Qui va payer pour la régénération ? Les quatre sources de financement de l’économie régénérative.

Financer la transition de ses fournisseurs : co-financer la conversion de l'amont d'une filière, au-delà du budget RSE

Comment financer la transition de ses fournisseurs ? Une entreprise qui veut faire évoluer les pratiques de ses fournisseurs se heurte toujours au même mur : le coût se concentre sur elle, le bénéfice se répartit sur toute la chaîne, et le budget RSE ne suivra jamais. Les autres maillons ont pourtant chacun intérêt à ce que cette transition se fasse, et c’est de là qu’un financement devient possible : quand la contribution entre dans le produit, chacun co-investit dans une offre dont il tire un gain propre. Un enjeu de modèle économique, à l’échelle où se jouera la transition écologique de la France.

Le dossier finance régénérative

La finance régénérative

Le hub du dossier : comment financer l’adaptation, niveau par niveau, des investisseurs de la transition aux lauréats des Lauriers.

Qui finance la régénération

Les financeurs des lauréats, quatre montages et six secteurs où investir.

Le mapping PEXE 2026

Les 148 investisseurs de la transition écologique, lus un par un.

L’adaptation régénérative

Se protéger, tenir ou régénérer : faire prospérer son territoire face aux chocs.

La Cour des comptes

Une transition rentable, mais sous-investie.

Le Sénat et l’économie régénérative

Quatre scénarios à l’horizon 2050.

Provisionner le risque climatique

Couvrir les coûts ou réduire l’exposition.

La cartographie des acteurs

873 acteurs de la régénération, dont 65 financeurs.

Défendre sa ligne en comité

Comment une contribution passe du budget au compte d’exploitation d’un produit.

1. Une entreprise ne peut pas payer seule la transition de ses fournisseurs, ni celle de la France

L’été 2026 a rendu l’exposition économique lisible. Près de 100 000 hectares ont brûlé, un record depuis vingt ans de mesures satellitaires, et Santé publique France a relevé 8 124 décès en excès pendant les canicules. Sur les étiquettes, les produits frais ont augmenté de 5,9 % sur un an, « notamment sous l’effet des vagues de chaleur » précise l’Insee, quand le reste de l’alimentation reste presque stable ; à la pompe, l’énergie monte de 16,7 %. Deux dépendances sur un même budget : une production agricole exposée au climat, des intrants dont le prix se décide hors de nos frontières. C’est de là que viennent les tendances RSE 2027 : ce qui touche directement l’activité remonte en tête des arbitrages.

Les feux de juillet l’ont dit plus brutalement. En Gironde et dans les Landes, 42 000 hectares ont brûlé et plus de 260 000 personnes ont été évacuées : non pas une forêt sauvage, mais la plus vaste forêt cultivée d’Europe occidentale, plantée pour produire. La chambre de commerce et d’industrie Bordeaux Gironde en a tiré une phrase qui tient lieu de constat : il va falloir revoir tout le modèle économique. Ce qui décide du sort d’une forêt n’est pas un budget de compensation, mais des décisions d’achat, de prix et de contrat.

Reste à savoir par où l’on commence. Prenons une entreprise alimentaire, cosmétique ou textile engagée dans l’agriculture régénérative. Elle sait ce qu’elle veut installer chez ses producteurs : couverture permanente des sols, rotations longues, retour des animaux au pâturage. Les producteurs sont prêts, le surcoût est chiffré, le dossier est solide. Il arrive en comité sous la forme d’une ligne unique, portée par une seule direction, sur un seul exercice, et c’est là qu’il se perd.

Trois écarts séparent ce coût de ce qu’il produit. Un écart de temps : il se concentre sur trois à cinq ans, quand le rendement stable vient après. Un écart de périmètre : il est supporté par un maillon, quand la sécurité d’approvisionnement bénéficie à toute la chaîne. Un écart de comptabilité : il s’inscrit dans un budget annuel, quand ce qu’il construit, des sols, une filière, une relation, se mesure en décennies.

Ces trois écarts font qu’une ligne comparée aux autres lignes de l’exercice perd contre n’importe quel investissement au retour immédiat, et qu’une trajectoire redemandée chaque automne ne tient jamais les cinq ans qu’elle exige. Une direction RSE ne manque donc ni de conviction ni d’arguments : elle manque d’un mécanisme qui rende sa trajectoire finançable autrement que sur la marge.

Surtout, ce qui se décide là n’est pas une dépense interne : c’est ce qu’un partenaire accepte d’engager, et l’entreprise ne le décide pas seule ; notre lecture de la supply chain régénérative le développe maillon par maillon. Les filières engagées dans la transition des sols en font le même constat : au World Living Soils Forum réuni à Arles en juin 2026, les retours d’expérience s’accumulaient et les indicateurs s’affinaient, mais ce qui bloque tient au risque économique des premières années.

Ce que demande la société est de cet ordre. Huit Français sur dix attendent une transformation profonde, d’abord économique et sociale, et 62 % font confiance aux entreprises pour y contribuer quand 89 % jugent que les responsables politiques parlent trop et n’agissent pas assez : notre lecture de la rentrée 2026 en détaille les chiffres. La demande ne porte pas sur un supplément d’écologie ajouté au modèle, et aucun des programmes politiques que nous avons lus ne finance l’adaptation par le débouché.

Une question commande alors tout le reste : qui finance ? Elle se pose à l’identique pour une entreprise, pour une filière et pour un pays. Les ménages paient déjà ce qu’ils peuvent, l’impôt se revote à chaque loi de finances, une dépense prélevée sur les marges se rediscute à chaque exercice difficile. Les entreprises paraissent alors toutes désignées pour porter la charge, quand c’est leur innovation qui rendra les changements tangibles au quotidien.

Mais aucune entreprise ne finance seule une innovation à impact social et environnemental. Ce qui change en amont engage des producteurs qui modifient leurs pratiques, des transformateurs qui adaptent leur outil, des financeurs qui avancent la trésorerie. L’innovation attendue n’est pas un produit de plus : c’est une chaîne de valeur reconstruite avec ceux qui la composent.

Et c’est ce qui se joue vraiment : une France qui produit ce dont elle a besoin, qui a su s’adapter à ce qui vient, et qui prospère dans la durée au lieu de subir chaque été.

2. Le verrou budgétaire est dans le modèle économique de la RSE

Notre baromètre Capacity Score 2026 réunit 116 diagnostics complets du premier semestre 2026, 74 personnes en poste et 42 consultants : une première base d’acteurs déjà engagés. Il repose sur le Capacity Score, qui évalue la capacité d’une organisation à tenir ses trajectoires RSE, innovation et business, sur quatre niveaux et six leviers. Chaque levier a son propre niveau, et le plus en retrait retient le passage au suivant.

L’ambition n’est pas le problème. La moitié des répondants se situent au niveau de la restauration, un quart à la réduction des impacts, un quart à la régénération, aucun à la seule conformité.

C’est la façon de financer qui manque. La plupart financent leur trajectoire sur leurs marges, sans modèle économique dédié, ou ne la financent pas du tout. Certains en font un investissement stratégique au retour défensif, et une entreprise sur sept seulement a organisé un financement partagé : un co-investissement avec ses partenaires et son territoire.

Score global 63 % : le niveau Restaurer

Leadership71 % · N3

Dynamiques humaines68 % · N3

Innovation66 % · N3

Chaîne de valeur62 % · N3

Intelligence écosystémique60 % · N3

Gouvernance54 % · N3

Les six leviers relèvent tous de la restauration. La gouvernance ferme la marche : la conviction est là, leadership et dynamiques humaines en tête ; ce sont l’argent et le pouvoir qui ne suivent pas.

Le baromètre nomme ce verrou par son nom, et ce n’est pas le financement. Gouvernance et modèle économique sont un seul verrou à deux faces : la gouvernance dit qui décide, le financement dit qui paie, et le modèle économique organise l’un et l’autre pour que la contribution devienne une source de valeur plutôt qu’un coût. Son enseignement de fond tient en une phrase : le déblocage n’est pas budgétaire.

Et un modèle économique ne se décide pas à l’intérieur d’une entreprise. Une conversion agricole engage le producteur qui change ses pratiques, le transformateur qui adapte son outil, le distributeur qui référence, le financeur qui avance. La question se pose donc à l’échelle d’une chaîne de valeur : qui, dans la chaîne, porte quoi.

C’est ce que la suite instruit. Comment défendre la ligne en comité est une autre question, traitée à part.

3. Quatre parties prenantes de la chaîne de valeur, et personne ne s’engage seul

Quatre maillons composent la chaîne, et chacun tient une part de ce que les autres ne peuvent pas tenir : le producteur a la terre, l’entreprise aval le débouché, le consommateur la validation, la puissance publique l’amorçage. Aucun n’est extérieur aux autres : ce sont les parties prenantes d’un même produit.

Et aucun ne bouge le premier, chacun pour une raison qui tient.

Le maillon Ce qu’il peut porter Ce qui le retient
Le producteur La conversion elle-même, et la baisse de rendement des premières années Son bilan : le revenu à l’hectare recule quand le capital immobilisé augmente
L’entreprise aval Des contrats longs, du préfinancement, une part des outils de transformation Sa comptabilité : ce qu’elle construit ne s’inscrit nulle part à son bilan
Le consommateur Le surcoût d’un produit dont la contribution se voit et se vérifie Le moment : il paie à l’achat, pas à l’investissement
La puissance publique Les paiements pour services environnementaux, sur des contrats de cinq à sept ans Son cadre : elle amorce un passage, elle ne crée aucun débouché

Le producteur paie aujourd’hui par défaut. Il engage la conversion, absorbe la baisse de rendement et attend le redressement : on demande donc au maillon le plus exposé de financer la sécurité d’approvisionnement des autres. Son obstacle est un bilan : le revenu à l’hectare recule au moment précis où le capital immobilisé augmente.

L’entreprise aval a la meilleure raison d’investir, et le pire outil pour le faire. Elle sécurise ce dont elle dépend, mais les normes ne permettent ni d’inscrire à l’actif le capital naturel constitué, ni de provisionner au passif le risque subi, un blocage que documentent notre note de cadrage sur la triple profitabilité et notre note sur la provision pour risque climatique. L’IFRS 6 reconnaît pourtant les réserves non exploitées des industries extractives : la norme comptable est un rapport de force, et il a été gagné du côté de ceux qui prélèvent.

Le consommateur cherche exactement ce qu’une offre contributive porte. Interrogés sur ce qui les pousse à connaître l’origine d’un produit, les Français citent d’abord le soutien aux producteurs locaux et la confiance dans la qualité, loin devant l’empreinte carbone ; sur l’affichage environnemental, la biodiversité arrive avant le climat. Mais son geste est un achat : il valide un produit qui existe, il ne finance pas les trois ans où il n’existait pas encore.

La puissance publique amorce, et seulement cela. Environ cent trente territoires et trois mille cinq cents agriculteurs sont engagés dans les paiements pour services environnementaux, sur des contrats de cinq à sept ans. Le dispositif cible la transition, pas le maintien des bonnes pratiques, et quand le cadre change, il change pour tout le monde en même temps.

L’attente est rationnelle de chaque côté, et c’est ce qui la rend redoutable. Le producteur ne convertit pas sans débouché garanti, l’entreprise n’engage pas de volumes sans produit qui se vend, le consommateur n’achète pas ce qui n’existe pas encore, la puissance publique amorce ce qui a déjà une suite. Personne n’a tort, et rien ne démarre.

Ce qui débloque n’est pas de désigner celui qui règle la note, mais un engagement réciproque et simultané autour d’un produit précis : chacun s’avance à hauteur de ce qu’il peut porter, parce que les autres s’avancent en même temps. Ce qui suppose un produit : sans offre identifiée, il n’y a rien autour de quoi s’engager, et la discussion retombe en recherche de financement.

4. L’attente se lève quand la contribution entre dans le produit

Si chacun attend, c’est qu’on lui demande de financer la contribution de quelqu’un d’autre. Tant que la contribution est posée à côté de l’activité, subvention, mécénat, compensation, programme prélevé sur la marge, c’est exactement ce qu’on lui demande : payer pour un résultat dont il ne tire rien de direct. La question « qui paie » n’a alors pas de réponse, parce qu’elle est mal posée.

Pourquoi la réduction des impacts plafonne

Une perte évitée reste une perte évitée. Moins d’intrants laisse un produit tel quel : il y a un coût en moins, pas une valeur en plus, donc rien à vendre.

Le gain par unité se dissout dans le volume. Une usine qui économise 20 % d’eau par litre et double sa production en consomme davantage qu’avant. Découpler la croissance des impacts est un progrès réel, mais l’impact absolu ne baisse que si le volume baisse aussi.

L’échelle du problème dépasse celle de l’entreprise. Un objectif de réduction à 2035 reste un geste emporté par le mouvement d’ensemble, quand la contribution, elle, s’ancre dans un territoire précis.

Et le financement se rejoue chaque exercice, faute d’un modèle économique qui rende la réduction profitable par elle-même.

Le constat vaut à l’échelle du marché. Le baromètre CSRD de BL Évolution, sur cent rapports du SBF 120, le résume d’une phrase : les politiques environnementales avancent, les offres peinent à se structurer.

La question change de nature quand la contribution entre dans le produit. Ce qui est mis en commun cesse d’être une dépense à répartir pour devenir une offre à construire, et une offre, chacun l’achète pour ce qu’elle lui apporte.

Le producteur y gagne

Un débouché garanti sur plusieurs années et un prix construit sur ses coûts réels : la visibilité sans laquelle aucune pratique ne s’installe sur dix ans.

L’entreprise y gagne

Un approvisionnement qui tient quand les cours et les climats bougent, et une survaleur en rayon que ses concurrents ne peuvent pas copier sans refaire le même travail.

Le consommateur y gagne

Un produit meilleur et vérifiable, et la certitude que ce qu’il paie en plus va quelque part : ce qu’il déclare chercher en priorité.

La puissance publique y gagne

Des services rendus au territoire, eau, sols, biodiversité, emploi, obtenus par une activité économique plutôt que par une dépense publique récurrente.

C’est cela, l’économie de la mutualité : personne ne finance la contribution d’un autre, chacun co-investit dans une offre dont il tire un gain propre, et les gains se partagent équitablement. L’engagement devient alors simultané pour une raison arithmétique : chacun s’avance parce que ce qu’il achète n’existe que si les autres s’avancent aussi.

La logique s’inverse une fois le produit en vente : plus il se vend, plus le milieu et les gens qui y habitent se renforcent, et la rentabilité vient de là. À deux conditions : avoir d’abord réduit ses impacts négatifs, et répondre à un besoin réel. Comment une contribution passe du budget au compte d’exploitation d’un produit →

Reste que ce déplacement ne se fait pas en un exercice. Il faut des mécanismes pour la période où le produit n’existe pas encore, et d’autres pour le moment où il se vend. Ce sont deux familles distinctes, et les confondre est l’erreur la plus coûteuse du sujet.

5. Les trois composantes du modèle économique régénératif

Deux choses différentes se confondent ici en permanence, et cette confusion rend la question du financement insoluble. Les composantes du modèle économique déterminent d’où vient le revenu, et elles restent en place tant que l’activité dure. Les sources de financement couvrent le coût de la bascule, et elles s’éteignent une fois le passage fait. Les premières font l’objet de cette section, les secondes de la suivante.

Composante 1

La mutualité

Ce que chaque maillon crée pour les autres se mesure et se partage, au lieu que chacun optimise sa propre marge. C’est une composante du modèle, pas un principe moral : elle décide de la façon dont le revenu se répartit entre les maillons, et donc de ce que chacun peut engager.

Le mécanisme est démontré plus bas, avec le cas Royal Canin et celui de C’est qui le Patron ?! × LSDH.

Composante 2

La multivalorisation

Une même matière ouvre plusieurs marchés, échelonnés dans le temps, et c’est ce qui rend une filière viable quand le débouché principal met des années à venir. Cette composante se travaille à la conception : elle suppose d’avoir pensé les usages avant d’avoir planté.

La filière ortie : la fibre ne vient qu’à partir de l’an trois ; c’est la feuille, récoltée dès l’an un en alimentaire et en cosmétique, qui rend la culture finançable.

Composante 3

La survaleur en rayon

Un écart de prix que le marché accepte parce que le produit est meilleur et que sa contribution est attestée. C’est le seul mécanisme qui se reconstitue à chaque unité vendue, et il suppose que la contribution soit lisible au moment de l’achat.

Les sept produits Regenerative Organic des Lauriers 2026 : champagne, whisky, thé, sucre, cosmétique, textile ; ils trouvent leur prix parce que la contribution est sur l’étiquette.

Ces trois composantes se travaillent à la conception de l’offre, pas après. Elles déterminent ce qui sera vendu, à quel prix, et comment la valeur se répartira entre les maillons : trois décisions qui ne se rattrapent pas une fois le produit lancé.

Ce que les trois produisent ensemble

La part prise aux offres qui prélèvent. Une relation qui tient, une matière valorisée plusieurs fois, un produit dont la contribution se voit : le résultat n’est pas seulement une marge, c’est du volume gagné sur des concurrents qui dégradent, à tonnage constant.

C’est la grandeur que l’on fait croître quand on refuse de faire croître le tonnage, et c’est ce qui permet de tenir la borne de ce que le territoire peut porter, comme l’établit notre lecture de la croissance à impact.

C’est qui le Patron ?! en donne la mesure : une croissance à deux chiffres en 2024, pendant que le marché du lait bio en grande surface reculait. Les parts gagnées l’ont été sur des offres que rien ne distinguait.

Reste à financer la transition pendant la période où ce produit n’existe pas encore.

6. Six sources pour financer la transition de ses fournisseurs et de sa filière

Entre la décision et la première vente, la filière change ses pratiques, encaisse une baisse de rendement et immobilise du capital, sans recette en face. Ces six sources couvrent cette période, et aucune ne survit au-delà : ce sont des ressources de transition, pas un modèle. Qui les apporte, chez les lauréats des Lauriers de la Régénération, se lit dans qui finance la régénération en France ; ce qu’en font les investisseurs de la transition, niveau par niveau, dans notre article sur la finance régénérative.

Source 1

Le co-investissement

Plusieurs acteurs d’une même chaîne engagent ensemble de la durée, du préfinancement et des outils, puis se partagent la valeur créée. Le capital construit à l’extérieur de l’entreprise apparaît alors dans les comptes classiques des deux parties, sans norme comptable alternative.

Royal Canin : un investissement dans la formation de cliniques vétérinaires indépendantes qui rapporte huit fois sa mise, partagée entre les deux parties. Le cas est détaillé plus bas.

Source 2

Le temps

Un sol met plusieurs années à retrouver sa vie, une filière à nouer des engagements qui tiennent, une équipe à transmettre un savoir-faire, quand une entreprise se pilote en exercices de douze mois. C’est ce décalage, plus que le montant, qui bloque la plupart des trajectoires. L’engagement long ne demande pas de trésorerie, seulement une signature.

Léa Nature : dix filières sous contrat de commerce équitable, avec prix minimum garanti et préfinancement des récoltes ; l’engagement pluriannuel précède tout versement.

Source 3

La mutualisation des outils

Une chaîne tient par sa première transformation : lavage, peignage, filature pour la laine, séchage ou tri pour l’alimentaire. Ces outils se financent à plusieurs ou ne se financent pas, et leur absence arrête une filière entière quelles que soient les pratiques en amont.

La filière laine française : 80 financeurs recensés, presque tous publics, pour des outils que le marché seul ne reconstruit pas.

Source 4

Les aides et les paiements pour services

Subventions, crédits d’impôt, paiements pour services environnementaux, taux bonifiés quand un financeur entre dans une coalition. Ils financent le passage, jamais le modèle : ce sont des apports posés à côté de l’activité, qui ne modifient ni ce qui se vend, ni la façon dont la valeur se répartit.

Les PSE : 100 à 120 euros par hectare et par an, environ cent trente territoires et trois mille cinq cents agriculteurs, sur des contrats de cinq à sept ans.

Source 5

Le prélèvement sur les ventes

Un pourcentage du chiffre d’affaires des activités déjà converties finance la conversion des suivantes. La ressource vient de l’entreprise, pas d’un tiers : elle est donc disponible immédiatement, et elle reste décidée par celui qui la consent, donc ajustable par lui.

Le 1 % pour le sol de CrowdFarming : 1 % du chiffre d’affaires brut des exploitations régénératives, près de 400 000 euros en 2025, répartis entre formation, suivi et recherche pour 4 176 hectares engagés.

Source 6

L’insetting

Financer à l’intérieur de sa propre chaîne de valeur les services qu’on irait sinon acheter sur un marché extérieur : carbone, eau, biodiversité. L’argent reste dans la filière dont l’entreprise dépend, et il finance des pratiques dont elle tirera la matière, au lieu de compenser ailleurs ce qu’elle prélève ici.

La condition : que la chaîne soit tracée jusqu’à la parcelle, faute de quoi l’insetting redevient de la compensation sous un autre nom.

Financer la transition ne dispense jamais d’avoir conçu l’offre : aucune source ne remplace une composante du modèle. Une aide bien montée, un co-investissement solide et des engagements longs font franchir la vallée des premières années, et laissent entière la question du débouché. Une trajectoire se finance donc par son propre modèle économique, les sources venant en plus et non à la place. C’est l’erreur la plus coûteuse du sujet : monter un financement sans avoir conçu l’offre, et se retrouver au point de départ quand il s’arrête.

Reste que rien de tout cela ne s’active par déclaration. La plupart de ces sources supposent que plusieurs acteurs s’engagent l’un envers l’autre, et un engagement qui n’est pas écrit ne tient pas un exercice.

7. Pourquoi vos partenaires y gagnent aussi : l’économie de la mutualité

Revenons au co-investissement, la première des six sources, parce que c’est elle qui porte le principe. Royal Canin a investi 250 000 euros dans la formation de six cents cliniques vétérinaires indépendantes, avec groupe témoin pour isoler l’effet. Plus de deux millions d’euros de ventes supplémentaires d’un côté ; moins 40 % de turnover et plus de cinq millions de dollars de rentabilité cumulée de l’autre. Un rapport de un à huit, et une valeur qui se partage entre les deux parties au lieu de se prélever sur l’une d’elles.

Le point remarquable n’est pas le rendement, c’est sa nature. L’entreprise n’a pas acheté un service à ses partenaires : elle a construit chez eux un capital dont elle tire un bénéfice, et dont ils tirent le leur. Personne n’a consenti de concession.

C’est cela, l’économie de la mutualité. Formulée par Bruno Roche à partir de quinze ans de travaux conduits chez Mars, elle déplace ce qu’une entreprise cherche à optimiser : non plus sa propre marge, mais la solidité de la relation qui la produit. Le principe tient en une phrase : chaque maillon crée de la valeur pour les autres, et cette valeur se mesure et se partage. Ce ne sont pas des échanges de bons procédés, ce sont des liens mutuellement bénéfiques : chacun dépend du gain de l’autre pour obtenir le sien.

Ce que cela change à la question du financement est décisif. Une chaîne où chacun optimise sa marge ne peut financer une conversion qu’en la prélevant sur quelqu’un ; une chaîne où chacun optimise la relation la finance par la valeur que la relation crée. Le premier montage se renégocie à chaque exercice, le second se renforce en fonctionnant.

C’est qui le Patron ?! × LSDH en donne la forme la plus aboutie, parce qu’un seul mécanisme y relie les quatre maillons. Les éleveurs construisent le prix sur leurs coûts, et les sociétaires-consommateurs le valident avec le cahier des charges. L’éleveur obtient un revenu construit sur ses coûts et la visibilité qui lui permet de changer ses pratiques ; la laiterie sécurise son approvisionnement ; la marque tient une promesse vérifiable ; le consommateur sait où va ce qu’il paie. Le même geste finance l’environnemental, le social et l’économique : il n’y a pas trois colonnes qui s’additionnent, il y a une relation qui produit les trois.

L’année 2024 a servi de test de charge : quand trente à cinquante pour cent du lait bio français a été déclassé, le prix garanti n’a pas bougé et les contrats ont tenu. Un lien qui résiste à ce moment-là n’est pas une intention, c’est un modèle.

Reste que ce lien ne vit que s’il est écrit.

8. Quatre clauses font la différence entre une intention et un engagement

Un engagement de filière qui n’est pas rédigé ne tient pas un exercice. Il se réduit à quatre clauses, et c’est leur rédaction qui décide de sa solidité.

La durée des engagements. Un prix élevé sur une commande d’un an ne finance pas une conversion de cinq. Le contrat pluriannuel ne coûte rien en trésorerie : il transforme une promesse en actif finançable pour celui qui conduit le changement.

Le préfinancement. La trésorerie manque au moment où les pratiques changent, pas au moment où elles produisent. Avancer une part de la récolte déplace la charge vers celui qui a le bilan pour la porter.

La participation aux outils. Une chaîne tient par sa première transformation. Ces outils se financent à plusieurs ou ne se financent pas.

La répartition de la valeur créée. C’est la clause qui commande les trois autres : ce qui revient à chaque maillon quand le produit se vend mieux. Le prix payé au producteur en est un élément, jamais l’indicateur central.

Le tout s’atterrit en triple comptabilité : ce que chacun a engagé, ce que le collectif a gagné, et les engagements réciproques lissés dans le temps. Sans cet atterrissage, une direction financière n’a rien à arbitrer.

Ces quatre clauses se négocient au quatrième des cinq ateliers du Business Model Régénératif, une fois la chaîne de valeur cartographiée et la proposition de valeur posée. L’ordre est ce qui résout la tension : on ne cherche pas de quoi couvrir une contribution déjà décidée, on crée d’abord la valeur que les clauses auront à répartir.

Écrites, elles tiennent. Encore faut-il savoir où les écrire : un contrat, des statuts et une charte de territoire n’engagent ni les mêmes acteurs, ni sur la même durée.

9. Contrat, statuts, coalition territoriale : où inscrire les quatre clauses

Dans le contrat

La voie du commerce équitable : prix minimum garanti indépendant des cours, engagement pluriannuel, prime de développement, vérification par un tiers. Elle demande le moins de transformation à l’acheteur et sécurise immédiatement le producteur ; mais elle se renégocie, et elle n’engage que deux parties.

Dans les statuts

La voie de la gouvernance : titres incessibles, lucrativité limitée, sociétariat des producteurs ou des consommateurs. Chez ETIC, la structure du capital protège l’engagement mieux qu’aucun contrat, parce qu’elle ne se renégocie pas au changement de direction. Chez Laines Paysannes, société coopérative d’intérêt collectif installée en Ariège avec trente éleveurs sociétaires, le prix payé à l’éleveur se vote chaque année en assemblée générale, assorti d’un minimum garanti : 1,20 € le kilo, six fois le prix de marché et vingt-quatre fois le plancher export, sans une subvention sur le prix.

Dans une coalition territoriale

La voie la plus récente : coopératives, industriels, financeurs et acteurs publics d’un même territoire autour de la table, avec un indicateur commun. Elle atteint l’échelle d’un territoire, ce qu’un contrat bilatéral ne peut pas faire, et elle était juridiquement risquée jusqu’à cette année.

Le cas COVALO

La coalition territoriale vient de devenir praticable

Porté par Pour une Agriculture du Vivant, qui y tient le rôle de tiers de confiance, COVALO réunit 71 acteurs et 589 agriculteurs dans cinq coalitions, avec la participation de l’État via France 2030. Son constat fondateur est celui de cet article : les agriculteurs ne peuvent assumer seuls les coûts de la transition. Le montage est à plusieurs étages : engagement d’achat des industriels sur des volumes tracés, primes à la pratique versées aux agriculteurs, mesure par un indicateur commun, puis intervention des financeurs pour des taux bonifiés et la rémunération des services environnementaux.

Et il lève un verrou que personne n’avait levé. COVALO est le premier projet agricole à obtenir une dérogation au titre de l’article 210 bis du règlement européen OCM. L’Autorité de la concurrence y pose trois conditions, transparence, objectivité, non-discrimination, plus la robustesse scientifique de l’indicateur et la protection des données des agriculteurs. Coopérer sur une filière cesse d’être un risque juridique.

Les trois voies ne s’excluent pas, et les plus solides les cumulent. Reste à voir ce que cela donne quand une entreprise en tient plusieurs à la fois.

10. Léa Nature : trois clauses de commerce équitable dans un seul contrat

L’exemple qui suit n’est pas une mission : c’est une lecture externe au Capacity Score, menée sur documents publics, d’un groupe distingué aux Lauriers de la Régénération.

Lauréat Modèle Économique Régénératif 2026

Léa Nature, ou comment une relation commerciale porte trois profitabilités

Dix-sept filières françaises développées en co-construction, dont dix sous label de commerce équitable. Sur celles-ci, un prix minimum garanti indépendant des cours, le préfinancement des récoltes et le co-investissement dans les outils de première transformation : trois des quatre clauses dans un même accord. Un seul contrat, et trois retours qui tiennent ensemble : la conversion en bio, le revenu sécurisé des producteurs, un approvisionnement français qui tient dans un marché où les importations progressent. Aucun ne se paie sur les deux autres, donc aucun ne peut être coupé sans couper l’activité : la contribution cesse d’être une dépense à défendre chaque année pour devenir une condition de fonctionnement.

Au Capacity Score, le groupe se situe à 64 %, avec une chaîne de valeur à 72 %, la plus avancée des groupes de taille comparable. Ce qui reste à écrire se joue en rayon. Le prix garanti est porté seul sur la marge, parce que rien de ce que la filière construit n’apparaît sur l’emballage.

Lire l’analyse Capacity Score de Léa Nature →

Le cas s’arrête exactement là où la quatrième clause aurait dû prendre le relais, et ce n’est pas un hasard.

11. Sans preuve sur l’emballage, la survaleur ne tient pas

La répartition de la valeur créée suppose qu’il y ait une valeur à répartir. Or ce qui n’est attesté nulle part sur le produit n’est reconnu par personne, et le consommateur, qui est un maillon de la chaîne au même titre que le producteur, ne peut pas tenir son rôle sans l’information qui le lui permet.

Le travail sur la laine l’a montré à l’échelle des référentiels : les cahiers des charges existants prescrivent des pratiques sans nommer les impacts qu’elles produisent. Une pratique comme le pâturage tournant touche six à huit familles d’indicateurs à la fois, du carbone du sol à la qualité gustative du produit. Les dix-sept pratiques déjà prescrites produisent plus de quatre cent cinquante impacts positifs recensés, dont moins de 5 % sont aujourd’hui mesurés, certifiés ou rémunérés.

Et les labels ne comblent pas ce manque : ils attestent des pratiques, presque jamais la qualité obtenue ni le prix payé à l’amont, c’est-à-dire précisément les deux éléments sur lesquels le consommateur se prononce. Un cahier des charges d’achat peut aller les chercher là où aucun label ne le fait. Notre lecture de cent cinquante labels par niveau →

12. Par où commencer : réunir les quatre maillons autour d’une table

Reste la question pratique : par où commencer lundi matin. Rien de ce qui précède ne se décide en réunion interne : ni les composantes, ni les clauses, ni leur atterrissage comptable. Tout se construit avec les maillons qui devront les tenir, et la première difficulté est de les réunir autour d’une même table.

C’est ce à quoi sert le business model canvas de l’entreprise régénérative : cinq ateliers qui donnent aux parties prenantes une raison de venir, puis de rester ; chacune y découvre ce qu’elle a à gagner avant d’avoir à s’engager.

1

La chaîne de valeur actuelle

Cartographie des parties prenantes du produit ou du service, zones de dégénération à chaque étape, opportunités de services socio-écosystémiques.

2

Le redesign de la chaîne future

L’offre à lancer, et les partenaires stratégiques à mobiliser pour la délivrer à dix ans.

3

La proposition de valeur régénérative

Co-conçue avec les parties prenantes, pour maximiser les capitaux environnementaux, sociaux et financiers.

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La planification stratégique

Un plan en trois horizons, l’innovation de transition sous cinq ans, les coûts et les gains chiffrés à un an et à dix ans. C’est ici que les quatre clauses se négocient.

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La mesure et le suivi des impacts

En triple comptabilité : co-investissements, gains collectifs, engagements mutuels lissés dans le temps. C’est ce qui rend l’accord arbitrable en comité.

L’ordre fait le résultat. Les trois premiers ateliers construisent la valeur, les deux derniers la répartissent, et c’est pourquoi la question du financement se résout à la fin plutôt qu’au début. La méthode a été déroulée sur des chaînes de valeur très différentes, de la filière ortie aux services numériques.

Ce qui vaut pour une filière vaut pour un pays. Une chaîne de valeur reconstruite avec ceux qui la composent produit des emplois qui ne se délocalisent pas, des sols qui restent cultivables et une matière première qu’on n’importe plus : c’est ce que nous appelons un Made in France contributif, et c’est la forme économique que prend l’adaptation régénérative quand elle se finance par le débouché plutôt que par l’impôt. Généralisée, elle répond à ce qu’aucun programme politique ne finance aujourd’hui.

Reste à en démontrer la triple profitabilité avec des chiffres réels, environnementaux, sociaux et économiques, sur une même chaîne et sur plusieurs exercices. C’est l’objet de la recherche-action que nous ouvrons.

Top line exécutive

Le verrou n’est pas budgétaire. La moitié des répondants au baromètre travaillent au niveau de la restauration, aucun à la seule conformité, et la plupart financent cette ambition sur leurs marges, sans modèle économique dédié, ou ne la financent pas du tout. Des six leviers, la gouvernance ferme la marche : qui décide, avec quel modèle économique.

Les quatre parties prenantes d’une même chaîne tiennent chacune une part de la réponse, et chacune attend les autres. Le consommateur paie à l’achat et non à l’investissement. L’entreprise ne peut inscrire à son bilan ce qu’elle construit au-dehors. Le producteur n’a pas les réserves. La puissance publique amorce ce qui a déjà une suite. Ce qui lève l’attente est que la contribution entre dans le produit : personne ne finance plus celle d’un autre, chacun co-investit dans une offre dont il tire un gain propre, un débouché garanti, un approvisionnement qui tient, un produit meilleur, des services rendus au territoire.

Ce qui répond se range en deux familles. Trois composantes du modèle économique régénératif, la mutualité, la multivalorisation, la survaleur en rayon, déterminent d’où vient le revenu, et leur résultat commun est la part prise aux offres qui prélèvent. Six sources de financement, le co-investissement, le temps, la mutualisation des outils, les aides, le prélèvement sur les ventes et l’insetting, couvrent la bascule et s’éteignent avec elle. Aucune source ne remplace une composante.

Ce qui tient s’écrit dans quatre clauses, durée, préfinancement, outils, répartition de la valeur créée, et s’inscrit dans trois endroits : le contrat, les statuts, la coalition territoriale. COVALO montre que la dernière voie est désormais praticable, le droit de la concurrence venant de lui ouvrir une dérogation.

L’ordre résout la tension. On ne cherche pas de quoi couvrir une contribution déjà décidée : on crée d’abord la valeur que les clauses auront à répartir. Léa Nature le montre : un seul contrat, trois retours dont aucun ne se paie sur les deux autres, donc aucun qui puisse être coupé.

Et la valeur ne redescend que si elle se voit. Sur la laine, moins de 5 % des impacts recensés sont aujourd’hui mesurés, certifiés ou rémunérés : la quatrième clause n’a rien à répartir tant que le produit ne dit rien.

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Les cinq ateliers parcourus sur un cas, en visio ou à Paris, et de quoi décider avec qui, dans votre chaîne de valeur, la conversation doit s’ouvrir.

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Avant tout accompagnement, situez votre capacité à tenir vos trajectoires : le Capacity Score évalue vos six leviers et identifie celui qui commande votre prochaine étape.

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