la lutte. Seconde réplique mise en scène : « éco-terroriste toi-même ».
Ces quatre effets convergent vers un seul constat, que le rapport isole : le rejet et les critiques portent moins sur l’écologie que sur les écologistes.
Le rejet porte aussi sur le registre employé. Convaincre par le fait scientifique suppose un déficit de connaissance ; or le rapport établit le contraire — 75 % des Français se déclarent assez informés sur ce qu’ils peuvent faire, sans que l’intention se traduise en actes. Le savoir est acquis ; ce qui manque est un quotidien où l’écologie apporte quelque chose. Un discours qui martèle des faits pour justifier une contrainte crée du rejet chez des gens qui savent déjà et attendent un bénéfice.
Les limites du consom’acteur, en théorie et en pratique
La vision dominante du changement social s’est reportée sur les comportements individuels et la responsabilité du consommateur. En théorie, cela fonctionne : donner à chacun la possibilité d’agir à son échelle face à l’inertie des pouvoirs publics, rendre les pratiques soutenables désirables voire distinctives, et forcer les acteurs économiques à s’adapter sous l’effet de la demande.
En pratique, le tableau se complique. Le pouvoir du consom’acteur dépend de l’offre et se heurte à des obstacles concrets — accessibilité, facilité, prix. Ceux que ces pratiques distinctives laissent dehors ressentent de la frustration, voire du ressentiment envers ceux qui en font la promotion. Et l’information seule laisse les pratiques en l’état, comme le montrent les trois quarts de Français qui se savent informés sans agir davantage.
C’est le point qui nous intéresse le plus, parce qu’il désigne l’endroit du blocage : la volonté est là, c’est l’offre qui manque. Nous y revenons en dernière partie.
L’ambition écologique est acquise, sa mise en œuvre reste à construire
Un dernier déplacement achève d’expliquer le plateau. Les stratégies minoritaires ont obtenu ce qu’elles visaient : l’Accord de Paris, le Green Deal, des lois. Elles s’adressaient aux décideurs, et c’était logique, puisqu’il fallait des textes.
Appliquer ces engagements demande maintenant l’adhésion de ceux qui vont les vivre, et cette adhésion reste à construire. Les textes sont là ; le soutien est le prochain chantier.
7. Les trois cadrages et les quatre pistes du rapport Parlons Climat
C’est ici que le rapport est le plus utile, parce qu’il descend au niveau de la formulation. Il distingue trois façons de porter la cause dans le débat public, et il montre ce que chacune produit chez celui qui l’entend.
| Le cadrage | Ce qu’il place au centre | Ce qu’il donne à entendre |
|---|---|---|
| L’écologie seule | l’écologie au centre, la santé et le social en satellites déconnectés | « Les glaciers fondent, merci de tout arrêter » |
| L’écologie reliée | l’écologie au centre, reliée au pouvoir d’achat, à la santé, aux inégalités, à la sécurité | « Mais oui, l’écologie ça fait faire des économies » |
| Le projet de société | un projet de transition globale et collective, l’écologie en faisant partie | ce que les gens veulent, et le vivant qui y contribue |

Le premier cadrage est celui de la phase militante : le climat, les limites, les courbes, et le social en satellite. Il a fait monter l’opinion pendant vingt ans, et son audience ne s’élargit plus.
Le deuxième est celui que la plupart des acteurs pratiquent aujourd’hui, et il paraît ouvert. Isoler son logement fait baisser la facture, le vélo est bon pour la santé : ce sont les co-bénéfices. L’écologie y reste pourtant le sujet, et les conditions de vie y tiennent lieu d’argument. C’est de l’écologie qui se justifie par les économies qu’elle permet, ce qui laisse intacte l’idée qu’elle coûte.
Le troisième renverse la figure, et c’est là que le seuil se franchit. Porter la cause isolément laisse de côté ce qui pèse dans la vie des gens ; l’intégrer à un projet de société et à une refonte du contrat social la place au cœur de leurs préoccupations. Le rapport nomme ces enjeux : démocratie, injustice, inégalités, insécurité, besoin de reconnaissance, peur du déclassement, sentiment d’anonymat.
Le sujet devient alors une transition globale et collective, dont l’écologie fait partie. Ce que l’auditeur entend est ce qu’il veut déjà — avec le vivant qui y contribue.
Les quatre pistes pour un pivot majoritaire
Le point de départ est un constat d’état : acter que l’écologie est devenue majoritaire dans l’opinion publique, et qu’elle doit donc adopter une stratégie qui corresponde à cette position. Le pivot consiste à sortir des stratégies d’influence minoritaire, arrivées à leurs limites, pour entrer dans une phase de mise en œuvre. Quatre pistes en découlent, cumulatives ou alternatives, adressées à différents types d’acteurs.
Incarnation et diversification
Puisque le rejet vise les écologistes plutôt que leurs idées, la réponse tient dans la diversité de ceux qui portent les enjeux : le mouvement gagne à faire voir ses différentes sensibilités, afin de multiplier les portes d’entrée. Le rapport affiche quatre organisations en exemple sous un titre qui dit tout — « 50 nuances d’écologie » : le Shift Project chez les ingénieurs et les dirigeants, le Mouvement Impact France chez les entrepreneurs, Église Verte chez les catholiques, Banlieues Climat dans les quartiers populaires. Chacune parle depuis un groupe, avec ses mots.
Il ajoute une observation que peu de textes assument : l’écologie mute à mesure qu’elle se répand. De nouveaux groupes sociaux et politiques se réapproprient les enjeux en apportant leur propre vision, leurs approches et leurs solutions, parfois différentes de celles des groupes écologistes. Et il tranche en un mot — et c’est très bien ainsi, parce que c’est le signe que le sujet monte dans la société. L’enjeu du passage au mode majoritaire tient alors en une phrase : pouvoir adopter les normes venues du groupe minoritaire tout en gardant son identité propre.
Les conditions du changement
Passer d’une logique de changement individuel des comportements — consommation responsable, changement d’usage, moralisation des individus — aux changements collectifs qui permettent l’émergence de nouveaux modes de vie. Le besoin porte sur un mandat majoritaire pour faire changer les environnements qui rendent ces nouveaux modes de vie réalistes, plutôt que sur un engagement individuel de chacun. Trois leviers sont nommés : l’aménagement du territoire, les services publics, et la collaboration entre l’action publique et les acteurs privés. La formule tient en quatre mots — quand on peut, on veut. Le scénario alimentaire TRAMe2035, produit par l’IDDRI et I4CE, l’illustre en décrivant douze trajectoires de changement pour autant de groupes sociaux, en réponse à des changements d’environnements plutôt qu’à des injonctions. L’approche s’appuie sur des situations de vie plutôt que sur des identités figées, ce qui réduit d’autant le risque de rejet.
Centralité et clivage majoritaire
La conviction est nette : l’écologie restera un sujet parmi d’autres pour la majorité, d’autant plus dans un contexte de polycrises — les préoccupations immédiates, tensions au travail, budgets contraints, vulnérabilité, déclassement, gardent la priorité sur une insécurité climatique qui exige une capacité de projection inégalement distribuée. Il faut donc proposer une autre ligne de clivage, autour des conditions de vie, qui permette d’être majoritaire. Le prisme proposé est celui du contrat social : les règles du jeu qui organisent la vie en société — attentes et compromis collectifs, droits, devoirs, responsabilités des institutions, récits auxquels nous croyons. Deux promesses y sont centrales, la sécurisation des parcours de vie et l’autonomie, et elles résultent du fonctionnement de quatre pactes : Travail, Sécurité, Consommation, Démocratie. Le rapport observe que ce travail de mise en résonance a déjà été mené — par le Rassemblement national, qui appréhende le travail, le pouvoir d’achat et la transition à travers le prisme de l’immigration et du rôle des élites, constituant ainsi un récit de contrat social alternatif.
Justice et agentivité
Le coût de la transition pèse inégalement : les ménages les plus modestes font face à des solutions parfois inaccessibles financièrement, et les inégalités de coût comme de capacités sont importantes. Deux réponses en sortent. Reconnaître pleinement les pratiques existantes qui restent hors des indicateurs — réparation, solidarité, autoconsommation —, puisque la transition sera perçue comme juste à condition de s’adapter aux vécus. Et élargir les formes de soutien au-delà des aides financières, dépendre des aides faisant parfois l’objet d’un regard négatif de la part des classes populaires : d’où la nécessité d’investir dans les infrastructures, les services publics et d’autres mesures collectives. S’y ajoute un second point : le répertoire d’actions mis en avant reste étroit, ce qui entre en tension avec l’aspiration à avoir prise sur sa propre vie. Multiplier les possibles plutôt qu’imposer un idéal unique suppose de reconnaître des pratiques peu valorisées — réparation, auto-consommation, choix de métier, solidarités de proximité.
Le déplacement est de fond, et le rapport le formule ainsi : envisager la transition comme une renégociation collective du contrat social, plutôt que comme un mouvement social dont il faudrait faire triompher la cause par une loi dédiée. Sa page de synthèse referme le raisonnement — c’est en tenant compte de ces quatre enjeux et en les travaillant que l’écologie pourra réellement s’imposer ces prochaines années.
8. Ce que le plan et le rapport laissent à l’entreprise
Les deux travaux se complètent sans se citer. Le plan du Shift Project tient la contrainte physique — combien d’énergie, combien d’émissions, quelle trajectoire jusqu’en 2050. Le rapport de Parlons Climat tient la contrainte sociale — pourquoi la préoccupation environnementale plafonne depuis dix ans, et pourquoi ce qui recule est la sympathie pour ceux qui portent la cause.
Chacun répond ainsi à ce que l’autre laisse ouvert : le premier dit ce qu’il faut faire sans dire comment obtenir l’adhésion, le second dit comment l’obtenir sans dire ce qu’il faut faire. Mis côte à côte, ils produisent trois constats que chacun laisse dans l’ombre pris séparément.
Les conditions de vie : un champ large d’un côté, le travail seul de l’autre
Le rapport de Parlons Climat ouvre large. Sous conditions de vie, il place la santé, le logement, l’alimentation, la sécurité, le pouvoir d’achat, l’accès aux services publics, la mobilité — et le travail, avec la peur du déclassement et la sécurisation des parcours. C’est son point d’entrée vers la majorité : l’écologie ne franchira son plateau qu’en devenant une question de ce qu’on vit.
Le plan du Shift en traite une seule, et par les volumes : trente millions d’actifs concernés, des créations et des destructions d’emplois par secteur, des délais de formation. Le travail y figure comme une variable de la trajectoire, là où le rapport en fait une condition de vie.
Ce qui manque est le même des deux côtés : d’où viennent ces conditions de vie. Une alimentation de qualité, un logement sain, un emploi qui tient se produisent — dans des filières, par des entreprises. Le rapport dit ce qu’il faudrait obtenir, le plan dit combien cela coûte, et la question de qui le fabrique reste ouverte des deux côtés.
L’offre : le rapport va au bout d’une question que le plan laisse ouverte
Le plan du Shift travaille les volumes — combien d’énergie, combien d’émissions, combien de logements rénovés. Il suppose que les comportements suivront si les infrastructures changent, et il a raison sur ce point. Le produit y change aussi — véhicules électrifiés, logements rénovés, procédés industriels transformés —, et le Shift pousse plus loin sur l’industrie, où il donne la priorité à l’économie circulaire et à l’écoconception. Le produit y est donc modifié sur un seul critère, celui des impacts qu’il réduit. Ce que l’offre rémunère, ce qu’elle entretient, ce qu’elle transmet — autrement dit le modèle économique qui la porte — reste hors du champ retenu.
Le rapport, lui, va au bout de cette question sans la nommer ainsi. En démontant le consom’acteur, il établit que le pouvoir du consommateur est borné par l’offre, l’accessibilité et le prix — autrement dit que le choix individuel dépend de décisions prises ailleurs, dans les entreprises.
Le raccordement est là. Le plan pilote ce qui se produit en volume ; le rapport montre que ce qui se vend décide de ce que les gens font. Entre les deux manque celui qui conçoit, et c’est une entreprise.
Le récit : élargir à qui, avec quel message ?
Le rapport de Parlons Climat vise un pivot majoritaire : sortir du noyau des convaincus pour atteindre ceux qui subissent, ceux dont les marges de manœuvre sont étroites, ceux qui attendent un bénéfice avant un devoir. Il cite le Shift Project parmi les incarnations qui y contribuent, aux côtés d’Église Verte et de Banlieues Climat, et c’est exact — le Shift touche des ingénieurs et des dirigeants qui restent hors de portée du discours militant.
Le Shift élargit pourtant vers ceux qui décident, quand le rapport cherche à atteindre ceux qui vivent. Les ordres de grandeur, les scénarios chiffrés et les variantes de réussite s’adressent à qui pilote une entreprise ou un ministère. Ce sont deux bascules différentes, et elles appellent deux langues.
Et le message suit la même pente. Le récit du Shift parle depuis le registre de la limite : ce qu’il propose de vivre est un confort à répartir autrement. Un tel partage parle à ceux qui ont de quoi céder, et laisse les autres de côté.
C’est de là que vient la froideur qu’on reproche à la figure. Quand un plan compte les gens en effectifs et qu’un récit range ce qu’ils vivent du côté des sacrifices à compenser, le discours manque d’un point d’où éprouver leur situation. L’empathie tient au registre plutôt qu’au caractère de celui qui parle : elle naît du fait de partir de ce que les gens vivent, et c’est ce point de départ qu’il reste à installer.
Le problème d’incarnation en découle. Le rapport propose de changer les porte-parole parce qu’ils clivent ; or ce qui clive tient à ce qui est dit. Un discours qui distribue des sacrifices reste froid, quel que soit celui qui le porte.
Le rapport traite qui parle, vers qui, et comment. Ce qu’il laisse ouvert est ce qui rendrait le message vrai : c’est le modèle économique qui décide de ce qu’une activité fait vivre — ce qu’elle rémunère, ce qu’elle entretient, ce qu’elle transmet. Et le changer suppose un changement de finalité de l’entreprise, au service du territoire et de ses habitants, humains comme non humains. Sur ce point, le plan et le rapport s’arrêtent au même endroit.
Les quatre pistes du rapport, et ce que nous y ajoutons
Les quatre pistes tiennent, et nous n’en retirons aucune. Ce que nous ajoutons tient au même endroit à chaque fois : ce qui se conçoit et se vend. Un récit se vérifie par un produit, un environnement se transforme par une offre, des conditions de vie se produisent dans des filières, et l’accessibilité se joue sur un prix de rayon.
Les quatre pistes ont un point commun que le rapport ne nomme pas : elles disent ce que chacun gagne à coopérer, plutôt que ce qu’il doit concéder sans accord collectif. C’est le mécanisme du blocage, déjà rencontré sur le récit du Shift. Ce que le renoncement demande n’est pas seulement un sacrifice, c’est un pari sur les autres — et un pari se tient à plusieurs.
Ce que l’analyse croisée du plan, du discours et du rapport Parlons Climat établit
Les trois angles morts ont une même cause. L’offre relève du modèle économique — ce qu’une entreprise conçoit, rémunère et met en vente. Les conditions de vie relèvent des modes de vie — ce que les gens peuvent manger, habiter, exercer comme métier. Le récit relève de l’imaginaire — ce qu’on se représente et ce qu’on désire. Ce sont trois plans distincts, et c’est le modèle économique qui commande les deux autres.
C’est là que la question du titre se déplace. Débrancher une figure laisserait ce terrain vacant ; l’occuper demande de dire ce que l’économie française fait vivre, filière par filière et produit par produit. C’est ce que nous proposons, et ce que la suite expose.
Partie III · Ce que nous proposons
Nous Sommes Vivants est un collectif de la transition écologique, constitué en association et réunissant une cinquantaine de consultants adhérents. Nous accompagnons des entreprises vers des modèles économiques qui contribuent au vivant, avec trois outils : le Capacity Score pour situer une organisation sur la trajectoire, le Business Model Régénératif pour transformer l’offre produit par produit, en réunissant les acteurs de la chaîne de valeur pour tisser des relations mutuellement bénéfiques et co-investir ; et la Fresque des Imaginaires pour composer le récit qui les porte. Nos analyses d’entreprises montrent ce que cela donne sur des cas réels — Expanscience, Léa Nature, C’est qui le Patron ?!, la filière laine, ETIC.
Nous distinguons chaque année, avec les Lauriers de la Régénération, les entreprises dont l’activité fait prospérer leur territoire — près de cent depuis 2024. C’est de ce terrain que vient ce qui suit : ce que nous voyons fonctionner chez celles qui ont changé ce qu’elles vendent, plutôt qu’une position théorique ou un programme. Notre livre blanc en pose le cadre — cinquante et une pages et vingt-cinq tableaux de preuves, adossés à trois courants de recherche.
Le constat vaut au-delà du plan du Shift. Les six autres prises de parole de la rentrée 2026, lues sur les six leviers du Capacity Score, butent sur la même capacité manquante.
Les sept prises de parole de la rentrée 2026, au même Capacity Score
Le plan du Shift se situe au bas de cette série, avec le programme du MEDEF — et c’est cohérent avec leur objet : un plan d’atténuation et un programme d’université d’été ne cherchent pas à installer une relation au vivant.
| La prise de parole | Estimation | Niveau | Ce qui la situe |
|---|---|---|---|
| Le plan du Shift | 25 % | réduction des impacts | en repère sur l’atténuation |
| La REF · MEDEF | 30 % | réduction des impacts | protéger l’entreprise et ses salariés |
| Glucksmann · Place publique | 55 % | restauration | restaurer les forêts, les eaux et le revenu de ceux qui produisent |
| Mélenchon · LFI | 57 % | restauration | les écosystèmes protégés de leurs usagers |
| Parti socialiste | 58 % | restauration | réparer par la loi et par le budget |
| Impact France · UED | 60 % | restauration | les écosystèmes dont l’activité dépend |
| Les Écologistes | 63 % | restauration | l’interdépendance reconnue |

| Le levier | Glucksmann | LFI | Écologistes | PS | Impact France | MEDEF |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Leadership | 52 % | 52 % | 62 % | 57 % | 67 % | 14 % |
| Intelligence écosystémique | 50 % | 61 % | 67 % | 50 % | 61 % | 28 % |
| Chaîne de valeur | 67 % | 61 % | 67 % | 67 % | 61 % | 39 % |
| Innovation | 44 % | 44 % | 44 % | 39 % | 50 % | 39 % |
| Dynamiques humaines | 61 % | 50 % | 67 % | 61 % | 72 % | 39 % |
| Gouvernance | 56 % | 72 % | 72 % | 72 % | 50 % | 22 % |
| Estimation globale | 55 % | 57 % | 63 % | 58 % | 60 % | 30 % |
Aucun des six ne dépasse cinquante pour cent sur ce qui se conçoit et se vend, quand la gouvernance atteint soixante-douze chez les trois partis. Cet écart désigne une capacité manquante : instituer une voix est acquis, concevoir une offre reste à construire — et c’est ce second pas qui commande le passage au niveau suivant.
Estimation sur documents publics. Les trois partis sont lus sur leur programme — « L’Avenir en commun », édition 2025 pour La France insoumise, la plateforme de juillet 2026 pour les Écologistes, le projet présidentiel pour le Parti socialiste — et les deux organisations patronales sur le programme de leur université d’été.
9. Savoir, vouloir, pouvoir : où le changement s’arrête chez les citoyens et les entreprises
Ce qui bloque : savoir et vouloir sont acquis, pouvoir reste à ouvrir
Les sciences du comportement décrivent le changement en cinq temps — savoir, vouloir, pouvoir, changer, persévérer. Le premier est acquis : les trois quarts des Français se disent informés, on l’a vu avec Parlons Climat. Répéter la preuve scientifique produit désormais la lassitude que ce même rapport documente.
Vouloir se joue sur l’imaginaire. Ce qu’on se représente d’un monde décide de ce qu’on désire y faire, et quatre imaginaires se disputent aujourd’hui l’écologie : celui de la limitation, celui de la protection, celui de la réparation, celui de la régénération. Le premier fait vouloir moins, le dernier fait vouloir davantage — et c’est le premier qui occupe le débat.
Pouvoir se joue en rayon. L’envie se heurte à ce qui est disponible, à quel prix et avec quelle facilité — et cela dépend de décisions prises dans les entreprises plutôt que par l’individu. C’est le troisième temps qui plafonne, et c’est celui que l’offre commande. Savoir et vouloir sont acquis ; la capacité de passer à l’acte dépend de ce qui se trouve en rayon.
Ce que les données établissent côté citoyens, et où notre lecture s’écarte
Le décalage que le rapport analyse, il le reproduit à sa manière. Il parle au grand public depuis la sobriété et les limites planétaires — un registre de limite —, quand ce qu’il propose relève de la réduction : agir sur les environnements, transformer les contextes, ouvrir un répertoire d’actions plus large. Ce qu’il propose vise plus haut que le registre depuis lequel il le dit, comme chez le Shift.
Or sur cet indicateur au moins, une majorité se situe déjà au-dessus du registre de la restriction. L’enquête de l’ObSoCo le mesure : 51 % des Français adhèrent à « consommer mieux », contre 32 % à « consommer moins ». Le premier relève de notre deuxième niveau, la réduction des impacts par la qualité ; le second du premier, la restriction.
Le recul des écogestes s’explique alors sans mystère. 77 % des Français se disent prêts à changer, et c’est au troisième temps, celui du pouvoir, que le mouvement s’arrête.
Le baromètre de l’ADEME sur la sobriété le mesure : les motivations des pratiques sobres sont d’abord budgétaires, et une partie d’entre elles est bridée par la contrainte financière — un desserrement ferait remonter l’avion, le chauffage et le renouvellement des smartphones. La sobriété d’aujourd’hui est donc largement subie plutôt que choisie, et l’effort trie socialement : quand on s’en sort très difficilement, 44 % ont le sentiment de faire leur maximum, contre 23 % quand on s’en sort très facilement.
Les Français désignent d’ailleurs eux-mêmes qui doit agir. Interrogés sur qui peut limiter les dommages sanitaires et environnementaux, ils citent les industriels en premier, le gouvernement ensuite, et eux-mêmes en dernier. Et 34 % désignent les alternatives écologiques accessibles à tous comme ce qui produirait un changement durable. Ils acceptent même d’en payer le prix : 88 % attendent des produits plus résistants et réparables, quitte à ce qu’ils coûtent plus cher.
Le rapport en conclut à un mandat majoritaire pour transformer les environnements, ce qui est juste — et il place ce mandat du côté de l’action publique : aménagement du territoire, services publics, collaboration avec les acteurs privés. L’entreprise y figure comme partenaire, plutôt que comme l’endroit où l’offre se décide (notre plaidoyer sur l’enjeu politique). C’est là que notre lecture s’écarte de la sienne.
Sortir du single issue climat et ouvrir une ligne de clivage autour des conditions de vie : nous partageons entièrement. Ce que nous ajoutons est ce qui le rend tenable — un modèle économique dont la rentabilité vient de ce qu’il fait vivre — un territoire, une filière, ceux qui y travaillent. Il met le vivant et le social du même côté au lieu de les faire s’arbitrer, et transforme un effort à répartir en valeur à partager.
Les données de 2026 nuancent d’ailleurs le pessimisme : les imaginaires restent à parité, ce qui contredit l’idée d’un recul de l’écologie sociale. Ce qui lui manque est un projet économique qui rende son imaginaire habitable.
Ce que les données établissent côté entreprises
Le déplacement est déjà engagé de leur côté, et il vient du modèle économique plutôt que de la contrainte. Les directions financières achètent désormais des transformations de modèle là où elles achetaient des rapports : en 2024, 54 % des dirigeants citaient les leviers business comme motivation de leurs actions climat, contre 34 % en 2018.
Ce déplacement se produit alors même que la contrainte réglementaire se retire. La directive Omnibus fait passer le périmètre de la CSRD d’environ cinquante mille à dix mille entreprises dans l’Union, et les normes révisées adoptées en juillet 2026 retirent plus de 60 % des points de données obligatoires. Celles qui poursuivent le font donc sans y être tenues, et elles se replient sur ce qui touche leur activité — l’eau qui manque, le sol qui se dégrade, le fournisseur qui décroche.
Le même point d’arrêt s’y observe, et il est chiffré. Le baromètre CSRD 2026 de BL Évolution a analysé cent rapports du SBF 120 : les politiques environnementales progressent — 69 % des entreprises ont un objectif climat validé, contre 45 % l’année précédente — et peu ont développé une offre explicitement conçue pour contribuer à la transition. Ce qui manque tient au modèle économique : la transition y reste une charge à financer sur les marges, plutôt qu’une activité dont la vente finance la contribution. C’est ce qui borne la capacité à passer au niveau suivant — une charge se rediscute à chaque exercice difficile, un revenu se consolide.
La norme y est pour quelque chose. Parmi les cinq standards environnementaux de la CSRD, le climat est le seul dont l’omission doit être justifiée en détail, quand la pollution, l’eau, la biodiversité et les ressources peuvent être écartées au motif qu’elles ne sont pas matérielles. La pratique des entreprises suit ce que la norme exige.
Ce sont des volontaires, et c’est un point d’appui. Elles raisonnent en dépendances réelles, leur démarche tient sans subvention ni obligation, et elles attendent un récit qui dise ce qu’elles gagnent plutôt que ce qu’elles doivent céder.
Les deux publics butent donc au même endroit. Le citoyen demande des alternatives accessibles ; l’entreprise cherche des leviers business. Les deux formulations désignent le même endroit : ce qui se conçoit, se vend et se finance.
Le déplacement que nous proposons, en quatre pièces
Il consiste à passer d’une écologie qui limite les besoins humains à une écologie qui les réinscrit dans le vivant. Les quatre sections qui suivent l’exposent : l’écologie populaire, qui part de ce qui préoccupe les gens ; l’imaginaire de la régénération, qui donne au tout son récit ; l’économie régénérative, qui finance la contribution par la vente ; et l’innovation régénérative, qui conçoit les produits depuis le territoire et ses habitants.
Une question les traverse : celle du prix. Si contribuer coûte plus cher, la transition trie socialement, et le rapport a raison de le pointer. La dernière section y répond par un cas.
10. L’écologie populaire : une écologie au sens propre du terme
Changer d’objet : de l’environnementalisme à l’écologie
Ce que le rapport propose, c’est d’élargir l’environnementalisme au social : relier les limites planétaires aux conditions de vie, au contrat social, au pouvoir d’agir. C’est un progrès réel, et la plupart des acteurs du secteur n’en sont pas là. Mais l’objet reste le même : la nature y demeure une limite, le social devient la condition qui rend cette limite acceptable, et la question reste celle du partage d’un effort.
Nous proposons de changer d’objet. L’écologie, au sens propre, est la science des relations entre les êtres vivants et leur environnement — et, par extension, une manière de se penser dans le vivant plutôt qu’au-dessus de lui. Elle part du vivant à préserver et à faire prospérer, nous compris, plutôt que des besoins humains à limiter. Sa finalité est le bien vivre tous ensemble sur terre, humains et non-humains, plutôt que le « moins ». Là où l’environnementalisme demande des sacrifices, l’écologie propose une relation.
Dominique Bourg le pose dans les mêmes termes : la finalité de l’écologie, c’est bien vivre tous ensemble sur terre — et le « tous ensemble » va au-delà des humains. Réduire la pression n’y suffit pas : faire moins mal reste autre chose que prendre soin.
Il en tire une conséquence directe sur le registre du renoncement : une seule liberté est en jeu, celle de détruire. Et le mot juste est substitution plutôt que restriction — le bûcheron qui laisse un désert d’arbres au sol contre le forestier qui connaît sa parcelle et va chercher le bon arbre exercent le même métier, avec deux relations différentes à la forêt.
Le mot est plus ancien que celui qui l’a recouvert : Ernst Haeckel le forge en 1866 pour désigner l’étude des relations entre les organismes et leur environnement, bien avant que la question des limites ne s’impose (les fondements culturels de ce constat).
La conséquence est directe. Un environnementalisme élargi au social reste une pensée de la limite : il répartit mieux un effort. Une écologie au sens propre pose une autre question — qu’est-ce que notre activité fait prospérer, humains et non-humains ? — et c’est celle-là qui rend un projet désirable plutôt qu’acceptable.
L’écologie populaire : partir de ce qui préoccupe déjà les gens
Le principe tient en une phrase : redevenir populaire en adressant ce qui est populaire. Non pas chercher comment faire accepter l’écologie, mais partir de ce qui préoccupe déjà les gens et y trouver l’écologie.
Ce socle d’enjeux est identifiable : se nourrir correctement, se soigner, éduquer ses enfants, accéder à des services publics de qualité, avoir un emploi digne et vivre dignement. Ce sont des sujets d’écologie dès qu’on regarde d’où ils viennent — la qualité de ce qu’on mange dépend de l’état des sols, la santé dépend de l’air et de l’eau, un emploi qui tient dépend d’une filière qui tient.
Le mot populaire joue sur deux plans, et c’est leur articulation qui fait le concept. Un ancrage social : une écologie qui parle aux classes populaires et moyennes, à ceux que le discours écologiste habituel tient à distance. Et une capacité d’adhésion : elle devient majoritaire parce qu’elle traite de ce qui compte, plutôt que de ce qu’il faudrait accepter.
C’est aussi une écologie du soin, du familier, du local — tournée vers l’environnement proche. Elle reconnaît des pratiques que les indicateurs habituels ignorent : la réparation, l’autoconsommation, les solidarités de proximité, qui sont d’abord celles des classes populaires. Et elle porte une innovation sociale, en reliant par exemple la santé des sols à la santé humaine.
Elle n’oppose plus la fin du monde et la fin du mois : elle relie les deux. Et en faisant cela, elle retrouve l’écologie plutôt qu’elle ne la dilue, puisque partir du vivant et du bien vivre, c’est revenir au sens premier du mot que l’environnementalisme avait recouvert.
C’est la réponse directe à ce que le rapport appelle sortir du single issue climat, et la différence se voit dans l’ordre des termes. L’écologie populaire ne se sert pas des conditions de vie pour faire passer l’écologie : elle part des conditions de vie, et l’écologie sert à les améliorer.
C’est ce qui manque aux trois cadrages du rapport. L’écologie seule, l’écologie reliée aux co-bénéfices, l’écologie dans un projet de société : les trois parlent aux humains de ce que les humains veulent, et le vivant non humain y tient lieu de décor ou de moyen. Un quatrième cadrage se dessine, celui où l’intérêt des humains et celui des écosystèmes dont ils vivent se rejoignent dans un même produit.
Une brique de lait dont le prix rémunère un éleveur et finance des haies parle des deux à la fois. Et elle le démontre en rayon, là où un cadrage le démontre par le discours.
11. L’imaginaire de l’écologie populaire : la régénération
Un modèle économique appelle un récit qui le rende habitable, et c’est précisément ce qui manque à ce que nous avons lu. Quatre imaginaires structurent la relation entre l’humain et la nature, issus des cadres de vie de l’IPBES complétés par Nicole Huybens, et ils suivent la même progression que les quatre niveaux du Capacity Score.
Vivre de la nature, l’anthropocentrisme : les humains exploitent une ressource au service de leur confort et de leur capacité d’agir — l’action est de limiter ses prélèvements. Vivre dans la nature, le biocentrisme : toute vie mérite une considération morale égale, et il faut protéger les êtres vivants — c’est le « moins mais mieux » de la réduction. Vivre avec la nature, l’écocentrisme : au sein d’un écosystème, les éléments vivants et non vivants interagissent pour former un tout harmonieux — c’est la logique de la restauration.
Et le quatrième, celui de la régénération : vivre connecté à la nature, le multicentrisme. La nature s’y régénère dans une trame de relations entrelacées entre humains, non-humains et leurs ressources vitales. Chacun y intègre le point de vue des autres dans la recherche d’un intérêt mutuel, et prendre soin de soi, des autres et de la nature cesse d’être un arbitrage.
Ce que chaque imaginaire demande diffère, et l’écart se creuse à la fin. Les deux premiers demandent d’accepter quelque chose : limiter ses prélèvements, réduire sa consommation. Le troisième demande un effort d’un autre ordre, celui de réparer — c’est un aboutissement stratégique légitime, et beaucoup d’activités s’y arrêtent avec raison. Le quatrième propose de gagner quelque chose, et c’est ce qui le rend accessible sans conversion : il laisse chacun là où il est.
Cinq récits, quatre imaginaires
| Le récit | Ce qu’il demande | Son imaginaire |
|---|---|---|
| Le Monde sans fin limites planétaires | accepter une perte de confort, répartie équitablement | anthropocentrisme l’imaginaire de la limitation — la nature comptée en carbone |
| Le pivot majoritaire limites planétaires | rendre les pratiques possibles et désirables, et redonner du pouvoir d’agir | anthropocentrisme dans notre lecture — la note traite de stratégie d’influence, sans discuter la valeur du vivant |
| Le récit de Jean-Luc Mélenchon | renoncer pour préserver ce qui reste | biocentrisme l’imaginaire de la protection — l’espèce, le fleuve, la forêt, protégés par des interdictions |
| Le récit de Marine Tondelier | connaître ses dépendances pour tisser de nouvelles relations | écocentrisme l’imaginaire de la réparation — l’écosystème et sa continuité, où chacun vaut par sa place |
| L’écologie populaire | partir de ce qui préoccupe déjà — se nourrir, se soigner, vivre dignement — et y trouver la régénération | multicentrisme l’imaginaire de la régénération — humains et écosystèmes gagnent ensemble, et l’activité économique le rend possible |
Le premier demande d’accepter une perte. Le deuxième travaille les conditions pour rendre les pratiques possibles, sans changer l’objet dont il parle. Les deux suivants demandent de préserver, puis de réparer. Le cinquième part de ce que les gens veulent déjà, et c’est ce qui le rend accessible : il propose d’améliorer sa vie plutôt que d’adhérer à une cause.
Ce déplacement se vit plus qu’il ne se démontre : nous l’avons formalisé en atelier dans la Fresque des Imaginaires.
La question à poser à Jancovici et à ceux qui portent la cause
La question du titre trouve ici son point d’appui. Le rapport demande de changer d’incarnation, et notre lecture éclaire pourquoi Jean-Marc Jancovici clive : l’axe social de son plan reste au premier niveau, et un discours qui compte les gens en effectifs peine à les rassembler. Le meilleur de ce que son plan promet à ceux qui perdront leur emploi, c’est un reclassement, avec deux ans pour créer une formation et jusqu’à dix pour faire évoluer un diplôme. C’est une réponse, et elle traite les personnes comme un coût d’ajustement.
Une voix plus chaleureuse tenant le même discours laisserait le plan au niveau où il est. La question à poser — à lui comme à tous ceux qui portent la cause — porte donc sur ce qu’ils proposent de faire prospérer.
Ce que cette capacité pourrait produire
Et c’est là que l’hypothèse devient intéressante. Il a rendu le sujet lisible pour des dizaines de milliers de dirigeants, formé une génération d’ingénieurs, atteint un million de lecteurs. Peu d’acteurs disposent d’une telle capacité de diffusion, et elle est déjà branchée sur les décideurs économiques — précisément là où l’offre se décide.
La question devient alors : que produirait cette capacité si elle portait un récit de gain ? Un plan qui compterait les sols avec le carbone, un chapitre emploi qui associerait les salariés plutôt que de les projeter en effectifs, un scénario dont la réussite se mesurerait à ce que les territoires y gagnent — la question que travaille le patronat de l’économie de demain. Débrancher une telle capacité serait la perdre ; lui donner un autre objet la démultiplierait.
12. L’économie régénérative : quand la vente finance la contribution au vivant dans ses écosystèmes
Ce déplacement a un nom. Sortir d’une relation de prédation au vivant — l’exploiter, l’épuiser, le traiter en simple ressource — pour entrer dans une relation de soin qui le préserve, l’aide à se reconstituer et le fait prospérer : c’est la régénération.
Son critère tient en une phrase : plus on vend, plus le milieu et ceux qui l’habitent se renforcent — et la rentabilité vient de là. C’est ce qui sépare la quatrième marche de la troisième, où la contribution reste un apport à côté de l’activité. Deux conditions l’accompagnent : avoir d’abord réduit ses impacts négatifs, et répondre à un besoin réel. Et c’est vérifiable : un sol dont la fertilité s’élève, un producteur qui vit de son travail, un savoir-faire qui se transmet.
Ces trois preuves relèvent des trois piliers du triple impact — l’environnemental, le social, l’économique — et notre livre blanc pose qu’aucune impasse n’y est possible : une contribution qui tiendrait sur un seul pilier resterait au troisième niveau. C’est aussi ce qui fait tenir le modèle dans la durée, et nous documentons cette triple profitabilité en recherche-action, avec des entreprises qui en produisent les chiffres.
C’est qui le Patron ?! : à quoi ressemble une bascule réussie
Un cas le montre mieux qu’une théorie. En 2016, un collectif de consommateurs construit une filière avec des éleveurs : cahier des charges co-décidé et voté en assemblée, contrat de cinq ans, volumes garantis, et un partage de la valeur qui laisse à l’éleveur de quoi vivre de son travail. On a demandé aux acheteurs de choisir une brique plutôt qu’une autre, au même endroit, pour quelques centimes de plus — et de savoir précisément ce que ces centimes font vivre.
C’est qui le Patron ?! réunit 7 365 votants pour son lait bio et tient ses engagements sur la durée : contrat de cinq ans, cahier des charges audité chaque mois par Bureau Veritas, part revenant à l’éleveur fixée par le vote — 0,59 € sur les 1,47 € du prix en rayon. La filière a progressé de 11,8 % en 2024 pour atteindre 126 millions d’euros quand le bio en grande surface reculait. Le lait arrive en rayon au prix du lait non bio, la confiance entre acteurs ayant supprimé les surmarges de précaution.
Ce qui a basculé est un achat, plutôt qu’une opinion. Et il a basculé parce qu’il était gratuit en identité : acheter cette brique laissait chacun exactement là où il était. C’est exactement ce que le rapport appelle « quand on peut, on veut ».
L’environnement de choix a pourtant été transformé par une entreprise qui a changé son offre, sans attendre une loi. Le rapport confie ce mandat à l’aménagement du territoire et aux services publics — des leviers réels, et lents. Une brique posée en rayon au prix du lait ordinaire change l’environnement de choix de millions de personnes en une saison de référencement.
C’est aussi ce qui répond à la question de la justice : une alternative accessible, au même prix, donne prise à ceux qu’une aide laisse dehors. Le pouvoir d’agir tient ici dans une action que chacun fait déjà : acheter.
L’économie de la mutualité : une comptabilité qui change la donne
Écologie populaire et économie régénérative reposent sur la même logique, celle de l’économie de la mutualité, qui place le capital naturel — et le capital santé — au même niveau que le capital financier. Le principe est simple à énoncer et exigeant à tenir : réduire au minimum l’exploitation des ressources naturelles et humaines, puis faire fructifier ces capitaux essentiels à la vie, et en partager les fruits dans une nouvelle forme d’abondance. Elle se distingue en cela de l’économie sociale et solidaire, dont elle partage l’exigence de partage sans s’arrêter à la gouvernance : ce qui se joue ici est le co-investissement dans les capacités des écosystèmes, et notre livre blanc en détaille les mécanismes.
La conséquence est économique avant d’être morale. Aux trois premiers niveaux, la dépense écologique se justifie — elle s’ajoute aux charges, et elle se rediscute à chaque exercice difficile. Au quatrième, elle rapporte : la santé des écosystèmes fait la qualité de la matière, la qualité justifie le prix, et le prix rend les pratiques tenables. Une contribution qui rapporte se consolide au lieu de se rediscuter — c’est ce que confirment les entreprises primées aux Lauriers : contribuer est triplement profitable, économiquement, socialement, écologiquement.
Reste à traduire ce modèle en produits — car une contribution se vérifie par ce qu’on trouve en rayon, et c’est l’objet de la dernière section.
13. L’innovation régénérative : concevoir à partir du territoire et de ses habitants
C’est ici que la boucle se ferme. Le plan du Shift atteint la réduction sur l’innovation produit et s’arrête là ; le rapport de Parlons Climat laisse la question ouverte. Voici ce que devient la conception quand elle part du territoire et de ceux qui y vivent.
Les quatre actions se cumulent. Atténuer réduit les émissions, s’adapter prépare aux chocs, restaurer répare les écosystèmes — et régénérer fait de la contribution au vivant la condition de la viabilité économique. L’innovation régénérative reprend les trois premières et les fait tenir dans ce qui se vend, plutôt qu’à côté.
L’offre se conçoit dans des entreprises, à partir d’une intention — et cette intention décide de ce qui arrive en rayon.
Tout se décide au moment de la conception : plus de 80 % de l’impact environnemental d’un produit s’y détermine, avant qu’une seule unité soit fabriquée. C’est ce que fait la conception régénérative : une fois les impacts négatifs réduits, elle conçoit pour que la vente du produit renforce le territoire et ceux qui l’habitent.
Le point de départ n’est ni un produit ni une méthode : ce sont les habitants d’un territoire. Ceux qui en vivent — producteurs, transformateurs, distributeurs, salariés — et les écosystèmes dont ils dépendent, qui comptent ici comme parties prenantes à part entière. On conçoit avec eux, on construit un prix avec eux, et on chiffre ce que chacun y gagne. C’est une dynamique collective plutôt qu’une méthode qu’on applique : les engagements se prennent à plusieurs, et c’est ce qui les rend tenables.
Tant que l’innovation part de la réduction d’un impact, elle produit des versions moins mauvaises de ce qui existe. Un yaourt au bilan carbone allégé, un vêtement en fibre recyclée, un emballage plus fin : le consommateur choisit alors entre un produit ordinaire et un produit un peu moins nuisible, et son arbitrage reste un arbitrage entre le prix et la conscience.
Quand l’innovation part de ce qu’un territoire et ceux qui y vivent peuvent soutenir, ce qui est disponible change de nature. Une brique de lait adossée à une filière co-décidée avec ses éleveurs, un vêtement issu d’une filière laine reconstituée, un ciment sans cuisson : le consommateur n’arbitre plus, il achète un produit qui fait vivre un sol, une filière et ceux qui y travaillent.
La réduction des impacts est le préalable, et elle reste acquise. Un ciment sans cuisson émet moins qu’un ciment cuit, une laine locale voyage moins, un sol vivant stocke du carbone et abrite des espèces. La différence tient au point de départ — on ne conçoit plus pour émettre moins, on conçoit pour que le territoire et ceux qui l’habitent se portent mieux, et la baisse des émissions vient avec.
Cent produits régénératifs français qui le prouvent en rayon
Cette logique se vérifie sur des produits en vente, et les attentes sont documentées. Interrogés sur ce qui les pousse à vouloir connaître l’origine d’un produit alimentaire, les Français citent d’abord le soutien aux producteurs locaux — 59 % — puis la confiance dans la qualité — 57 % —, loin devant la réduction de l’empreinte carbone, à 29 %. Et leur préférence va au « consommer mieux » plutôt qu’au « consommer moins ».
Ce sont exactement les produits que nous distinguons chaque année aux Lauriers de la Régénération. Un lait dont le cahier des charges et la répartition de la valeur se votent en assemblée, sur un contrat pluriannuel. Un champagne certifié Regenerative Organic dont les sols gagnent en vie — Telmont. Une électricité renouvelable et française, vendue par une société à mission — elmy. Un vêtement dont la filière coton est tracée du champ au produit fini — Picture Organic, à un cran en deçà sur la certification. Un domaine touristique dont les douze mares creusées rechargent la nappe — l’Éco-Domaine La Fontaine. Chacun répond à une attente formulée, et chacun la prouve.
Le point commun tient en une phrase : ces produits font payer une contribution, plutôt qu’un renoncement. L’acheteur y gagne quelque chose de tangible — un meilleur goût, une meilleure composition, la certitude que son argent fait vivre un producteur — et la contribution au vivant vient avec, sans qu’il ait à s’en réclamer. C’est ce qui rend la bascule possible à grande échelle : elle demande un achat, plutôt qu’un changement d’identité.
L’édition 2026 des Lauriers a distingué trente-huit lauréats à travers quinze secteurs — de l’alimentation à la cosmétique, du textile aux services —, portant à quatre-vingt-dix le nombre d’entreprises reconnues depuis la création du prix. Sept d’entre elles sont certifiées Regenerative Organic, le niveau le plus exigeant, qui réunit santé des sols, bien-être animal et juste rémunération sur l’étiquette. Nous avons réuni ces cas dans cent produits régénératifs français, un modèle économique qui rapporte en triple impact.
Contributif ne veut pas dire plus cher
C’est l’objection qui vient en premier, et le rapport la tient pour fondée — d’où sa demande d’élargir les soutiens au-delà des aides financières. Les faits disent autre chose, et le mécanisme s’organise. Le Business Model Régénératif réunit les acteurs d’une filière pour construire ensemble le prix et les engagements — et c’est ce qui rend le prix possible : la confiance supprime les surmarges de précaution que chaque maillon ajoute par défaut quand il ignore ce que feront les autres. Le lait de C’est qui le Patron ?! arrive en rayon à un niveau comparable au lait non bio.
Ce que ce cas établit change la demande à faire aux pouvoirs publics. Il ne s’agit pas de subventionner un surcoût, ni de créer un label de plus : il s’agit de rendre la contribution visible sur le produit, et que l’État reconnaisse les labels qui la prouvent déjà. Ils existent, ils sont audités par des tiers, et il leur manque la notoriété que le bio a mis vingt ans à construire.
Les labels et les scores se lisent sur la même trajectoire : chacun situe un produit à un niveau, et l’affichage tel qu’il existe aujourd’hui ne suffit pas à qualifier ce qu’un produit apporte au vivant.
C’est aussi la réponse au répertoire d’actions étroit que le rapport pointe. Un produit qu’on choisit en rayon parce qu’il est meilleur donne prise sans dossier à monter ni aide à justifier — et c’est une façon d’avoir prise sur sa propre vie.
Reste à la rendre tenable, et c’est une affaire d’économie. Une écologie qui parle du quotidien sans changer ce qui se produit et ce qui se vend demeure un discours de plus. La bascule passe par un imaginaire qui la rende désirable, puis par un modèle économique qui la finance.
Conclusion : ce que la rentrée révèle, et ce qui reste à porter
Une stratégie écologique peut être très performante pour définir ce qu’il faut réduire, sans encore expliquer ce qu’il faut produire pour rendre cette transformation désirable et praticable dans la vie quotidienne. C’est ce que cette lecture établit, en deux points.
Le premier : ce qui limite tient au registre depuis lequel on parle, plutôt qu’à ce qui est dit. Le registre de la réduction et des limites a produit ce qu’il pouvait produire, et son audience se limite désormais à ceux qui sont déjà convaincus.
Le second : concevoir une offre qui fasse vivre un territoire est ce qui reste à construire partout. Instituer une voix, écrire une loi, chiffrer une trajectoire sont acquis. Pour les cinq projets qui atteignent la restauration, l’innovation est le levier qui commande le passage au niveau suivant ; pour le plan du Shift et le programme du MEDEF, encore à la réduction, c’est l’intelligence écosystémique qui ouvre d’abord — mais la question de l’offre les attend au bout.
Une écologie qui part de ce que les gens veulent déjà propose au lieu de demander. Une alimentation qui soigne, un travail qui a du sens, un territoire où il fait bon vivre — et le vivant comme ce qui rend cela possible.
Nous avons lu sept prises de parole au même Capacity Score : les discours de rentrée de Marine Tondelier et de Jean-Luc Mélenchon, les universités d’été du MEDEF et d’Impact France, le projet du Parti socialiste et celui de Raphaël Glucksmann — et le plan du Shift Project, qui sert de repère sur l’atténuation.
Shift Project, Mélenchon, Tondelier, MEDEF, Impact France : où se situe chacun au Capacity Score
| Ce qui est regardé | Jancovici · Shift | Glucksmann | Mélenchon | Tondelier | La REF · MEDEF | Impact France |
|---|---|---|---|---|---|---|
| La relation au vivant | Limiter la nature comptée en carbone | Restaurer l’état des eaux, des forêts et des espèces | Réduire les écosystèmes protégés de leurs usagers | Restaurer l’interdépendance reconnue | Limiter la nature comme patrimoine à défendre | Restaurer les écosystèmes dont l’activité dépend |
| Le rapport aux personnes | Limiter des effectifs à ajuster | Restaurer les trajectoires humaines abîmées | Réduire protéger les populations | Réduire assurer contre les risques | Réduire protéger salariés et compétences | Restaurer réparer les trajectoires |
| Le récit proposé | Limiter une perte à répartir | Réduire protéger la puissance et les dépendances | Réduire renoncer pour préserver | Restaurer la liberté par les dépendances connues, pour tisser de nouvelles relations | Limiter le courage de tenir | Réduire la souveraineté contributive |
| La soutenabilité | Restaurer reconstituer les puits | non lu | Restaurer la règle verte | Restaurer ne pas prendre plus que renouvelable | hors champ | hors champ |
| Le modèle économique | Réduire chiffrer le coût | Réduire règles, aides et partage du pouvoir en entreprise | Réduire encadrer par la règle | Réduire conditionner et redistribuer | Limiter alléger le cadre | Réduire circularité et fonctionnalité |
| Estimation globale | 25 % | 55 % | 57 % | 63 % | 30 % | 60 % |
| Ce qui départage la relation au vivant | Anthropo- centrisme | non lu | Bio- centrisme | Éco- centrisme | Anthropo- centrisme | Éco- centrisme |
Lectures détaillées : Mélenchon et Tondelier, l’analyse comparée · le programme de La REF · les Universités d’Été de l’Économie de Demain. Une entrée est portée hors champ quand le genre du document ne la mobilise pas — un programme d’université d’été ne porte pas de doctrine de soutenabilité. Estimation sur documents publics. La série de la rentrée : La REF du MEDEF 30 %, Mélenchon 57 %, le Parti socialiste 58 %, Impact France 60 %, Tondelier 63 % — et le plan du Shift à 25 %, en repère sur l’atténuation.
Les quatre projets de gauche atteignent tous la restauration, et le même levier les retient. Le projet des Écologistes est estimé à 63 %, celui du Parti socialiste à 58 %, celui de La France insoumise à 57 % et celui de Glucksmann avec Place publique à 55 % : huit points séparent les quatre. Leur gouvernance atteint 72 % chez les trois premiers, par trois moyens différents (56 % chez Glucksmann, lu avant la publication de son programme complet). Leur innovation tient entre 39 et 44 %. Ce qui s’institue et ce qui se régule est écrit ; ce qui se conçoit et se vend reste à écrire.
La relation au vivant départage ce que le score rassemble. Les Écologistes reconnaissent l’interdépendance entre humains et non-humains — c’est l’écocentrisme. La France insoumise protège les écosystèmes d’un côté et les personnes de l’autre, par deux politiques distinctes — c’est le biocentrisme. Une marche les sépare, et c’est la seule.
Les deux organisations patronales se situent de part et d’autre. Impact France atteint la restauration sur les écosystèmes comme sur les personnes : des filières à reconstituer, des trajectoires à réparer. Le MEDEF traite la nature comme un patrimoine à défendre et protège ses salariés, l’état du vivant restant hors de la décision. Son pilier économique se tient au niveau de la limitation, puisqu’il demande l’allègement du cadre.
Le plan du Shift occupe une autre place, et c’est cohérent avec son objet. Il traite la décarbonation avec une méthode que personne n’a produite ailleurs — vingt chantiers testés, une trajectoire chiffrée jusqu’en 2050 — et il la traite seule. Un plan d’atténuation a le carbone pour objet, et il le compte mieux que quiconque. Ce niveau permet à la France de réduire son exposition énergétique et de tenir une trajectoire vérifiable ; il laisse devant lui la réparation des écosystèmes dont l’activité dépend.
C’est du MEDEF qu’il se rapproche le plus — cinq points les séparent, 25 % contre 30 %. Les deux se tiennent au bas du niveau de la réduction des impacts, pour des raisons opposées : l’un laisse le vivant hors de sa décision, l’autre y laisse les personnes. Le rapprochement relève du constat : le niveau se déduit de l’objet traité, pas du camp.
Sur le modèle économique, les six se rejoignent, et c’est la ligne surlignée. Les projets présidentiels encadrent par la règle et l’impôt, le MEDEF demande qu’on allège ce cadre, Impact France travaille la circularité et la fonctionnalité, le Shift chiffre le coût de la transformation. Tous encadrent ou optimisent une activité, chez des organisations que tout oppose : on sait davantage dire ce qu’il faut préserver que ce qu’il faut apprendre à produire. La pièce manquante relève donc d’un autre plan que celui du clivage.
C’est la promesse de la régénération, et elle se vérifie en rayon : des offres dont la vente fait prospérer le territoire et ceux qui l’habitent, humains et non humains. Plus il s’en vend, plus les deux se renforcent, et la rentabilité vient de là — à deux conditions, avoir d’abord réduit ses impacts négatifs et répondre à un besoin réel. Un sol qui se refait, une nappe qui se recharge, un éleveur qui vit de son travail, un métier qui se transmet.
Le détail levier par levier des programmes lus figure dans le tableau de la partie III ; le plan du Shift, en repère, n’a pas de profil par levier. Les estimations portent sur les programmes ; les discours de rentrée et les universités d’été se lisent à part et n’entrent pas dans le calcul. Le texte lu pour La France insoumise est « L’Avenir en commun », édition 2025.
Ce qui se joue dans le débat public
Trois ponts existent déjà entre ces sept lectures, et aucun ne demande de trancher un clivage. Le premier est le socle bio et les filières reconstituées : les projets présidentiels les financent par la règle, Impact France les organise par le marché, et le MEDEF y trouve la sécurisation d’approvisionnement qu’il cherche. Le deuxième est la santé, qui traverse l’alimentation, le travail et les écosystèmes — et que les sept abordent chacun par un bout. Le troisième est l’affichage : dire en rayon ce qu’un produit rémunère et régénère ne coûte presque rien et change ce que le consommateur voit.
L’enjeu tient dans une question que personne ne pose encore : quelle production voulons-nous ? Le débat s’organise pour l’instant autour de ce qu’il faut réduire et de ce que l’État doit encadrer. Il se déplacera le jour où un projet dira ce que l’économie française doit faire prospérer, et comment. C’est un sujet d’entreprise autant que de politique publique : les offres qui le démontrent existent déjà, et leur nombre décidera de ce qui deviendra discutable.
Ce qu’il reste à porter
Une première mesure ferait avancer les sept à la fois : que la mention d’origine, sur l’étiquette des produits en vente, dise ce que la fabrication rémunère, régénère et maintient sur le territoire. C’est l’objet du manifeste du Made in France contributif, remis en 2026 aux ministères de l’Agriculture, de l’Industrie et du Commerce.
Elle ne coûte presque rien et déplace le débat d’un cran : au lieu de demander au consommateur d’arbitrer entre son budget et ses convictions, elle lui montre ce que son achat fait vivre. C’est ce qui rend visible, en rayon, ce qui se démontre déjà.
Pour aller plus loin, nous portons quatre demandes pour un made in France contributif : des scores gradués, des labels qui attestent une contribution, des indicateurs sur le produit, de l’argent public qui suit la contribution. Le made in France contributif finance la transition de la France pour s’adapter aux enjeux environnementaux et sociaux, avec un modèle économique viable.
Ce qu’il faut retenir
Faut-il débrancher Jean-Marc Jancovici ? Non — et la question détourne l’attention. Le plan qu’il porte est le plus outillé de la rentrée sur la décarbonation. Le plan se situe à la réduction des impacts ; le récit qui le porte parle en deçà, depuis la limite, et une autre voix tenant le même discours ne le déplacerait pas.
Ce qui se déplace est le message : passer d’une écologie qui limite les besoins humains à une écologie qui les réinscrit dans le vivant. Et ce déplacement se joue moins dans les médias que dans ce qui se conçoit, se vend et se finance.
Le débat sur les figures continuera sans nous ; celui-là se tranche dans les offres que des entreprises mettront en rayon. Si la vôtre en fait partie, la première question est de savoir où elle se situe aujourd’hui — le Capacity Score l’évalue en trente minutes, gratuitement.
Sources : Nous Sommes Vivants, analyse de C’est qui le Patron ?! au Capacity Score · BL Évolution, baromètre CSRD 2026, cent rapports du SBF 120 · directive Omnibus, révision de juillet 2026 · « La conception des produits détermine 80 % de leur impact environnemental », ESG District / L’Echo · The Shift Project, « Crise(s), climat : plan de transformation de l’économie française », mai 2020, « Climat, crises : comment transformer nos territoires ? », mai 2022, et « Vers des économies régionales bas carbone », septembre 2024 · « Pour une agriculture bas carbone, résiliente et prospère », novembre 2024, et communiqué de presse du rapport final, 22 novembre 2024 · Réussir, « Jean-Marc Jancovici : quel scénario pour l’agriculture à 2050 préconise le Shift Project ? », 28 novembre 2024 · Jean-Marc Jancovici, entretien au Monde, 14 avril 2026 · « Jancovici… une imposture écologique ? », tribune collective, Reporterre, juin 2021 · The Shift Project, page « Nos financeurs » · The Shift Project, « Comprendre2050.fr : le Shift Project lance un nouveau site web avec l’ADEME et négaWatt », 2025 · ADEME Infos, entretien avec Pauline Denis, chargée de projet Prospective au Shift Project, sur Comprendre2050.fr · Reporterre, « La BD de M. Jancovici épinglée pour “approximations, intox et procédés rhétoriques” » · Stéphane His, « Contrairement aux affirmations de Jean-Marc Jancovici, le scénario 100 % renouvelables est soutenable », La Croix, 16 mai 2022 · Association négaWatt, scénario négaWatt 2022 et présentation de l’association · Connaissance des énergies, propositions de l’association négaWatt pour l’élection présidentielle de 2022 · Parlons Climat et IDDRI, « Vers un pivot majoritaire de l’écologie ? », juin 2025 (Lucas Francou, Mathieu Saujot, Marion Bet) · Shift Project, « Réussir la transition dans l’incertitude : la méthode Shift en 20 chantiers », avril 2026 · The Shift Project et Jean-Marc Jancovici, « Réussir à l’ère des crises : un Plan robuste pour l’économie française », Odile Jacob, 14 octobre 2026, son communiqué de presse du même jour et la page de présentation de la soirée de publication · Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain, Le Monde sans fin, Dargaud, 2021 · « Un Commun Accord », assemblée citoyenne lancée le 26 août 2026 · ADEME, baromètre des représentations sociales du changement climatique · ADEME et ObSoCo, baromètre « Sobriétés et modes de vie », seconde vague, novembre 2025 · Observatoire des perspectives utopiques de l’ObSoCo, quatrième vague · IDDRI et I4CE, scénario TRAMe2035 · baromètre de la confiance politique du Cevipof · enquête Ipsos pour Nous Sommes Vivants · sondages d’opinion sur les municipales de mars 2026 · Nous Sommes Vivants : Capacity Score, baromètre 2026 et Lauriers de la Régénération.

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