Serge Moscovici compte parmi les pères fondateurs de l’écologie politique. Dès 1968, il pensait la nature comme une histoire que chaque société écrit par la relation qu’elle entretient avec elle, dénonçait une même destruction, celle de la nature hors de l’homme et celle de la nature en l’homme, et demandait si la croissance pouvait remplacer la justice sociale. La mobilisation du 17 octobre contre la vie chère rend à cette question toute son actualité. Nous présentons sa pensée, puis la nôtre : une écologie qui est d’abord une crise de lien, que la régénération retisse et que l’écologie populaire porte jusqu’à ce qui se conçoit et se vend.
En bref
Pour Serge Moscovici, l’un des pères de l’écologie politique, l’homme est « créateur et sujet de son état de nature » : chaque société produit sa nature par la relation qu’elle entretient avec elle.
Sa critique vise une même destruction, de la nature hors de l’homme et en l’homme, et dès 1968 une croissance qui tient lieu de justice sociale. Il distingue un naturalisme réactif, qui protège, et un naturalisme actif, qui puise dans la force créatrice du vivant.
Pour Nous Sommes Vivants, l’écologie est d’abord une crise de lien : la prédation frappe ensemble les personnes et le vivant, et la régénération retisse les liens à soi, aux autres et à la nature, en faisant de l’humain un partenaire du vivant.
L’écologie populaire, issue de l’écologie politique, relie la fin du monde et la fin du mois. L’économie régénérative en est le visage entreprise, fondée sur l’économie de la mutualité, qui partage équitablement les gains.
Le 17 octobre 2026 montre que la question sociale et la question naturelle reviennent ensemble. La promesse de progrès se rouvre par ce qui se produit et se vend.
Au sommaire
La pensée de Serge Moscovici
La pensée de Nous Sommes Vivants
Ce que Moscovici éclaire du 17 octobre
1. Pour Serge Moscovici, la nature a une histoire, celle des relations que les sociétés tissent avec elle
L’Essai sur l’histoire humaine de la nature (Flammarion, 1968) s’ouvre sur « la question naturelle », et sur un constat : chaque siècle est parcouru par une interrogation essentielle. Le XVIIIe siècle a été mû par la question politique, le XIXe par la question sociale ; le nôtre soulève celle de la nature.
Moscovici y pose que la nature connaît des états divers, chacun fonction de la relation que les sociétés humaines entretiennent avec elle. Nature et devenir humain restent ouverts, l’un comme l’autre, et chaque époque produit son propre état de nature. Il en tire un renversement : nous sommes dans la nature, et l’histoire naturelle de l’homme laisse place à une histoire humaine de la nature, où la nature, longtemps vue comme un théâtre ou un réservoir inépuisable de ressources, devient aussi une œuvre humaine. L’homme y est « créateur et sujet de son état de nature », et son dessein consiste à accomplir sa fonction de « facteur interne et régulateur de la réalité naturelle ».
Trois états se succèdent dans sa lecture : un état organique, fondé principalement sur le vivant ; un état mécanique ou industriel ; et un ordre cybernétique qu’il voyait poindre. Deux autres titres prolongent cette pensée de l’écologie politique : La société contre nature (1972) et Hommes domestiques et hommes sauvages (1974).
2. L’écologie politique de Moscovici fait de la technique un choix politique et vise le mode de production
Dans l’Essai, Moscovici décrit le consensus de son époque : préférer la maîtrise de la nature à la maîtrise de la société, la croissance tenant lieu de redistribution. Il demande si le progrès scientifique et la croissance économique peuvent remplacer la recherche d’une justice sociale.
Aux côtés de Jacques Ellul, il critique une évolution des sciences et des techniques qui se présente comme « naturelle ». Il appelle de ses vœux une « technologie politique », champ de recherches annoncé dès l’Essai, c’est-à-dire une politisation des choix techniques, thème fondamental du mouvement écologiste.
Il l’écrit en 1978 : « Le mode de production est, de manière directe ou indirecte, la cible majeure » (Pourquoi les écologistes font-ils de la politique ?, entretiens de Jean-Paul Ribes avec Brice Lalonde, Serge Moscovici et René Dumont, Seuil, p. 54).
Dans De la nature. Pour penser l’écologie (Métailié, 2002), il prolonge cette critique. La science moderne a produit ce que Max Weber appelle le désenchantement du monde ; Moscovici en appelle à réenchanter les sciences, à faire naître des « sciences écologiques », et à confier à la communauté des hommes, et à elle seule, la direction de l’histoire humaine de la nature, que la science et la technique assurent aujourd’hui.
Son écologie politique va jusqu’à la refondation de l’économie marchande. Tout un mode de vie est à repenser à partir de la réunification de la nature et de la société : les relations sociales dans le travail et la vie quotidienne, les oppositions entre ville et campagne, entre travail manuel et intellectuel, entre pays développés et pays pauvres. Il défend une écologie d’invention fondée sur l’hétérarchie, une organisation décentrée de la vie collective, face à la technocratie. Le but : « habiter autrement le monde ».
Il entend aussi dépasser l’opposition entre libéralisme et socialisme, qui placent tous deux le progrès, c’est-à-dire les moyens de soutenir la croissance, au cœur de leurs préoccupations. Il juge ainsi que l’avenir de l’écologie se joue hors du clivage entre droite et gauche, tout en la situant « à gauche de la gauche ».
3. La même société détruit la nature hors de l’homme et la nature en l’homme
Pour Moscovici, le travail a pris une forme aliénée qui réprime notre nature intérieure. Nous nous rapportons aux autres et à la nature sous le seul rapport du mécanisme, de la loi déterministe et prévisible. Cette relation détruit le vivant, dont la nature est d’être libre et évolutif.
La destruction est donc double : la société actuelle détruit la nature à l’extérieur de l’homme et la nature en l’homme, qu’elle oblige à vivre contre ses propres désirs. D’où sa formule : « ensauvager l’économie ». Chez lui, « naturalisme » est synonyme d’« écologisme » et renvoie aux deux natures, intérieure et extérieure, comme appui critique.
4. Naturalisme actif et naturalisme réactif : l’un protège, l’autre puise dans la force créatrice du vivant
En 1978, Moscovici propose une classification de l’écologisme. Le naturalisme « réactif » adopte une position défensive, axée sur la protection de la nature. Le naturalisme « actif » puise dans la force créatrice du vivant, y cherche des normes pour construire une alternative, fondée sur une relation plus authentique à soi.
La nature y devient un réservoir de créativité, « une énorme cuisine ». Fabrice Flipo note que Moscovici s’écarte ainsi d’un courant plus rigoriste, celui d’Antoine Waechter. Pour Moscovici, la nature est la source d’une contre-culture. Il en tire une autre idée forte : l’écologie comme science découle des pratiques écologistes, comme l’économie découle des pratiques marchandes. L’écologie est la fille de l’écologisme.
5. Un humanisme qui fait de la nature la source de la liberté
Moscovici range Marx parmi les naturalistes actifs et cite le jeune Marx de La Sainte Famille (1844), selon lequel le communisme définit l’humanisme comme un naturalisme achevé, et réciproquement. Le recours à la nature devient chez lui un processus universel, opposé à tous les essentialismes : partout où ils se sont révoltés, les hommes ont entrevu « la communauté des égalités, la communauté des libertés et la communauté des justices ».
Sa nature est source de liberté et de créativité. Située hors de la culture, elle permet de la régénérer — le mot est sous la plume de Fabrice Flipo — et de la garder vivante : une source de jouvence et de renouvellement face à une culture qui tend à la répétition et à l’ordre symbolique figé. Il applique le même mouvement à l’histoire : la régénérer en y incluant ce qui en a été exclu, la nature, les femmes, les groupes sans histoire, les prétendus primitifs.
6. Selon la théorie des minorités actives, le changement social naît de groupes obstinés et de meneurs qui démontrent
L’émancipation traverse toute son œuvre. Dans la Psychologie des minorités actives (PUF, 1979), il jette les bases d’une théorie de l’influence et du changement social. Il distingue des époques majoritaires et des époques minoritaires, « où l’obstination de quelques individus, de quelques groupes restreints, paraît suffire à créer l’événement ».
Dans L’Âge des foules (Fayard, 1981), il oppose les meneurs « totémiques », qui finissent tyrans, aux meneurs « mosaïques », sur le modèle de Moïse, qui font la démonstration de leurs qualités. Avec l’ethnologue Robert Jaulin, il a aussi dénoncé l’« ethnocide » à l’œuvre dans les régions en voie d’occidentalisation ou d’industrialisation.
7. L’écologie est une crise de lien avant d’être une crise des ressources
Pour Dominique Bourg, l’écologie est d’abord une affaire de relations : aux écosystèmes, aux autres espèces, entre humains. La modernité en a retenu une seule, celle qui transforme la nature en capital (ce qu’est vraiment l’écologie selon Dominique Bourg).
Selon la représentation que l’on se fait de la nature, on perçoit une crise des ressources — limiter, tenir dans les limites planétaires, laisser le moins de traces possible — ou une crise de lien, où il s’agit de tisser des liens mutuellement bénéfiques pour bien vivre tous ensemble sur Terre. La première produit des imaginaires de restriction, la seconde des imaginaires de prospérité.
Ces représentations se traduisent dans nos choix et nos modes de vie. Notre note sur les nouveaux imaginaires de l’écologie distingue quatre relations à la nature, issues de l’éthique environnementale, chacune avec sa figure : la prédation, la protection, l’équilibre et la régénération. Les deux premières héritent du Grand Partage entre nature et culture, contemporain de l’état mécanique que décrivait Moscovici.
8. La prédation frappe ensemble les personnes et le vivant
La prédation consiste à extraire et exploiter les êtres, humains et non humains, pour produire toujours plus (de la prédation à la régénération dans les relations de l’entreprise). Le système économique actuel repose sur une double prédation : l’appropriation gratuite des ressources naturelles et l’exploitation d’un travail à bas coût. Ce sont les mêmes personnes, les plus vulnérables, qui subissent les conditions de travail les plus dures et les effets du dérèglement climatique et des pollutions.
Vandana Shiva nomme « mécanophilie » le paradigme mécaniste qui rompt les cycles du vivant, et pose l’alternative régénérer ou dégénérer.
9. La régénération retisse les liens à soi, aux autres et à la nature
Face à la prédation et à la protection, deux relations de séparation, la régénération réinscrit l’humain dans le vivant, en partenaire. Dans le sillage de Baptiste Morizot, penser avec le vivant dépasse l’opposition entre nature et culture : la culture est une manifestation du vivant dans l’humain. Le naturalisme actif de Moscovici, qui puise dans la force créatrice du vivant, est proche de la régénération ; son naturalisme réactif relève de la protection. L’écart tient à la place de l’humain : Moscovici en fait le « régulateur » de la nature, la régénération en fait un partenaire, le copilote dont parle Edgar Morin, et compte les capacités des non-humains pour elles-mêmes.
La régénération vise le bien vivre dans une relation renouvelée à soi, aux autres et à la nature. Edgar Morin nomme reliance l’acte de relier ce qui fut disjoint (la pensée complexe d’Edgar Morin), et Dominique Bourg compte quatre liens : à soi, aux autres, à la nature et au sens. Ce qui grandit, ce sont les capacités uniques du vivant à atteindre son plein potentiel sur son territoire.
C’est la définition de notre livre blanc sur ce que la régénération veut dire pour une entreprise : « La régénération consiste à donner aux êtres vivants (dont les humains) les ressources leur permettant d’être en capacité d’atteindre leur plein potentiel dans leur environnement. »
10. L’écologie populaire relie l’environnemental et le social
L’écologie populaire est un concept issu de l’écologie politique, en lutte contre la prédation du vivant. Elle relie la fin du monde et la fin du mois, sur l’alimentation, la santé, l’éducation et les services publics : une écologie du soin, du familier et du local.
Dominique Bourg pose, dans les termes de l’écologie intégrale, que la domination exercée sur la nature et celle que les humains exercent les uns sur les autres sont indissociables. L’écoféminisme relie de même la violence exercée sur les femmes et celle infligée au vivant, et l’écologie du pape Léon XIV part du même constat. Pour l’entreprise, écologie et social forment un seul et même sujet (politiser l’entreprise face aux enjeux écologiques).
L’écologie populaire peut ainsi devenir une voie de rassemblement pour des catégories sociales en quête de Liberté, d’Égalité et de Fraternité. Marine Tondelier relie elle aussi le lien et la liberté : elle porte l’écologie du lien de son livret contre la solitude et, dans son discours des Journées d’été des Écologistes à Grenoble, le 21 août 2026, fait de l’écologie « une des premières conditions de notre liberté ». Le Capacity Score analyse le programme qu’elle porte dans notre lecture du programme des Écologistes, estimé à 63 %, et le compare à celui de Jean-Luc Mélenchon dans Mélenchon et Tondelier, l’analyse comparée.
11. L’économie régénérative est le visage entreprise de l’écologie populaire
L’écologie populaire et la régénération forment une seule et même bascule, vue de deux côtés : un mode de vie côté citoyen, un modèle d’affaires côté entreprise. Toutes deux reposent sur l’économie de la mutualité, qui place la nature et la santé au même niveau que le capital financier, jusqu’au co-investissement dans les capacités des écosystèmes et des territoires. L’économie de la mutualité répond à ce que Moscovici critiquait dès 1968, la croissance tenant lieu de justice sociale : elle partage équitablement les gains, et le triple impact fait rejoindre l’économique, l’environnemental et le social.
Contribuer est triplement profitable, et notre recherche-action sur la triple profitabilité régénérative l’établit avec de vrais chiffres.
12. L’écologie a grandi par l’influence minoritaire, elle devient majoritaire par l’offre
Le rapport de Parlons Climat et de l’IDDRI, que nous lisons dans Faut-il débrancher Jancovici ?, nomme le mécanisme qui a fait monter l’écologie : l’influence minoritaire théorisée par Serge Moscovici. Une minorité cohérente et constante, qui résiste au discours dominant, peut faire changer les normes majoritaires. Cette stratégie a mis l’écologie à l’agenda politique, fait adopter des lois et fait monter la préoccupation des Français.
Cette préoccupation atteint aujourd’hui un plateau, et le rapport propose un pivot majoritaire : sortir des stratégies d’influence minoritaire pour entrer dans la mise en œuvre. Nous y ajoutons ce qui se conçoit et se vend, en triple impact : ce qu’une offre apporte aux écosystèmes, aux personnes et à l’économie d’un territoire.
Le Capacity Score évalue votre capacité à tenir vos trajectoires RSE, innovation et business, sur une trajectoire en quatre niveaux : limiter, répondre aux obligations ; réduire, optimiser l’existant pour limiter les impacts négatifs ; restaurer, réparer les écosystèmes et les relations dont la production dépend ; régénérer, générer de la valeur en renforçant les capacités du vivant, en triple impact. Le business model régénératif en cinq ateliers transforme l’offre produit par produit : il cartographie la chaîne de valeur d’une offre en triple impact et réunit ses acteurs pour tisser des relations mutuellement bénéfiques et co-investir. Cette coalition rejoint l’hétérarchie que défendait Moscovici, une organisation décentrée de la vie collective ; au niveau régénérer, la gouvernance devient partagée.
Les Lauriers de la Régénération rendent visibles les entreprises qui passent à l’acte : elles repensent leur modèle économique pour que ce qu’elles vendent contribue au vivant — santé des sols, juste rémunération sur toute la chaîne de valeur, bien-être au travail. Elles agissent comme une minorité active au sens de Moscovici : cohérentes et constantes, elles installent par leur offre une norme que le marché peut ensuite généraliser.
13. Le 17 octobre rend visible la rupture de la promesse de progrès
Le 17 octobre, la mobilisation contre la vie chère a rendu visible une rupture : la promesse que chaque génération vivrait mieux que la précédente a cédé pour la classe moyenne. Les revendications portent d’abord sur la vie chère, à commencer par l’énergie, puis sur l’état des écoles, et elles débordent largement les ménages pauvres.
Les chiffres que nous réunissons dans notre analyse du déclassement de la classe moyenne en donnent la mesure. 41 % des Français s’attendent à voir leur niveau de vie baisser dans l’année, selon l’Ipsos Cost of Living Monitor, et 8 % seulement sont optimistes pour le pays, selon Ipsos Global Trends. La promesse reste pourtant partagée : 75 % des personnes interrogées dans 38 pays pensent que chaque génération devrait vivre mieux que la précédente.
Ce déclassement est relatif. Le CRÉDOC montre que le niveau de vie des classes moyennes françaises a progressé, celui des hauts revenus plus vite. Le décrochage tient à l’écart qui se creuse et à la perspective qui se ferme : c’est la promesse de progrès qui cède, davantage que le revenu.
14. Moscovici l’avait posé en 1968 : la croissance a pris la place de la justice sociale
L’Essai sur l’histoire humaine de la nature décrit ce mécanisme. Le XIXe siècle a été celui de la question sociale : quelles sont les racines de l’inégalité, quelle est la société la plus juste. Le siècle suivant a déplacé la question. Les indices qui comparent les individus et les collectivités sont devenus ceux de la productivité, de la croissance et du développement, et une société s’y définit d’abord comme industrielle, scientifique ou technique, avant d’être socialiste ou capitaliste.
À la distribution équitable des richesses, ce consensus oppose l’augmentation du volume des biens. Chacun est invité à mesurer son aisance au nombre de ses « esclaves mécaniques », ce qui rend l’inégalité présente tolérable. Moscovici en résume la doctrine : à la maîtrise de la société, il faut préférer la maîtrise de la nature. Et il pose la question qui revient aujourd’hui : le progrès scientifique et la croissance économique peuvent-ils remplacer la recherche d’une justice sociale ?
La promesse de progrès qui cède le 17 octobre est celle-là : une croissance qui devait tenir lieu de partage. Quand la croissance ralentit et que les prix de l’énergie flambent, la question sociale que la croissance avait mise au second rang revient au premier.
15. La question sociale et la question naturelle reviennent ensemble : fin du monde, fin du mois
Ce qui revient le 17 octobre est la question sociale, et la question naturelle avec elle. La vie chère commence par l’énergie : selon l’Insee, l’énergie augmente de 16,7 % sur un an et le gazole de 36,4 %, sur fond de guerre au Moyen-Orient, et la France paie à la pompe sa dépendance au pétrole. Le budget des ménages et la dépendance aux ressources sont une seule et même question.
L’assiette le montre aussi. En soixante ans d’agriculture intensive, les 70 fruits et légumes les plus consommés ont perdu 48 % de leur fer, 27 % de leur vitamine C et 16 % de leur calcium, selon l’ANSES : le déclassement, c’est aussi payer plus cher pour moins. Un sol vivant donne un aliment plus dense en nutriments, et la santé des sols rejoint celle des personnes.
C’est exactement ce que l’écologie populaire relie : la fin du monde et la fin du mois, sur l’alimentation, la santé, l’éducation et les services publics. Les réponses par le pouvoir d’achat — SMIC, prix de l’énergie, aides — soulagent le budget des ménages et tiennent le présent. La perspective, elle, se rouvre en agissant sur ce qui produit le déclassement : comment la valeur se partage, ce qui se produit et où, ce dont on dépend, ce que l’on achète.
16. Rouvrir la promesse de progrès par ce qui se produit et se vend
Nous proposons quatre transformations dans le déclassement de la classe moyenne et la promesse de progrès à rouvrir, chacune lue sur ce qu’elle change pour les gens, pour les entreprises et pour la France.
Des salaires qui suivent la valeur créée, dans l’entreprise et tout au long de la chaîne de valeur : réduire les écarts, garantir un salaire décent à chaque étape. C’est le cœur de l’économie de la mutualité, où l’on co-investit et partage équitablement les gains. Une énergie dont on dépend moins, produite et économisée sur place avec un investissement porté ensemble par les entreprises, les collectivités et les habitants. Des emplois ancrés sur le territoire, avec des métiers qui progressent et un travail qui a du sens. Des alternatives accessibles qui durent et nourrissent, comme le lait de C’est qui le Patron ?!, dont le prix se construit à partir du revenu de l’éleveur et arrive en rayon au prix du lait non bio.
C’est la réponse à la question de 1968 : faire revenir la justice sociale dans ce qui se produit et se vend, là où on l’attendait de la croissance. Le co-investissement porte la transition, puis le prix porte le modèle : il rend les pratiques possibles, les pratiques font la qualité, la qualité justifie le prix. Et la contribution se lit sur le produit, comme le demande le manifeste du Made in France contributif : la rémunération de celui qui produit, la biodiversité, l’emploi maintenu sur le territoire, la qualité réelle du produit.
Le territoire est l’endroit où les progrès redeviennent collectifs. C’est ce que vise l’économie régénérative, une viabilité en multicapitaux pour une prospérité partagée dans nos territoires : le territoire et ses habitants prospèrent avec l’activité, et l’activité avec eux.
Composer votre propre vision du monde écologique dans lequel vous voulez vivre
La Fresque des Imaginaires fait travailler les quatre relations à la nature et les liens à soi, aux autres et à la nature. Chaque participant compose sa vision, seul puis en équipe, sur une thématique : habiter, manger, s’habiller en 2050, pour une équipe, une marque, un produit ou un territoire.
Serge Moscovici en six questions
Qui était Serge Moscovici ?
L’un des pères fondateurs de l’écologie politique, auteur de l’Essai sur l’histoire humaine de la nature (1968), de La société contre nature (1972), de Hommes domestiques et hommes sauvages (1974) et de De la nature. Pour penser l’écologie (2002). Il a aussi jeté les bases d’une théorie de l’influence et du changement social avec Psychologie des minorités actives (PUF, 1979), puis analysé la psychologie des masses dans L’Âge des foules (Fayard, 1981).
Qu’est-ce que l’histoire humaine de la nature ?
L’idée que la nature connaît des états divers, chacun fonction de la relation que les sociétés humaines entretiennent avec elle : un état organique, un état mécanique ou industriel, puis un ordre cybernétique. L’homme y est « créateur et sujet de son état de nature ».
Quelle différence entre naturalisme actif et naturalisme réactif ?
Le naturalisme réactif adopte une position défensive, axée sur la protection de la nature. Le naturalisme actif puise dans la force créatrice du vivant pour construire une alternative, fondée sur une relation plus authentique à soi.
Que veut dire « ensauvager l’économie » ?
La formule répond à un constat : la société détruit la nature hors de l’homme et la nature en l’homme, qu’elle oblige à vivre contre ses propres désirs, et le travail aliéné réprime notre nature intérieure. D’où, pour Moscovici, la nécessité d’« ensauvager l’économie ».
Que dit Moscovici de la croissance et de la justice sociale ?
Dès 1968, il décrit un consensus qui préfère la maîtrise de la nature à la maîtrise de la société, la croissance tenant lieu de redistribution, et demande si le progrès et la croissance peuvent remplacer la recherche d’une justice sociale. La mobilisation du 17 octobre 2026, partie de la vie chère, montre que la question sociale et la question naturelle reviennent ensemble.
Quel lien entre Moscovici et la régénération ?
Pour Nous Sommes Vivants, sa critique d’une même destruction, hors de l’homme et en l’homme, rejoint notre lecture de la prédation, qui frappe ensemble les personnes et le vivant. Son naturalisme actif, qui puise dans la force créatrice du vivant, est proche de la régénération, avec un écart : il fait de l’humain le régulateur de la nature, quand la régénération en fait un partenaire. Et sa théorie des minorités actives éclaire la façon dont l’écologie a grandi, avant de devenir majoritaire par ce qui se conçoit et se vend.
Pour aller plus loin
Les relations à la nature
Les nouveaux imaginaires de l’écologie — les quatre relations à la nature, leurs figures et leurs mythes.
L’écologie doit faire sa révolution culturelle — les fondements de la pensée écologique.
Dominique Bourg : ce qu’est vraiment l’écologie — l’écologie intégrale et les quatre liens.
De la prédation à la régénération
De la prédation à la régénération — les relations de l’entreprise, de l’une à l’autre.
Les rapports de prédation — un jeu de domination entre les humains et envers la nature.
Vandana Shiva : de la prédation à la régénération — régénérer ou dégénérer, et la trajectoire entre les deux.
Morizot, philosophie du vivant et régénération — nous sommes des vivants parmi les vivants.
Edgar Morin et la régénération du vivant — penser le vivant comme un tout.
L’écologie populaire et politique
L’écologie sera populaire (ou ne sera pas) — l’écologie populaire, issue de l’écologie politique, et la double prédation.
Politiser l’entreprise face aux enjeux écologiques — écologie et social, un seul et même sujet.
Le pape est-il écolo ? — Léon XIV lu au prisme des quatre relations à la nature.
L’écologie du lien — le livret de Marine Tondelier contre la solitude.
Faut-il débrancher Jancovici ? — l’influence minoritaire, le plateau et le pivot majoritaire de l’écologie.
Déclassement de la classe moyenne — rouvrir la promesse de progrès par l’économie régénérative.
La rentrée politique de l’écologie 2026 — les six analyses.
La référence de fond
Le livre blanc — ce que la régénération veut dire pour une entreprise.
Source : Fabrice Flipo, « Serge Moscovici, un père de l’écologie politique, penseur de la nature socialisée », Reporterre. Citations de Serge Moscovici reprises de cette tribune et d’un compte rendu de De la nature. Pour penser l’écologie (Métailié, 2002) paru dans la revue Sociétés (2002/4) ; Essai sur l’histoire humaine de la nature, Flammarion, 1968, édition numérique des Classiques des sciences sociales.

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