Les associations régénératives : 4 témoignages

Lauriers de la régénération 2026 · Replay · 10h

On cite volontiers les entreprises régénératives — jamais les associations. Et si elles étaient, elles aussi, un modèle ?

« Les associations régénératives » — une table ronde des Lauriers 2026 animée par Alizé Danchaud (Le Mouvement Tilt), au retour d’un Tour de France d’une vingtaine de structures. Quatre d’entre elles partagent leurs apprentissages de terrain : le Réseau Étincelle, Le Jardin, la MJC Berlioz et L’Escale Coop’.

On range facilement les Patagonia et Expanscience dans les exemples inspirants de l’économie régénérative ; on oublie les associations. Le Mouvement Tilt — né d’une coalition philanthropique pour accélérer la transition écologique du monde associatif — a voulu corriger ce point aveugle. Une enquête Recherches & Solidarités le résume : 74 % des dirigeants d’association se sentent concernés par la transition écologique, mais 14 % seulement disposent d’un plan d’action structuré — faute de moyens, d’expertise et de temps. Tilt y répond par des parcours collectifs (Tilt Odyssée, Tilt en Vol) et une base de ressources gratuite et contributive, la Tiltothèque.

Pour incarner cette conviction, son Tour de France en van électrique a rencontré, entre mars et mai, une vingtaine de structures « régénératives par nature », de toute taille et de toute région, avec l’appui de Sarah Dubreuil, spécialiste de l’entrepreneuriat systémique et régénératif. Quatre d’entre elles ont partagé leur histoire lors de cette table ronde.

Réseau Étincelle
Olivier Vigneron, délégué général. Remobilise les jeunes sortis de l’école ; première « perma-association » de France.
Le Jardin
Gwenaëlle Ferré, cofondatrice. Centre de santé communautaire et planétaire, à Bron (métropole de Lyon).
MJC Berlioz
Jean-Michel Fragey (avec Roméo). Un écolieu en quartier prioritaire à Pau, fondé en 1979.
L’Escale Coop’
Matthieu Florent, chargé de coopération. Un centre social devenu réseau de 10 communes rurales du Cambrésis.

Pourquoi une association voudrait-elle régénérer son modèle ?

La réponse la plus nette est venue du Réseau Étincelle, qui remobilise depuis quinze ans des jeunes sortis du système scolaire sans diplôme. Son point de départ est une forme d’humilité : ce n’est pas parce qu’une structure est associative qu’elle est plus vertueuse que les autres. Les scandales — de l’ARC à la fondation Abbé Pierre — le rappellent. D’où l’idée de se remettre en question et de régénérer son propre modèle, sans toucher au ciment de la loi 1901 « que bien des pays nous envient ».

Le déclic est venu pendant le Covid, quand son président Sylvain Brézard — concepteur du modèle de perma-entreprise — a posé la question : pourquoi les entreprises se remettraient-elles en question, et pas les associations ? Le Réseau Étincelle est ainsi devenu la première « perma-association » de France. Trois principes éthiques en forment la boussole : prendre soin des humains, préserver la planète, se fixer des limites et partager les richesses. Il aura fallu plusieurs séminaires avec le conseil d’administration, au vert dans le Morvan, pour seulement définir ce qu’était une perma-association — le temps long, déjà. Et l’exercice n’est jamais clos : « n’attendons pas encore quinze ans pour revisiter les choses », entre l’IA, les conflits et le concept de robustesse apparu depuis.

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Cette humilité est le bon point de départ. Être associatif ne place pas d’office une structure du côté du régénératif : là aussi, la question n’est pas d’appartenir à un club, mais de progresser sur une trajectoire. Le concept de robustesse qu’Olivier Vigneron cite — celui d’Olivier Hamant — en est justement le palier charnière : accepter la sous-optimalité pour durer (Restaurer, N3), avant de contribuer activement aux capacités du vivant (Régénérer, N4). Ces associations parcourent précisément ce chemin, niveau après niveau.

La perma-association : une éthique qui devient matrice d’action

Chez Étincelle — six salariés, une dizaine de délégués territoriaux et près de 80 formateurs partout en France — les trois principes ne restent pas au mur. Ils se déclinent en six enjeux, dix-sept projets et trente-six actions : une véritable matrice pour avancer. « Prendre soin des humains », c’est le cœur de métier — remobiliser des jeunes en les réconciliant avec eux-mêmes et avec le monde de l’entreprise, puisque tous les parcours se déroulent au sein d’entreprises partenaires. Mais c’est aussi prendre soin des équipes pour éviter le burn-out, via des « green days » et une logique de ressource humaine durable. Une étude d’impact a même révélé un effet inattendu chez les collaborateurs partenaires : le sentiment d’être utile, d’avoir « reçu plus que donné » — une régénération des équipes de l’entreprise elle-même, non prévue au départ.

« Préserver la planète » passe par des choix concrets — train plutôt qu’avion, covoiturage systématique des formateurs (toujours en binôme), autopartage via la coopérative Citiz — et surtout par un module de transition écologique inclusive, co-construit avec l’association Puzzle Climat, pour que les jeunes accompagnés ne soient pas « laissés de côté » alors qu’ils sont les premières victimes des dérèglements ; l’occasion de leur montrer qu’ils sont déjà acteurs de la transition sans le savoir. « Se fixer des limites et partager », enfin : quinze ans pour faire le Tour de France, « pas un hasard » — penser global, agir local (près de 40 % des jeunes formés à moins de 5 km de chez eux, pour lever leurs freins de mobilité) — et diffuser les ressources en open source, « la première richesse des associations ».

La santé comme système vivant

Le Jardin, ouvert à Bron en 2022 et distingué parmi les lauréats des Lauriers 2026, se présente comme le premier centre de santé communautaire et planétaire de France. Le constat fondateur : la santé dépend d’abord des conditions de vie — logement, travail, système éducatif, discriminations subies par les personnes racisées ou minorisées, expositions professionnelles, environnement. On y voit donc un médecin, mais pas seulement. Deux fois par semaine, des ateliers de prévention — comprendre son diabète ou son hypertension, mais aussi tricot, argile, jardinage, marche, cuisine végétarienne — sont animés par des médiatrices en santé et, de plus en plus, par les patient·es eux-mêmes.

La structure repose sur deux pivots. Les accueillant·es, d’abord, garants d’un accueil inconditionnel : quiconque passe la porte est reçu, écouté, orienté. Les médiatrices en santé, ensuite — un métier récent — : elles reformulent l’ordonnance, rassurent, aident à la prise de rendez-vous, recueillent les besoins, et ce sont ces récits qui nourrissent ensuite les ateliers. Car ces ateliers sont pensés comme une alternative aux médicaments : mieux comprendre sa maladie, ou passer deux heures en nature plutôt que prendre un anxiolytique. Une manière de réduire l’empreinte d’un système de santé qui pèse 8 % des émissions de gaz à effet de serre en France. Le tout en autogestion, sans « bureau du médecin », avec un conseil d’administration mêlant salarié·es et usager·es — à rebours des rapports de pouvoir des cabinets libéraux.

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Le Jardin illustre un angle mort du régénératif quand on ne le pense qu’en « produit » : le capital humain et social. Régénérer, pour nous, c’est donner aux êtres vivants — humains compris — les ressources pour atteindre leur plein potentiel dans leur milieu. Rendre les personnes actrices de leur santé, relier soin et écologie (One Health), c’est très exactement cela : augmenter une capacité, pas délivrer une prestation.

L’écologie ordinaire des quartiers

La MJC Berlioz, fondée à Pau en 1979 par des femmes migrantes espagnoles, revendique aujourd’hui le statut d’écolieu en quartier prioritaire — fruit de quarante ans de travail de terrain avec ses quelque 1 000 adhérents et 200 bénévoles actifs. L’histoire commence par des créations partagées dans les années 80 (spectacles, chars fleuris montés avec des artistes et des habitants), se poursuit par des actes de désobéissance dans les années 90 pour empêcher des axes routiers et préserver des espaces verts, portés par une intelligence collective — habitants, écoles, commerçants, paysagistes, bénévoles. De ce « contre-pouvoir positif », la MJC s’est imposée comme garante de la maîtrise d’usage — la place de l’habitant, à côté de la maîtrise d’œuvre et d’ouvrage. Résultat : cinq hectares d’espaces nature en ville conventionnés avec la mairie, jusqu’à obtenir qu’un habitant ait le droit de faire pousser un végétal sur un bord de trottoir, hier interdit. Il aura fallu, pour cela, faire venir un architecte paysagiste japonais porteur d’une autre philosophie du végétal en ville.

L’écolieu fédère aujourd’hui le secteur jeunesse, l’épicerie sociale, une aire terrestre éducative, un verger. Et Roméo, étudiant en sociologie missionné par la MJC, y étudie l’« écologie ordinaire » : ces pratiques déjà là, qui ne disent pas leur nom. À l’atelier couture — comme aux ateliers bois, fer ou tricot, tenus par des bénévoles « cadres » souvent du métier — près de 95 % de la matière vient du réemploi et des chutes, non par militantisme mais par bon sens transmis. L’enjeu : conscientiser ces gestes pour que les habitants se reconnaissent comme acteurs de la transition, plutôt que d’importer une écologie qui leur serait étrangère — y compris auprès des ados, via un programme d’éducation à l’image qui les met « dans la peau de journalistes ».

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Ici, régénérer, ce n’est pas ajouter de l’écologie : c’est révéler et activer des capacités existantes. Cette logique d’activation plutôt que de production, de maîtrise d’usage plutôt que de solution descendante, est au cœur de la régénération : le territoire et ses habitants prospèrent grâce à l’activité, pas malgré elle.

Coopérer plutôt que dupliquer

L’Escale Coop’, enfin, montre — avec Matthieu Florent, son chargé de coopération — la régénération d’un modèle en temps réel. Né maison des jeunes en 1996 puis centre social en régime municipal, il n’intervenait que sur une commune rurale de 2 000 habitants quand, en 2020, la CAF a demandé d’élargir le territoire et d’ouvrir la gouvernance aux habitants. Menacé, il a choisi non de survivre seul mais d’aller « avec son bâton de pèlerin » démarcher dix communes voisines — pas en demande, certaines de 450 habitants à peine. Non pas « sauvez notre centre social », mais « de quoi vos habitants ont-ils besoin ? », appuyé sur un gros diagnostic de territoire. Il a fallu quatre ans — le rythme des municipalités, des partenaires, d’une CAF elle-même prisonnière de ses cahiers des charges — et un vrai changement de posture des salariés, de la prestation vers l’accompagnement, « faire avec au lieu de faire pour ».

Depuis janvier 2026, l’agrément centre social est porté par un réseau de 10 communes (13 500 habitants), avec un conseil d’administration de 30 personnes dont 20 habitants et un élu par commune — un modèle assez inédit pour que d’autres centres sociaux viennent s’en inspirer. Le mot d’ordre : coopérer, mutualiser, développer la confiance, sans moyens supplémentaires. Un réseau associatif mensuel, du matériel partagé, l’ingénierie du centre mise à disposition de « personnes ressources » bénévoles formées dans chaque village. Côté jeunesse — un angle mort dans ces communes — des « goûters projets » hebdomadaires amènent aujourd’hui plus de 60 jeunes de plusieurs communes à monter ensemble un festival citoyen (25 d’entre eux sont passés en jury pour une bourse de 1 500 €). Même logique pour les accueils de loisirs : leurs directeurs, isolés, sont désormais réunis, se sensibilisent au handicap ou à la santé mentale, et mutualisent leurs sorties.

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Mutualiser au lieu de dupliquer, coopérer au lieu de concurrencer : c’est déjà faire de l’action autrement, comme l’économie de la coopération propose de faire du business autrement. « Faire avec au lieu de faire pour » est peut-être la définition la plus simple de la régénération sociale : on ne produit pas un service pour un bénéficiaire, on active la capacité d’un territoire à prendre soin de lui-même.

Un même fil : le vivant au centre

Quatre histoires, quatre points de départ, un même geste. Toutes remettent les parties prenantes au cœur de la gouvernance — habitants, usagers, salariés, partenaires. Toutes s’ancrent dans un territoire et acceptent le temps long des institutions. Toutes préfèrent l’agilité et l’écoute à la solution toute faite. Et toutes tiennent ensemble deux dimensions qu’on dissocie presque toujours : l’écologique et le social. C’est plus rare qu’il n’y paraît — l’économie sociale et solidaire porte un vrai modèle économique mais intègre souvent trop peu la biodiversité, quand les démarches environnementales traitent trop peu le social. Ces associations refusent l’arbitrage, et c’est précisément ce qui les rend régénératives.

Là où l’économie régénérative se prouve souvent « produit », elles rappellent qu’elle se joue tout autant dans le capital humain et social — l’angle mort le plus fréquent. De la robustesse qui permet de durer à la régénération qui augmente les capacités du vivant, elles tracent, à leur échelle, la même trajectoire que les entreprises primées aux Lauriers, dont les 38 lauréats 2026 comptent des acteurs de l’économie sociale et solidaire — à commencer par Le Jardin, primé cette année. Une autre table ronde l’avait déjà montré côté ESS, sur la solidarité régénérative. Et, comme le glissait un intervenant, si le mot « crise » se traduit en chinois par « opportunité », le monde associatif est sans doute bien plus agile qu’on ne l’escompte.

Prolonger la table ronde

Où en est votre organisation sur la trajectoire régénérative ?

Entre prélever les capacités du vivant et les régénérer, il existe une trajectoire mesurable, de la robustesse (durer) à la régénération (augmenter les capacités humaines et écologiques). Associations comme entreprises la parcourent, niveau par niveau. Découvrez les organisations qui l’incarnent aux Lauriers 2026.

Découvrir les Lauriers de la régénération →

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