Le Prix du livre d’écologie politique 2026 au prisme des quatre imaginaires de l’écologie

Les douze finalistes du Prix du livre d'écologie politique 2026 au prisme des quatre relations à la nature

Un prix littéraire est un révélateur d’imaginaires. Les douze finalistes du Prix du livre d’écologie politique 2026 disent douze façons de nouer la relation entre les humains et la nature. Lus au prisme des quatre relations à la nature de la Fresque des Imaginaires, ils dessinent une carte nette : la sélection couvre presque tout l’espace de la séparation entre nature et culture, et s’arrête au seuil de l’alliance. Aucun des douze ne porte un rapport au vivant véritablement contributif.

Le Prix du livre d’écologie politique est décerné chaque année par la Fondation de l’Écologie Politique : il distingue un ouvrage francophone qui approfondit la pensée écologiste. Nous lisons ici sa sélection 2026 au prisme des quatre relations à la nature et des quatre valeurs de la nature établies par l’IPBES.

L’écologie est d’abord une affaire de relations. Selon la relation qu’un livre entretient avec la nature, il raconte une histoire différente : tenir et extraire, renoncer pour préserver, réparer pour maintenir, ou contribuer pour faire prospérer. Nous avons exploré les imaginaires portés par les douze livres en lice pour le Prix du livre d’écologie politique 2026 en nous appuyant sur l’éthique environnementale et sur les travaux de l’IPBES, qui cartographient les relations à la nature en quatre grandes familles de valeurs.

Un livre n’est pas une pratique, c’est un texte : on ne lit pas ce que son auteur fait, mais depuis quelle relation à la nature il écrit, et à quelle valeur du vivant il donne le premier rôle. Deux repères aident à trancher. La nature est-elle autour — objet, ressource, cadre à protéger — ou dedans, comme un tout dont l’humain fait partie ? Et le propos s’énonce-t-il par un refus — renoncer, se retirer — ou par une contribution ? Le refus est le registre de la protection ; la contribution, celui de la régénération.

Les quatre relations à la nature, selon l’IPBES

Vivre DE la nature — anthropocentrisme, valeurs d’usage. La nature est un stock de ressources et de services, protégé « pour garantir une bonne qualité de vie et la durabilité des usages ». Le geste : exploiter, contrôler, tenir.

Vivre DANS la nature — biocentrisme, valeurs relationnelles. L’identité, le soin, la réciprocité, l’attachement à un lieu « incitent à protéger un paysage, des traditions ». Le geste : protéger, renoncer, se retirer.

Vivre AVEC la nature — écocentrisme, valeurs intrinsèques. Les autres êtres ont « le droit de continuer leur chemin évolutif », indépendamment de l’humain ; l’écosystème et son équilibre priment. Le geste : restaurer, s’adapter, maintenir.

Vivre COMME la nature — multicentrisme, valeurs cosmocentriques. L’humain est reconnu « complètement intégré et interdépendant du tissu vivant » ; ce qui compte, c’est la capacité de chaque être à s’épanouir. Le geste : contribuer, co-évoluer, augmenter.

Vivre DE la nature : six livres qui partent des humains

La moitié du corpus part des humains et de leurs conditions d’existence. La nature y tient le rôle d’un bien à répartir, d’une puissance à contrôler ou d’une matière dont on fait l’histoire — les valeurs d’usage de l’IPBES.

Magali Reghezza-Zitt — Bienvenue en 2055. Dans un monde neutre en carbone (Seuil). La géographe raconte, depuis 2055, un monde qui a suivi les recommandations du GIEC. Sa force est de rompre avec le récit d’effondrement : ce futur « n’est en rien une utopie », il « traduit ce que nous dit la science sur les solutions de décarbonation », et il montre ce que « la transition a amélioré dans nos vies ». Au prisme des imaginaires, le livre pose la neutralité carbone comme projet de société et donne le premier rôle au bien-être humain sauvegardé. La relation à la nature reste celle des limites à tenir ; le récit désirable qu’il ouvre appelle un pas de plus, vers ce que l’activité humaine peut faire prospérer autour d’elle.

Alexia Blin — À l’assaut de l’abondance. Socialisme et consommation du XIXe siècle à nos jours (PUF). Blin conteste l’idée que les socialismes se seraient occupés du travail plus que de la consommation, et retrace deux siècles d’un rêve d’abondance « partagée avec justice » — un luxe pour tous, des objets beaux parce que produits librement dans des ateliers collectifs. Le livre travaille la relation des humains entre eux autour du partage ; sa question est sociale, et c’est là sa force. La relation au vivant non humain s’ouvre comme un autre chantier, que le livre n’a pas à porter.

Lucas Chancel — Énergie et inégalités. Une histoire politique (Seuil). Depuis la maîtrise du feu, l’énergie structure les hiérarchies : « ceux qui contrôlent l’énergie contrôlent la société ». Le livre relie sur deux siècles les régimes de propriété de l’énergie et les inégalités de richesse et de pouvoir. La valeur y revient à la société et à l’émancipation, la nature entrant comme surplus énergétique à répartir. La proposition — une propriété publique et participative de l’énergie — porte sur le pouvoir entre humains ; la vitalité du vivant dont dépend cette énergie reste hors du cadre.

Renaud Bécot, Christophe Bonneuil, Gabrielle Bouleau — Les natures du productivisme. Une histoire environnementale de la France de 1940 à nos jours (La Découverte). Le troisième volume d’une trilogie d’histoire environnementale décrit trois régimes successifs, du fordisme extensif au néolibéralisme qui externalise son empreinte, et donne voix aux perdants et aux dissidents des Trente Glorieuses. Sa force est de faire de l’environnement une clé d’histoire nationale. C’est un anthropocentrisme critique : le livre dénonce l’extraction depuis ses effets sur les conditions de vie et les inégalités socio-écologiques. La nature y est matière et empreinte ; en faire un sujet à part entière serait le prolongement d’une autre enquête.

Julien Vitores — La nature à hauteur d’enfants. Socialisations écologiques et genèse des inégalités (La Découverte). Le sociologue montre que le rapport des enfants à la nature dépend de leur classe et de leur genre, et que les plus privilégiés en tirent des avantages scolaires. Sa force est de défaire l’idée d’un goût inné des enfants pour la nature, et de rendre visible une inégalité restée invisible. Le livre analyse un système social où la nature est un bien culturel inégalement distribué, une valeur d’usage. Reconnaître au vivant une valeur pour lui-même est une autre question, que l’enquête n’avait pas à trancher.

Éric Aeschimann — Les vipères ne tombent pas du ciel. L’écologie au défi des classes populaires (Les Liens qui Libèrent). Le journaliste enquête sur le rejet de l’écologie dans les milieux populaires et sur la part de responsabilité d’une « écologie des petits gestes » qui responsabilise les individus et dédouane les entreprises. Sa force est de plaider pour l’autonomie des classes populaires plutôt que pour la leçon de morale. Le livre travaille la relation entre groupes sociaux face à l’écologie ; la nature y est l’enjeu d’un conflit, pas encore un partenaire. Son plaidoyer pour la puissance d’agir populaire touche au seuil que la régénération franchit — rendre à chacun, humain et vivant, sa capacité de contribuer.

Vivre DANS la nature : cinq livres qui défendent le vivant ou un lieu

C’est le premier bloc de la sélection. Cinq livres reconnaissent au vivant, ou au lieu, une valeur qu’on défend contre une prédation — les valeurs relationnelles de l’IPBES, celles qui « incitent à protéger un paysage, un lieu, des éléments naturels, des traditions ». Leur geste s’énonce par un refus assumé : on cesse d’exploiter, on se met en gardien.

Léa Hobson — Désarmer le béton. Ré-habiter la terre (Zones). L’architecte remonte toute la filière du béton — carrières, sable, déchets du BTP — pour en faire « une arme de destruction massive du vivant » et appelle à des alliances de luttes pour changer d’imaginaire. Sa force est de politiser un matériau qu’on croyait neutre. Le livre défend les sols et les espèces pour eux-mêmes et passe par la décroissance sélective — renoncer au matériau, refuser des marchés. C’est le seul biocentrisme du corpus qui s’énonce par ce renoncement.

François Jarrige — Verts de rage ! Deux siècles de luttes environnementales en France (Éditions du Détour). L’historien retrace deux siècles de mobilisations populaires, de la nature-subsistance du XIXe siècle à la nature-patrimoine défendue contre l’accaparement et la pollution. Sa force est de remettre la dimension sociale au cœur d’une histoire populaire de la nature. Le geste central est la protection par la lutte — se soulever, défendre un lieu, désobéir. La nature y a une valeur qu’on garde contre ceux qui la prennent.

Baptiste Lanaspeze — Guérir de l’Occident. L’écologie comme retrait du monde blanc (Wildproject). L’essai narratif décrit une trajectoire personnelle de désolidarisation : se retirer du monde blanc, renier la science héritée de la modernité coloniale, faire de l’écologie et du décolonial les deux faces d’une même pièce. Sa force est de tenir ensemble deux gestes qu’on sépare d’ordinaire. La décolonisation y est une non-prédation — cesser d’extraire et de dominer, rendre sa place. C’est un biocentrisme du retrait : la relation reste celle de la séparation, mais le rapport de domination s’inverse.

Lumir Lapray — « Ces gens-là ». Plongée dans cette France qui pourrait tout faire basculer (Payot). L’autrice revient s’installer dans le hameau de l’Ain où elle a grandi et fait parler les siens, pour comprendre la colère des campagnes et le chemin d’un espoir collectif. Sa force est d’écrire depuis l’intérieur, sans surplomb. La campagne d’origine y est un lieu-refuge dont on affirme la valeur — le mythe de l’Âge d’or et du paradis perdu qui fonde le biocentrisme. Ce qui a de la valeur, c’est le territoire habité et sa dignité, qu’on défend contre ce qui le dégrade.

Vincent Rissier — Contre l’écologie de guerre (La Dispute). Le militant critique l’idée que le réarmement et la transition puissent converger en un « militarisme vert », et appelle le mouvement écologiste à renouer avec ses traditions anti-impérialistes. Sa force est de nommer un angle mort de l’écologie institutionnelle. Le livre défend la nature et l’habitabilité contre « une transition écologique en forme de pillage ». La nature défendue pour elle-même le range du côté de la protection, aux côtés des peuples dominés qu’il porte.

Vivre AVEC la nature : un livre qui répare le cycle

Un seul titre met la nature dedans, l’humain devenant un élément d’un tout qu’il cherche à ramener à son fonctionnement — les valeurs intrinsèques de l’IPBES, appliquées à l’équilibre d’un cycle.

Charlène Descollonges — Eaux vives. Pour une hydrologie régénérative (Actes Sud, postface de Baptiste Morizot). L’ingénieure hydrologue part d’un constat — les cycles de l’eau sont profondément influencés par l’évolution de la vie terrestre — et propose une autre culture de l’eau : ralentir, infiltrer, stocker dans les sols, favoriser l’évapotranspiration, diversifier les couverts. Sa force est de renverser un rapport de domination et d’hypercontrôle sur l’eau douce, de façon pragmatique et poétique à la fois. Le livre inscrit l’humain dans le cycle et vise la résilience des territoires face aux extrêmes — restaurer et maintenir l’équilibre. S’inspirer du castor, c’est agir sur l’écosystème en prenant modèle sur le vivant. Le titre annonce le régénératif ; le propos se tient à l’équilibre écosystémique, et la capacité de chaque être à s’épanouir reste le seuil suivant.

Vivre COMME la nature : le seuil que la sélection ne franchit pas

Aucun des douze finalistes ne se tient dans la quatrième relation, « vivre COMME la nature », celle où l’humain est reconnu « complètement intégré et interdépendant du tissu vivant ». C’est le registre des valeurs cosmocentriques de l’IPBES, et c’est l’imaginaire de la régénération. Sa marque est un récit en positif — contribuer, augmenter, faire prospérer — quand les onze autres livres s’énoncent par la protection, le refus ou l’analyse.

Ce vide n’est pas propre à ce prix. Il traverse nos imaginaires collectifs : les récits de forteresse, d’effondrement et de renoncement saturent le réservoir, ceux de la contribution au vivant y restent rares. Un corpus primé pour la qualité de sa pensée écologiste en offre une illustration nette — un état des lieux du terreau narratif disponible, plutôt qu’un reproche adressé aux livres.

Ce que le Prix du livre d’écologie politique 2026 dessine

Vivre DE la nature — anthropocentrisme : 6 livres (Reghezza-Zitt, Blin, Chancel, Bécot-Bonneuil-Bouleau, Vitores, Aeschimann).

Vivre DANS la nature — biocentrisme : 5 livres (Hobson, Jarrige, Lanaspeze, Lapray, Rissier).

Vivre AVEC la nature — écocentrisme : 1 livre (Descollonges).

Vivre COMME la nature — multicentrisme : aucun.

Neuf titres sur douze se tiennent sur l’axe de la séparation nature/culture — la nature reste autour, qu’on l’exploite, qu’on l’analyse ou qu’on la protège. La protection forme le premier bloc, par cinq portes différentes : la décroissance chez Hobson, la lutte patrimoniale chez Jarrige, le retrait décolonial chez Lanaspeze, le retour au lieu chez Lapray, la défense du vivant pillé chez Rissier.

Deux titres partent du social pour désigner une sortie : Aeschimann et Lapray lisent la manière dont les classes populaires reçoivent l’écologie, et pointent une reprise de pouvoir collective. C’est le mouvement d’une écologie populaire — et il ouvre sur deux voies qui portent le même nom. La première protège la victime : elle range le pauvre et le vivant du côté des lésés, dénonce ce qui les abîme, et parle le langage du refus. La seconde rend la puissance d’agir : elle augmente la capacité des gens et du vivant à contribuer, et parle en positif. La première reste biocentrique ; la seconde est celle de la régénération.

Car c’est là que mène le quatrième imaginaire, « vivre COMME la nature » : la régénération est « le processus par lequel le vivant (nous compris) retrouve sa capacité à créer les conditions propices à la vie ». Elle fait en sorte que l’activité humaine augmente la vitalité des écosystèmes habités et de ceux qui y vivent — là où l’imaginaire de la protection préserve, et celui de l’équilibre répare. C’est un imaginaire de prospérité, et c’est celui qui manque au corpus 2026.

La sélection atteint le « nous faisons partie de la nature » — l’appartenance, avec Eaux vives — sans atteindre le « nous pouvons en augmenter la vitalité ». Entre l’équilibre restauré et la contribution au vivant, il y a une marche. La rendre visible et désirable, en multipliant les récits qui l’incarnent, est le chantier même de la Fresque des Imaginaires.

Ces livres sont des miroirs : quel imaginaire porte votre organisation ?

La grille mobilisée ici — les quatre relations à la nature et les quatre valeurs de l’IPBES — est celle de la Fresque des Imaginaires. Les quatre imaginaires ne forment pas un escalier : ils naissent du croisement de deux axes — la séparation ou l’intégration à la nature, l’individu atomique ou relationnel. L’atelier fait explorer ces imaginaires pour une équipe, une marque ou un territoire, et en fait naître des produits et des services désirables. Le prolongement opérationnel est le business model canvas de l’entreprise régénérative, qui conçoit ces offres avec son réseau de partenaires.

Poser la vision de votre organisation avec la Fresque des Imaginaires

Un atelier thématique — habiter, manger, s’habiller en 2050 — pour projeter une équipe, une marque ou un territoire dans un futur désirable, et en faire naître des produits et des services.

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