Comment une PME familiale de menuiserie traverse-t-elle quarante ans de crises sans jamais entrer dans la guerre des prix ? La Fenêtrière, atelier de Champigny-sur-Marne, en fait la démonstration : l’ancrage territorial, le tissu de liens et le temps long ont constitué, crise après crise, son véritable filet de sécurité.
Dans le cadre des Lauriers de la Régénération 2026, Isabelle Cussac — autrice de La robustesse des PME familiales, 6 pratiques pour durer et transmettre et fondatrice de l’Académie de la Robustesse — s’est entretenue avec Catherine Guerniou, directrice générale de La Fenêtrière. Un échange où la robustesse, telle qu’Olivier Hamant l’a introduite dans le débat public, trouve une incarnation concrète à l’échelle d’une PME de douze salariés.
L’atelier du dernier kilomètre
La Fenêtrière fabrique des menuiseries extérieures en PVC et en aluminium, commercialise du bois et l’ensemble des fermetures de l’habitat, sur mille mètres carrés à Champigny-sur-Marne. L’entreprise fête ses quarante-deux ans ; Catherine Guerniou en a repris la direction il y a vingt et un ans, deuxième génération d’une affaire familiale.
Le choix structurant tient en une phrase que la dirigeante répète volontiers : « l’atelier du dernier kilomètre ». L’activité s’adresse à 95 % aux professionnels du bâtiment d’Île-de-France et de Paris, sur un marché dominé par la rénovation, la surélévation et l’extension plutôt que par la construction neuve. Cette proximité n’est pas un slogan : elle conditionne le service, la réactivité et la capacité à répondre à l’imprévu d’un chantier.
L’entreprise s’appuie sur des engagements vérifiables : Origine France Garantie pour la traçabilité — essentielle quand le produit est couvert par une garantie décennale —, les labels Fabriqué en Val-de-Marne et Fabriqué à Champigny-sur-Marne, et la certification AFNOR RSE Engagé au niveau confirmé pour les entreprises de moins de cinquante salariés.
La robustesse, un cap accessible aux PME
La robustesse désigne la capacité d’un système à rester stable à court terme et viable à long terme malgré les fluctuations. Olivier Hamant l’a tirée de l’observation du vivant, qui traverse les crises depuis 3,8 milliards d’années précisément parce qu’il ne cherche pas la performance maximale. L’enjeu central : cultiver des chemins de viabilité pour éviter de tomber, plutôt que d’apprendre seulement à se relever.
On imagine souvent cette notion réservée aux grandes structures, l’opérationnel quotidien absorbant l’énergie des PME. Catherine Guerniou défend l’inverse. Engagée de longue date — au CESE, à la CPME comme dans le bâtiment —, ancienne participante de la Convention des Entreprises pour le Climat, elle a constaté lors de ce parcours que ses propres engagements étaient déjà lancés quand de plus grandes entreprises en étaient encore à délibérer en comité de direction. La PME dispose de moins de moyens, donc de plus d’ingéniosité et d’une réactivité que les grands groupes lui envient. À condition que l’impulsion vienne de la gouvernance.
Quarante ans de fluctuations, deux crises fondatrices
Deux épisodes ont révélé la solidité du modèle. Autour de 2010-2011, une vague d’importations massives venues des pays de l’Est casse les prix — divisés par deux — sur un marché où une fenêtre reste techniquement une fenêtre. La Fenêtrière abandonne le terrain du prix, impossible à tenir, et s’appuie sur ce qui la distingue : la proximité de l’atelier, la réactivité, et une expertise de l’architecture parisienne et francilienne que les produits standardisés importés, trop épais et mal adaptés à la rénovation, ne pouvaient égaler.
La crise sanitaire de 2020 met à l’épreuve une autre dimension : le tissu de liens. Fermée un mois, l’entreprise redémarre grâce à une chaîne de confiance reconstituée à la main. Catherine Guerin fait la tournée de ses fournisseurs — tous français, donc approvisionnables — pour s’assurer de leur reprise avant de relancer la sienne, puis prévient l’ensemble de ses clients d’un même mouvement. Résultat : malgré un mois d’arrêt, l’année 2020 se solde par une croissance à deux chiffres, 27 % de progression. « On passe de l’abondance de biens à l’abondance de liens » : la formule résume ce qui s’est joué là.
Les marges de manœuvre se nichent dans l’apparemment superflu
Interrogée sur la manière de préserver des marges de manœuvre dans un marché qui rogne tout espace, Catherine Guerniou ne cite pas d’abord la trésorerie ou les stocks. Ses véritables réserves d’adaptabilité se logent dans ce qu’un regard strictement gestionnaire jugerait accessoire : les investissements dans les valeurs, l’embauche de proximité — tous les salariés à moins d’un quart d’heure —, le développement des compétences, la qualité de vie au travail, le mécénat.
L’entreprise a ainsi inauguré, avec deux confrères charpentiers, un observatoire ornithologique sur le lac de Créteil, à sept kilomètres à vol d’oiseau de l’atelier, dans une zone migratoire. Une collaboration à trois entreprises, conduite là où elle fait sens plutôt qu’ailleurs. Sur le produit lui-même, une démarche d’écoconception menée avec Bpifrance a débouché sur un QR code apposé sur chaque menuiserie : il rappelle qu’une fenêtre s’entretient, se répare, peut évoluer dans le temps, se réemploie, et termine sa vie en démantèlement plutôt qu’en enfouissement. Bilan carbone, audit énergétique et politique de sobriété complètent l’examen méthodique de chaque poste où l’atelier consomme matière ou énergie — y compris l’impact des vitrages sur la mortalité des oiseaux.
« Ne gâchez pas les crises. » La formule de Bruno Latour éclaire la culture installée à La Fenêtrière : chaque crise interroge le muscle entraîné de l’adaptabilité et révèle une opportunité encore invisible — sans jamais remettre en cause les fondamentaux que sont le tissu de liens, l’ancrage territorial et le positionnement du dernier kilomètre.
Diversifier, ne pas trop robotiser, rester pilote
Là où l’économie de la performance recommande la spécialisation et la standardisation pour maximiser les économies d’échelle, La Fenêtrière fait le pari inverse. Elle diversifie ses matières, surveille de nouveaux marchés comme le maintien à domicile des seniors et des personnes à mobilité réduite, et veille à la variété de sa clientèle — de l’artisan au grand groupe — pour qu’un marché qui s’effondre soit relayé par un autre.
L’atelier a délibérément limité la robotisation aux postes stratégiques. Une étude de consommation a montré qu’il consomme deux fois moins d’énergie par menuiserie que des concurrents très automatisés. La polyvalence entre collaborateurs ajoute une marge de souplesse supplémentaire. Autant de signes d’une robustesse qui s’entretient en continu, sans jamais se croire « gagnée ».
Catherine Guerniou file la métaphore du voilier : un petit bateau agile qui, par gros temps, prend un ris pour franchir l’étape plutôt que de prétendre tout contrôler. Car les fluctuations — importations, pandémie, guerre en Ukraine, conflit au Proche-Orient, blocage du marché de la construction, à-coups de MaPrimeRénov’ — se font plus fréquentes et plus imprévisibles. Comme le dit Olivier Hamant, on n’est plus dans la moyenne mais dans l’écart-type : les crises reviennent dans des proportions et des natures chaque fois différentes.
Du dirigeant chef d’orchestre à la santé commune
Dans un secteur où le personnel se définit encore largement comme ouvrier et où les strates intermédiaires sont rares, la posture de direction compte. Catherine Guerniou est redescendue de son échelle pour faire des salariés des acteurs plutôt que des spectateurs, tout en gardant le rôle de chef d’orchestre — qu’elle prépare aujourd’hui à transmettre. L’entreprise s’apprête d’ailleurs à planter son arbre de la confiance, prolongement symbolique d’un travail patient sur les liens entre parties prenantes.
Les chantiers continuent : une fenêtre bas carbone, des vitrages limitant la mortalité des oiseaux dans l’habitat — une protection déjà présente dans le tertiaire. À chaque fois, la même exigence de cohérence : agir dans son propre écosystème, comme la nature qui ne dépense jamais son énergie pour ce qui ne lui sert pas. Si la robustesse est le vocabulaire d’Olivier Hamant, la santé commune en est la grammaire. C’est précisément ce que décrit La Fenêtrière : une activité qui se met au service de la santé de la société et de celle de la biodiversité.
Beaucoup de PME, d’ETI et de TPE ancrées sur leur territoire mettent en œuvre, par bon sens et par attachement au lien, des pratiques qui s’avèrent leur filet de sécurité dans les moments de grande fluctuation. La Fenêtrière en offre une illustration limpide : le territoire et ses habitants prospèrent grâce à l’activité économique — pas malgré elle.
Pour aller plus loin
Le récit de La Fenêtrière prolonge l’enquête d’Isabelle Cussac dans La robustesse des PME familiales, 6 pratiques pour durer et transmettre (éditions ContentA, préface d’Olivier Hamant). Son constat : dans la décennie qui vient, une entreprise familiale sur deux sera à transmettre, et l’enjeu de la transmission devient central. Sa réponse tient dans une bascule de regard — un monde durablement fluctuant a moins besoin d’entreprises qui performent ce trimestre que d’entreprises qui durent.
À travers six pratiques concrètes et huit cas d’entreprises familiales françaises, l’autrice montre ce que ces structures cultivent souvent sans le nommer : l’enracinement territorial, l’abondance de liens préférée à l’abondance de biens, des marges de manœuvre et de la redondance pour protéger emplois et savoir-faire, des gouvernances qui s’adaptent aux crises, une identité et un nom portés dans le temps long. Autant de pratiques que Catherine Guerniou incarne, point par point, dans cet entretien.
Isabelle Cussac est fondatrice de l’Académie de la Robustesse, dédiée aux entrepreneurs familiaux, et engagée aux côtés d’Olivier Hamant dans la diffusion de la robustesse. Découvrir l’ouvrage.

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