La crise sanitaire comme révélateur du vivant en péril

La pandémie de Covid-19 a mis en lumière ce que les sciences sociales pressentaient depuis longtemps : les crises sanitaires ne sont jamais seulement sanitaires. Elles sont des révélateurs. Des accélérateurs. Des miroirs grossissants de nos fragilités systémiques.

La crise sanitaire comme révélateur du vivant en péril

La revue Anthropologie & Santé consacre un dossier entier à ce que la pandémie de Covid-19 a confirmé avec fracas : les crises sanitaires ne sont jamais seulement sanitaires. Elles sont le symptôme d’une relation brisée entre le vivant humain, le vivant animal et le vivant environnemental. Une lecture qui résonne directement avec les enjeux de la régénération.

Il y a des textes académiques qui arrivent au bon moment. L’introduction du dossier « Le vivant face aux crises sanitaires », publiée dans la revue Anthropologie & Santé (OpenEdition Journals), est de ceux-là. Rédigée dans le sillage immédiat de la pandémie de Covid-19, elle propose quelque chose de rare dans le champ scientifique : une lecture transversale, anthropologique et systémique de ce que signifie une « crise » sanitaire — non pas comme événement isolé, mais comme fait social total, au sens où l’entendait Marcel Mauss.

Cette lecture nous importe directement. Chez Nous Sommes Vivants, nous travaillons depuis plusieurs années sur la question du rapport des organisations économiques au vivant. La crise sanitaire est venue confirmer ce que la biologie, l’écologie et les pionniers de la régénération affirmaient déjà : l’état de santé d’un écosystème détermine l’état de santé de ses habitants — humains compris. Ce que les chercheurs en anthropologie de la santé appellent désormais One Health, nous l’appelons la capacité du vivant à se maintenir, à se régénérer, à prospérer.

La crise comme fait social total

Le premier apport décisif de ce dossier est conceptuel. Les auteurs empruntent à Mauss la notion de fait social total pour qualifier la crise sanitaire : elle engage simultanément les dimensions économiques, politiques, symboliques, religieuses, affectives et environnementales d’une société. On ne peut pas isoler « le sanitaire » du reste.

C’est là une rupture épistémologique majeure avec la gestion institutionnelle des crises, qui tend à découper le problème en silos — une crise sanitaire pour le ministère de la Santé, une crise économique pour Bercy, une crise écologique pour le ministère de la Transition. Or les épidémies, à l’image du Covid-19 mais aussi d’Ebola, du H1N1 ou des résistances aux antibiotiques, ne connaissent pas ces frontières administratives. Elles émergent des interstices — là où les systèmes d’élevage intensif côtoient des espèces sauvages, là où la déforestation détruit les barrières naturelles entre réservoirs viraux et populations humaines, là où les inégalités sociales transforment un risque sanitaire commun en catastrophe différentielle.

« Tout comme cela a pu être dit des épidémies en général, la crise est un révélateur et jette une lumière crue sur des phénomènes qui lui préexistaient. »
— Introduction du dossier, Anthropologie & Santé, OpenEdition

Ce révélateur, nous le connaissons bien dans l’approche régénérative. Dans notre livre blanc, l’un des fils directeurs est la capacité d’une organisation à percevoir les signaux faibles de son territoire — à lire les tensions entre ses pratiques et les équilibres écosystémiques avant qu’elles ne deviennent des crises. Les épidémies ne surgissent pas de nulle part. Elles s’annoncent dans l’état de la biodiversité, dans la fragmentation des habitats, dans la façon dont une chaîne de valeur agricole ou alimentaire traite le vivant non-humain.

One Health : de la prise de conscience à l’intégration systémique

Le dossier retrace avec précision l’histoire de ce que les institutions internationales ont mis du temps à admettre : que la santé humaine, la santé animale et la santé des écosystèmes sont inséparables. Cette approche, connue sous le nom d’One Health (Une seule santé), n’est pas nouvelle — les chercheurs en écologie, en médecine vétérinaire et en anthropologie la formulaient déjà dans les années 1960. Mais elle a longtemps été reléguée aux marges des politiques publiques, jugée trop complexe, trop transversale, trop difficile à gouverner.

La pandémie a changé la donne. Pas encore suffisamment, au regard des décisions politiques qui ont suivi. Mais elle a rendu indéniable ce que les scientifiques répètent depuis des décennies : les maladies zoonotiques — celles qui passent de l’animal à l’humain — représentent plus de 60 % des maladies infectieuses émergentes. Leur recrudescence est directement corrélée à la destruction des écosystèmes, à l’artificialisation des milieux naturels, et à des pratiques d’élevage qui concentrent des milliers d’animaux dans des espaces confinés, créant des conditions idéales pour la mutation et la transmission de pathogènes.

Ce que One Health nous dit sur les modèles économiques

L’approche One Health n’est pas qu’un cadre médical. C’est une invitation à repenser la finalité des organisations économiques. Une entreprise agroalimentaire qui détruit la biodiversité de son bassin de production ne génère pas seulement un risque écologique abstrait — elle fabrique les conditions de sa propre vulnérabilité sanitaire, économique, sociale. Elle réduit sa propre capacité de résilience.

C’est la thèse centrale de notre livre blanc : une entreprise régénérative ne se définit pas par ses indicateurs RSE, mais par sa capacité à maintenir et renforcer le vivant dont elle dépend. Les organisations qui se contentent de limiter leurs impacts négatifs restent exposées. Elles gèrent le risque à court terme. Elles ne construisent pas la robustesse à long terme.

La polysémie de la crise : entre objectivité et construction sociale

L’un des passages les plus précieux de cette introduction est sa déconstruction de la notion même de « crise ». Les auteurs montrent que le mot est profondément ambigu : il désigne à la fois un état objectif de dysfonctionnement grave d’un système, et une construction sociale et politique — un récit mobilisé par des acteurs pour légitimer des décisions d’exception, accélérer des réformes, justifier des mesures extraordinaires.

Cette dualité est cruciale pour comprendre les dynamiques que nous observons dans nos travaux avec les entreprises. La crise écologique, par exemple, est à la fois réelle — les données scientifiques sur l’effondrement de la biodiversité, le dérèglement climatique et l’épuisement des ressources sont incontestables — et construite différemment selon les acteurs. Pour certains dirigeants, elle reste une réalité abstraite, lointaine, médiatisée. Pour d’autres, elle est déjà présente dans leurs approvisionnements, dans les rendements de leurs fournisseurs agricoles, dans la disponibilité de certaines matières premières.

Les chercheurs distinguent ainsi deux grands régimes de rapport à la crise :

Prendre acte de la crise

Reconnaître cognitivement la réalité de la perturbation, sans nécessairement en être affecté dans ses pratiques quotidiennes. Posture dominante dans les comités de direction.

Vivre avec la crise

Être immergé dans la réalité concrète de la perturbation — soignant, agriculteur, habitant d’une zone polluée. Posture qui génère une transformation profonde des représentations et des pratiques.

Cette distinction résonne avec ce que nous observons dans nos Cercles Régénératifs. Les acteurs économiques qui avancent le plus vite sur la trajectoire régénérative ne sont pas toujours ceux qui ont lu le plus de rapports du GIEC. Ce sont souvent ceux qui vivent avec la crise — un maraîcher dont les sols s’appauvrissent, un vigneron confronté à la sécheresse, un directeur d’usine dont le bassin hydrographique est menacé. L’expérience concrète du vivant fragilisé est un moteur de transformation autrement plus puissant que la seule conviction intellectuelle.

Les terrains du dossier : du SAMU aux pesticides

L’introduction présente les articles du dossier, qui couvrent un spectre intentionnellement large : les urgences hospitalières sous tension, les centres d’appels du SAMU en période de surcharge, les pathologies liées aux expositions chimiques (cancers, malformations congénitales dans des zones agricoles intensives), les réactions collectives face aux pollutions industrielles.

Ce choix éditorial dit quelque chose d’essentiel : la crise sanitaire n’est pas un phénomène ponctuel qui commence avec une épidémie et se termine avec un vaccin. Elle est structurelle et diffuse. Elle se manifeste dans la violence quotidienne des urgences débordées. Elle se tisse dans les corps des agriculteurs exposés aux pesticides depuis des décennies. Elle s’accumule, silencieuse, dans les territoires industriels où l’air, l’eau et les sols portent la charge de décennies de pratiques extractives.

Cette lecture structurelle de la crise sanitaire rejoint directement ce que nous documentons dans le livre blanc NSV sur la régénération du vivant. Une entreprise peut réduire ses émissions de CO2, améliorer ses indicateurs RSE, et continuer à contribuer, de manière diffuse et cumulative, à la dégradation de la capacité du vivant sur son territoire. La crise n’arrive pas brutalement pour ces acteurs — elle s’installe progressivement, jusqu’au point de bascule.

Ce que l’anthropologie apporte que la gestion de crise ne voit pas

La valeur spécifique de l’anthropologie dans ce paysage est de remettre les acteurs au centre — avec leurs logiques, leurs contradictions, leurs stratégies d’adaptation et de résistance. Là où la gestion de crise produit des protocoles et des indicateurs, l’anthropologie observe comment les humains vivent réellement avec la perturbation, comment ils l’interprètent, comment ils négocient avec elle.

Pour les entreprises engagées dans une transition régénérative, cette perspective est précieuse à plusieurs titres :

  • Elle révèle les angles morts des données quantitatives. Un indicateur de réduction des pesticides ne dit rien sur la façon dont les agriculteurs partenaires vivent cette transition, sur les tensions économiques qu’elle génère, sur les résistances culturelles qu’elle rencontre.
  • Elle met en lumière les dynamiques de pouvoir. La crise ne frappe pas tout le monde de la même façon. Les populations les plus exposées aux pollutions industrielles, aux épidémies, aux chocs climatiques sont aussi les moins bien dotées en ressources pour y faire face. La régénération ne peut pas ignorer cette dimension.
  • Elle interroge la finalité. Quand une entreprise dit « gérer la crise », pour qui et vers quoi gère-t-elle ? L’anthropologie oblige à nommer les choix de valeurs qui sont toujours sous-jacents aux décisions techniques.

De la crise au retournement de finalité

Ce que ce dossier académique illustre avec rigueur, c’est quelque chose que nous formulons différemment chez NSV : nous sommes entrés dans une époque où les crises sanitaires, climatiques et écologiques ne sont pas des « risques à gérer » parmi d’autres. Elles sont le signal d’un retournement de finalité nécessaire.

La question n’est plus : comment protéger notre activité face aux crises du vivant ? La question devient : comment notre activité contribue-t-elle à la capacité du vivant à se maintenir et à prospérer — de sorte que les crises futures soient moins probables, moins violentes, moins inégales ?

C’est la différence entre une RSE défensive et une entreprise régénérative — au sens précis que nous lui donnons dans le livre blanc. Entre une organisation qui réduit ses impacts — gère sa contribution aux crises — et une organisation qui monte en capacité du vivant — construit activement les conditions d’un territoire et d’un écosystème plus robustes. Le RegenBMC est l’outil que nous avons conçu pour cartographier ces conditions dans la réalité d’une chaîne de valeur.

Les anthropologues de la santé, depuis leurs terrains hospitaliers, leurs entretiens avec des agriculteurs malades, leurs observations dans des zones de pollution, arrivent à une conclusion convergente avec celle des praticiens de la régénération : on ne soigne pas le vivant en gérant des symptômes. On le soigne en comprenant et en transformant les conditions systémiques qui produisent la maladie.

Livre blanc NSV

Ce que la régénération du vivant change pour les décisions d’entreprise

51 pages. La thèse centrale : les crises sanitaires, climatiques et écologiques ne sont pas des risques à gérer — elles sont le signal d’un retournement de finalité nécessaire pour les organisations économiques.

Lire le livre blanc →

Entreprise régénérative

Passer de la gestion des crises à la montée en capacité du vivant

Ce que One Health dit à la médecine, NSV le traduit pour les modèles économiques : soigner le vivant passe par transformer les conditions systémiques — pas gérer les symptômes. Le RegenBMC cartographie ces conditions dans votre chaîne de valeur.

Découvrir le RegenBMC →
Source académique : Introduction du dossier « Le vivant face aux crises sanitaires », Anthropologie & Santé — Revue internationale francophone d’anthropologie de la santé, OpenEdition Journals. DOI : 10.4000/anthropologiesante.9735

Références mobilisées dans l’article : Marcel Mauss, Essai sur le don (1923/24) — notion de fait social total. Approche One Health (OMS/FAO/OIE). Capacity Score NSV — 4 niveaux de capacité régénérative.

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