Les incendies de Gironde et des Landes ont conduit à évacuer près de 300 000 personnes. Dans « Le risque climatique, un élément structurant de la supply chain », chronique publiée sur le Journal du Net le 16 septembre 2026, Vincent Canu (osapiens France) en tire une question que tout directeur supply chain peut se poser : à partir de quand un choc climatique devient-il un risque structurel de continuité d’activité ? Sa réponse tient en un mot, la visibilité. Nous la prolongeons avec une seconde : la relation. La visibilité permet de voir venir la rupture, la qualité des relations avec les fournisseurs permet de l’absorber.
Valence, Bangladesh : le choc climatique entre dans l’entreprise par ses fournisseurs
Le 29 octobre 2024, des pluies torrentielles s’abattent sur la région de Valence. Vincent Canu en suit les effets le long des chaînes logistiques européennes. Le constructeur ferroviaire Stadler reporte jusqu’à 200 000 heures de production de 2024 à 2025 et revoit ses objectifs financiers à la baisse. Près d’une trentaine de fournisseurs voient leurs sites de production ou leurs entrepôts détruits ou envahis par la boue. Ford ferme son site d’Almussafes, les autoroutes A-7 et AP-7 étant coupées sur plusieurs tronçons.
Ces entreprises ont mesuré en temps réel leur dépendance à des fournisseurs dont l’exposition au risque restait peu visible. L’auteur élargit ensuite l’échelle. Au Bangladesh, la chaleur a coûté environ 29 milliards d’heures de travail en 2024, soit près de 5 % du PIB. Une étude de Cornell et Schroders évalue à 65 milliards de dollars le manque à gagner potentiel d’ici 2030 pour les principaux hubs textiles mondiaux. Les marques occidentales qui s’y approvisionnent, souvent via des fournisseurs de rang 2 ou 3, portent ce risque sans en mesurer l’ampleur.
La conséquence est posée clairement : assureurs, investisseurs et régulateurs demandent des garanties sur l’exposition climatique des chaînes de valeur, et cette transparence devient une condition d’accès aux marchés, au même titre que le prix ou la qualité.
La traçabilité exigée par la CSRD et le devoir de vigilance devient un système d’alerte précoce
La thèse centrale de la chronique porte sur l’usage de la conformité. Les entreprises qui ont investi dans la traçabilité de leurs fournisseurs de rang 2 et 3, souvent pour répondre à la CSRD ou au devoir de vigilance, sont celles qui ont réagi le plus vite aux dernières disruptions climatiques. Vincent Canu en conclut que la conformité bien faite fonctionne comme une alerte précoce.
Il ajoute une lecture du contexte : le risque climatique se cumule avec les tensions tarifaires, la fragmentation des blocs économiques et les corridors logistiques contestés. Une entreprise qui gérait un risque à la fois doit en absorber plusieurs simultanément, ce qui rend caducs les plans de continuité conçus pour un seul type de crise. Sa définition de la résilience en découle : voir venir le risque assez tôt pour activer des alternatives. La visibilité sur la supply chain passe ainsi du statut d’outil de conformité à celui d’actif stratégique.
Cette lecture rejoint celle que nous posons dans notre article sur les quatre niveaux d’engagement d’une supply chain régénérative : la CSRD, en obligeant les directions à mesurer leurs impacts, fournit la base factuelle à partir de laquelle aller plus loin.
Voir venir le choc pour activer des alternatives : la chronique décrit l’agilité, la robustesse ajoute des marges et des liens
Vincent Canu appelle résilience la capacité à voir venir le risque assez tôt pour activer des alternatives. Dans notre lecture robustesse du Capacity Score, quatre stratégies face au choc se distinguent, et chacune mène à un endroit différent.
| Stratégie | Face au choc, elle vise à… | Niveau |
|---|---|---|
| Agilité | S’adapter vite, pivoter, réagir. Elle suppose qu’on voie le choc venir, et épuise à force de réagir. | Hors trajectoire |
| Résilience | Encaisser, puis revenir à l’état d’avant. | N2 Réduire |
| Robustesse | Rester stable à court terme et viable à long terme malgré les fluctuations, en gardant des marges, de la redondance, de la diversité et un lien au territoire. | N3 Restaurer |
| Régénération | Renforcer les capacités du vivant dont l’activité dépend. | N4 Régénérer |
Voir venir la rupture est la condition de l’agilité, et la chronique en fournit l’outil : une traçabilité qui descend aux rangs 2 et 3. Cet outil sert aussi la robustesse. Sur le levier intelligence écosystémique du Capacity Score, la question est justement de savoir jusqu’où portent les données : ses propres sites, ses fournisseurs stratégiques, la chaîne entière, ou les territoires au-delà. Une cartographie de l’exposition climatique des fournisseurs de rang 2 et 3 fait passer ces données à l’échelle de la chaîne entière.
La chronique pose également le bon diagnostic sur les plans de continuité : conçus pour un seul type de crise, ils cèdent quand les risques climatiques, tarifaires et géopolitiques se cumulent. Olivier Hamant en donne la raison : la robustesse apparaît précisément parce que le monde est instable. Face à des chocs permanents, réagir à chacun épuise, et revenir à l’état d’avant perd son sens. L’activité tient parce qu’elle a gardé assez de marges, de diversité et de liens pour absorber ce qu’elle n’avait pas prévu.
Une entreprise tient au choc parce que ses fournisseurs tiennent : la robustesse est collective
Si son fournisseur s’arrête, l’entreprise s’arrête. Valence l’a montré à Stadler et à Ford. La robustesse d’une entreprise est donc aussi celle des acteurs qui l’entourent : c’est la dépendance collective reconnue et gérée. On tient parce que les autres tiennent.
Sur le levier chaîne de valeur, le Capacity Score place au niveau de la robustesse des engagements réciproques : volumes garantis, contrats pluriannuels, partage de risques, pour tenir ensemble face aux chocs. Un fournisseur payé à un prix qui lui permet d’investir résiste au premier choc. Un producteur dont le risque est partagé tient quand les cours s’effondrent. Une filière où chacun a voix s’adapte plus vite, parce que l’information y circule.
Relu sous cet angle, l’exemple du Bangladesh ouvre sur des décisions très concrètes pour une marque textile. Qui porte la perte quand les ateliers s’arrêtent sous la chaleur ? Sur quelle durée l’engagement d’achat est-il pris ? La transition des sites est-elle financée sur les marges du fournisseur, ou en co-investissement avec la marque ? Selon les réponses, la même chaîne produit de la prédation défensive, chacun comprimant le maillon suivant, ou de la confiance, et donc des investissements durables de chaque partie prenante. La cartographie recommandée par Vincent Canu désigne alors les relations à reconcevoir en priorité.
Au-delà de la robustesse : des liens où chaque partenaire renforce les autres
La régénération marque une bascule de nature. La robustesse demande comment tenir ; la régénération demande quelle contribution permet de tenir. Elle tisse des liens mutuellement bénéfiques, où chacun renforce par son activité propre la capacité des autres à poursuivre la sienne. C’est le cadre de l’économie de la mutualité : on co-investit et on partage équitablement les gains, dans la durée, avec une répartition de la valeur suivie en triple comptabilité.
Les premières filières régénératives montrent ce que produit une relation ainsi conçue. Dans la filière lait de C’est qui le Patron ? avec LSDH, le prix payé au producteur atteint de l’ordre de 540 € les 1 000 litres contre environ 480 € au prix conventionnel, sur plus de 400 fermes, et le modèle attire de nouvelles exploitations. Le programme de Mars Petcare avec ses cliniques vétérinaires affiche un retour de l’ordre de huit pour un, avec 40 % de turnover en moins dans les cliniques formées, une valeur visible dans les comptes classiques des deux parties.
Ces résultats se construisent au niveau d’une offre : c’est là qu’un cahier des charges se définit, qu’un prix producteur se fixe, qu’un engagement d’achat se prend. Le RegenBMC et ses cinq ateliers part de la chaîne de valeur actuelle, repère les zones de dégradation, puis redessine la chaîne en triple impact à dix ans avec les partenaires stratégiques, jusqu’aux indicateurs, co-investissements et engagements mutuels. Avec le tisseur Bastien Tissages, trente parties prenantes ont ainsi co-conçu une filière d’ortie textile française, viable à court terme et orientée vers la régénération à dix ans.
La chronique de Vincent Canu se termine sur une question adressée aux dirigeants : auront-ils le temps de réagir quand un événement climatique perturbera leurs approvisionnements ? La réponse se construit en trois temps. La traçabilité donne le temps de voir venir. Des engagements réciproques avec les fournisseurs donnent une chaîne qui tient. Des liens mutuellement bénéfiques donnent une filière qui prospère avec l’entreprise.
Pour aller plus loin
Supply chain régénérative : de la défense des risques à la création de valeur partagée, les quatre niveaux d’engagement lus dans la recherche et la méthode pour les franchir.
Entreprise robuste : évaluez votre capacité à tenir, la lecture robustesse du Capacity Score, maillon par maillon et levier par levier.
Faire le Capacity Score pour situer votre chaîne de valeur et vos cinq autres leviers, et identifier celui qui pose un problème pour passer au niveau suivant.
Découvrir les cinq ateliers du RegenBMC pour reconcevoir une offre et sa chaîne de valeur avec vos fournisseurs.

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