Vandana Shiva : De la prédation à la régénération

De la prédation à la régénération : une trajectoire que les entreprises empruntent dès aujourd’hui

Il existe deux façons d’habiter la Terre avec une activité économique : en prélever les capacités, ou les régénérer. La polarité est réelle — et entre ces deux pôles, une trajectoire mesurable existe. Des organisations la parcourent, levier par levier, niveau après niveau.

De la prédation à la régénération — Vandana Shiva, Régénérer ou dégénérer

Un nouveau Printemps silencieux

En 1962, Rachel Carson publie Printemps silencieux et change l’histoire. Pour la première fois, une scientifique démontre avec rigueur comment les pesticides de synthèse détruisent les chaînes alimentaires des écosystèmes — et comment l’industrie chimique fabrique le silence autour de ces destructions. Le livre déclenche un mouvement mondial et pose les bases de l’écologie politique moderne.

Soixante ans plus tard, Vandana Shiva publie Régénérer ou dégénérer — La crise climatique est une crise alimentaire (mars 2026, Rue de l’Échiquier / Wildproject, traduction Marin Schaffner). La démarche est la même : démonstration scientifique rigoureuse, pédagogie des fonctionnements naturels symbiotiques des sols et des corps, alerte contre les nouvelles prédations technologiques sur l’alimentation — viande cellulaire, substituts d’œufs, lait infantile de laboratoire. Le livre est court (192 pages), percutant, conçu pour déclencher, comme Carson, un mouvement d’échelle.

Il n’est pas un coup d’éclat isolé. Il est l’aboutissement de quarante ans d’une œuvre systémique — plus de vingt livres qui construisent, pierre par pierre, la démonstration que les crises climatique, alimentaire et de biodiversité sont une seule et même crise, née d’une relation dysfonctionnelle avec le vivant.

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Vandana Shiva : une œuvre systémique sur ce que l’économie fait au vivant

Physicienne de formation, docteure en philosophie des sciences (Western Ontario, 1978), prix Nobel alternatif 1993, Vandana Shiva a consacré quarante ans à documenter les mécanismes précis par lesquels l’économie industrielle rompt les cycles du vivant. Dès Staying Alive (1988), elle analyse comment la révolution agricole industrielle a détruit des systèmes alimentaires paysans qui fonctionnaient en boucle fermée depuis des millénaires. Avec Monocultures de l’esprit, elle montre que la destruction est aussi épistémologique : en imposant le seul paradigme mécaniste, on efface les savoirs qui permettaient de maintenir la diversité des cycles vivants — c’est ce qu’elle appelle la « mécanophilie ». La guerre de l’eau, Le terrorisme alimentaire, La biopiraterie, 1%, Mémoires terrestres (2023) prolongent ce travail sur l’eau, les semences, le foncier, le vivant transformé en propriété intellectuelle.

Régénérer ou dégénérer (2026) synthétise l’ensemble en quatre chapitres — l’affrontement entre mécanophilie et technologies naturelles, l’illusion de la sécurité alimentaire industrielle, la logique « nourriture morte, métabolisme mort », la dystopie de la fausse nourriture — et une conclusion sur la santé des sols et des peuples comme horizon commun. Ce livre pose explicitement la polarité qui structure toute son œuvre depuis le début : régénérer ou dégénérer. Deux façons d’habiter la Terre. Aucun espace entre les deux.

Le désordre métabolique de la Terre

La contribution conceptuelle centrale du livre est de formuler le changement climatique comme un désordre métabolique de la Terre — un symptôme de la rupture de notre relation avec les cycles du vivant, et non un problème technique de gestion des émissions. Ce déplacement est fondamental : si le changement climatique est un désordre métabolique, alors la décarbonation seule — réduire les émissions sans restaurer les cycles — traite le symptôme sans traiter la cause.

Le cycle du carbone est un cycle alimentaire. Le carbone absorbé par photosynthèse est transformé en hydrates de carbone par les plantes, restitué au sol sous forme d’exsudats racinaires, absorbé par les champignons mycorhiziens et les vers de terre, remonté dans la chaîne alimentaire, émis à nouveau par les animaux. Ce cycle est la monnaie d’échange de la vie entre les espèces et les écosystèmes. Le rompre — en substituant de l’énergie fossile à de l’énergie vivante — crée un dérèglement métabolique à l’échelle planétaire. La logique « nourriture morte, métabolisme mort » prolonge ce diagnostic jusqu’au corps humain : les aliments ultra-transformés perturbent le microbiote intestinal et génèrent une pandémie de maladies chroniques. Le métabolisme de la Terre et le métabolisme humain sont les deux faces d’un même dérèglement.

La polarité de Shiva est ancrée dans cette physique des systèmes vivants : d’un côté les systèmes mécanistes qui rompent le cycle nutritionnel, de l’autre les systèmes régénératifs qui l’amplifient. Il n’y a pas de position neutre. Et pourtant — entre les deux pôles, il y a une distance, et cette distance se parcourt.

Agriculture régénératrice et design de relations entre vivants

L’agriculture régénératrice est le terrain où ce basculement prend corps le plus directement. Elle repose sur un principe simple : travailler avec les processus biologiques des sols plutôt que de les substituer par des intrants de synthèse. Couverture permanente des sols, diversité des espèces cultivées, intégration de l’élevage dans les cycles, suppression des intrants chimiques — ces pratiques referment les boucles que l’agriculture industrielle a rompues. Les effets sont mesurables : teneur en matière organique supérieure de 20 à 40 % après dix ans de conversion, densité en champignons mycorhiziens multipliée par trois à cinq, capacité de rétention d’eau accrue, séquestration carbone réelle. Les champignons mycorhiziens stockent chaque année dans le sol plus de 30 % des émissions fossiles mondiales — sans dispositif technique, sans crédit carbone, par la seule logique des cycles vivants.

Dans cette trajectoire, le bio protège — il exclut les intrants de synthèse et constitue un plancher réglementaire. Le bio régénératif va plus loin : il construit activement la santé des sols, la biodiversité, l’équité sociale, par des pratiques documentées de rotation, de couverture permanente, de pâturage tournant. La certification ROC (Regenerative Organic Certified) est aujourd’hui le standard international le plus exigeant — il cumule bio, fair trade et régénération mesurée comme prérequis. Ce continuum bio → bio régénératif → ROC est exactement la trajectoire N2→N3→N4 lue à l’échelle d’une filière : le problème n’est pas seulement les pratiques agricoles, c’est aussi la traduction de ce qui se passe sur le terrain en valeur visible et crédible du champ au marché.

Mais ce que l’agriculture régénératrice révèle va au-delà des pratiques agronomiques : elle ne « gère » pas un sol, elle tisse des relations entre plantes, champignons, bactéries, animaux, agriculteurs et territoires. C’est ici que l’approche du Regenesis Institute — dont s’inspire directement la démarche de Nous Sommes Vivants — apporte un cadre que Shiva ne développe pas explicitement : l’entreprise comme designer de relations entre vivants, humains et non-humains, dans les écosystèmes qu’elle traverse. « Le développement régénératif est un processus continu de co-évolution ancré dans un lieu », selon Bill Reed (Regenesis). La régénération n’est pas une norme à atteindre — c’est une qualité de relation à cultiver.

Une organisation ne se contente pas de produire des biens ou des services — elle configure des relations. Entre ses équipes et les territoires. Entre ses fournisseurs et les sols. Entre ses produits et les corps des consommateurs. Entre ses pratiques et les espèces qui habitent les mêmes écosystèmes. Ce design est rarement conscient, mais il est toujours actif. La prédation extrait sans restituer, isole sans relier, unifie sans diversifier. La régénération, à l’inverse, est une écologie du lien : elle nourrit l’autonomie des êtres vivants et leur capacité à s’adapter, se transformer, durer. Régénérer, c’est concevoir des relations qui permettent au vivant — humain et non-humain — de continuer à vivre ensemble dans le temps long.

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Entre les deux pôles : une trajectoire en quatre niveaux

La polarité de Shiva est juste comme diagnostic. Mais elle ne dit pas comment avancer — à partir d’où l’on se trouve, avec quelles ressources, dans quel ordre. Le Capacity Score révèle à quelle étape de cette trajectoire une organisation se trouve, sans juger : il positionne avec précision sur un continuum qui va de la rupture du cycle à sa pleine activation.

N1 — Extraire. Le Garde-fou. L’organisation prélève sans restituer, gère ses risques en silo, discipline et sobriété pour éviter la sanction réglementaire. Les sols s’appauvrissent, les cycles se fragmentent, les habitats reculent. Le désordre métabolique est à son maximum. Les relations entre vivants sont rompues ou inexistantes.

N2 — Réduire. L’Optimisateur. L’organisation mesure ses impacts et engage des actions pour les limiter. La pression sur le cycle nutritionnel diminue. Le désordre métabolique ralentit — mais le cycle n’est pas encore refermé. La logique reste celle de la performance : optimiser, réduire, mesurer. Faire moins de dommages sans changer la finalité.

N3 — Restaurer. L’Architecte. L’organisation répare activement ce qu’elle a contribué à dégrader, tisse des relations dans ses réseaux, entre dans une logique de soin et de réciprocité. C’est ici que se situe le Donut de Kate Raworth — « opérer dans l’espace sûr », ne pas dépasser les limites planétaires — et l’horizon de robustesse qu’Olivier Hamant propose aux organisations : s’inspirer du vivant pour durer dans les fluctuations. Une logique de limites et de soin, pas encore de contribution active.

N4 — Régénérer. Le Jardinier. L’activité elle-même augmente les capacités du vivant — révéler la capacité de chacun à atteindre son plein potentiel dans son milieu de vie. Le produit ou le service amplifie la santé biologique des sols, enrichit les habitats naturels, augmente les populations indicatrices, nourrit les relations entre humains et non-humains dans les écosystèmes habités. Ce n’est plus une externalité contributive — c’est la finalité. L’équilibre visé n’est pas celui de l’organisation : c’est l’équilibre propre des systèmes vivants, leur capacité à s’auto-organiser et à durer par eux-mêmes.

Ces quatre niveaux ne sont pas des catégories morales : ce sont des états de la relation entre une activité économique et le cycle du vivant. Une organisation N2 qui réduit ses intrants chimiques n’est pas au même endroit qu’une organisation N1. Une organisation N3 qui restaure des zones humides et travaille en agriculture biologique n’est pas dans la même relation au cycle nutritionnel qu’une organisation extractive. Ces distinctions comptent — elles permettent de valoriser la progression réelle et d’identifier les leviers prioritaires pour avancer.

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Le retournement de finalité : franchir le seuil

Entre N3 et N4 se joue le franchissement le plus exigeant : le retournement de finalité. Ce n’est plus optimiser un modèle existant pour en réduire les impacts — c’est reposer la question de ce que l’activité produit réellement, pour qui, et dans quelle relation avec les cycles du vivant. La finalité de l’organisation bascule : de la capture de valeur à la génération de capacité.

Dans le secteur alimentaire, ce retournement se manifeste quand une organisation cesse de « minimiser son empreinte » sur les sols pour commencer à les nourrir activement. L’humus produit, les champignons mycorhiziens préservés, les vers de terre protégés deviennent des indicateurs de performance au même titre que le chiffre d’affaires. Ce retournement prend des formes différentes selon les secteurs — un acteur du foncier qui rend les sols plus vivants à chaque acquisition, une filière cosmétique dont les pratiques de collecte régénèrent les écosystèmes habités, un acteur du textile dont le cahier des charges inscrit la santé biologique des prairies comme critère central — mais suit partout la même logique : concevoir les relations entre vivants comme cœur de valeur.

Des organisations qui parcourent la trajectoire

L’Éco-Domaine La Fontaine (89 % — niveau régénératif) a construit son modèle autour de la santé biologique des sols comme cœur de valeur. La certification Demeter et les pratiques biodynamiques y referment le cycle nutritionnel à l’échelle de la parcelle : les intrants viennent du domaine, les effluents y retournent. Le vin produit est l’expression d’un réseau de relations entre sol, plante, micro-organismes et agriculteurs — pas d’un procédé industriel optimisé. C’est la gouvernance elle-même qui protège cette finalité dans le temps.

ETIC Foncièrement Responsable (76,1 % — niveau régénératif) a fait du foncier un levier de design de relations entre vivants. En inscrivant dans ses acquisitions des engagements de renaturation, de restauration d’habitats et de maintien d’activités agricoles régénératrices, l’organisation transforme chaque transaction immobilière en recomposition des relations entre humains et non-humains sur un territoire. C’est le produit lui-même — le foncier acquis — qui est porteur de la logique régénérative.

Expanscience (72 % — trajectoire N3 vers régénératif) engage sa filière ingrédients vers une agriculture régénératrice qui referme les cycles au niveau parcellaire. La co-construction avec les agriculteurs partenaires vise une contribution active à la santé biologique des sols sur l’ensemble de la chaîne de valeur. C’est la filière — L5 du Capacity Score — qui porte la progression : l’organisation entraîne ses partenaires dans la trajectoire.

La filière Laine française (N2→N3) illustre la traversée du seuil entre réduction et restauration. Les pratiques d’élevage extensif commencent à régénérer les prairies permanentes, les circuits courts referment les boucles de matière. La trajectoire vers le niveau régénératif passera par un retournement de finalité : faire de la laine un matériau dont la production augmente activement la santé biologique des pâturages — et dont le design de filière tisse des relations durables entre éleveurs, sols et écosystèmes pastoraux.

Ce que la trajectoire change

Ce que Shiva a construit en quarante ans est irremplaçable : un diagnostic biophysique précis de ce que les systèmes extractifs font au cycle du vivant. La polarité qu’elle pose est juste. Olivier Hamant, biologiste à l’INRAE (La Troisième voie du vivant, L’Entreprise robuste), la prolonge par une autre voie : en montrant que le vivant n’est pas performant — la photosynthèse ne capte que 1 % de l’énergie solaire, les plantes sont lentes, hétérogènes, redondantes — et que c’est précisément cette « sous-optimalité » qui les rend robustes sur le temps long. La robustesse de Hamant renforce la capacité à tenir dans un monde instable en renonçant à l’optimisation. C’est le niveau de l’Architecte — réparer, stabiliser, tisser des relations pour résister aux chocs. Les organisations qui s’en inspirent sont au niveau de la restauration — pas encore de la contribution active au vivant.

La régénération telle que portée par Nous Sommes Vivants interroge en plus la capacité à contribuer : non seulement tenir, mais renforcer durablement les capacités du vivant — biodiversité, santé, relations, qualité de vie — dans une logique One Health et de co-évolution. C’est le niveau du Jardinier : la rentabilité n’est plus un objectif isolé, elle devient une conséquence de la capacité collective à coopérer, créer de la valeur située et durer sans s’épuiser. L’équilibre visé n’est pas celui de l’organisation : c’est l’équilibre propre des systèmes vivants — leur capacité à s’auto-organiser, à persister, à générer de la vitalité par eux-mêmes. L’économie en dépend — elle ne le définit pas.

Ce que la trajectoire de Nous Sommes Vivants apporte, c’est l’opérationnalisation de ce diagnostic dans le contexte des organisations : le design conscient des relations entre vivants, humains et non-humains, comme objet central de la transformation. Une organisation qui s’engage dans cette trajectoire ne cherche plus seulement à réduire ses impacts ni à devenir robuste. Elle accepte d’être vue — et de se voir — comme un acteur qui configure des relations dans les écosystèmes qu’elle habite. Et qui peut les configurer autrement, à chaque étape, avec des leviers mesurables.

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