
La Cour des comptes juge la transition écologique rentable, mais sous-investie : elle réduit la facture énergétique du pays et sert sa souveraineté, alors que l’investissement stagne quand les besoins doublent d’ici 2030. Les émissions baissent, mais l’eau, les sols et la biodiversité se dégradent, et les entreprises aidées pour décarboner sont bien plus exposées à la sécheresse que les autres. Que dit son rapport, et qu’est-ce que cela change pour les entreprises ? Pour Nous Sommes Vivants, le business case de la transition est donc sous-évalué : seule la réduction des émissions est chiffrée, et ce que rapportent l’adaptation, l’eau et le vivant reste hors des comptes, alors que l’économie en dépend.
L’ESSENTIEL · CE QUE DIT LA COUR DES COMPTES
- Rentable : moins de facture énergétique, plus de souveraineté, un effet économique net positif en cinq ans.
- Sous-investie : les besoins doublent d’ici 2030, l’investissement stagne, et 69 des 82 Md€ sont attendus du privé.
- À deux vitesses : le carbone avance ; l’eau, les sols et la biodiversité décrochent.
- Décarboner ne suffit pas : 17,5 % des entreprises aidées sont exposées à la sécheresse, contre 1,5 % de l’ensemble.
- Un financement centré sur le carbone : la stratégie de financement chiffre surtout la réduction des émissions et donne peu d’informations sur les autres volets.
CE QU’EN RETIENT NOUS SOMMES VIVANTS
- Un business case sous-évalué : les gains pour l’eau, les sols, la biodiversité et la santé restent hors du calcul, alors que le carbone lui-même dépend de l’eau et des forêts. Ce qu’on ne compte pas, on ne le finance pas.
SOMMAIRE
I. Ce que dit la Cour des comptes : une transition rentable, à deux vitesses et sous-investie
II. Ce que la décarbonation laisse de côté : l’eau, la santé, la biodiversité
III. Changer de modèle : du bois qui paie la forêt à l’activité qui fait prospérer le vivant
Conclusion : la transition est rentable, mais seul le carbone est chiffré
I. Ce que dit la Cour des comptes : une transition rentable, à deux vitesses et sous-investie
Selon la Cour des comptes, la transition rapporte : moins de dépendance, une économie plus forte, des dépenses en baisse
La Cour confirme le constat de son précédent rapport et va plus loin : la transition devient une politique structurelle, qui renforce la compétitivité de l’économie, réduit ses vulnérabilités et sert la souveraineté énergétique, alimentaire et industrielle.
Ses gains sont déjà là. Les importations d’hydrocarbures ont coûté 65,7 Md€ à la France en 2025 et pèsent pour −42,2 Md€ sur sa balance commerciale : chaque énergie décarbonée produite en France réduit cette dépendance. Avec la crise énergétique de février 2026, la hausse du prix des hydrocarbures a rendu les bénéfices de la décarbonation immédiatement perceptibles pour les entreprises. Selon le FMI, cité par la Cour, l’investissement de transition, de l’ordre de 1,2 % du PIB européen, produit un effet macroéconomique net positif en cinq ans, avec des effets contenus sur l’inflation et les taux d’intérêt.
Les collectivités le mesurent dans leurs comptes. À Antibes, le passage aux LED a réduit de 39 % la facture d’éclairage public entre 2021 et 2023, pendant que le reste de la facture énergétique doublait. À Malaunay, plusieurs dépenses de transition sont compensées par ce qu’elles rapportent, comme la flotte de véhicules électriques et la production d’énergie. Ces économies de fonctionnement renforcent leur capacité d’autofinancement.
Attendre coûte plus cher. « Reporter la transition ne supprime pas son coût mais le fait au contraire croître », résume Eric Allain, contre-rapporteur à la Cour des comptes. Selon le réseau des banques centrales (NGFS), trois ans de retard multiplieraient par 2,6 le coût de la transition climatique d’ici 2030, de 0,5 % à 1,3 % du PIB mondial. La Cour cite aussi une étude de référence (Bilal et Känzig) : un réchauffement permanent de +3 °C pourrait réduire d’environ 30 % le PIB mondial par habitant d’ici 2100. Il serait donc économiquement rentable pour l’Europe de financer jusqu’à 84 % de ses efforts d’atténuation.
Pour la France, troisième pays le plus endetté de la zone euro avec 115,7 points de PIB fin 2025, renoncer à ces investissements aggraverait durablement les finances publiques, au moment où la charge de la dette augmente.
Le carbone avance, l’eau, les sols et la biodiversité décrochent
L’été 2026 sert de point de départ : canicules répétées, sécheresse et incendies, nappes et rivières à sec, tornade dans l’Aude, épisodes de grêle. Pour la Cour, il montre que les résultats des politiques de transition restent insuffisants au regard des objectifs, et surtout des réalités physiques d’un climat et d’équilibres biologiques qui se modifient. Après cet été, la première présidente de la Cour relève des attentes très fortes des Français en la matière.
La Cour teste un baromètre de progression. Il compare l’effort annuel à fournir pour atteindre chaque cible au rythme constaté ces dernières années. Jusqu’à 100 %, le rythme suffit ; jusqu’à 110 %, l’accélération à fournir est modérée ; jusqu’à 150 %, elle est significative ; au-delà, l’effort est majeur.
| Volet | Indicateur | Résultat | Lecture de la Cour |
| Atténuation | Émissions brutes de gaz à effet de serre | 115,97 % | Effort significatif |
| Atténuation | Empreinte carbone, cible basse 2050 | 113,7 % | Effort significatif |
| Atténuation | Empreinte carbone, cible haute 2050 | 151,29 % | Effort majeur |
| Atténuation | Part du gaz naturel dans l’énergie finale | 93,22 % | Trajectoire satisfaisante |
| Atténuation | Part du pétrole dans l’énergie finale | +0,32 % par an | Évolution inverse de l’objectif 2030 |
| Eau | Masses d’eau de surface en bon état écologique | Stable, autour de 44 % | Objectif 2027 hors d’atteinte |
| Économie circulaire | Déchets ménagers par habitant | 152,55 % | Effort majeur |
| Pollution | Particules fines (PM2,5) | 19,36 % | Trajectoire satisfaisante |
| Pollution | Émissions d’ammoniac | −2,74 % par an | Au-delà de la trajectoire, réduction fragile et liée aux pratiques agricoles |
| Biodiversité | Oiseaux communs agricoles | Recul plus marqué qu’en Europe | Effort critique |
| Biodiversité | Oiseaux communs forestiers | Évolution défavorable | Effort substantiel |
| Biodiversité | Consommation d’espaces naturels, agricoles et forestiers | 215,73 % | Effort majeur |
| Adaptation | Indicateur en cours de définition par les ministères | — | Proposé dans une prochaine édition |
Le tableau dessine une transition à deux vitesses. L’air progresse au bon rythme, le carbone avance avec une accélération à fournir, les déchets restent loin de leur cible. Ce qui touche aux écosystèmes, l’eau, les sols, les oiseaux, recule ou stagne.
La Cour fait le même constat sur l’argent. Les investissements de protection de l’environnement passent seulement de 0,7 % du PIB en 2011 à 0,8 % en 2023. En 2023, les dépenses totales de protection de l’environnement atteignent 66,8 Md€, soit 2,4 % du PIB, portées à 36 % par les entreprises, 34 % par les administrations publiques et 29 % par les ménages. L’essentiel va à la gestion des déchets (33 %) et des eaux usées (25 %) ; la protection de la biodiversité et des paysages en représente 6 %, la protection et la dépollution des eaux et des sols 4 %.
Le Sénat chiffre ce que ce décrochage coûte à l’économie du pays, et ce qu’elle lui doit. Dans son rapport de prospective sur l’évolution des valeurs dans le champ économique à l’horizon 2050, la Délégation sénatoriale à la prospective s’appuie sur les comptes nationaux « augmentés » de l’Insee : une fois intégrée la dégradation du capital climatique, l’épargne nette ajustée de la France passe de +68 Md€ à −133 Md€ en 2023, et à −264 Md€ en incluant les effets futurs sur la santé. Le rapport relève aussi que plus de 40 % des titres détenus par les institutions financières françaises dépendent d’au moins un service écosystémique ; à l’échelle européenne, la Banque centrale européenne compte 72 % des entreprises non financières de la zone euro fortement dépendantes d’au moins un service écosystémique.
Sous-investie : 69 des 82 milliards d’euros supplémentaires attendus des ménages et des entreprises
Les investissements bas-carbone ont atteint 79 Md€ en 2024 ; pour 2030, les besoins augmenteraient de 82 Md€, soit un doublement, selon la stratégie pluriannuelle de financement de la transition. Environ 69 Md€ sont attendus du secteur privé, ménages et entreprises, et 13 Md€ du secteur public. Ces 82 Md€ couvrent la seule atténuation : la stratégie donne peu d’informations sur les besoins des autres volets, biodiversité, pollutions, déchets.
Le rythme ne suit pas. Les investissements favorables à l’atténuation ont progressé en moyenne de 5,36 % par an entre 2021 et 2024 ; il faudrait 12,57 % par an pour atteindre les 161,4 Md€ visés en 2030. La Cour note en outre une stagnation, avec un léger recul en 2024.
La Cour doute que l’effort privé soit soutenable en l’état : les ménages sont très endettés, les entreprises investissent déjà beaucoup, et la stratégie de financement suppose une hausse substantielle de l’investissement privé sans en analyser les conditions financières, économiques et opérationnelles. Elle demande de préciser par quels canaux cet effort sera financé. Pour l’effort public, la première présidente de la Cour, Amélie de Montchalin, a résumé le message du rapport en le présentant : dans un budget contraint, l’investissement public supplémentaire « n’est pas inatteignable du moment que nous sommes prêts à faire des choix ». Pour elle, l’enjeu est désormais de faire des objectifs des trajectoires crédibles, avec leurs financements, leur pilotage et leur évaluation.
La Cour juge probantes les aides à la décarbonation de l’industrie, dotées de 5,7 Md€ dans France 2030 et France relance : elles ont un effet amplificateur sur l’investissement privé et soutiennent l’innovation. Elle demande de mieux mesurer leurs effets d’aubaine et de réserver la subvention aux situations où elle déclenche réellement l’investissement.
La Cour demande aussi à l’État de financer sa propre transition. Pour son parc immobilier, il mobilise 0,7 Md€ par an pour un besoin de 5 Md€, et la Cour recommande d’associer un financement prévisionnel à chaque action jusqu’en 2030, pour que l’exemplarité publique entraîne les autres acteurs.
La trajectoire se joue donc pour une large part dans les décisions d’investissement des ménages et des entreprises. La Cour note d’ailleurs que les Français attendent une intervention forte des pouvoirs publics et des entreprises, et que certaines entreprises, conscientes des risques sur leur activité et leur pérennité, agissent déjà, tout en demandant des priorités claires et durables. Notre plaidoyer sur l’enjeu politique de la trajectoire des entreprises en fait sa thèse : il faut que les entreprises s’engagent et financent des impacts positifs, sociaux et environnementaux.
L’économie de la mutualité montre comment porter cet effort à plusieurs : co-investir, partager le risque, préfinancer. En agriculture, où les principaux leviers de décarbonation sont rentables pour la société mais pas pour les acteurs privés du secteur, COVALO, porté par Pour une Agriculture du Vivant, part du même constat : les agriculteurs ne peuvent assumer seuls les coûts de la transition. Ses cinq coalitions territoriales réunissent 71 acteurs et 589 agriculteurs autour d’un montage à plusieurs étages : engagements d’achat des industriels sur des volumes tracés, primes à la pratique, mesure des progrès par l’Indice de Régénération, taux bonifiés et rémunération des services environnementaux par les financeurs et les acteurs publics. Le projet dont il est issu a donné naissance au premier paiement pour services environnementaux régénératif, en Hauts-de-France avec l’Agence de l’eau Artois-Picardie, qui mutualise financements publics et privés. L’eau, les sols et le financement s’y tiennent ensemble. Les montages possibles, du contrat aux statuts et à la coalition territoriale, sont détaillés dans notre analyse des sources de financement de la transition d’une filière.
II. Ce que la décarbonation laisse de côté : l’eau, la santé, la biodiversité
Décarboner n’est pas s’adapter : les entreprises aidées sont plus exposées à la sécheresse
La décarbonation relève de l’atténuation : elle réduit les émissions pour limiter le dérèglement climatique, et son efficacité dépend d’abord de l’action coordonnée des États. Elle laisse entiers les risques déjà là, que la Cour recense : sécheresse, inondations, canicules, retrait-gonflement des argiles qui affecte le bâti industriel et les réseaux enterrés. Y faire face relève de l’adaptation, qui se conduit au plus près des risques de chaque territoire. Décarboner un site ne réduit pas son exposition à la sécheresse. Certaines réponses au climat peuvent même nuire aux écosystèmes, comme une installation d’énergie renouvelable mal placée ou un captage d’eau fait au détriment des écosystèmes. La Cour invite à accompagner les deux en même temps : la décarbonation des activités aidées et leur résilience.
La Cour a croisé les bénéficiaires des aides à la décarbonation avec leur exposition aux aléas climatiques. La sécheresse touche 1,5 % des établissements à l’échelle nationale, mais déjà 17,5 % des entreprises aidées, et 25,8 % à l’horizon 2030. Ces entreprises appartiennent à des secteurs à la fois très émetteurs et très consommateurs d’eau : agroalimentaire, chimie, métallurgie.
D’autres risques s’ajoutent. 93 % des entreprises du secteur de l’énergie aidées par l’ADEME sont vulnérables aux inondations, contre 26,9 % de l’ensemble des entreprises. Et les aides à la décarbonation se concentrent dans des régions où les risques chroniques s’intensifient : Centre-Val de Loire, Bourgogne-Franche-Comté et, dans une moindre mesure, Auvergne-Rhône-Alpes.
Ces aides financent des investissements faits pour durer plusieurs décennies. Le risque est d’en faire des actifs échoués, des équipements qui perdent leur valeur avant d’être amortis. Plus largement, les objectifs de continuité d’activité restent à chiffrer dans les plans nationaux d’adaptation, y compris pour les entreprises. Dans les secteurs exposés, comme le tourisme de montagne ou certaines filières agricoles et forestières, les collectivités font seules des choix structurants pour l’activité et l’emploi, faute de trajectoires économiques partagées.
La Cour dit comment s’y prendre. Vérifier le risque climatique avant d’accorder l’aide. Pour la Cour, analyser l’exposition des entreprises aidées aux risques climatiques devrait devenir un réflexe dans l’instruction des dossiers, pour la cohérence des politiques publiques comme pour la prudence dans l’usage de l’argent public. C’est déjà engagé : l’ADEME intègre l’adaptation dans ses grilles d’évaluation, notamment pour France 2030 et pour les appels à projets de décarbonation industrielle, dont l’appel à projets ZIBaC, et les agences de l’eau financent davantage l’adaptation.
Décider localement qui utilise l’eau quand elle manque. Les outils existent : les schémas de gestion de l’eau par bassin (SDAGE, SAGE), l’action des agences de l’eau, les documents d’urbanisme. La Cour cite la stratégie de l’agence de l’eau Adour-Garonne sur les conflits d’usage, portée par des organismes de gestion collective, et l’intégration du changement climatique dans le schéma de gestion de l’eau du bassin Loire-Bretagne.
Fixer des objectifs de continuité d’activité par bassin de vie et d’emploi. Les stratégies d’adaptation doivent entrer dans les documents de planification territoriale, aller au-delà du diagnostic des vulnérabilités et dire quelles activités maintenir en priorité et quels usages passent en premier, pour sécuriser les investissements publics et privés.
Côté entreprise, cela revient à connaître ses dépendances aux écosystèmes, l’eau d’abord, avant d’investir. C’est le point de départ de l’intelligence écosystémique, l’un des six leviers du Capacity Score, celui qui fait passer de Réduire à Restaurer. C’est aussi la première étape du business model régénératif : cartographier la chaîne de valeur d’un produit et ce dont elle dépend sur son territoire.
Le carbone dépend de l’eau : électricité, sites industriels, puits de carbone
Les constats de la Cour dessinent trois liens entre le carbone et l’eau.
L’électricité bas-carbone dépend de l’eau. À l’été 2026, des nappes et des rivières à sec ont eu des conséquences sur le fonctionnement de centrales nucléaires, comme sur l’approvisionnement de communes en eau potable.
Les sites décarbonés dépendent de l’eau. Les entreprises aidées pour décarboner appartiennent à des secteurs très consommateurs d’eau, et la sécheresse touche déjà 17,5 % d’entre elles.
Les puits de carbone dépendent de l’eau. La neutralité carbone de 2050 se calcule en net : elle repose sur la capacité des puits de carbone à absorber et stocker les émissions. Or des travaux cités par la Cour montrent un recul marqué du puits de carbone forestier en Europe, dû au réchauffement et à la fragilisation des écosystèmes forestiers. En France, selon le rapport de la Cour sur l’ONF, la multiplication des sécheresses fait dépérir les forêts publiques et le changement climatique ralentit leur croissance : leur production biologique a baissé de 6,5 % entre 2005 et 2021. Leur contribution au cycle du carbone reste à traduire dans leur gestion, faute de connaissances scientifiques suffisantes.
On réduit donc le carbone avec une électricité, des sites et des forêts qui ont tous besoin d’eau, quand le dérèglement climatique la raréfie. La réussite de l’atténuation passe par l’eau et par l’état des écosystèmes.
La santé entre dans la transition par les pollutions et la chaleur
La santé passe par deux volets de la transition. Le premier est la pollution. Les émissions de particules fines ont presque été divisées par deux depuis 2005, mais la Cour souligne des impacts sanitaires et environnementaux persistants : les particules très fines seraient responsables de 7 % de la mortalité totale, soit 40 000 décès prématurés par an. Pesticides, microplastiques et PFAS contaminent l’alimentation par l’eau et les sols, et ces polluants dégradent aussi les écosystèmes : moindre capacité de production des terres agricoles, risque d’inondation accru par l’asséchement des sols. Prévenir coûte peu au regard de ce qu’on évite : la police de l’eau coûte environ 130 M€ par an, face à des enjeux de santé publique et des dommages liés aux usages de l’eau évalués à près de 5 Md€ par an.
Le second est l’adaptation. Les seize indicateurs d’impact proposés par le Haut Conseil pour le climat s’ouvrent sur la santé humaine : surmortalité lors des vagues de chaleur, risque accru pour les nouveau-nés, maladies tropicales transmises par des arthropodes. L’Allemagne suit déjà la mortalité liée aux vagues de chaleur. En France, 83 % des mesures des deux derniers plans d’adaptation reposent encore sur des indicateurs de moyens.
Pour une entreprise, la chaleur touche à la fois la santé des personnes qui y travaillent et la capacité de l’activité à tenir. La Cour relève ses effets diffus sur l’économie : une productivité en baisse et des coûts en hausse, par exemple pour climatiser. Dans le plan national d’adaptation, l’adaptation des conditions de travail reste une réflexion à venir, qui doit déboucher sur des recommandations par secteur, sans objectifs chiffrés. La Cour voit dans le décret sur la protection des travailleurs contre la chaleur une première avancée dans la réflexion sur la continuité d’activité.
La biodiversité, les eaux et les sols, parmi les volets les moins financés
La Cour traite la biodiversité comme un volet à part, et c’est l’un des plus en retard : effort critique pour les oiseaux communs agricoles, consommation d’espaces naturels, agricoles et forestiers à 215,73 % au baromètre, soit un effort majeur. Sur l’ensemble des dépenses de protection de l’environnement, la protection de la biodiversité et des paysages pèse 6 %, celle des eaux et des sols 4 %.
La biodiversité est pourtant à la fois victime et solution du dérèglement climatique, rappelle l’État dans son centre de ressources sur l’adaptation. Des écosystèmes en bon état régulent le climat et amortissent les aléas : les zones humides absorbent l’eau des crues et la restituent pendant les sécheresses. Fragilisés, ils peuvent au contraire émettre du carbone, comme les tourbières asséchées.
Les volets se croisent sans être pilotés ensemble. La préservation de la biodiversité peut freiner des projets de décarbonation, comme les lignes très haute tension nécessaires à des sites industriels. La première stratégie de financement de la transition laissait de côté les bénéfices croisés entre les volets. Pour l’agriculture, les travaux conduits sous l’égide du secrétariat général à la planification écologique chiffrent la décarbonation : ses principaux leviers sont rentables pour la société, mais pas pour les acteurs privés du secteur. Ils laissent à chiffrer la biodiversité, l’adaptation, les pollutions diffuses et l’eau, que la Cour place pourtant au cœur du métier des agriculteurs. Ce que la biodiversité rapporte reste ainsi hors des comptes publics ; les entreprises qui l’intègrent à leur modèle économique le documentent dans les leurs.
Prendre en compte ce que rapporte le vivant dans les offres de produits et services
Le business model régénératif reconçoit une offre avec ses parties prenantes et en mesure les gains en triple comptabilité, environnementale, sociale et économique.
III. Changer de modèle : du bois qui paie la forêt à l’activité qui fait prospérer le vivant
Le territoire fait le lien entre l’environnement, le social et l’économie
Lu sur les piliers du triple impact, le rapport couvre l’environnement par six volets : atténuation, adaptation, biodiversité, eau, économie circulaire, pollutions. Il traite le social par l’habitabilité des territoires, la qualité de vie des populations, la santé exposée aux pollutions et à la chaleur, et les redistributions entre secteurs, territoires et catégories d’acteurs, qui appellent selon la Cour un accompagnement ciblé. Il aborde l’économie par la compétitivité, la stabilité macroéconomique, les finances publiques et l’exposition des banques et des assureurs aux risques climatiques.
L’économie rejoint ici l’environnement et le social par ce que la transition rapporte : moins d’hydrocarbures importés, des dépenses de fonctionnement en baisse pour les collectivités, des sinistres et des primes d’assurance contenus. Le territoire fait le lien. L’adaptation se conduit au plus près des risques territoriaux, et la Cour demande d’appuyer l’action sur les schémas régionaux et les plans climat (SRADDET, PCAET), sur les contrats entre l’État et les collectivités (CPER, CRTE), et sur l’ingénierie territoriale dont les porteurs de projets ont besoin. Elle relève aussi que les acteurs publics connaissent mal les investissements engagés par les entreprises en faveur de la transition lorsqu’ils ne reçoivent pas de financement public : leur part de l’effort reste peu visible dans la planification régionale.
Parmi les leviers d’action publique, la Cour nomme les normes, les signaux-prix, les subventions, les outils financiers (prêts, garanties, obligations vertes) et l’accompagnement : ingénierie, conseil, formation. Elle place la stabilité des règles au centre : des trajectoires lisibles et durables permettent aux filières de se structurer et aux capitaux privés de s’engager.
Le bois ne paie plus la forêt : un modèle qui vit de la ressource s’affaiblit avec elle
Dans un rapport consacré à l’Office national des forêts (ONF), la Cour des comptes montre ce que le décrochage du vivant produit sur le modèle économique d’un établissement public. L’ONF gère 25 % de la surface forestière de métropole et met sur le marché 40 % des volumes de bois produits en France. Son budget repose largement sur les ventes de bois domaniaux : 315,4 M€ en 2023, soit 40 % de son chiffre d’affaires, liés à un marché internationalisé et volatil. Le principe historique est simple : le bois paie la forêt.
La sécheresse et les scolytes ont détruit 25 000 hectares de forêt domaniale et autant de forêt des collectivités entre 2018 et 2021. La production biologique des forêts publiques a baissé de 6,5 % entre 2005 et 2021, les volumes récoltés de près de 20 % en sept ans, tandis que les volumes accidentels progressaient de 160 % en forêt domaniale et de 277 % dans les autres forêts publiques entre 2017 et 2022. Les bons résultats de 2022 et 2023, 53 M€ puis 51 M€, tiennent en grande partie à la flambée des cours du bois, de l’ordre de +50 % pour les principales essences, et à la hausse des subventions de l’État.
Le coût de la reconstitution change d’échelle. À l’horizon 2050, l’ONF estime devoir reconstituer 21 000 hectares par an en forêt domaniale, contre 12 000 aujourd’hui, et la moitié par plantation, contre un quart aujourd’hui. Le coût des reboisements passerait de 44,2 M€ à 100 à 120 M€ par an pour la seule forêt domaniale, et l’effort est estimé à 120 M€ par an pour les autres forêts publiques, à la charge de leurs propriétaires avec l’appui de l’État dans le cadre de France 2030. L’ONF doit en même temps intégrer pleinement dans sa gestion les services que rendent les forêts, biodiversité et stockage du carbone, et il expérimente une « forêt mosaïque » qui diversifie les essences et les modes de sylviculture, pour rendre les peuplements plus résistants au manque d’eau.
La Cour en tire la conclusion : l’évolution des missions de l’ONF remet en question le principe « le bois paie la forêt ». Pour faire face aux enjeux de la transition, l’ONF a besoin de nouvelles sources de financement, la Cour citant les paiements pour services environnementaux ; à défaut, il restera tributaire des subventions de l’État. Les contrats d’approvisionnement visent déjà à amortir les fluctuations des cours et à maintenir un tissu d’entreprises locales de transformation : ils atteignent 64,6 % des volumes domaniaux en 2023, un niveau que la Cour attribue davantage à la baisse des volumes disponibles qu’à la hausse de la demande.
D’autres causes s’ajoutent, que la Cour relève aussi : des missions d’intérêt général longtemps sous-financées, la réticence des collectivités à contribuer davantage au régime forestier, des effectifs en baisse de 12,3 % depuis 2013. Le mécanisme écologique pèse pourtant de tout son poids, et le cas forestier éclaire le décrochage décrit par le rapport sur la transition : un modèle qui tire sa rentabilité de la seule vente de la ressource s’affaiblit quand la capacité de l’écosystème à la produire baisse.
Les contrats d’approvisionnement esquissent déjà une économie de la mutualité. Le modèle économique régénératif la pousse plus loin : on co-investit dans la durée et partage équitablement les gains entre propriétaires, gestionnaires, transformateurs et acheteurs du bois, et l’activité augmente la capacité du vivant à prospérer, pour que la forêt, le territoire et ses habitants prospèrent avec l’activité, et l’activité avec eux.
Les politiques avancent volet par volet, la régénération les relie
Les trajectoires suivies par la Cour, réduire les émissions, protéger les ressources, gagner en résilience, relèvent pour l’essentiel du niveau Réduire, l’un des quatre niveaux de maturité du Capacity Score. Le net zéro en marque le haut : Réduire mené à son terme. Le volet biodiversité, qui porte aussi la restauration des écosystèmes, ouvre déjà sur le niveau Restaurer. La suite se joue au passage de la soutenabilité faible à la soutenabilité forte, où chaque capital, naturel, humain, économique, se restaure pour lui-même.
C’est sur les volets en retard du baromètre, l’eau, les sols, la biodiversité, que les entreprises ont le plus à apporter. Restaurer, c’est remettre en état les écosystèmes et les liens sociaux. Régénérer va plus loin. Dans notre livre blanc, la régénération telle que la porte Nous Sommes Vivants se définit ainsi : « La régénération consiste à donner aux êtres vivants (dont les humains) les ressources leur permettant d’être en capacité d’atteindre leur plein potentiel dans leur environnement. »
Les politiques publiques avancent volet par volet, chacun avec ses indicateurs et ses financements, alors que le rapport montre leurs liens : le climat dépend de l’eau et des écosystèmes, la santé des pollutions et de la chaleur. Une démarche régénérative fait de ces liens son objet. Au niveau Régénérer, l’activité intègre ensemble la biodiversité, la santé et l’équité, ce qui la porte au-delà de la réparation volet par volet.
Les volets sont liés dans les pertes comme dans les gains. La forêt l’a montré : une même sécheresse fait baisser la production de bois, reculer le puits de carbone et monter le coût du reboisement. Les pesticides, les microplastiques et les PFAS contaminent l’eau, les sols et l’alimentation, et réduisent la capacité de production des terres agricoles. À l’inverse, la stratégie de financement compte les haies parmi les leviers de réduction des émissions, sans en compter les autres bénéfices. Le centre de ressources de l’État sur l’adaptation les décrit pourtant : les haies protègent les sols de l’érosion et les cultures du vent, limitent les inondations et nourrissent les pollinisateurs. Ce qui sépare les gains, c’est la façon de compter : chaque volet a son indicateur, son budget et son plan.
Dans un modèle régénératif, un même mécanisme produit des gains sur plusieurs volets à la fois. Chez C’est qui le Patron ?! × LSDH, le prix co-décidé et le cahier des charges voté par les consommateurs produisent ensemble 30 % d’espèces en plus par parcelle, zéro résidu de pesticide, des éleveurs à 7,6/10 de bien-être contre 4,9 au national, et un chiffre d’affaires en hausse de 11,8 % dans un marché du lait bio en recul. C’est la triple profitabilité : un gain qui ne se découpe pas.
Le Sénat veut « replacer l’économie au sein de la biosphère », mais son scénario le plus avancé, celui des communautés locales résilientes, reste cantonné à l’économie sociale et solidaire. Notre lecture du rapport du Sénat sur l’économie régénérative à l’horizon 2050 y ajoute les entreprises de marché dont la viabilité est liée à la contribution au vivant.
La Cour chiffre surtout les gains du climat. La régénération étend la création de valeur aux autres volets : elle augmente les capacités du vivant, ces capacités permettent l’adaptation du territoire, et la continuité de l’activité comme la valeur créée viennent de cette adaptation. C’est le sens de l’adaptation régénérative : s’adapter collectivement pour prospérer tous ensemble. Pour l’entreprise, cette valeur prend la forme d’une croissance à impact régénératif : le chiffre d’affaires et les impacts régénératifs croissent ensemble, dans la limite de ce que le territoire peut porter.
La Cour affirme que la transition est profitable pour l’économie. Les Lauriers de la Régénération montrent que contribuer est triplement profitable, pour l’environnement, pour les personnes et pour l’économie. Notre recherche-action sur la triple profitabilité régénérative en porte la démonstration chiffrée.
La transition est rentable, mais seul le carbone est chiffré
L’eau et le vivant, dont dépend l’économie, restent hors des comptes. La Cour juge la transition rentable, mais sa stratégie de financement chiffre surtout la réduction des émissions. Or le carbone lui-même dépend de l’eau et des forêts : décarboner un site laisse entière son exposition à la sécheresse, et quand l’écosystème produit moins, le bois ne paie plus la forêt.
Le business case de la transition est donc bon, mais sous-évalué. Compté en carbone seul, il est déjà positif ; ce que rapportent l’eau, les sols, la biodiversité et la santé reste hors du calcul. Sous-évalué, donc sous-investi : ce qu’on ne compte pas, on ne le finance pas. Il peut aussi être bon pour la société et mauvais pour celui qui investit, comme en agriculture ; la mutualité partage alors le coût et le gain.
Pour les entreprises, dont on attend avec les ménages 69 des 82 Md€ supplémentaires, réduire ses impacts négatifs reste la base, et le net zéro en marque l’aboutissement. La continuité de l’activité vient ensuite d’un modèle économique qui augmente la capacité du vivant à prospérer, avec le territoire. Les entreprises régénératives montrent ce business case compté en entier : c’est la triple profitabilité.
Questions fréquentes sur le rapport de la Cour des comptes
La transition écologique est-elle rentable selon la Cour des comptes ?
Oui. Selon la Cour, elle réduit la facture énergétique du pays et renforce sa souveraineté, et le FMI estime son effet économique net positif en cinq ans. À l’inverse, trois ans de retard multiplieraient son coût par 2,6.
Pourquoi la transition est-elle sous-investie ?
Les investissements bas-carbone ont atteint 79 Md€ en 2024 et stagnent, alors que les besoins augmenteraient de 82 Md€ d’ici 2030. 69 de ces milliards sont attendus des ménages et des entreprises, un effort que la Cour juge fragile en l’état.
Pourquoi décarboner ne suffit-il pas ?
Décarboner réduit les émissions, mais laisse entière l’exposition aux risques climatiques. Selon la Cour, 17,5 % des entreprises aidées pour décarboner sont exposées à la sécheresse, contre 1,5 % de l’ensemble des établissements.
Que veut dire « un business case sous-évalué » ?
C’est la lecture de Nous Sommes Vivants : la stratégie de financement chiffre surtout la réduction des émissions, si bien que les gains pour l’eau, les sols, la biodiversité et la santé restent hors du calcul. Ce qu’on ne compte pas, on ne le finance pas.
Que dit la Cour des comptes sur le financement de l’adaptation ?
Selon la Cour, l’adaptation est rentable : la prévention des risques naturels rapporte jusqu’à dix fois ce qu’elle coûte, d’après la Caisse centrale de réassurance. Ce qui bloque, c’est la capacité à mobiliser et organiser les financements à la bonne échelle : pour la Cour, seul un partage des charges entre territoires et bassins de vie les rend soutenables.
POUR ALLER PLUS LOIN
S’adapter en faisant prospérer son territoire : l’adaptation régénérative
Décarboner n’est pas s’adapter. Face aux chocs climatiques et sociaux, l’activité peut faire prospérer le territoire, au lieu de seulement s’en protéger.
Rentable : quand le chiffre d’affaires et les impacts régénératifs croissent ensemble
La croissance à impact régénératif, dans la limite de ce que le territoire peut porter.
Sous-investie : qui va payer pour la régénération ?
Quand une entreprise ne peut pas porter seule l’effort, co-investir, préfinancer et partager les gains : les sources de financement d’une filière et les clauses qui font tenir l’engagement.
Sous-évaluée : compter le vivant dans l’économie, ce que propose le Sénat pour 2050
Une fois la dégradation du capital climatique comptée, l’épargne nette de la France devient négative. Quatre scénarios, la comptabilité CARE et la place des entreprises de marché régénératives.
Souveraineté : le manifeste du Made in France contributif
Des chaînes de valeur reconstruites avec ceux qui les composent : des emplois qui ne se délocalisent pas, des sols qui restent cultivables, une matière première qu’on n’importe plus.
Accompagner les entreprises, un levier nommé par la Cour
Ingénierie, conseil, formation : la Cour compte l’accompagnement parmi les leviers pour aider les acteurs privés, entreprises comprises, dans leur transition, et relève que leurs efforts restent peu visibles des acteurs publics.
Nous Sommes Vivants porte la régénération du vivant avec des modèles économiques viables : renforcer la capacité du vivant, humains compris, tout en générant des effets économiques durables. C’est un collectif de consultants en innovation et de coachs en transformation, qui accompagne entreprises, collectivités et filières vers des modèles régénératifs, par des diagnostics, des ateliers et du conseil stratégique.
Nos consultants interviennent en tiers capacitant : rendre lisibles les dépendances et contributions réelles au vivant humain et non humain dans les territoires, réunir toutes les parties prenantes de la chaîne de valeur d’un produit, et faire émerger des solutions en intelligence collective. Ils allient la compréhension des mécanismes du changement de comportement et la conception de produits et de services. Le collectif a formé 155 animateurs et réuni 7 000 participants en ateliers ; ses consultants s’associent quand une mission le demande, et chaque atelier de business model régénératif réunit un expert du secteur et un médiateur. La Poste, Orange, L’Occitane, Bel, Expanscience, Groupama ou l’OFB ont travaillé avec eux.
Se situer. Le Capacity Score, autodiagnostic gratuit en six leviers, situe votre organisation sur les niveaux de maturité. C’est le point de départ de toutes nos interventions.
Transformer. Le business model régénératif travaille la chaîne de valeur d’un produit avec ses parties prenantes, en cinq ateliers sur un an ou en journée en entreprise. Les fresques embarquent les équipes.
Coopérer. Les Regenerative Circles réunissent les acteurs d’un secteur ou d’une filière, concurrents compris, autour de ce qu’aucun ne règle seul. Faire appel à nos consultants.
Source : Cour des comptes, La transition écologique, rapport public thématique et sa synthèse, octobre 2026. Cour des comptes, L’Office national des forêts et le défi de la transition écologique, rapport public thématique, synthèse, septembre 2024. Le Monde, « La Cour des comptes appelle à « fortement augmenter » les dépenses en faveur de la transition écologique », 7 octobre 2026. Centre de ressources pour l’adaptation au changement climatique, « La biodiversité : victime et solution du changement climatique ». Rapports disponibles sur ccomptes.fr.

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