Les villes imaginaires au prisme des 4 imaginaires de l’écologie

Exploration originale publiée sur The Cosmograph — Carnets thématiques. Mise en perspective avec la Fresque des Imaginaires (Moi · Les autres · La nature), les 4 relations humains / nature (IPBES) et la Matrice du Regenerative Capacity Score de Nous Sommes Vivants.

38 cités imaginaires — 4 relations humains / nature

38 cités imaginaires

4 relations humains / nature · Fresque des Imaginaires · Capacity Score

Cet article est une exploration de la géographie de l’imaginaire collectif des villes — au prisme des quatre relations humains / nature de la Fresque des Imaginaires de Nous Sommes Vivants et des quatre niveaux du Capacity Score. Il cartographie les imaginaires culturels que la fiction, le cinéma, le jeu vidéo et les mythes fondateurs projettent sur la ville — et leurs effets sur nos propres projections de ce que pourrait être un rapport au vivant véritablement contributif : biodiversité, liens entre humains, santé, prospérité partagée… tout en étant responsables. Un carnet thématique d’abord publié sur The Cosmograph.

Sur 38 cités issues des mythes, de la littérature et de la fiction mondiale, combien incarnent un rapport au vivant véritablement contributif ? Cinq seulement — Rivendell, Wakanda, Miyazaki, Avalonia et Avatar/Pandora. 63% gravitent autour de l’anthropocentrisme et du biocentrisme. Cette asymétrie n’est pas un accident — c’est une donnée culturelle fondamentale. C’est précisément ce déséquilibre que la Fresque des Imaginaires de Nous Sommes Vivants cherche à corriger. Cet inventaire est une contribution à ce chantier : 38 cités imaginaires, 4 relations à la nature, un état des lieux rigoureux du réservoir narratif disponible — et de ce qui manque encore.

Les 4 relations humains / nature — Fresque des Imaginaires, Nous Sommes Vivants

Les 4 relations humains / nature · Fresque des Imaginaires · Nous Sommes Vivants

L’écologie est d’abord une affaire de représentations — les imaginaires influent sur les représentations socio-culturelles et, à travers elles, sur nos choix collectifs. Gilbert Durand estime que toute raison, quelle qu’elle soit, s’élabore toujours à partir du terreau des imaginaires et il en donne la définition suivante : « L’imaginaire désigne l’ensemble des images, langagières et visuelles sous-tendues par des croyances intimes et valeurs qui permettent une relation au monde. » Selon la représentation que l’on se fait de la nature, on perçoit soit une crise des ressources — il faut limiter les activités humaines, rester dans les limites planétaires, ne pas laisser de traces — soit une crise de lien — le potentiel du vivant est infini, il s’agit de tisser des liens mutuellement bénéfiques pour bien vivre tous ensemble sur Terre. La première représentation produit des imaginaires de restriction. La seconde produit des imaginaires de prospérité. Nos imaginaires collectifs produisent massivement des récits de forteresses, d’effondrements, de surveillance et de survie. Ils produisent très rarement des récits où la ville contribue au vivant — où l’architecture s’inscrit dans le milieu plutôt que de le dominer, où la prospérité est une conséquence de la vitalité des écosystèmes. Pour comprendre pourquoi, il faut regarder les quatre relations que les humains entretiennent à la nature, et les récits que chacune génère — telles que les identifie l’IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité) et telles que Nicole Huybens les a développées dans le cadre de la Fresque des Imaginaires.

Vivre DE la nature — Anthropocentrisme · LIMITER : la nature est une ressource au service de la puissance humaine. La cité est une machine de domination — forteresse, empire, surveillance. Récit dominant : tenir, résister, extraire. C’est l’imaginaire de la peur et du contrôle.

Vivre DANS la nature — Biocentrisme · RÉDUIRE : toute vie mérite une considération morale égale. Les humains doivent protéger tous les êtres vivants sur Terre — y compris les plus vulnérables. La logique est morale et curative : agir selon ses valeurs pour préserver le monde extérieur. Décroissance, renoncement à certaines activités, optimisation des flux. Récit : À quoi faut-il renoncer pour préserver les conditions de vie ? Imaginaire de la perte — et de la responsabilité collective.

Vivre AVEC la nature — Écocentrisme · RESTAURER : la cité est inscrite dans un système d’interdépendances qu’elle doit gérer et restaurer. Elle s’inspire de la nature pour s’adapter, répare l’équilibre de l’écosystème. L’objet est l’écosystème comme système — revenir à un état fonctionnel, maintenir l’équilibre. Récit dominant : la résilience, la robustesse, la reconstruction. C’est l’imaginaire du devoir et de la réparation.

Vivre CONNECTÉ à la nature — Multicentrisme · RÉGÉNÉRER : humains et non-humains co-évoluent main dans la main. L’objet n’est plus l’écosystème comme système — c’est la capacité du vivant au sein de l’écosystème. Il ne s’agit pas de revenir à un état antérieur, mais d’augmenter la capacité intrinsèque de chaque être vivant à s’épanouir et contribuer dans son milieu. Plus l’activité opère, plus les capacités du vivant augmentent. Récit quasi absent : la contribution, la symbiose, la prospérité comme conséquence du soin du vivant. C’est l’imaginaire de la vitalité — le plus rare, le plus urgent à construire.

La régénération n’est pas seulement un changement de système. C’est d’abord un changement de la nature des relations — entre les humains, entre les humains et le vivant non humain, entre une activité économique et le territoire qui la rend possible. Ce que Rivendell, Wakanda, Miyazaki, Avalonia et Pandora ont en commun, ce n’est pas une architecture ou un modèle de gouvernance particulier : c’est une qualité de lien. Des relations où chacun — humain, arbre, sol, rivière, esprit — est traité comme un partenaire dont la vitalité compte, et dont la capacité à s’épanouir est une condition de la vitalité collective. La régénération commence là : non pas dans les systèmes, mais dans la façon dont on entre en relation. Le reste — les pratiques, les modèles économiques, les innovations — en découle.

La Fresque des Imaginaires est structurée autour de trois cercles d’attention : Moi, Les autres, La nature. Ces trois dimensions sont analysées pour chaque cité — et leur nature change radicalement selon le niveau. Ce n’est pas seulement une question de degré d’attention : c’est la nature même du sujet qui se transforme. L’image la plus précise vient de la biologie : d’un côté l’atome nucléaire — il se suffit à lui-même, entité séparée qui gère ses propres intérêts — de l’autre le mycélium — il vit en symbiose, constitué par ses relations, incapable d’exister hors de son réseau. Anna Lowenhaupt Tsing, dans Le champignon de la fin du monde, montre que le matsutake ne peut pousser que dans des forêts perturbées, en symbiose avec des humains, des arbres et des sols dégradés — c’est la co-évolution dans les ruines du capitalisme. Le philosophe norvégien Arne Næss l’avait formalisé dans son écosophie : le Soi s’élargit par identification progressive aux autres êtres vivants, du Soi étroit — l’ego isolé qui gère ses intérêts dans son silo (N1, l’atome) — jusqu’au Soi écologique (ecological Self) — le Soi qui s’identifie pleinement au vivant, dont l’épanouissement est inséparable de celui de son milieu (N4, le mycélium). Ce grand Soi n’est pas une dissolution de l’individu : c’est son accomplissement maximal. Ce que Næss nomme Self-realization est exactement ce que la matrice du Capacity Score nomme vocation et épanouissement au niveau régénératif. Entre les deux, les niveaux N2 et N3 correspondent aux stades intermédiaires : le Soi qui s’étend à toutes les espèces comme entités à protéger (biocentrisme), puis le Soi qui se situe dans son écosystème social et territorial comme système d’interdépendances (écocentrisme).

Pourquoi les cités imaginaires occidentales sont-elles à 63% N1/N2 — anthropocentriques ou biocentriques ? Parce que leurs mythes fondateurs le sont. La civilisation occidentale s’enracine dans deux héritages qui ont produit la grande rupture nature/culture : la Genèse biblique (« remplissez la terre et soumettez-la » — la nature comme ressource mise à disposition de l’humain) et le mythe de l’autonomie moderne (la raison abstraite comme moyen de dominer la Terre). Ces deux matrices narratives ont engendré toute la fiction urbaine occidentale depuis la Renaissance. Les 38 cités de ce corpus en portent les traces. À l’inverse, les imaginaires N3 et N4 s’enracinent dans des mythes moins dominants dans la culture occidentale — Gaïa (la Terre comme système vivant d’interdépendances) et Dionysos (la dissolution de la frontière humain/non-humain dans une trame de relations entrelacées). C’est pourquoi ils sont si rares — et si urgents à développer. → Les mythes fondateurs des imaginaires écologiques

De la prédation à la régénération — la grande tension de ce corpus

N1 · Prédation

L’exploitation de la nature découle directement des rapports de domination au sein des sociétés humaines. L’humain se comporte comme prédateur — des ressources naturelles, des autres humains, du vivant. Surexploiter pour dominer. On prend sans renouveler. C’est l’imaginaire dominant du corpus : forteresses, empires, surveillance, extraction, effondrement.

N4 · Régénération

Donner aux êtres vivants — dont les humains — les ressources leur permettant d’atteindre leur plein potentiel dans leur environnement. Contribuer pour prospérer ensemble. On augmente ce dont on dépend. C’est l’imaginaire rare du corpus : Rivendell, Wakanda, Miyazaki, Avalonia, Avatar/Pandora.

Entre les deux : N2 réduit les dommages sans transformer le modèle · N3 restaure l’écosystème pour tenir · N4 augmente la capacité du vivant au sein de l’écosystème pour prospérer. → Les rapports de prédation — Nous Sommes Vivants

Deux grilles de lecture qui se superposent

Relations humains / nature (IPBES × Fresque des Imaginaires) × Niveaux du Capacity Score (Nous Sommes Vivants)

N1 · Limiter · Sobriété

Anthropocentrisme · Vivre DE la nature

Moi atomique — l’individu séparé dans son silo · Garde-fou · Relation atomique · La peur

Mythe : la Genèse

N2 · Réduire · Décroissance

Biocentrisme · Vivre DANS la nature

Moi holiste-espèces — l’humain parmi les vivants à protéger · Optimisateur · Relation atomique-protectrice · La perte

Mythe : l’Âge d’or

N3 · Restaurer · Adaptation

Écocentrisme · Vivre AVEC la nature

Moi holiste-société — l’humain situé dans son écosystème social et territorial · Architecte · Relation relationnelle · Le devoir

Mythe : Gaïa

N4 · Régénérer · Co-évolution

Multicentrisme · Vivre CONNECTÉ à la nature

Moi relationnel — l’humain comme nœud de relations dans une trame vivante · Le jardinier · Relation symbiotique forte · La vitalité
Objet : la capacité du vivant AU SEIN de l’écosystème — pas restaurer l’état antérieur, augmenter la capacité collective

Mythe : Dionysos · Intégration · Prospérité

La Fresque des Imaginaires — un atelier réflexif pour ouvrir de nouvelles perspectives

La Fresque des Imaginaires est un atelier réflexif développé par Nous Sommes Vivants qui permet d’ouvrir de nouvelles perspectives pour son territoire, son entreprise, sa marque ou ses produits. Elle part d’un constat : la relation de l’humain à la nature structure les imaginaires — et ces imaginaires influencent nos représentations du monde jusque dans nos choix au quotidien (transports, énergie, alimentation, modes de vie).

La France — comme la plupart des cultures occidentales — souffre d’un déficit d’imaginaires désirables : panne du désir d’avenir, manque d’idéaux collectifs, imaginaires d’effondrement ou de retour à un monde sauvage. Cet inventaire de villes imaginaires en est une illustration : il cartographie les récits disponibles — et ce qui manque encore.

La question de départ de l’atelier : quels imaginaires guident nos décisions — et lesquels voulons-nous construire ? Manger en 2025, se déplacer en 2025, ma marque en 2025, ma ville en 2025 — chaque choix est structuré par un imaginaire dominant. Les trois cercles d’attention (Moi · Les autres · La nature) permettent d’explorer comment chaque relation au vivant transforme la nature même du sujet, des liens sociaux et du rapport au non-humain.

Ce que cet article fait avec des villes imaginaires, l’atelier le fait avec votre propre territoire d’action.

Chaque cité est analysée selon les trois cercles d’attention de la Fresque des Imaginaires : Moi (nature du sujet selon le niveau) · Les autres (qualité des liens sociaux) · La nature (type de relation au vivant non humain).

1. VIVRE DE LA NATURE — Anthropocentrisme

N1 — Limiter · Le garde-fou · Imaginaire social : Sobriété

Mythe fondateur : la Genèse — « Remplissez la terre et soumettez-la » · La nature comme ressource mise à disposition de l’humain · La raison abstraite comme moyen de dominer — les ressources, les territoires, et les autres humains. L’exploitation de la nature découle directement des rapports de domination au sein des sociétés humaines (Murray Bookchin).

Moi atomique · Nature = ressource ou menace · Autres humains = concurrents, sujets ou instruments · Relation atomique · Silos internes · Stagnation sécuritaire · La peur comme moteur

La cité anthropocentrique est organisée pour servir la puissance humaine. Le moi y est séparé — de la nature, des autres, du milieu. La limite, quand elle existe, n’est pas une relation au vivant : c’est une discipline imposée pour tenir le système. Les liens entre humains : solidarité intragroupe — clan, classe, corporation — construite contre l’extérieur. Hors du silo, l’autre est une menace ou une ressource. La coopération sert l’ordre ou la survie, jamais la vitalité collective. Le garde-fou sans horizon de contribution. Deux figures dominent : la stagnation sécuritaire (obéir aux quotas pour tenir le système) et la prédation au sens de Nous Sommes Vivants — surexploitation des ressources naturelles et humaines, extraction sans limites (Khazad-dûm, Rapture, Capitole).

⛏️ Khazad-dûm — Le Hobbit / SDA, Tolkien (1937-1954)

N1 · Limiter · Prédation Moi atomique prédateur Extraction sans limite Épuisement de la ressource

La plus grande cité minière de la Terre du Milieu, taillée dans la montagne de Moria — des siècles de civilisation naine, des salles immenses, des mines qui descendent jusqu’au cœur de la roche. Jusqu’au mithril, et ce qui gardait le mithril.

L’extraction optimisée jusqu’à réveiller ce qu’on ne pouvait plus contrôler. Khazad-dûm n’a jamais posé la question de la limite — seulement celle de la profondeur suivante. La prédation sans conscience de limite produit toujours ce résultat : on finit par déranger quelque chose de plus grand que soi.

Moi — Le moi nain existe par son métier, son clan, son rang dans la civilisation minière. La fierté artisanale est immense — mais entièrement tournée vers l’extraction. Le moi se définit par ce qu’il produit du sous-sol.

Les autres — Une société communautaire forte, organisée par clans et guildes. La solidarité inter-naine est réelle — mais close sur elle-même, tournée vers le sous-sol, sans ouverture vers le monde extérieur.

La nature — La montagne comme ressource à exploiter, pas comme milieu à habiter avec. La relation est d’extraction pure : on prend sans donner, sans écouter ce que le sous-sol abrite.

🏟️ Le Capitole de Panem — Hunger Games, Suzanne Collins (2008)

N1 · Limiter · Prédation Moi atomique hypertrophié Extraction des districts · Spectacle comme instrument

Au cœur de Panem, le Capitole vit dans l’opulence pendant que les douze districts produisent ses ressources. Chaque année, les Hunger Games transforment la domination en divertissement — la violence de l’extraction rendue acceptable par le spectacle.

Collins décrit la structure mondiale actuelle avec précision clinique. L’épuisement refusé au sommet s’impose toujours à la base — et ce refus prend toujours la forme d’un spectacle qui empêche de voir la réalité de l’épuisement en cours.

Moi — Le moi du citoyen du Capitole existe dans le luxe, la transformation corporelle et le divertissement. La souffrance des districts est le fond sonore de ce soi hypertrophié.

Les autres — Les districts sont des ressources humaines, pas des communautés. Les Hunger Games transforment la souffrance des autres en contenu. La relation sociale est extraction-domination mise en spectacle.

La nature — Absente du Capitole — la nature est dans les districts, comme ressource à exploiter. L’espace artificiel du Capitole est entièrement construit pour le confort et le divertissement.

🪸 Rapture — BioShock, Ken Levine (2007)

N1 · Limiter · Prédation Moi atomique absolu · Idéal randien Utopie sans régulation · Relation atomique absolue

Fondée en 1946 par le milliardaire Andrew Ryan au fond de l’Atlantique, Rapture devait être une cité libre de toute entrave gouvernementale, religieuse ou éthique. En 1960, quand Jack y arrive, c’est un enfer de violence et de déchéance génétique.

L’atomisme sans solidarité produit non la liberté mais l’effondrement. Sans sécurité psychologique, sans coopération, sans règles communes — la cité dégénère en quelques années en enfer de violence mutuelle.

Moi — L’idéal randien : un moi totalement autonome, libéré de toute contrainte. Mais sans les autres, sans interdépendances, le moi se dissout dans la violence.

Les autres — Les autres sont des concurrents ou des outils. La philosophie d’Andrew Ryan nie toute obligation envers autrui. La société atomisée s’auto-dévore.

La nature — L’océan comme mur de protection — le milieu naturel comme isolation radicale. Rapture nie la nature en s’y enfouissant pour s’en protéger.

🏛️ Minas Tirith — Le Seigneur des Anneaux, Tolkien (1954)

N1 · Limiter Moi atomique Sobriété Garde-fou Stagnation sécuritaire Gestion des stocks

Sept niveaux concentriques taillés dans l’éperon rocheux du Mindolluin, dominant les plaines du Pelennor. La grande cité des rois du Gondor — forteresse millénaire conçue pour tenir indéfiniment contre toute menace venant de l’Est.

Tout est conçu pour tenir, résister, préserver l’ordre : greniers, garnisons, postes de guet, meurtrières. Leadership analytique en silo : Minas Tirith collecte et gère ses stocks mais ne questionne jamais le modèle. Capable de tenir contre Sauron. Incapable d’initier un autre rapport au monde.

Moi — L’individu est défini par sa place dans la hiérarchie dynastique. Son épanouissement est subordonné à sa fonction de défense. Variable d’ajustement du pouvoir souverain.

Les autres — La solidarité existe mais est verticale : des devoirs envers le roi et la cité, pas des liens mutuellement choisis. La communauté sert l’ordre, pas la vitalité collective.

La nature — Terrain à défendre ou ressource à mobiliser pour la guerre. Les plaines du Pelennor, les montagnes — fond indifférent de la souveraineté. Aucun rapport d’habitation, aucune interdépendance reconnue.

🏰 Troie — L’Iliade, Homère (VIIIe siècle av. J.-C.)

N1 · Limiter Moi atomique Sobriété militaire Stagnation sécuritaire On obéit pour survivre

Pendant dix ans, les remparts légendaires de Troie ont résisté à l’armée grecque d’Agamemnon. Hector commande la défense, Priam règne, Cassandre prophétise en vain — tout le génie collectif est mobilisé pour ne pas changer.

Stagnation sécuritaire : subir la règle pour préserver l’existant. Face à la ruse du cheval de bois, la forteresse n’a aucune réponse. Troie ne tombe pas par manque de courage — elle tombe parce que le garde-fou épuise tout le génie collectif sans jamais questionner la finalité.

Moi — Hector, Paris, Andromaque — chacun défini par son rôle dans la cité assiégée. Le moi existe par sa fonction guerrière ou domestique. Zéro espace hors du rang.

Les autres — La solidarité est familiale et tribale — forte mais close. Les Troyens s’entraident dans le silo de leur défense commune, sans ouverture possible vers l’extérieur.

La nature — Les plaines de Troade, le Scamandre : terrains de bataille, pas milieu de vie. La nature est le fond indifférent et muet de la guerre humaine.

📡 Londres — 1984, George Orwell (1949)

N1 · Limiter Moi atomique nié Sobriété imposée Vitalité humaine écrasée Garde-fou autoritaire

Airstrip One, ex-Angleterre, capitale de l’Océania. Big Brother surveille chaque écran, le Parti réécrit chaque jour l’histoire, la Novlangue rétrécit chaque jour le champ du pensable. Winston Smith commence à tenir un journal secret.

Chaque ressource rationnée, chaque parole tracée, chaque corps surveillé. L’architecture austère et les affiches de propagande transforment la ville en instrument du pouvoir. Orwell signe l’avertissement le plus puissant sur la dérive du N1 : la sobriété sans vitalité produit la servitude. Le garde-fou sans finalité contributive devient geôlier.

Moi — Winston Smith ne peut exister qu’en secret. L’individu est une variable d’ajustement du Parti — son intériorité est criminelle.

Les autres — Les relations humaines sont instrumentalisées comme outils de surveillance et de dénonciation. L’amour lui-même devient acte de résistance — donc acte criminel.

La nature — Anecdotique dans le gris urbain de l’Airstrip One. Elle n’existe ni comme ressource ni comme milieu — simplement effacée, absente, sans importance.

🦇 Gotham City — Batman, DC Comics (1940)

N1 · Limiter Moi atomique sans garde-fous Atomisme généralisé · Corruption systémique Effondrement du N1

Une métropole gothique et corrompue, hantée par des super-vilains qui surgissent de sa propre psyché collective. Gotham est la ville qui a besoin d’un homme chauve-souris parce qu’elle ne dispose plus d’aucune capacité collective de se gouverner.

Gotham est le N1 en creux : ce qui arrive quand même la conformité responsable disparaît. Relation atomique généralisée — chacun pour soi, corruption comme règle du jeu. Batman est nécessaire parce que les institutions elles-mêmes sont corrompues — pas de coopération collective possible, pas de commun à défendre.

Moi — L’individu est livré à lui-même dans un environnement hostile. Seul le super-héros masqué peut agir — l’action individuelle ordinaire est sans prise sur le monde.

Les autres — Les liens sociaux sont corrompus ou inexistants. La méfiance généralisée empêche toute coopération collective.

La nature — Inexistante ou décorative. Ville de pierre, de métal et d’ombre. Aucune relation au vivant non humain — ni comme ressource, ni comme milieu.

⚓ Braavos — Le Trône de Fer, George R.R. Martin (1996)

N1 · Limiter Moi atomique cosmopolite Silo financier Relation atomique instrumentale Zéro territoire vivant

Fondée par des esclaves fuyant les Maîtres de la vieille Valyria, Braavos est la plus grande ville libre du continent — port aux mille canaux, dont le titan de pierre garde l’entrée. La Banque de Fer y prête de l’argent à tous les rois du monde.

Braavos semble N2 — cosmopolite, tolérante, affranchie de la conquête territoriale. Mais la Banque de Fer dissout cette apparence : elle prête à qui rembourse, finance les guerres sans loyauté, contrôle les dettes souveraines dans un silo financier total. Atomisme radical déguisé en ouverture : chaque acteur gère ses intérêts dans son propre silo, les liens entre humains sont purement contractuels et instrumentaux, aucune solidarité ne dépasse la créance. Pas de territoire, pas de vivant, pas de commun — seulement des flux.

Moi — Le moi braavosien est fluide, adaptatif, sans ancrage territorial. Il se définit par ses compétences dans la logique des flux — les Hommes sans Visage en sont l’expression extrême : un moi sans identité propre, pur instrument.

Les autres — Les liens sont commerciaux, contractuels, instrumentaux. La tolérance est réelle — mais elle n’est pas une solidarité : c’est une condition de l’efficience des échanges. La Banque de Fer ne connaît pas de sentiments, seulement des créances et des intérêts.

La nature — La lagune comme protection stratégique et commerciale — pas comme milieu de vie. Aucun rapport au vivant non humain, aucune interdépendance écologique reconnue. La nature est le fond indifférent sur lequel flottent les navires marchands.

🛸 Galactica — Battlestar Galactica, Ronald D. Moore (2004)

N1 · Limiter Moi atomique sous contrainte Discipline militaire · Quotas Solidarité de survie intragroupe Quête d’un milieu de vie (N3)

Après l’attaque surprise des Cylons, 50 000 survivants humains errent dans l’espace à bord d’une flotte menée par le vieux vaisseau de guerre Galactica. La Terre promise est une destination hypothétique. La survie de l’espèce est l’unique horizon.

Galactica est N1 : la flotte survit par discipline militaire, obéissance aux quotas, hiérarchie de contrainte. Les liens sociaux intenses et la solidarité profonde ne sont pas nés d’une gouvernance coopérative choisie — ils sont nés de la nécessité absolue. La différence avec N2 est précise : N2 choisit d’optimiser collectivement ses ressources ; Galactica subit la contrainte et répond par le contrôle et l’obéissance. Ce qui la rend inoubliable narrativement : la limite absolue imposée génère paradoxalement une intensité de liens collectifs et une conscience des interdépendances que les sociétés d’abondance ont perdues. Aspirations N3 (la recherche d’une Terre comme milieu de vie) — logique opérante N1.

Moi — Dans l’adversité extrême, le moi trouve une intensité rare — on découvre qui on est quand on n’a plus rien. Mais ce moi reste atomique sous contrainte : il ne se construit pas dans ses relations au milieu, il lutte pour sa survie à l’intérieur d’un système fermé.

Les autres — Les liens sont profonds et conflictuels — forgés dans la nécessité absolue. La politique, la religion, les conflits identitaires y sont plus vifs que jamais. Solidarité intragroupe intense — mais toujours structurée par la hiérarchie militaire, pas par la coopération choisie.

La nature — L’espace comme absence absolue de nature. La recherche d’une nouvelle Terre est la quête d’un milieu de vie perdu. La nature est le manque fondamental qui structure tout le récit — ce que la flotte cherche, c’est précisément ce dont elle est privée.

🌀 Dark City — Alex Proyas (1998)

N1 · Limiter Moi atomique fabriqué Sobriété cognitive imposée Mémoire collective impossible

Dans une ville sans soleil, des êtres extraterrestres — les Étrangers — reconfigurent chaque nuit l’architecture et implantent de nouvelles mémoires dans les cerveaux humains endormis. Leurs habitants se réveillent chaque matin sans savoir qui ils étaient la veille.

Sobriété comme privation cognitive : on limite non seulement les ressources matérielles, mais la capacité même à comprendre le milieu dans lequel on vit. La version la plus radicale du leadership analytique en silo — celui qui gère en maintenant les autres dans l’ignorance structurelle de leur condition.

Moi — Le moi n’existe pas — il est fabriqué chaque nuit par les Étrangers. L’identité personnelle est une fiction imposée. Aucune continuité, aucune intériorité stable.

Les autres — Les relations sociales sont elles aussi fabriquées. L’altérité authentique est impossible quand personne n’est lui-même.

La nature — Absente absolument. Espace entièrement artificiel, sans ciel réel, sans nature, sans dehors. L’absence de nature est la condition même du contrôle.

🏡 Seahaven — The Truman Show, Peter Weir (1998)

N1 · Limiter Moi atomique scénarisé Sobriété comme illusion Silo mental · Zéro altérité

Seahaven Island est une ville parfaite — soleil garanti, voisins souriants, vie sans aspérités. Truman Burbank y est né, y a grandi, y vit. Ce qu’il ne sait pas : toute sa vie est un spectacle télévisé diffusé en continu à des millions de téléspectateurs.

La sobriété N1 du déni : on ne rationne pas les ressources, on rationne la réalité. Seahaven est la métaphore de la classe moyenne pavillonnaire à l’abri du monde dans un imaginaire confortable. Truman devra tout perdre pour accéder à quelque chose de vrai.

Moi — Le moi de Truman est entièrement construit par le spectacle. Son désir, ses choix, ses émotions — tout est scénarisé. Il n’a pas de soi propre, seulement un personnage assigné.

Les autres — Les autres sont des acteurs. Chaque relation est mise en scène. L’altérité humaine est une performance, pas une rencontre.

La nature — Un décor. Les arbres sont en plastique, le ciel est un dôme, la mer une limite artificielle. La nature est le simulacre de la nature.

🚄 Snowpiercer — Lob / Rochette (1982) / Bong Joon-ho (2013)

N1 · Limiter Moi atomique hiérarchisé Sobriété contrainte inégalitaire Système fermé · Limite planétaire franchie

Après une apocalypse climatique, les derniers survivants de l’humanité vivent à bord d’un train perpétuel qui ne s’arrête jamais. À l’avant, les classes aisées dans le confort. À l’arrière, les démunis dans la misère absolue — séparés par des wagons que personne ne traverse.

Bong Joon-ho signe l’avertissement politique le plus urgent du corpus : la contrainte subie reproduit les inégalités à l’intérieur du système contraint. Sans transformation du modèle de répartition, la sobriété imposée dans un système fermé cristallise les rapports de domination. La limite sans justice n’est pas une transition — c’est une prison.

Moi — L’individu est défini par son wagon — son rang social est spatial, physique, inévitable. Le moi est son wagon.

Les autres — La solidarité existe dans chaque classe mais pas entre elles. La communauté est fragmentée par la hiérarchie spatiale — et cette fragmentation est architecturale.

La nature — Morte. Le monde extérieur est un enfer glacé, inhabitable. La nature a été détruite par l’anthropocentrisme lui-même — une géo-ingénierie ratée. Elle est présente comme absence absolue.

🌌 Trantor — Fondation, Isaac Asimov (1951)

N1 · Limiter Moi atomique bureaucratique Stagnation sécuritaire galactique Gestion des stocks · Silos internes

Planète entièrement urbanisée, Trantor est la capitale de l’Empire Galactique d’Asimov — 45 milliards d’habitants, 500 millions de fonctionnaires, des milliers de niveaux souterrains. Le psychohistorien Hari Seldon y calcule que l’effondrement de l’Empire est inévitable.

Trantor ne reconnaît pas sa vulnérabilité — elle la nie jusqu’à l’effondrement. Stagnation sécuritaire à l’échelle galactique : obéir aux quotas bureaucratiques sans jamais questionner le modèle. Aucune sensibilisation, aucune conscience du non-humain, aucune protection des vulnérables. Hari Seldon — qui voit l’effondrement et propose de le limiter — est le leadership N3 que le système N1 refuse d’entendre. La matrice du Capacity Score dit : on obéit pour éviter la mort de l’entreprise. Trantor obéit — et meurt quand même.

Moi — L’individu est une unité fonctionnelle de la bureaucratie impériale. Identité définie par son rang dans le silo administratif. Zéro rapport à un milieu de vie, zéro conscience des interdépendances.

Les autres — Relations médiées par les flux bureaucratiques. La solidarité n’existe pas — il y a des procédures. L’autre est une case dans l’organigramme de l’Empire.

La nature — Effacée. Toute la surface de Trantor est urbanisée. La nature n’existe que dans les dômes agricoles souterrains — stocks gérés, jamais milieu habité. L’absence totale de rapport au vivant non humain est ce qui rend l’effondrement inévitable.

🏙️ Metropolis — Fritz Lang (1927)

N1 · Limiter · Prédation Moi atomique clivé Humain = variable d’ajustement Coût subi · Silos internes

Dans l’Allemagne de 1927, Fritz Lang imagine une cité verticale du futur — en haut, la tour de verre de Joh Fredersen et les jardins paradisiaques de l’élite ; en bas, les villes souterraines où les ouvriers vivent comme des machines au service des machines.

Lang décrit dès 1927 la matrice de toute la science-fiction urbaine moderne : extraire le travail humain jusqu’à l’épuisement des corps. L’humain comme variable d’ajustement — c’est la formulation exacte de la matrice N1. La médiation de Freder (aspiration N2) n’est pas le fonctionnement de la ville : c’est le signe de sa crise. Metropolis produit Piltover et Zaun, Snowpiercer, le Capitole — c’est l’imaginaire prédateur originel du corpus.

Moi — Deux moi radicalement séparés par la verticalité. Le moi élitaire se définit par sa puissance sur le système. Le moi ouvrier n’existe que par sa fonction dans la machine — variable d’ajustement, pas sujet.

Les autres — Relation atomique pure : les ouvriers sont des ressources humaines, pas des communautés. La fraternisation de Freder est une aspiration individuelle — elle ne transforme pas le modèle.

La nature — Absente ou décorative. Jardins artificiels pour l’élite, entrailles mécaniques pour les ouvriers. Le vivant non humain n’existe pas dans Metropolis — ni comme ressource à exploiter ni comme milieu à habiter.

☁️ Laputa — Les Voyages de Gulliver, Jonathan Swift (1726)

N1 · Limiter Moi atomique abstrait Leadership analytique en silo Données sans intelligence du milieu

Dans Les Voyages de Gulliver, Laputa est une île volante habitée par des intellectuels si absorbés dans leurs abstractions mathématiques et musicales qu’ils ne peuvent regarder ni en haut ni en bas sans l’aide d’un serviteur armé d’une vessie. Pendant ce temps, la terre en dessous se dégrade — ils ne la voient pas.

Swift signe la satire la plus acérée du corpus contre le leadership analytique en silo : toutes les données, zéro intelligence des interdépendances. La cité flottante collecte, calcule, abstrait — et perd toute relation à son milieu de vie. Le N1 intellectualisé : la conformité ne s’y exprime pas par la force mais par l’indifférence cognitive au réel.

Moi — Enfermé dans ses abstractions, le laputien ne perçoit le monde qu’à travers ses modèles. Un moi atomique d’un genre particulier : séparé non par la violence mais par l’abstraction intellectuelle.

Les autres — La relation aux habitants d’en bas est de domination indifférente. Laputa prélève des impôts, punit les villes rebelles en les écrasant — sans jamais les voir vraiment.

La nature — Fond indifférent — on la survole sans jamais y vivre. La terre en dessous se dégrade pendant que les intellectuels calculent. L’absence de relation au milieu est précisément ce que Swift dénonce.

🏢 Brüsel — Les Cités obscures, Schuiten et Peeters (1983)

N1 · Limiter Moi atomique aliéné Optimisation circulaire sans finalité Stagnation sécuritaire · Labyrinthe

Dans les Cités obscures de Schuiten et Peeters, Brüsel est une métropole belge engloutie par ses propres travaux d’urbanisme. Les grues ne s’arrêtent pas, les quartiers anciens disparaissent sous le béton, les habitants déambulent dans une ville qui se détruit et se reconstruit sans jamais se souvenir.

On réforme pour réformer, on optimise pour optimiser — sans boussole, sans finalité contributive. Le labyrinthe comme résultat final de la stagnation sécuritaire devenue circulaire — conformité sans finalité, obéissance sans horizon.

Moi — L’individu à Brüsel est écrasé par l’architecture et l’administration. Le moi cherche son identité dans une ville qui se transforme plus vite que lui. L’aliénation est totale.

Les autres — Les relations humaines sont bureaucratiques, impersonnelles, absurdes. La communauté est un agrégat d’individus perdus dans le même labyrinthe.

La nature — Absente ou engloutie par l’architecture. La ville se dévore elle-même dans sa croissance labyrinthique. Le vivant non humain est totalement absent. Brüsel illustre l’impasse du N1 sans finalité : on réforme, on optimise, on obéit — mais sans jamais questionner pour quoi.

🎰 Babylone — Textes bibliques, Torah, Coran

N1 · Limiter · Prédation Moi atomique impérial Extraction · Domination · Démesure Prédation de masse · Limites ignorées

Grande Babylone — jardins suspendus de Nabuchodonosor, Tour de Babel, carrefour des empires de l’Antiquité. L’empire le plus riche du monde antique, symbole dans tous les textes sacrés d’un projet humain porté jusqu’à la démesure — et la Tour de Babel comme geste ultime vers le ciel.

Babylone ne reconnaît aucune vulnérabilité, ne protège aucun vulnérable, ne cherche pas à préserver quoi que ce soit — elle accumule, domine et extrait jusqu’à l’effondrement. La prédation sans limite portée à l’échelle d’un empire. Ce qui refuse de reconnaître que ses ressources sont finies est finalement brisé par les forces qu’il prétendait dominer. La Tour de Babel, c’est l’injonction « soumettez la Terre » portée jusqu’au ciel — le N1 jusqu’à la rupture divine.

Moi — Le moi babylonien s’affirme par la démesure de sa consommation, de son pouvoir, de ses plaisirs. Accumulation et domination comme définition de l’épanouissement. Le moi atomique dans toute sa grandeur impériale.

Les autres — Une société de domination : les autres sont des sujets, des esclaves, des spectateurs. Les relations sociales sont des rapports de pouvoir mis en scène — extraction des corps et des territoires.

La nature — Maîtrisée, domptée, mise en spectacle (jardins suspendus comme démonstration de puissance). La nature comme décor de la grandeur humaine — jamais comme milieu de vie partagé, jamais comme ressource à renouveler.

2. VIVRE DANS LA NATURE — Biocentrisme

N2 — Réduire · L’optimisateur · Imaginaire social : Décroissance

Mythe fondateur : l’Âge d’or — La nature innocente à protéger · Le paradis perdu à retrouver · Le renoncement comme retour à l’état pur. Mais aussi : la communauté humaine comme tout à préserver — les vulnérables, les exclus, les espèces menacées. La valeur intrinsèque de toute vie, humaine ou non-humaine, comme fondement moral.

Moi holiste-espèces · L’humain parmi les vivants à protéger · Autres humains = semblables vulnérables à préserver · Relation atomique-protectrice · Sensibilisation · Efficience défensive · La perte comme horizon

Le moi biocentriste s’élargit à toutes les espèces — chaque être mérite considération égale. Mais c’est encore un holisme de la protection : l’humain reste le sujet moral responsable qui décide de protéger la nature comme objet extérieur à lui. Il n’est pas dans la nature — il est face à elle, en position de gardien, de protecteur, de défenseur. La nature a une valeur intrinsèque que l’humain reconnaît et préserve — mais il ne coopère pas avec elle, il ne co-évolue pas avec elle. Le N2 implique nécessairement une considération du non-humain — espèces, écosystèmes, ressources naturelles comme sujets de protection. Cette logique de protection des vulnérables peut aussi s’élargir aux pauvres et aux exclus : réduire les dommages infligés à ceux qui subissent le système. Dans les deux cas, la posture est la même — on réduit son empreinte, on renonce, on protège ce qui est menacé. Les liens entre humains : solidarité morale autour de valeurs partagées — protection des droits, réduction collective, compensation. Pas encore une coopération autour d’interdépendances territoriales gérées en commun. La relation au non-humain reste asymétrique : on agit sur la nature, pas avec elle.

🌊 Atlantis — Platon (-400 av. J.-C.)

N2 · Réduire Moi holiste-espèces corrompu Hubris · Décroissance non choisie Soutenabilité faible dépassée

Selon Platon, Atlantis était une civilisation insulaire d’une richesse et d’une puissance sans égal — navigateurs, ingénieurs, architectes capables de rivaliser avec les dieux. Elle régnait sur de nombreux territoires avant de tenter la conquête d’Athènes — et d’être engloutie en une nuit.

L’Atlantide ne choisit pas ce à quoi elle renonce — la mer décide pour elle. Décroissance non choisie : la seule que l’hubris accepte finalement. Platon signe l’avertissement le plus ancien du corpus : toute civilisation qui refuse d’assurer le renouvellement des ressources porte en elle les germes de sa destruction. Atlantis est le mythe de l’Âge d’or inversé : non le retour à une nature innocente, mais l’effondrement d’une civilisation qui avait oublié qu’elle en faisait partie.

Moi — Le moi collectif atlantéen existe dans la conscience de sa supériorité civilisationnelle. Cette grandeur est fragile — elle dépend du maintien d’une fiction de perfection. Le moi holiste-espèces devenu hubris collectif.

Les autres — Une société aristocratique brillante progressivement corrompue par l’orgueil. Les liens sociaux se dégradent au fur et à mesure que la cité refuse le renoncement.

La nature — Reconnue comme puissance (la mer peut punir) mais non respectée comme milieu de vie. La nature est ce qui peut vous détruire si vous la défiez trop longtemps.

🪙 El Dorado — Légende espagnole (XVIe siècle)

N2 · Réduire Moi holiste-espèces projeté Ressource infinie déniée

Dans les chroniques des conquistadors espagnols, El Dorado est une cité d’or quelque part dans les forêts amazoniennes. Dans Candide de Voltaire, la cité visitée est harmonieuse, sans guerres ni tribunaux — et le héros choisit de la quitter quand même.

On préfère détruire des civilisations entières plutôt qu’accepter que la ressource illimitée n’existe pas. Voltaire l’avait compris : le héros visite El Dorado, y trouve une société harmonieuse — et choisit de partir quand même, parce qu’il veut plus. La décroissance que l’on refuse de voir, indéfiniment repoussée dans un ailleurs impossible.

Moi — Le moi du conquistador ne se construit pas dans la relation au milieu présent — il fuit vers la ressource fantôme. Un moi en perpétuelle projection, incapable d’habiter ce qui est là.

Les autres — Les autres (peuples autochtones) sont des obstacles, des guides, des victimes. L’altérité humaine est niée au nom de la quête individuelle de richesse.

La nature — La jungle est un obstacle à traverser, pas un milieu à habiter. La nature amazonienne est le rideau qui cache la richesse — pas un écosystème vivant à respecter.

🕳️ La Cour des Miracles — Notre-Dame de Paris, Victor Hugo (1831)

N2 · Réduire Moi holiste-espèces subi Îlot décroissant involontaire Solidarité des exclus Économie du rebut · Décroissance subie

Dans le Paris médiéval de Victor Hugo, sous les rues où Quasimodo et Esmeralda se croisent, la Cour des Miracles est le refuge des exclus. Le jour, ils simulent leurs infirmités pour mendier. La nuit, la cité souterraine reprend vie avec ses propres règles et sa propre dignité.

La Cour des Miracles est un N2 paradoxal : une communauté qui a réduit sa consommation à l’extrême, non par choix philosophique, mais parce que le système N1 du Paris médiéval l’a expulsée de toute ressource. Îlot décroissant involontaire : économie du rebut, ressources minimales, zéro accumulation. Mais à l’intérieur de cet espace de contrainte radicale, une solidarité réelle s’est construite — organisation collective, entraide, gouvernance propre. Hugo montre ici que la solidarité avec les exclus et les vulnérables est une déclinaison du biocentrisme : protéger ceux que le système dominant ne protège pas.

Moi — Le soi est stratégique : il performe ses infirmités le jour, se redresse la nuit. La réduction est subie, pas choisie — mais elle a forgé une identité collective forte dans l’adversité.

Les autres — Une solidarité réelle et organisée entre exclus — entraide, gouvernance, communauté structurée. Les liens entre humains sont plus forts ici que dans bien des cités N2 officiellement bienveillantes.

La nature — Absente comme relation consciente — un monde souterrain et urbain. Mais la réduction radicale des ressources place cette communauté objectivement dans une empreinte très faible. Manque : la conscience biocentriste n’est pas là, mais la pratique de la limite, si. C’est la décroissance dans sa forme la plus brute : subie, non choisie, sans théorie du vivant — mais réelle. Le N2 n’est pas toujours un choix éthique. Il peut être une condition imposée.

⚙️ Piltover — Arcane, Netflix (2021)

N2 · Réduire Moi holiste-espèces innovant Éco-conception · Efficience défensive L’Optimisateur · Sans justice distributive

La cité haute d’Arcane brille de mille inventions hextech. Ses chercheurs ont maîtrisé une source d’énergie propre — et déversent leurs déchets industriels sur Zaun, la ville basse qu’ils ne voient pas.

Réduire les impacts pour les uns, c’est transférer la toxicité vers les autres. La réforme N2 ne suffit pas si elle ne touche pas à la structure de répartition.

Moi — Créatif, innovant, épanoui dans les hautes tours. L’identité piltovarienne se définit par ses inventions — et s’aveugle sur ce qu’elles coûtent en dessous.

Les autres — Zaun n’est pas une communauté sœur — c’est un espace d’externalisation. La fracture est architecturale, économique, morale.

La nature — Absente en haut — architecture technologique pure. La nature est une ressource à transformer en énergie.

Ce que Piltover illustre : l’optimisateur qui réduit ses impacts en transférant la toxicité — le N2 comme déplacement du problème.

🏭 Zaun — Arcane, Netflix (2021)

N2 · Réduire Moi holiste-espèces subi Solidarité des exclus · Atomique-protecteur Décroissance subie · Sensibilisation collective

Sous Piltover, dans les vapeurs toxiques des souterrains d’Arcane, Zaun survit. Jinx, Vi, Silco et leur communauté y développent une solidarité intense — ce que la ville haute refuse aux exclus, ils se l’offrent mutuellement.

Protéger les vulnérables que le système dominant abandonne est une forme de biocentrisme. Zaun est le N2 de la solidarité des exclus.

Moi — Abîmé, augmenté chimiquement, résistant par la créativité. Jinx incarne le retour du refoulé : quand le bas se retourne contre le haut.

Les autres — Liens profonds forgés dans l’adversité — une solidarité de survie qui ressemble à du choix.

La nature — Toxique, polluée — les externalités de Piltover. Aucune relation au vivant non humain.

Ce que Zaun illustre : la solidarité des exclus comme fondement du N2 — protéger ceux que le système dominant ne protège pas.

🔌 Chiba City — Neuromancer, William Gibson (1984)

N2 · Réduire Moi holiste-espèces augmenté Éco-conception corporelle · Réduire les contraintes biologiques Sensibilisation technologique · Efficience défensive N2 corp ✓ · N2 env —

Dans le Neuromancer de Gibson, Chiba City est le centre mondial des modifications corporelles illégales — implants neuronaux, membres artificiels, yeux cybernétiques. Case et Molly y achètent les améliorations qui leur permettront de survivre dans le cyberespace et dans le monde physique.

N2 par la voie du corps : optimiser l’humain pour réduire sa vulnérabilité aux conditions hostiles de son milieu. C’est l’éco-conception appliquée au corps humain — réduire les dépendances biologiques, augmenter la résilience individuelle. La logique est celle de l’optimisateur : reconnaître la vulnérabilité et la compenser technologiquement. Pas de restauration écosystémique, pas de conscience du non-humain — mais une claire conscience que le corps non augmenté est insuffisant face aux conditions d’existence imposées par le système N1 qui l’entoure.

Moi — Un moi augmenté, optimisé pour tenir dans un monde hostile. L’identité passe par les modifications — on est ce qu’on a installé. Moi holiste-espèces dans sa déclinaison la plus radicale : l’humain reconnu comme espèce vulnérable qui doit se renforcer pour survivre.

Les autres — Réseau de spécialistes, fixers, hackers — une solidarité fonctionnelle, mercenaire. Les liens sont des contrats, pas des communautés. Mais la dépendance mutuelle est réelle : on ne survit pas seul dans Chiba.

La nature — Absente comme milieu de vie. La ville est un environnement artificiel total. La nature n’est ni ressource ni partenaire — elle est simplement hors-champ, hors pertinence dans un monde où le corps lui-même est devenu artificiel.

⚔️ Novigrad — The Witcher, Andrzej Sapkowski (1990)

N2 · Réduire Moi holiste-espèces excluant Efficience marchande · Nature = objet extérieur menaçant

La plus grande ville du continent dans l’univers du Witcher — cité marchande, capitale religieuse, nœud de toutes les tensions politiques. Guildes criminelles, chasseurs de sorcières, mages en fuite et sorceleurs sans contrats s’y côtoient dans une tension permanente.

Novigrad est l’efficience défensive à l’état pur : une ville qui gère ses dépendances aux ressources sans jamais questionner le modèle. Elle vit intensément dans son présent extractif, sans mémoire du vivant et sans projet pour le territoire.

Moi — L’individu à Novigrad existe par sa débrouillardise, ses affiliations, ses secrets. Le moi est stratégique — on navigue entre guildes, cultes et pouvoirs pour survivre et prospérer.

Les autres — Des réseaux denses mais méfiants. L’altérité (nonhumains, minorités) est persécutée par les cultes fanatiques.

La nature — La forêt autour de Novigrad est un territoire à contenir — pas un milieu à habiter ni un partenaire à co-évoluer avec. La nature est un objet extérieur à gérer et repousser, jamais une ressource à renouveler ni une interdépendance à cultiver.

3. VIVRE AVEC LA NATURE — Écocentrisme

N3 — Restaurer · L’architecte · Imaginaire social : Adaptation

Mythe fondateur : Gaïa — La Terre comme système vivant d’interdépendances · Les écosystèmes qui abritent la communauté biotique · Réparer ce qu’on a brisé. Et aussi : la communauté humaine inscrite dans son territoire, ses interdépendances sociales et économiques — le tissu humain comme écosystème à gérer collectivement.

Moi holiste-société · L’humain situé dans son écosystème social et territorial · Autres humains = parties prenantes d’un système d’interdépendances · Relation relationnelle · Action en réseaux · Robustesse conservatrice · Le devoir

N3 social ✓ — coopération en réseau, gouvernance des biens communs, intelligence territoriale collective (Alexandrie, Tomorrowland, Bensalem, LA 2019…)  |  N3 env ✓ — gestion des interdépendances écosystémiques, circularité, restauration du milieu (Bartertown, Laputa…  |  Les deux : Arrakeen, Solarpunk, Shangri-La

Le moi écocentriste s’élargit à la société humaine et à l’écosystème comme système d’interdépendances. L’humain n’est plus face à la nature — il est dans la nature, situé dans un milieu dont il gère les interdépendances. L’objet du N3 est l’écosystème comme système : ses sols, ses ressources en eau, ses chaînes d’approvisionnement, ses milieux locaux. La ville écocentriste s’en inspire, s’y adapte, cherche à restaurer son équilibre — revenir à un état fonctionnel, maintenir la résilience du système. Mais la relation reste celle de l’architecte : l’humain gère, répare, optimise les interdépendances écosystémiques — les non-humains restent des composantes d’un système à maintenir en équilibre, pas des partenaires actifs dont on cherche à augmenter la capacité intrinsèque. On s’inspire de la nature pour s’adapter, on répare ce qu’on a dégradé — mais la co-évolution main dans la main, où chaque être vivant voit ses capacités augmenter, n’est pas encore là. C’est la robustesse conservatrice : réparer l’écosystème pour maintenir l’activité.

Point crucial : le N3 est social OU environnemental. Une ville peut atteindre le niveau écocentriste par la seule dimension sociale — coopération en réseau, gouvernance des biens communs, intelligence territoriale collective — sans restauration écologique explicite. Alexandrie en est l’exemple parfait : N3 par la gouvernance du savoir comme bien commun, pas par la gestion d’écosystèmes. À l’inverse, Arrakeen est N3 par la dimension écologique (terraformation) autant que sociale. Les liens entre humains au N3 : coopération en réseau autour d’interdépendances partagées — humaines, territoriales ou écosystémiques. Gouvernance des communs, action collective, intelligence territoriale. Le social peut suffire à faire le N3 — c’est la robustesse conservatrice : réparer le milieu pour maintenir l’activité.

🌱 Les cités Solarpunk — Un imaginaire en construction (depuis 2010)

N3 · Restaurer élevé Moi holiste-société contributif Architecture vivante · Communs · Frontier N4 N3 social ✓ · N3 env ✓

Le solarpunk est un mouvement artistique et politique né au début des années 2010, imaginant des sociétés durables et équitables alimentées par les énergies renouvelables. Ses villes combinent haute technologie et biodiversité, architecture bioclimatique et coopération sociale — une esthétique du possible.

N3 élevé à la frontier N4 : l’imaginaire écocentriste le plus accessible et le plus démocratique du corpus. La contribution symbiotique au milieu de vie élargi reste à construire dans les récits — mais c’est déjà le plus proche du basculement régénératif.

Moi — Un moi situé et contributif — qui trouve son épanouissement dans sa participation active aux communs du quartier et du territoire. Le soi se construit dans la relation au milieu, pas contre lui.

Les autres — Une société de coopérateurs — les communs (jardins, énergie, gouvernance) sont des espaces de construction des liens sociaux. Communauté horizontale, locale, concrète.

La nature — Co-habitante de la ville. Les jardins ne sont pas des décorations — ils sont des partenaires de vie. La végétation, les pollinisateurs, les sols vivants commencent à être traités comme des membres actifs de la communauté urbaine.

📚 Alexandrie — Égypte ptolémaïque (IIIe siècle av. J.-C.)

N3 · Restaurer Moi holiste-société L’Architecte · Robustesse conservatrice Capital critique · Infrastructure de résilience Action en réseaux N3 social ✓ · N3 env —

Fondée par Alexandre le Grand en -331 et développée sous les Ptolémées, Alexandrie était la capitale intellectuelle du monde antique — la Grande Bibliothèque, le Musée, des savants de toute la Méditerranée. Ératosthène y calcule la circonférence de la Terre. Euclide y codifie la géométrie.

Infrastructure de résilience civilisationnelle : constituer un capital critique dont la vocation est de permettre à la civilisation de se relever si elle tombe. Asimov prolonge avec Terminus. L’architecte alexandrin répare l’écosystème cognitif de l’humanité.

Moi — L’individu-savant existe dans la relation au savoir universel. Son moi s’enrichit en contribuant à la mémoire collective — l’épanouissement passe par la transmission et le réseau.

Les autres — Une communauté internationale de savants qui coopèrent autour d’un bien commun. Action en réseaux à l’échelle de la civilisation.

La nature — Objet d’étude systématique — un système à comprendre pour mieux l’habiter. Pas encore une relation symbiotique, mais une attention sérieuse et organisée.

🌿 Laputa — Le Château dans le ciel, Miyazaki (1986)

N3 · Restaurer Moi holiste-société réconcilié Nature reprend ses droits · Robustesse corrective N3 social — · N3 env ✓

Dans Le Château dans le ciel, Sheeta et Pazu découvrent une citadelle légendaire abandonnée — entièrement reconquise par la végétation et les esprits des arbres. Ce que les humains avaient construit pour dominer est devenu un écosystème vivant.

Miyazaki réécrit Swift : la végétation qui envahit Laputa abandonnée est justice et beauté, pas catastrophe. La nature reprend ce que la technique avait cru soumettre — c’est le mythe de Gaïa à l’œuvre : le système vivant qui se rétablit quand l’humain cesse de le contrarier. Sheeta et Pazu incarnent le N3 : restituer Laputa à la nature plutôt que la conquérir. Robustesse corrective — réparer le milieu pour qu’il retrouve son équilibre.

Moi — Sheeta et Pazu se construisent dans la relation à l’autre et au milieu. Leur acte décisif (restituer Laputa) est un acte de soin — pas de conquête.

Les autres — Une solidarité authentique construite dans l’adversité, qui dépasse toutes les hiérarchies. Action coopérative concrète au service du vivant.

La nature — La végétation qui reprend Laputa est un acte de résilience du vivant. Transition N1→N3 incarnée dans la ruine végétale : ce que Swift montrait comme déchéance, Miyazaki le montre comme restauration.

⛽ Bartertown — Mad Max, George Miller (1985)

N3 · Restaurer Moi holiste-société pragmatique L’Architecte (embryonnaire) · Robustesse corrective Circularité rudimentaire · Flux biologiques N3 social — · N3 env ✓

Dans le désert post-apocalyptique de Mad Max, Bartertown est la seule ville fonctionnelle — gouvernée par la règle du Thunderdome et alimentée par le méthane produit dans les élevages de porcs d’Underworld. Aunty Entity l’a construite de rien sur les ruines de l’Ancien Monde.

Robustesse corrective à l’état brut : pragmatique, violente — mais inscrite dans une logique de flux biologiques vivants (méthane/porcs) plutôt que d’extraction pure. La prochaine étape serait la régénération. Elle n’arrive pas dans le film.

Moi — Dans l’adversité post-effondrement, une dignité émerge dans la capacité à reconstruire. Aunty Entity incarne un moi situé dans son territoire reconstruit — pragmatique, ancré.

Les autres — Une communauté reconstituée autour d’une nécessité partagée. La règle du Thunderdome est une forme primitive de gouvernance collective — on gère les interdépendances.

La nature — Les porcs d’Underworld sont une forme de relation au vivant non humain — rudimentaire mais présente. La nature est co-productrice d’énergie. Premier pas vers la circularité.

🌟 Tomorrowland — Disney (1955-2015)

N3 · Restaurer Moi holiste-société optimiste L’Architecte · Innovation de résilience Adaptation techno-optimiste · Robustesse conservatrice N3 social ✓ · N3 env partiel

Imaginé par Walt Disney pour le parc d’Anaheim en 1955, Tomorrowland est la ville de demain telle que l’optimisme des Trente Glorieuses la rêvait — monorails, robots, architecture spatiale. Dans le film de 2015, une cité secrète d’innovateurs cherche à sauver le monde par la technologie.

Logique corrective N3 exemplaire : sincère, utile, nécessaire. Innovation de résilience, pas encore innovation régénérative. Insuffisant pour le basculement N4 : reste dans l’optimisation plutôt que dans la contribution à la vitalité du vivant.

Moi — Un citoyen actif de la modernité optimiste — invité à contribuer à l’amélioration du monde par la technique. Le moi est projectif, tourné vers le futur, épanoui dans l’innovation.

Les autres — Une société de constructeurs bienveillants — le progrès comme projet collectif. Mais les « autres » restent dans le cadre de la société humaine — le vivant non humain est absent du projet.

La nature — Une ressource à optimiser proprement. La relation reste celle de l’ingénieur face à un système à gérer, pas de l’habitant dans son milieu. Soutenabilité forte, pas encore régénération.

🏜️ Arrakeen — Dune, Frank Herbert (1965)

N3 · Restaurer élevé Moi holiste-société situé Terraformation transgénérationnelle · Frontier N4 N3 social ✓ · N3 env ✓

Sur Arrakis, la planète désertique la plus inhospitalière de l’univers de Dune, Arrakeen est la ville principale — comptoir commercial de l’Épice, siège du gouvernement impérial, point de départ de la transformation de Paul Atréides. La cité de ceux qui savent vivre dans le désert.

La robustesse conservatrice la plus avancée du corpus. Frôle le N4 par la voie de la nécessité : une civilisation qui apprend à transformer son milieu avec lui, sur des horizons temporels transgénérationnels.

Moi — Le moi Fremen est profondément situé dans son milieu désertique. Il ne s’épanouit pas malgré le désert, mais à travers lui. L’identité individuelle est inséparable de la culture collective forgée par la rareté de l’eau.

Les autres — Une communauté extraordinairement soudée autour d’un projet transgénérationnel — la terraformation. La solidarité Fremen inclut les morts, les ancêtres, les générations futures.

La nature — Le milieu désertique est à la fois contrainte absolue et matière première de la transformation. Les Fremen ne subissent pas Arrakis — ils apprennent à co-évoluer avec elle depuis l’intérieur de ses logiques. La relation la plus avancée au non-humain du corpus N3.

🌧️ Los Angeles 2019 — Blade Runner, Ridley Scott (1982)

N2 · Réduire Moi holiste-espèces hybride Question humain / non-humain sans co-évolution Coexistence sans territoire vivant · Aspiration N3/N4 N3 social ✓ · N3 env —

En 2019, Los Angeles est une mégalopole sous pluie permanente. Les réplicants — êtres artificiels biologiquement identiques aux humains — y vivent comme esclaves. Deckard est chargé de les « retirer ».

Blade Runner pose la question N2/N3 centrale : qu’est-ce qu’un être vivant digne de considération morale ? La ville a appris à coexister avec le non-humain — sans co-évolution, sans en tirer les conséquences.

Moi — Deckard ne sait plus s’il est humain. Roy Batty contemple des visions que les humains ne verront jamais. La frontière humain/non-humain se trouble sans déboucher sur la co-évolution.

Les autres — Les réplicants sont intégrés comme travailleurs et esclaves — sans que la société en tire les conséquences éthiques.

La nature — Morte ou mourante. Les animaux artificiels signalent l’absence douloureuse du vivant naturel. La nature est le manque central du récit.

Ce que Blade Runner illustre : une conscience N3/N4 dans un monde N1 — la coexistence avec le non-humain sans co-évolution.

𓁿 Bensalem — La Nouvelle Atlantide, Francis Bacon (1627)

N3 · Restaurer élevé Moi holiste-société savant L’Architecte éclairé · Robustesse conservatrice Savoir comme soin · Frontier N4 N3 social ✓ · N3 env partiel

Dans La Nouvelle Atlantide inachevée de Francis Bacon (1627), Bensalem est une île mystérieuse découverte par des navigateurs perdus. Ses habitants leur font visiter la Maison de Salomon — un institut de recherche organisé pour le bénéfice de l’humanité entière, doté de toutes les technologies imaginables.

En 1627, Bacon pressent que la posture juste n’est pas la conquête de la nature mais son observation attentive et son soin. N3 élevé par la voie du savoir. Même frontière que Shangri-La ci-dessous : la symbiose territoriale ouverte n’est pas possible dans le secret.

Moi — Un moi-savant engagé dans un projet de connaissance au service du monde. L’épanouissement passe par l’étude et la contribution discrète au devenir de l’humanité. Mais un moi secret — qui agit sur le monde sans s’y exposer, sans réciprocité.

Les autres — Une communauté élitaire de chercheurs — forte cohésion interne. Mais fermée : les autres (le reste du monde) ne savent pas que Bensalem existe. Pas d’intégration écosystémique possible dans le secret.

La nature — Objet d’étude systématique et de soin discret. Relation d’attention profonde — mais encore unilatérale, pas encore symbiotique. On observe sans co-évoluer.

🏔️ Shangri-La — Lost Horizon, James Hilton (1933)

N3 · Restaurer élevé Moi holiste-société contemplatif Préservation de la vitalité Posture quasi-jardinier Vitalité humaine pleine Isolement = pas de symbiose territoriale Frontier N4 · Non symbiotique · Pas d’économie régénérative N3 social ✓ · N3 env ✓

Dans Lost Horizon de James Hilton (1933), une poignée d’Occidentaux dont l’avion s’écrase dans l’Himalaya découvrent Shangri-La — une vallée cachée d’une paix et d’une sagesse extraordinaires, où les habitants vivent des siècles sans vieillir. Un paradis fragile et inaccessible, préservé du monde extérieur par son isolement.

Mais le N4 exige des liens mutuellement bénéfiques AVEC parties prenantes DANS leur milieu de vie — et ces liens sont économiques, territoriaux, écosystémiques. Le N4 n’est pas une posture contemplative — c’est une posture d’acteur. L’isolement structurel de Shangri-La l’empêche de contribuer aux écosystèmes voisins, de s’inscrire dans un réseau d’acteurs, de générer de la vitalité au-delà d’elle-même. Vitalité humaine : vocation et épanouissement — en interne seulement. Logique d’action : contemplative, pas encore co-évolutive. On ne régénère pas en se retirant du monde — on régénère en agissant dans le monde, de façon à ce que l’activité économique renforce les capacités du vivant dont elle dépend.

Cachée dans les montagnes de l’Himalaya, inaccessible au monde extérieur, cette communauté lamaïste préserve une vitalité humaine et naturelle pleine et active : longévité extraordinaire, harmonie avec le milieu de montagne, sagesse cultivée sur des générations, écosystème intact. Ce n’est pas de la robustesse corrective — Shangri-La ne répare pas un système abîmé, elle maintient une vitalité intacte. La posture n’est pas celle de l’architecte, mais presque celle du jardinier. En cela, elle touche à quelque chose que la régénération reconnaît : la préservation de la vitalité du vivant comme finalité. Un monastère bienveillant n’est pas encore une économie régénérative.

Moi — Un moi contemplatif et épanoui — libéré des urgences du monde extérieur, capable de se développer dans la sagesse et la longévité. Mais un moi retiré, pas encore engagé dans une contribution active au dehors. Prendre conscience du vivant, oui. Agir dessus dans une logique de liens mutuellement bénéfiques avec un territoire, non.

Les autres — Une communauté de sagesse — des liens profonds, intergénérationnels, fondés sur la paix et le soin mutuel. La solidarité est réelle et belle — mais close sur elle-même, sans dimension économique contributive.

La nature — Habitée avec soin et respect — la montagne, les forêts, les vallées sont des milieux de vie traités avec une attention rare. Mais cette relation reste intérieure et contemplative — elle ne génère pas de vitalité pour les écosystèmes voisins, ne s’inscrit dans aucun réseau d’acteurs économiques et vivants.

4. VIVRE CONNECTÉ À LA NATURE — Multicentrisme

N4 — Régénérer · Le jardinier · Imaginaire social : Co-évolution

Mythe fondateur : Dionysos — La dissolution de la frontière humain/non-humain · Les êtres vivants en interaction dans un lieu donné · La co-évolution comme principe d’existence. Et aussi : la vitalité comme horizon commun — liens mutuellement bénéfiques entre humains, non-humains et territoire, où la prospérité de chacun est la condition de la prospérité de tous.

Moi relationnel · L’humain comme nœud de relations dans une trame vivante · Autres humains = partenaires de co-évolution dans un milieu partagé · Relation symbiotique forte · Intégration écosystémique · Contribution symbiotique · La vitalité comme horizon

Définition de Nous Sommes Vivants : donner aux êtres vivants — dont les humains — les ressources leur permettant d’être en capacité d’atteindre leur plein potentiel dans leur environnement. L’objet n’est pas l’écosystème comme système (N3) — c’est la capacité de chaque être vivant à s’épanouir et contribuer au sein de son écosystème.

Le moi multicentriste n’existe que dans ses relations — au vivant humain et non humain. Pas de frontière stable entre soi et le milieu : on co-évolue, on contribue, on est constitué par les liens qu’on tisse. Le jardinier qui révèle la capacité de chacun à atteindre son plein potentiel dans son écosystème — humains et non-humains confondus.

Ce qui distingue radicalement le N4 du N3 : au N3, l’objet est l’écosystème — on le restaure, on maintient son équilibre, on revient à un état fonctionnel. Au N4, l’objet est la capacité du vivant au sein de l’écosystème — on n’est pas en train de réparer un système, on augmente la capacité intrinsèque de chaque être vivant à s’épanouir et contribuer. Ce n’est pas revenir à l’état antérieur : c’est augmenter la capacité collective au-delà de ce qu’elle était. Les sols, les pollinisateurs, les forêts, les rivières ne sont pas des composantes d’un écosystème à restaurer : ce sont des partenaires vivants dont on augmente activement les capacités. La ville N4 ne restaure pas son milieu — elle fait en sorte que chaque pas en avant de l’activité humaine augmente la capacité du vivant non humain qui l’entoure, et réciproquement.

C’est l’imaginaire de la prospérité — pas de la restriction. Vivre connecté à la nature de façon prospère : la performance économique est une conséquence de l’augmentation des capacités du vivant, pas leur cause. Ce que Næss nomme le Soi écologique traduit en modèle d’affaires — non pas se retirer du monde pour prendre soin du vivant (Shangri-La, N3), mais agir dans le monde de façon à ce que l’activité augmente les capacités de tous les vivants dont elle dépend. C’est l’imaginaire de la grande alliance du vivant : tisser des liens mutuellement bénéfiques pour que chacun — humain et non-humain — prospère dans son milieu.

La régénération n’est pas seulement un changement de système. C’est d’abord un changement de la nature des relations — entre les humains, entre les humains et le vivant non humain, entre une activité économique et le territoire qui la rend possible. Ce que Rivendell, Wakanda, Miyazaki, Avalonia et Pandora ont en commun, ce n’est pas une architecture ou un modèle de gouvernance particulier : c’est une qualité de lien. Des relations où chacun — humain, arbre, sol, rivière, esprit — est traité comme un partenaire dont la vitalité compte, et dont la capacité à s’épanouir est une condition de la vitalité collective. La régénération commence là : non pas dans les systèmes, mais dans la façon dont on entre en relation. Le reste — les pratiques, les modèles économiques, les innovations — en découle.

🌿 Rivendell — Le Seigneur des Anneaux / Le Silmarillion, Tolkien (1937-1977)

N4 · Régénérer Moi relationnel Symbiose territoriale Triple capitaux Le jardinier · Alliance pour le vivant Design régénératif

Dernier Refuge du Seigneur des Anneaux, demeure d’Elrond au confluent des rivières de la Bruinen — Rivendell est la cité des Elfes qui ont choisi de rester en Terre du Milieu pour garder le savoir vivant. C’est là que la Communauté de l’Anneau se forme, que Bilbo achève son livre, que les épées elfiques révèlent leur nom — un lieu hors du temps ordinaire.

Fondcombe est un sanctuaire niché dans une vallée escarpée : ses pavillons s’inscrivent dans les falaises, ses terrasses surplombent les cascades de la Bruinen, ses jardins se fondent dans la forêt sans la soumettre. Relation symbiotique forte : liens mutuellement bénéfiques AVEC les parties prenantes non humaines DANS leur milieu de vie. Rivendell produit de la vitalité pour les voyageurs, les blessés, la connaissance, le vivant qui l’entoure. La Communauté de l’Anneau se reconstitue ici — c’est dans l’espace régénératif que la coopération en réseau devient possible.

Moi — Le moi elfique n’existe que dans ses relations — à la forêt, aux cascades, aux autres êtres. Elrond ne se définit pas contre le milieu mais dans la continuité du vivant. Le soi comme nœud de relations, pas comme entité séparée.

Les autres — Des liens profonds, non hiérarchiques, fondés sur la vocation commune et le soin mutuel. Rivendell accueille toutes les espèces, toutes les cultures dans une relation d’hospitalité contributive. L’Alliance pour le vivant se forme ici.

La nature — Le milieu de vie, pas le décor. Les cascades, les forêts, les falaises sont des partenaires de l’architecture elfique — co-constructeurs de la vitalité de Fondcombe. La relation est symbiotique : Rivendell prend soin du vivant qui l’entoure, le vivant prend soin de Rivendell.

🐆 Wakanda — Black Panther, Marvel (2018)

N4 · Régénérer Moi relationnel situé Co-évolution culture/territoire/tech Triple capitaux Prospérité mutuellement bénéfique

Royaume fictif d’Afrique subsaharienne dans l’univers Marvel, Wakanda n’a jamais été colonisé et dissimule sa richesse extraordinaire derrière l’apparence d’un pays agricole. Sous la direction de T’Challa, c’est la nation la plus avancée technologiquement du monde — et la plus en harmonie avec ses territoires.

Birnin Zana articule gratte-ciel futuristes, marchés traditionnels et technologie avancée dans une cohérence de territoire. Wakanda n’a pas sacrifié ses racines pour sa modernité — elle a construit sa modernité à partir de ses racines, dans une logique de co-évolution entre culture, territoire et technologie. Prospérité mutuellement bénéfique : la performance technologique est une conséquence de la vitalité des capitaux sociaux, environnementaux et culturels — pas leur cause. Le seul contre-récit à Metropolis dans ce corpus : une ville verticale et puissante qui ne sacrifie pas son milieu de vie.

Moi — Le moi wakandais se construit dans l’appartenance à une communauté tribale et territoriale — sans fermeture identitaire. T’Challa est roi, guerrier, fils, citoyen du monde. Le moi est poreux, relationnel, situé dans son territoire et ouvert vers le dehors.

Les autres — Une société des Cinq Tribus qui coopèrent dans leur diversité. L’arc de T’Challa est le passage de la protection des siens à la contribution au monde — basculement N3 → N4 explicitement narrativisé.

La nature — La forêt de Jabari, les terres des Buffalos, le vibranium géré comme bien commun — la nature est un partenaire actif de la prospérité de Wakanda. La technologie vibranium elle-même est une forme de relation mutuellement bénéfique avec la ressource du sous-sol.

🌿 Miyazaki — La co-évolution humains / non-humains

N4 · Régénérer Moi relationnel élargi au non-humain Diplomatie humains / non-humains Solidarité écologique · Co-évolution

Princesse Mononoké (1997) — la guerre entre industrie humaine et esprits de la forêt. Nausicaä (1984) — une princesse qui apprend à respirer dans la forêt toxique que les humains veulent détruire. Chihiro (2001) — une enfant perdue dans le monde des esprits, qui y retrouve sa propre force en prenant soin des autres.

Dans Princesse Mononoké, Ashitaka est le diplomate N4 — révélateur des interdépendances entre la forêt de Shishigami et la cité extractive de Lady Eboshi. Dans Nausicaä, la héroïne comprend que la Mer de la Décomposition est le processus de régénération de la Terre — logique co-évolutive dans toute sa radicalité. Dans Le Voyage de Chihiro, nettoyer le dieu-rivière (N3 corrective) pour apprendre à voir les non-humains comme des êtres avec lesquels on partage un monde (N4 multicentrique). Le corpus le plus puissant d’imaginaires régénératifs dans la culture populaire mondiale — et les récits narrativement les plus accessibles. Ce que Miyazaki construit, c’est le mythe de Dionysos réactivé pour le XXIe siècle : la dissolution de la frontière humain/non-humain dans une trame de relations entrelacées, la forêt comme partenaire et non comme décor, le corps comme nœud de relations vivantes plutôt que comme entité séparée.

Moi — Dans les œuvres de Miyazaki, le moi se construit en apprenant à percevoir les non-humains comme des sujets. Chihiro, Nausicaä, San grandissent toutes en développant leur capacité à entrer en relation avec le vivant non humain. Le moi relationnel dans sa définition la plus radicale.

Les autres — Les autres ne sont pas seulement les humains — ce sont les esprits, les dieux-rivières, les forêts, les insectes géants. L’altérité s’étend au-delà de l’espèce humaine. C’est la solidarité écologique dans son expression narrative la plus puissante.

La nature — Sujet à part entière. La forêt de Shishigami, la Mer de la Décomposition, le monde des esprits — tous ont leurs propres droits, leur propre logique, leur propre vitalité. La nature n’est pas à gérer ni à protéger — elle est à rejoindre, à négocier avec, à co-habiter.

🌀 Avalonia — Strange World, Disney (2022)

N4 · Régénérer Récit-trajectoire N1→N4 Lien intemporel humains / non-humains Action collective · Co-évolution découverte Imaginaire populaire accessible

Dans Strange World de Disney (2022), la famille Clade explore pour la première fois le monde souterrain sous leur territoire. Ce qu’ils croyaient être un univers hostile peuplé de créatures menaçantes se révèle être l’écosystème vivant qui alimente tout ce qui existe en surface — et dont ils dépendent absolument.

Avalonia commence en N1/N2 : une communauté humaine diverse qui maîtrise sa consommation d’énergie, des agriculteurs qui utilisent des pesticides pour nourrir le monde. Puis l’exploration du monde souterrain — un univers de non-humains qui semblait menaçant — révèle progressivement que chaque être vivant agit dans un plan directeur commun pour que chacun puisse s’épanouir et contribuer. Ce qui fait d’Avalonia un N4 complet : à la fin du film, c’est une action collective des humains et des non-humains qui permet la co-évolution des deux mondes. Pas une prise de conscience individuelle — une mobilisation où humains et non-humains agissent main dans la main pour un système qui bénéficie à tous. Le lien qui se révèle n’est pas contemplé : il est agi, construit, incarné dans des choix collectifs concrets. L’arc narratif le plus complet du corpus : de la gestion des ressources humaines (N2) à la co-évolution active avec le vivant non humain (N4), en passant par l’exploration des interdépendances (N3).

Moi — Le moi des protagonistes se transforme au fil de l’exploration : d’un moi holiste-espèces qui gère ses ressources à un moi relationnel qui comprend sa place dans une trame de relations entre humains et non-humains. La croissance narrative est une croissance du Soi au sens de Næss.

Les autres — Avalonia est une communauté de grande diversité (origines, conditions, âges, cultures). La solidarité humaine est réelle dès le départ. Ce qui change : elle s’élargit progressivement aux non-humains du monde souterrain.

La nature — D’abord ressource/menace (N1/N2), puis système d’interdépendances à respecter (N3), puis partenaire à part entière dont la vitalité est inséparable de celle des humains (N4). L’arc écologique le plus complet du corpus.

💙 Pandora / Na’vi — Avatar, James Cameron (2009-2022)

N4 · Régénérer Moi relationnel · Tresse neurale Contribution symbiotique · Eywa N4 env ✓ · N4 social ✓

Sur Pandora, les Na’vi vivent en connexion physique directe avec leur milieu via la tresse neurale — une symbiose littérale avec les arbres, les animaux, les ancêtres. Eywa tisse une trame vivante entre tous les êtres. Jake Sully traverse l’arc complet : N1 (marine d’infiltration) vers N4 (Toruk Makto, protecteur du vivant).

Avatar est l’imaginaire N4 le plus explicitement construit du cinéma grand public. La connexion avec le non-humain n’est pas métaphorique — elle est physiologique. Cameron illustre ce que Nous Sommes Vivants nomme multicentrisme : chaque être vivant agit dans une trame commune. La prospérité de Pandora est la conséquence directe de la vitalité de cette trame.

Moi — Le Na’vi est un nœud de relations dans une trame vivante. Jake n’est pleinement lui-même que dans son corps bleu, connecté à Eywa.

Les autres — La communauté Omaticaya est une coopération symbiotique humains/non-humains. Pas de hiérarchie : une destinée partagée, Eywa comme commun.

La nature — Pandora n’est pas un décor — c’est un acteur. Les arbres, les animaux, les ancêtres sont des partenaires actifs de la co-évolution. La vitalité du territoire est la condition de la vitalité des Na’vi.

Ce qu’Avatar illustre : la connexion physiologique au vivant comme fondement de toute prospérité — l’imaginaire N4 le plus populaire et le plus explicite de la fiction mondiale.

Synthèse : l’état du réservoir imaginaire mondial

Niveau · Moi Cités Nb %
N1 · Anthropocentrisme
Limiter · Sobriété · Moi atomique
Khazad-dûm · Capitole · Rapture · Babylone · Laputa (Swift) · Metropolis · Trantor · Minas Tirith · Troie · Londres/1984 · Gotham · Braavos · Galactica · Dark City · Seahaven · Snowpiercer · Brüsel 17 45%
N2 · Biocentrisme
Réduire · Décroissance · Moi holiste-espèces
Atlantis · El Dorado · Cour des Miracles · Piltover · Zaun · Chiba City · Novigrad 7 18%
N3 · Écocentrisme
Restaurer · Adaptation · Moi holiste-société
Solarpunk · Alexandrie · Laputa (Miyazaki) · Bartertown · Tomorrowland · Arrakeen · Los Angeles 2019 · Bensalem · Shangri-La 9 24%
N4 · Multicentrisme
Régénérer · Co-évolution · Moi relationnel
Rivendell · Wakanda · Miyazaki · Avalonia · Avatar/Pandora 5 13%

Sur 38 cités, cinq incarnent pleinement l’augmentation des capacités du vivant au sein de l’écosystème — Rivendell, Wakanda, Miyazaki, Avalonia et Avatar/Pandora. 24% atteignent l’écocentrisme N3, par des voies différentes : social seul (Alexandrie, Tomorrowland, Bensalem, Los Angeles 2019), environnemental seul (Bartertown, Laputa (Miyazaki)), ou les deux à la fois (Arrakeen, Solarpunk, Shangri-La). Ce n’est pas un accident — c’est une donnée structurelle.

Voici ce que ce corpus révèle : les imaginaires N1/N2 sont les deux faces du même mythe. La Genèse — domination, extraction, crise des ressources — porte en elle son propre corollaire : l’effondrement. Toutes les dystopies du corpus (Gotham, 1984, Snowpiercer, Rapture, Capitole, Metropolis, Trantor, Babylone) sont le revers de l’imaginaire de la Genèse. Dystopies et récits catastrophistes sont prisonniers du même registre — « ce que je vais perdre ». Les cinq cités N4 du corpus sont dans un autre registre : « ce qu’on va tous gagner ». La régénération produit de la prospérité, pas de la restriction. Elle augmente la capacité du vivant — humains inclus — à s’épanouir dans son milieu.

Ce qui est frappant dans la lecture par les trois cercles — Moi, Les autres, La nature : la progression des niveaux n’est pas une question de degré d’attention portée au vivant. C’est une transformation de la nature même du sujet — de l’atome qui se suffit à lui-même au mycélium qui vit en symbiose. Ce qu’Arne Næss formalisait dans son écosophie comme l’élargissement progressif du Soi jusqu’à la Self-realization — l’accomplissement maximal du Soi à travers l’identification au vivant — est exactement ce que nos cinq cités N4 incarnent : elles ne se réalisent pas malgré leur relation au vivant, mais à travers elle.

Ce que ces cinq cités dessinent ensemble, c’est une géographie des nouvelles formes de relations — et c’est précisément ce que nos imaginaires collectifs manquent le plus. À Rivendell, la relation entre les Elfes et leur milieu : une hospitalité qui prend soin du vivant qui l’entoure, et reçoit en retour la vitalité du lieu. À Wakanda, la relation entre culture, technologie et territoire : la vibranium n’est pas extraite mais intégrée dans un modèle où la nature reste partenaire. Dans les films de Miyazaki, la relation de réciprocité avec les non-humains : les esprits, les forêts, les rivières ne sont pas des ressources ni des décors — ils sont des interlocuteurs. À Avalonia, la relation intergénérationnelle avec ce dont on dépend sans le voir : comprendre avant d’agir, agir ensemble. Sur Pandora, la relation physiologique et collective au vivant : Eywa comme commun, la tresse neurale comme modèle d’une interdépendance assumée et cultivée. Dans chacune, la prospérité n’est pas le résultat d’une extraction optimisée — elle est la conséquence de liens mutuellement bénéfiques devenus le principe même de l’activité.

Le chantier de la Fresque des Imaginaires de Nous Sommes Vivants est d’ouvrir les imaginaires vers plus d’imaginaires utopiques — N3 et N4. De rendre visible la distinction entre restaurer l’écosystème (N3) et augmenter la capacité du vivant au sein de l’écosystème (N4) — et de multiplier les récits qui incarnent cette différence. Rivendell, Wakanda, Miyazaki, Avalonia, Avatar/Pandora : cinq espaces où le moi se construit dans ses relations au vivant, pas contre elles. Et où la prospérité est la conséquence naturelle de cette alliance.

La régénération n’est pas un niveau supérieur — c’est une bascule de finalité

La RSE réduit les dégâts. La régénération change le modèle. Restaurer (N3) → réparer l’écosystème comme système, maintenir son équilibre, revenir à un état fonctionnel. Régénérer (N4) → augmenter la capacité du vivant au sein de l’écosystème — pas revenir à l’état antérieur, mais augmenter la capacité collective de chaque être vivant à s’épanouir et contribuer dans son milieu. Plus l’activité opère, plus les impacts contributifs augmentent. La prospérité économique est une conséquence de cette augmentation des capacités — pas l’inverse.

La question discriminante : Est-ce que le territoire et ses habitants prospèrent avec mon activité économique ? — Livre blanc, Nous Sommes Vivants

Ces cités sont des miroirs — quel profil de leadership incarne votre organisation ?

Le Capacity Score vous permet d’évaluer votre capacité à tenir vos trajectoires RSE, innovation et business — et identifie vos leviers d’action prioritaires. Quatre profils — les mêmes que les quatre relations humains / nature de ce corpus :

N1 · Anthropocentrisme · Limiter

Le Garde-fou

Conformité, gestion des risques, stagnation sécuritaire. Comme Minas Tirith, Troie, Londres/1984.

N2 · Biocentrisme · Réduire

L’Optimisateur

Réduction des impacts, efficience défensive, protection du non-humain. Comme Atlantis, El Dorado, Piltover · Zaun.

N3 · Écocentrisme · Restaurer

L’Architecte

Robustesse conservatrice, adaptation, gestion des interdépendances. Comme Arrakeen, Solarpunk, Alexandrie.

N4 · Co-évolution · Régénérer

Le Jardinier

Contribution symbiotique, liens mutuellement bénéfiques, vitalité du vivant comme finalité. Comme Rivendell, Wakanda, Miyazaki, Avalonia, Avatar/Pandora.

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