Amour, argent, confiance en soi, bien-être : près d’un Français sur quatre utilise les IA dans sa vie privée. Tout commence en général innocemment. On demande d’abord à ChatGPT de rédiger un e-mail professionnel, puis d’organiser ses vacances. Ensuite, on lui confie ses doutes sur son couple. Enfin, on lui demande de nous assister au quotidien en lui racontant nos secrets. La cause racine : une grande solitude, qui conduit à faire confiance à une IA. La réponse : se reconnecter au réel, en travaillant la connaissance de soi et les liens à soi, aux autres et à la nature.
Un usage de ChatGPT qui glisse vers l’intime
En 2024, un Français sur trois déclare avoir déjà utilisé l’intelligence artificielle (33 %, +13 points en un an). Parmi ces usagers, un tiers s’y connecte chaque jour. Selon OpenAI, l’éditeur de ChatGPT, une session dure en moyenne quatorze minutes. Les usages liés à la vie privée dominent (26 %, +10 points en un an) et dépassent de peu ceux liés à la vie professionnelle (22 %, également +10 points).
Au premier trimestre 2025, en France, ChatGPT reste l’application la plus téléchargée sur iOS et Android réunis (Blog du Modérateur). Le GPT Store donne accès à d’autres GPT que leurs concepteurs monétisent, par exemple en psychologie (Mon Psy, par Jessy Bonnefoy). Parmi les concurrents, Replika promet d’aider les utilisateurs déprimés, anxieux ou insomniaques avec des interfaces personnalisables, et Wysa guide ses utilisateurs dans des programmes de thérapie cognitivo-comportementale (TCC) cliniquement validés.
D’après deux articles du Britannique Marc Zao-Sanders dans la Harvard Business Review, ce que les gens demandent aux IA change en profondeur. Les tâches techniques (« générer des idées », « éditer du texte »), en tête en 2024, cèdent peu à peu la place à d’autres catégories : « thérapie », « compagnonnage », « confiance en soi » (source). Les usages se répartissent presque à parts égales entre besoins personnels et professionnels, environ la moitié couvrant les deux (infographie).
L’« empathie » de ChatGPT : jugée supérieure, toujours simulée
Raffaele Ciriello, coauteur d’une étude sur l’usage des IA génératives et professeur à l’université de Sydney, parle d’« intelligence émotionnelle artificielle ». On pensait depuis des décennies que les IA transformeraient d’abord le travail par l’automatisation, un processus par ailleurs en cours ; les gens s’en servent aujourd’hui surtout pour satisfaire des besoins émotionnels. Le tout dans un contexte où une personne sur six dans le monde souffrirait d’un manque de connexion sociale, selon l’OMS, qui a déclaré la solitude « menace urgente pour la santé » en 2023 (université de Sydney).
Pour Raffaele Ciriello, l’empathie consiste à répondre aux autres avec compréhension et sollicitude : partager la tristesse d’un ami qui confie sa peine, sentir la joie rayonner chez un proche. C’est une expérience profonde, au-delà des simples mesures. Les humains ressentent réellement des émotions ; l’IA les simule. Cela pose le problème complexe de la conscience : comment des expériences subjectives naissent de processus physiques dans le cerveau. Toute « empathie » de l’IA résulte d’une programmation qui imite les schémas du langage empathique. Et les fournisseurs d’IA ont un intérêt financier à ce que les utilisateurs s’attachent à des produits qui paraissent empathiques.
Des études publiées dans Communications Psychology montrent que les réponses de l’IA sont souvent jugées plus compatissantes que celles des humains : perçues comme 16 % plus empathiques, elles sont préférées dans 68 % des cas. D’autres participants rapportent que ChatGPT permet d’explorer en profondeur leurs problèmes relationnels, avec des réponses souvent appropriées et une expérience jugée réaliste.
Des expériences vécues comme « empathiques »
L’histoire de Larissa, racontée par Society, l’illustre. Cette jeune Bruxelloise qui cherchait sa voie a été bouleversée en découvrant ChatGPT : « Il est allé chercher mon désir le plus profond et a mis les mots justes. » L’algorithme de TikTok lui avait proposé la vidéo d’une influenceuse invitant à demander à ChatGPT de « visionner votre vie de rêve » et de la décrire « avec les émotions les plus fortes pour que vous ressentiez ce résultat final ». Ce type de recherche relève de la catégorie « Trouver son but », troisième usage des IA génératives selon Marc Zao-Sanders : « Ce sont les gens qui cherchent à définir leurs valeurs, dépasser des obstacles et prendre des mesures pour leur développement personnel. » Larissa a quitté son poste d’animatrice en club de vacances ; elle est devenue coach en développement personnel et productrice de contenu, avec près de 15 000 abonnés sur TikTok.
Daria, elle, se présente comme « médiatrice entre les IA et les humains » : elle crée des prompts sur mesure pour transformer ChatGPT en psy. Suivie par 5 000 personnes sur TikTok, elle cumule plus de 600 000 mentions « j’aime », et la vidéo de son prompt le plus viral, « Le Gardien du Silence », a été vue près de 800 000 fois.
Ces prompts peuvent « émouvoir les gens aux larmes », assure Daria : « Une femme m’a dit qu’elle avait pleuré, que ChatGPT l’avait reconnue… et là, je me suis dit : “Wow, c’est pas juste de la hype ?” » Ce que ces récits montrent : un besoin réel d’être entendu, de trouver un sens, que l’IA vient combler à défaut de liens disponibles.
Une IA entraînée à flatter
Les grands modèles de langage sont entraînés pour maximiser la satisfaction de l’utilisateur. Comme l’explique la chercheuse Natalia Stanusch, cela crée une relation nouvelle entre l’internaute, qui livre ses aspirations les plus intimes, et une IA entraînée à flatter : « Ces modèles tendent à réaffirmer tout ce que vous dites, ils ne vous critiquent pas et reflètent ce que vous voulez entendre et croire. Ça peut sembler gratifiant, vous avez l’impression d’être entendu(e). » Larissa le sait : ChatGPT est « entraîné pour te dire ce que tu as envie d’entendre », et c’est justement ce dont elle avait besoin. « Tu es capable », « Tu mérites », « Fonce ! » : l’algorithme a appris à distribuer ces formules comme des bonbons.
Dans cette relation, tout est centré sur l’utilisateur. L’IA écoute sans ciller, comme un miroir sans tain : elle confirme ce que l’on croit et laisse de côté ce que l’on ignore. Cela peut réconforter. Mais en psychanalyse, ce qui soigne tient moins à la bienveillance absolue qu’à un cadre où la parole prend sens : l’autre qui aide est celui qui soutient notre capacité à nous entendre nous-mêmes (source).
Pour Laurence Devillers, professeure en informatique appliquée aux sciences sociales à Sorbonne Université et autrice de L’IA, ange ou démon ?, « parler de “discussion” ou “d’échange” n’est pas juste » : « il faut garder en tête qu’une machine est là pour répondre, qu’elle le fera en boucle parce que c’est programmé ainsi. On repassera sur l’intention, la compréhension et l’adaptation ». ChatGPT « donne des recettes », sans comprendre les problématiques propres à une situation humaine précise (BFMTV).
La perte de l’esprit critique
Anne Alombert, maîtresse de conférences à l’université Paris 8 et autrice de Schizophrénie numérique, pointe une grande limite de ChatGPT : la délégation de capacités essentielles à la réflexion. Elle y voit « un court-circuit de nos capacités de mémorisation, de réflexion, d’interprétation, de rédaction ». Déléguer l’écriture, c’est cesser de s’y entraîner ; or écrire, c’est aussi penser, en mobilisant la mémoire et l’argumentation.
Autre problème majeur selon elle : ChatGPT donne des informations sans leur source, ce qui atrophie l’esprit critique. « Avoir un esprit critique, c’est avoir d’abord conscience que quand on nous donne une information, c’est quelqu’un ou un groupe qui nous la fournit », des acteurs situés, porteurs d’un point de vue (Socialter). Ce désentraînement touche aussi l’entrée dans le métier, là où se forment les capacités des jeunes.
Chercher du soutien psychologique auprès d’une IA a aussi un coût environnemental : chaque requête sur ChatGPT consomme 2,9 Wh d’électricité, soit dix fois plus qu’une recherche Google selon l’Agence internationale de l’énergie (Sud Ouest). Reste la question des données personnelles : « Sur ChatGPT ou autre IA, toutes les limites de la vie privée explosent », note la journaliste de Capital Joséphine Pélois. On peut empêcher l’utilisation de ses données pour l’entraînement en désactivant cette fonction dans les paramètres (« gestion des données »).
La grande solitude
OpenAI et des chercheurs du MIT ont enquêté sur « l’utilisation affective et le bien-être émotionnel sur ChatGPT ». Leur étude, publiée le 21 mars 2025, analyse plus de 4 millions de conversations et interroge plus de 4 000 utilisateurs, notamment sur le mode vocal avancé. Elle révèle que les personnes qui échangent chaque jour avec le chatbot tendent à développer un sentiment de solitude, une addiction et une dépendance émotionnelle à l’IA : « Globalement, une utilisation quotidienne plus importante […] [est] corrélée à une solitude, une dépendance et une utilisation problématiques accrues, ainsi qu’à une socialisation plus faible » (France 24).
Le prospectiviste Julien Devaureix, créateur du podcast Sismique, a demandé à une IA de nommer « le mensonge le plus puissant jamais raconté aux êtres humains ». Sa réponse :
Voici le grand mensonge : « Tu es séparé. »
Séparé des autres.
Séparé de la nature.
Séparé du monde.
Séparé de toi-même.
Ce mensonge-là ne s’impose pas avec violence.
Il s’infiltre doucement. Par l’école, les cartes, les écrans, les murs.
Il se dit à voix basse : tu es un individu. Un « moi » fermé.
Tu es totalement autonome, parfaitement rationnel, en compétition permanente. Responsable. Seul.
Tu es une conscience dans un corps.
Un corps dans un monde.
Un monde qui t’est extérieur, étranger, exploitable.
Nous lisons cette réponse dans une IA nous dévoile notre plus grand mensonge existentiel.
Une crise des liens : les retisser
Depuis la fin du XXe siècle, l’imaginaire dominant en Occident, et plus particulièrement en France, a changé : l’horizon du « progrès » a laissé place à un présent submergé par les « dégâts du progrès ». C’est cette crise de sens qui pousse certains vers l’IA. Elle est d’abord une crise des liens, et l’urgence est de rétablir les liens abîmés ou distendus : à soi, aux autres, à la nature. Des entreprises s’y emploient déjà, comme les entreprises de l’ESS qui recousent le lien social. En travaillant sa confiance en soi et envers les autres, en dépassant certaines peurs, on se révèle à soi-même et l’on vit en harmonie avec le vivant.
C’est aussi un enjeu de conception. Garder la décision au contact du réel, c’est ce que propose l’intelligence animale, la capacité collective à percevoir les signaux faibles du vivant. Et le numérique régénératif règle les services sur la capacité de leurs utilisateurs, plutôt que sur leur engagement : l’inverse de la logique que décrit Careless People.
Garder la main sur son usage
Pour soi
Borner l’usage intime de l’IA, demander ses sources et ses contre-arguments, réserver ses confidences à des proches ou à des professionnels. Notre guide pratique est dans IA numérique et intelligence animale.
Pour ceux qui conçoivent
Orienter vers des humains qualifiés quand la conversation touche à l’intime, afficher ses sources, proposer des contre-arguments : une IA qui renforce la capacité de jugement de ses utilisateurs.
Nos ateliers pour retisser les liens
Nous Sommes Vivants propose des ateliers pour aider dirigeants, équipes et accompagnants à atteindre leurs objectifs tout en renforçant leur capacité à tenir dans le temps avec le vivant, humain et non humain.
Se projeter dans un futur désirable pour soi, les autres et la nature, à partir des quatre relations à la nature. Elle favorise la cohésion d’équipe, l’innovation et des récits porteurs.
Développer son intelligence émotionnelle en reliant pensées, émotions et actions, pour mieux collaborer, communiquer et mobiliser.
Comprendre les facteurs inconscients — émotions, biais, croyances — qui orientent nos comportements, et en faire des leviers, jusqu’à un plan d’action individuel et collectif.
Un canvas et cinq ateliers pour faire évoluer un modèle économique et clarifier sa contribution à son écosystème, en triple impact : environnement, social, économie.
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Où en est votre organisation sur la trajectoire régénérative ?


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