Que lègue Edgar Morin à celles et ceux qui régénèrent le vivant ? Le théoricien de la pensée complexe nous a quittés. Toute son œuvre montre que rien de vivant ne se comprend isolément. En hommage, nous posons nos questions d’aujourd’hui à son œuvre, dans un entretien imaginaire : une boussole pour relier ce qui fut disjoint.
Interview imaginaire et hommage. Edgar Morin n’a pas répondu à ces questions, et n’a pas employé le mot « régénération » au sens où nous l’entendons. Mais sa pensée du lien, du tout vivant et de l’action incertaine en éclaire les fondements. Les réponses paraphrasent ses ouvrages, et les passages entre guillemets sont des formules tirées de son œuvre. Ce que nous en tirons pour la régénération figure à part, sous chaque réponse, sous l’intitulé « Ce que nous en tirons ». Sources : La Méthode (1977–2004, 6 vol.), La Voie. Pour l’avenir de l’humanité (Fayard, 2011), Terre-Patrie (avec Anne Brigitte Kern, Seuil, 1993), Introduction à la pensée complexe (Seuil, 1990), Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur (Unesco / Seuil, 2000), Éthique (Seuil, 2004).
Transition ou métamorphose : quel mot pour le changement ?
Transition suppose qu’on passe d’un état à un autre en gardant la même logique : on répare la machine, on ajuste quelques rouages, on espère gagner du temps. Ce dont l’époque a besoin est d’un autre ordre. Dans La Voie, j’ai posé l’alternative sans détour : « le probable est la désintégration, l’improbable mais possible est la métamorphose ». La métamorphose n’est pas la révolution, qui détruit pour reconstruire à l’identique ; elle garde les bases vivantes sur lesquelles s’appuyer, comme la chenille qui ne réforme pas sa reptation mais se défait pour devenir papillon.
Ce que nous en tirons
Une organisation qui se régénère change de finalité, et c’est ce que notre livre blanc appelle le retournement de finalité. Optimiser l’ancien modèle prolonge ce qui s’épuise.
Pourquoi est-il si difficile de penser l’écologie ?
Parce que notre civilisation a érigé en méthode le fait de diviser pour comprendre — ce que j’ai appelé le « Grand Paradigme » d’Occident, qui sépare le sujet de l’objet depuis le XVIIᵉ siècle. On disjoint l’économie de la nature, l’humain de son milieu, la partie du tout. Cette intelligence qui découpe devient aveugle à ce qui relie. Or aucun vivant n’existe isolément : il vit en relation permanente avec ce qui l’entoure, à la fois singulier et entièrement tributaire des autres formes de vie. La nature que l’homme croit concevoir le conçoit aussi. Tant qu’on raisonne en fragments séparés, on ne voit ni la crise, ni ses issues — pire, on la fabrique en croyant la gérer.
Qu’est-ce que la reliance ?
La reliance — le mot, je l’ai emprunté au sociologue Marcel Bolle de Bal — désigne l’acte de relier ce qui fut disjoint. Non pas additionner des disciplines ou agréger des intérêts, mais retrouver le tissu commun : entre les humains, entre les humains et le reste du vivant, entre une communauté et son territoire. Ce qui s’est défait dans la modernité, c’est précisément le lien.
Ce que nous en tirons
Une entreprise qui se borne à réduire ses dégâts demeure dans la logique de la séparation : elle se pense encore extérieure à son territoire, qu’elle traite comme un décor ou un stock. Régénérer, c’est rétablir des relations, et ce sont ces relations qui portent l’avenir — nous l’avons développé dans de la prédation à la régénération.
« La partie n’est pas seulement dans le tout : le tout est aussi dans la partie. Ainsi l’Univers est en nous, la planète est en nous, la vie est en nous. »
Edgar Morin, La Méthode
Que veut dire « le tout est dans la partie » ?
On répète que le tout est plus que la somme de ses parties — c’est vrai : un organisme fait émerger des qualités qu’aucune de ses cellules ne possède seule. Mais j’ai tenu à ajouter l’inverse, plus rarement formulé : le tout est aussi présent dans chaque partie. Une cellule porte en elle tout le patrimoine de l’organisme ; un humain porte en lui l’histoire de la vie, de son espèce, de sa culture.
Ce que nous en tirons
Un sol, une filière, un territoire ne sont pas des morceaux interchangeables d’une mécanique : le tout vivant s’y joue à chaque fois en entier. Prendre soin d’une partie, c’est déjà prendre soin du tout. C’est le sens de la régénération du vivant telle que nous la portons : on renforce le potentiel du vivant qui compose un système.
Penser le tout, est-ce tout fondre dans un grand ensemble ?
Surtout pas, et c’est un piège que j’ai voulu nommer. À l’aveuglement qui ne voit que les éléments séparés répond un aveuglement inverse, « holiste », qui ne voit plus que le tout et écrase les singularités. Or le tout est à la fois plus et moins que la somme des parties : plus, par les qualités qu’il fait émerger ; moins, parce qu’il contraint et inhibe certaines libertés des parties. Penser le vivant comme un tout, c’est tenir ensemble l’autonomie et l’appartenance — relier sans confondre.
Ce que nous en tirons
Un territoire vivant est un tissu de singularités en relation. La régénération y tisse des liens mutuellement bénéfiques, où chacun renforce par son activité propre la capacité des autres à poursuivre leur évolution.
Comment apprend-on à penser ainsi ?
Par une réforme de la pensée — c’est ce que j’ai proposé à l’Unesco dans Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur. Notre enseignement découpe le savoir en disciplines étanches et nous rend, disais-je, incapables de relier les parties au tout. Il faut lui substituer une connaissance capable de saisir les objets dans leur contexte et leur ensemble, et de tenir l’incertitude sans la fuir.
Ce que nous en tirons
Une organisation aussi pense par cases : la finance ici, l’environnement là, l’humain ailleurs. Réapprendre à relier ces dimensions, c’est déjà commencer à régénérer — c’est le travail du business model régénératif, qui cartographie la chaîne de valeur d’une offre en triple impact, et de la Fresque des imaginaires, qui fait évoluer les modèles mentaux.
Une organisation peut-elle vraiment maîtriser sa trajectoire ?
J’ai nommé cela l’écologie de l’action. Dès qu’un acte entre dans un milieu complexe, il échappe en partie à celui qui l’a lancé : il rencontre d’autres forces, des rétroactions, et peut se retourner contre son intention première. « L’action risque non seulement l’échec, mais aussi le détournement ou la perversion de son sens. » Cela ne prescrit pas l’immobilité — ce serait la pire des réponses — mais l’humilité et la vigilance. On ne pilote pas le vivant comme on exécute un plan d’ingénieur. On engage une direction lucide, on guette les effets réels, on corrige sans relâche. La trajectoire se construit en marchant, et sa réussite reste de l’ordre de l’incertain.
Faut-il être optimiste pour s’engager ?
Ni optimiste béat, ni pessimiste résigné : j’ai forgé le mot d’optipessimiste. J’espère sur fond de désespérance. Je ne crois plus aux lendemains qui chantent, aux avenirs radieux ni aux messies — j’ai gardé mes inspirations d’adolescent en perdant mes illusions. Mais l’histoire enseigne que l’improbable advient : les grandes bifurcations naissent toujours d’une marge, d’une déviance créatrice d’abord invisible. « L’espérance est ressuscitée au cœur même de la désespérance », ai-je écrit dans La Voie. C’est quand tout semble verrouillé qu’il faut, le plus obstinément, tenir ouverte la possibilité du meilleur. Plus les périls s’aggravent, plus grandissent aussi les chances d’un sursaut.
Quel horizon pour celles et ceux qui œuvrent à régénérer le vivant ?
Reconnaître que nous habitons une même Terre-Patrie — non une planète-ressource, mais une matrie et patrie commune dont nous sommes une part, jamais les propriétaires. Nous partageons un destin lié : ce qui menace un fragment menace l’ensemble. Tant que chacun défend son territoire isolé, son secteur, son intérêt court, tout le monde perd ; les anciennes solidarités s’effondrent sans qu’aucune nouvelle les remplace. La conscience d’appartenir à la communauté du vivant est le changement de regard dont tout le reste découle.
Ce que nous en tirons
Régénérer une activité, c’est la remettre au service de cette communauté du vivant : le territoire et ses habitants prospèrent avec l’activité, et l’activité avec eux.
Nous Sommes Vivants
Notre position : une écologie du lien et de la vitalité
Edgar Morin n’a pas écrit sur la régénération. Sa pensée rejoint pourtant celle que nous portons, une écologie du lien et de la vitalité : la capacité du vivant, humain et non humain, à continuer de vivre, se relier, se transformer et durer.
Relier sans confondre. Là où il tient ensemble l’autonomie et l’appartenance, nous posons que les humains et les non-humains ne sont ni séparés ni hiérarchisés : ils co-évoluent, et leurs devenirs sont liés sans être confondus. Les humains font partie du vivant, comme une composante à part entière.
Agir sans maîtriser. Son écologie de l’action rejoint notre façon de concevoir la régénération : elle crée les conditions pour que le vivant déploie son potentiel propre, au lieu d’agir sur lui comme sur un mécanisme. Cela suppose moins de pilotage direct, plus d’attention aux dynamiques vivantes, et une lecture du réel par les relations. Une organisation qui annoncerait qu’elle sera régénérative à une date donnée, avec un plan et une échéance, projetterait sur le vivant une logique de clôture qui lui est étrangère.
Habiter. Sa Terre-Patrie trouve chez nous un nom concret : habiter. Une organisation régénérative reconnaît le territoire comme un partenaire vivant, dont les capacités conditionnent sa propre possibilité d’exister. La régénération y devient une ré-alliance située, et une responsabilité territoriale partagée.
Changer de nature. Sa métamorphose, enfin, est ce que nous appelons une bascule de nature : la régénération n’est pas un niveau de plus, elle change la finalité de l’activité. Notre livre blanc en pose le cadre, et la régénération du vivant telle que nous la portons en détaille les fondements.
À retenir. Penser le complexe, relier ce qui fut disjoint, agir sans illusion de maîtrise, se savoir une part du vivant : c’est ce qu’Edgar Morin met au cœur de sa pensée, et ce que régénérer demande. Il laisse une boussole plutôt qu’un système.
Les Lauriers de la Régénération 2026
La 3ᵉ édition a distingué 38 lauréats dans 15 secteurs — des entreprises qui montrent que la régénération est triplement profitable.
Découvrir les lauréats 2026 →Les autres voix du préprogramme des Lauriers 2026
Six prises de parole pour poser le cadre — de la robustesse au business case régénératif, du conseil régénératif à l’écologie des relations :

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